Les règles de l’été Lorsque le train de banlieue ralentit à hauteur de la petite gare, Madame Nadège était déjà postée sur le bord du quai, serrant contre elle un sac en toile rempli de pommes, d’un pot de confiture de cerises et d’une boîte en plastique de petits chaussons à la viande. Tout cela n’était pas vraiment nécessaire — les enfants arrivaient de la ville, repus, les sacs à dos pleins — mais ses mains ne pouvaient pas s’empêcher de préparer quelque chose. Le train s’immobilisa, les portes s’ouvrirent, et trois silhouettes déboulèrent d’un coup : le grand et dégingandé Damien, sa petite sœur Clara, et un sac à dos à l’air indépendant. — Mamie ! — s’exclama Clara, la première à l’apercevoir, agitant la main si fort que ses bracelets tintèrent. Nadège sentit une bouffée de chaleur lui monter à la gorge. Elle posa prudemment le sac, ouvrit les bras. — Oh, comme vous avez… — Elle faillit dire « grandi », mais elle se mordit la langue à temps. Ils le savaient déjà. Damien approcha plus lentement, la serra d’un bras, tenant son sac de l’autre. — Salut Mamie. Il la dépassait presque d’une tête. Duvet sur le menton, poignets maigres, écouteurs dépassant du col du t-shirt. Nadège chercha du regard le petit garçon qui courait jadis dans le jardin de leur maison de campagne en bottes en caoutchouc, mais ne trouva que de nouveaux détails, adultes. — Papi vous attend en bas, — dit-elle. — On y va, sinon mes boulettes vont refroidir. — Attends, je prends une photo, — lança déjà Clara, sortant son téléphone, mitraillant la gare, le train, Nadège. — Pour mes stories. Le mot « stories » passa à côté de son oreille comme un oiseau. Elle avait déjà demandé à sa fille cet hiver ce que cela voulait dire, mais l’explication lui était sortie de la tête. L’essentiel, c’est que sa petite-fille souriait. Ils descendirent l’escalier de béton. En bas, près de la vieille Peugeot, Victor les attendait. Il se leva à leur rencontre, tapa dans le dos de Damien, serra Clara, salua sa femme d’un hochement de tête. Il était plus réservé, mais Nadège savait qu’il était aussi heureux qu’elle. — Alors, les vacances ? — demanda-t-il. — Les vacances, — répondit Damien, lançant son sac dans le coffre. Sur la route, les enfants se turent. Les maisons de campagne, vergers, potagers, parfois une chèvre défilaient par la vitre. Clara fit défiler quelques images sur son téléphone, Damien rit à ce qu’il voyait à l’écran, et Nadège se prit à observer leurs mains, ces doigts qui touchaient tout le temps leurs rectangles noirs. Ce n’est pas grave, — se dit-elle. — L’important, c’est que la maison ait ses propres règles. Le reste, qu’ils vivent comme aujourd’hui. La maison les accueillit avec l’odeur des boulettes frites et d’aneth frais. Sur la véranda, la grande table en bois couverte d’une toile cirée à motif citron. Sur le feu, une poêle sifflait, au four, la tarte au chou finissait de cuire. — Wow, c’est la fête ! — lança Damien en jetant un œil à la cuisine. — C’est pas la fête, c’est le déjeuner, — répondit mécaniquement Nadège, puis se reprit. — Allez, allez vous laver les mains. C’est là-bas, au lavoir. Clara, déjà, sortait son téléphone encore une fois. Tandis que Nadège installait la salade, le pain et les boulettes, elle aperçut du coin de l’œil la fillette prenant en photo les plats, la fenêtre, le chat Mistigri qui pointait prudemment le bout de son museau sous la chaise. — À table, les téléphones sont interdits, — dit-elle l’air de rien, une fois assis. Damien releva la tête. — Sérieux ? — Sérieux, — trancha Victor. — On mange, ensuite vous faites ce que vous voulez. Clara hésita, puis posa le téléphone à plat, écran contre la table. — Juste une photo… — Tu l’as déjà prise, — sourit Nadège. — Mangeons maintenant, tu partageras après. Le mot « partager » ne sonnait pas juste venant d’elle, mais elle décida que ça irait. Damien, après un silence, posa aussi son téléphone au bord de la table. On aurait dit qu’on lui avait demandé d’enlever un casque de cosmonaute à bord d’un vaisseau spatial. — Chez nous, — poursuivit-elle doucement, servant le jus de fruits — il y a un horaire. Déjeuner à 13h, dîner à 19h. Le matin, on se lève pas plus tard que 9h. Ensuite… faites ce que vous voulez. — Pas plus tard que 9h… — répéta Damien. — Et si je regarde un film la nuit ? — La nuit, on dort, — dit Victor sans lever la tête. Nadège sentit une légère tension flotter. Elle ajouta vite : — Vous n’êtes pas à l’armée non plus ! Mais si vous dormez toute la matinée, la journée est fichue. On a la rivière, la forêt, des vélos. — Je veux aller à la rivière, — glissa vite Clara. — Et faire des photos dans le jardin. Le mot « photoshoot » sonnait plus familier maintenant. — Parfait, — approuva Nadège. — Mais on aide d’abord un peu. Désherber les pommes de terre, arroser les fraises. Ce n’est pas ici un hôtel… — Mamie, c’est les vacances… — protesta doucement Damien, mais Victor le coupa du regard. — Vacances, pas club Med. Damien soupira sans rien dire. Clara toucha du pied son frère sous la table, un demi-sourire aux lèvres. Après le repas, les enfants filèrent dans leurs chambres déballer leurs affaires. Nadège revint voir trente minutes plus tard. Clara avait déjà pendu ses t-shirts au dossier, rangé sa trousse à maquillage, mis en charge son téléphone, aligné ses flacons sur le rebord. Damien, assis en tailleur sur le lit, faisait défiler son téléphone. — Je vous ai changé les draps, — dit-elle. — S’il y a un souci, dites-le. — T’inquiète Mamie, c’est parfait, — sans lever les yeux répondit Damien. Ce « t’inquiète » lui fit mal, mais elle se contenta d’un sourire. — Ce soir, on fait des brochettes au barbecue, — lança-t-elle. — Après votre pause, passez au jardin. On bosse une petite heure. — Mmh, — bredouilla Damien. Elle referma la porte et s’arrêta un instant. La voix de Clara, son rire en visioconférence, filtrait dans le couloir. Tout à coup, Nadège se sentit vieille. Pas à cause du dos, mais parce que la vie des enfants semblait se jouer sur un plan différent, invisible, auquel elle ne pourrait jamais accéder. Ce n’est rien, — pensa-t-elle. — On s’adaptera. Le tout est de ne pas contraindre. Le soir, ils étaient tous les trois au jardin, Victor montrait à Clara les mauvaises herbes à arracher, le rang à garder. — Ça c’est à retirer, celui-là tu laisses, — expliquait-il. — Et si je me trompe ? — Clara se mit à genoux, grimaçante. — Ce n’est pas grave, — intervint Nadège. — Ce n’est pas une exploitation agricole ! Damien, debout, appuyé sur une bêche, regardait la maison où, dans sa chambre, l’ordinateur diffusait une lueur bleutée. — Tu n’as pas perdu ton téléphone ? — demanda Victor. — Je l’ai laissé dans la chambre, — grogna Damien. Cette révélation fit plus plaisir à Nadège qu’elle ne l’aurait admis. Les premiers jours se passèrent dans un équilibre fragile. Le matin, elle les réveillait d’un coup à la porte, ils râlaient mais se pointaient à la cuisine à 9h30. Petit déjeuner, un peu d’aide, puis chacun à ses occupations : Clara photographe du chat et des fraises, Damien lisait, écoutait de la musique, ou partait en vélo. Les règles tenaient à ces petits riens. Les téléphones restaient loin de la table. La maison était calme la nuit. Une seule fois, à la troisième nuit, Nadège l’entendit rire tout bas à travers le mur. 00h30. Supporter ou intervenir ? pensa-t-elle. Le rire reprit, puis le son familier d’un message vocal. Elle soupira, enfila sa robe de chambre et frappa discrètement. — Damien, tu ne dors pas ? Le silence tomba. — J’arrive, — murmura-t-il. Il ouvrit la porte, plissant les yeux à la lumière. Yeux rouges, cheveux en bataille, téléphone en main. — Qu’est-ce que tu fais debout à cette heure ? — Je… je regarde un film. — À une heure du mat ? — On s’est donné rendez-vous avec les copains, on regarde et on écrit en même temps… Elle imagina d’autres ados, ailleurs, tapotant en silence dans l’obscurité. — Voilà ce qu’on va faire, — décida-t-elle. — Ça ne me dérange pas que tu regardes un film. Mais si tu ne dors pas la nuit, impossible de t’envoyer au jardin. Jusque minuit — d’accord. Après, au lit. Il fit la moue. — Mais eux… — Eux sont en ville. Toi tu es ici. Ici, c’est notre rythme. Je ne te demande pas de te coucher à neuf heures ! Il gratta sa tête, soupira. — Bon, — finit-il par dire. — Minuit. — Et ferme la porte, le bruit gêne, — ajouta-t-elle. — Et baisse le son. De retour dans son lit, elle crut avoir été trop laxiste. Plus stricte, comme avec sa fille à l’époque ? Mais les temps ont changé. Les disputes naquirent de petits riens. Par une matinée chaude, elle demanda à Damien d’aider Victor à porter des planches. — J’arrive, — répondit-il sans lâcher son téléphone. Dix minutes plus tard, il était toujours sur la véranda, les planches intactes. — Damien, papi travaille seul, — fit-elle d’un ton glacial. — Je finis d’écrire et j’arrive, — rétorqua-t-il, agacé. — Mais qu’est-ce que tu peux écrire d’aussi vital ? Comme si le monde allait s’arrêter ! Il releva la tête. — C’est important, — s’énerva-t-il. — On fait un tournoi ! — Un tournoi ? — demanda-t-elle. — Un jeu. En équipe. Si je pars, mon équipe perd. Elle voulut dire que certains trucs étaient plus importants que ces jeux, mais nota la raideur de ses épaules. — Ça dure combien ? — demanda-t-elle. — Vingt minutes. — Très bien. Dans vingt minutes tu aides. On est d’accord ? Il hocha la tête, retourna à son écran. Vingt minutes plus tard, elle le trouva chaussant ses baskets. — J’y vais, — annonça-t-il. Ces micro-accords lui donnaient l’impression de tenir la barre. Mais un jour, tout bascula. Mi-juillet, ils devaient aller au marché pour des plantes et courses. Victor avait dit la veille qu’il voulait de l’aide ; les sacs étaient lourds. — Damien, tu iras demain matin avec Papi, — dit Nadège au dîner. — Clara et moi on prépare des confitures. — Je ne peux pas, — répliqua-t-il d’emblée. — Pourquoi donc ? — J’ai promis aux amis d’aller à un festival en ville. De la musique, des food trucks… — il chercha du soutien chez Clara, qui haussa les épaules. — Je vous l’avais dit. Elle n’en était pas sûre. Peut-être, mais tant de conversations ces derniers jours. — Quelle ville ? — s’inquiéta Victor. — La notre. Le RER, c’est tout près. Le « c’est tout près » ne le rassura pas. — Tu connais l’itinéraire ? — Oui, et puis je ne serai pas seul. On a tous déjà seize ans. Les « seize ans » sonnaient comme argument absolu. — On s’était mis d’accord avec ton père, tu ne sors pas seul, — trancha Victor. — Je serai avec les copains. — Justement. Nadège sentit la tension monter, la cuisine se chargea d’électricité. Clara termina pâtes et se recula. — On peut faire autrement, — tenta-t-elle. — Vous partez au marché ce soir, et demain il sort avec ses amis ? — Le marché, c’est demain, — trancha Victor. — J’ai besoin d’aide. Je ne porterai pas tout seul. — Je peux y aller à ta place, — proposa Clara. — Tu restes avec ta grand-mère, — répondit Victor. — Je gère la confiture toute seule, — dit Nadège. — Que Clara t’accompagne. Victor la fixa : surprise, reconnaissance, obstination. — Et lui alors, il fait ce qu’il veut ? — désigna-t-il Damien. — Mais je vous ai dit… — Tu réalises qu’on n’est pas en ville ici ? — la voix de Victor devint dure. — Ce n’est pas simple. On est responsables de toi. — Quelqu’un est toujours responsable pour moi ! Pourrais-je l’être une fois moi-même ? Un silence tomba. Nadège sentit un vide en elle. Elle aurait voulu dire qu’elle comprenait, qu’elle aussi voulait parfois « être responsable ». Mais sa voix, sèche et étrangère, s’imposa : — Tant que tu vis sous notre toit, tu en respectes les règles. Il repoussa sa chaise. — Très bien. Je n’y vais pas. Il quitta la cuisine, la porte claqua. Puis, à l’étage, un bruit sourd. Le soir fut tendu, Clara tenta de plaisanter, Victor restait muet sur son journal. Nadège fit la vaisselle, l’expression « nos règles » lui tournait dans la tête en boucle. La nuit, le silence la réveilla. D’habitude, la maison respirait, planchers qui grincent, rongeur, voiture au loin. Là, rien. Elle tendit l’oreille. Pas de lumière sous la porte de Damien. Au moins il dormira bien cette fois, pensa-t-elle. Le matin, il était 8h45 lorsque Nadège descendit, Clara déjà à table, Victor lisant le journal. — Et Damien ? — Il dort, sûrement, — répondit Clara. Nadège monta, frappa. — Damien, debout. Pas de réponse. Elle entra. Lit à moitié fait, pull sur la chaise, chargeur sur la table, pas de téléphone. Quelque chose s’effondra en elle. — Il n’est pas là, — dit-elle en descendant. — Comment ça ? — Son lit vide. Il a pris son téléphone. — Il est peut-être dehors ? — Clara. Ils firent le tour du jardin. Pas de Damien. Le vélo était là. — Le RER de 8h40, — murmura Victor en direction de la route. Nadège sentit ses mains glacées. — Peut-être avec des copains ? — Il n’en connaît pas ici. Clara s’empara de son portable. — Je lui écris. Ses doigts dansaient sur l’écran. Elle releva la tête après une minute. — Il ne lit pas. Une seule coche. Le « une seule coche » ne disait rien à Nadège, mais sur le visage de Clara, elle lut que c’était mauvais. — Que fait-on ? demanda-t-elle à Victor. Il réfléchit. — Je vais à la gare, voir si on l’a vu. — Pas la peine ? — souffla-t-elle. — Sûr qu’il… — Il est parti sans prévenir, — trancha Victor. — Ce n’est pas rien. Il s’habilla, prit les clés. — Reste ici, — dit-il. — S’il revient, Lise, tu nous appelles tout de suite. Une heure, puis deux, passèrent. Clara actualisait, secouait la tête. — Rien. Même pas en ligne. À 11h, Victor revint, visage fatigué. — Personne ne l’a vu. J’ai même fait un tour au terminus… Il ne termina pas. Nadège comprit ce qu’il n’avait pas trouvé. — Il est peut-être parti au festival, — souffla-t-elle. — Sans argent ? — Il a sa carte, — intervint Clara. — Sur le téléphone. Ils échangèrent un regard. Pour eux, l’argent était dans le portefeuille ; pour les jeunes, dans le cloud. — Peut-être appeler son père ? — proposa-t-elle. — Oui, appelez, — acquiesça Victor. — On ne peut pas cacher ça. L’appel fut pénible. Leur fils se tut, puis s’énerva, les accusa. Après, Nadège s’effondra sur une chaise. — Mamie, — murmura Clara, — il n’est pas vraiment parti. Il est juste vexé. — Vexé et disparu, — répondit Nadège. — Comme si on était ennemis. La journée s’étira sans fin. Chacun tentait de s’occuper : Clara tourna la confiture, Victor bricolait. Le portable de Clara resta muet. Le soir, alors que le soleil traînait sur les toits, le portail grinça. Nadège, tasse en main, tressaillit. Dans l’encadrement, apparut Damien. Même t-shirt, jeans poussiéreux, sac à dos, visage fatigué mais indemne. — Salut, — souffla-t-il. Nadège se leva. Elle voulut le serrer, mais quelque chose la retint. — Où étais-tu ? — En ville, — yeux baissés. — Au festival. — Tout seul ? — Avec des amis… ou presque. Des jeunes du village d’à côté. On s’était donné rendez-vous. Victor sortit, s’essuyait les mains sur un chiffon. — Tu imagines ce qu’on a vécu ici ? — commença-t-il, la voix tremblant. — J’ai essayé d’écrire, — balbutia Damien. — Plus de réseau, puis plus de batterie. J’avais oublié mon chargeur. Clara, debout prêt d’eux, serra fort son téléphone. — Je t’ai écrit aussi, — dit-elle. — Toujours une seule coche. — Ce n’était pas exprès, — dit-il. — Je voulais pas vous inquiéter, c’est tout. J’avais peur de demander, alors je… suis parti. Victor termina pour lui : — Et tu t’es dit que mieux valait ne rien dire. Silence. Fatigué, pas que tendu. — Allez, viens manger, — repris Nadège. Il obéit, s’attabla. Elle lui servit une assiette, du pain, du jus. Il mangea avec appétit. — C’est cher, les foodtrucks, — marmonna-t-il. Le « vos foodtrucks » laissa perplexe, mais elle laissa couler. Repus, ils retournèrent sur la véranda. Le soir tombait, l’air était frais. — Écoute, — commença Victor, — tu veux de l’autonomie, on a compris. Mais on est responsables. Si tu veux sortir, tu nous préviens la veille. On discute trajet, retour, qui t’accompagne. On est d’accord — tu y vas. Sinon — tu restes. Mais partir sans prévenir, c’est non. — Et si vous refusez ? — Alors tu rouspètes, mais tu restes, — intervint Nadège. — Et on t’emmène avec nous au marché. Il la fixa, mêlant rancune, lassitude, trouble. — Je voulais pas vous inquiéter… Je voulais juste décider seul. — Décider c’est bien, — répondit-elle. — Mais assumer, c’est aussi mesurer ce que tu laisses à ceux qui t’aiment. Elle s’étonna elle-même de ces mots, ni moralisateurs ni vides. Il soupira. — D’accord. J’ai compris. — Encore une chose, — ajouta Victor. — Si ton téléphone tombe à plat, tu te débrouilles pour le recharger, n’importe où, mais tu nous appelles, même si tu penses qu’on va te gronder. — Compris, — acquiesça Damien. Ils restèrent silencieux. Une chienne aboya au fond du jardin, Mistigri miaula. — Alors ce festival ? — demanda Clara. — Moyen pour la musique, super pour la bouffe. — On verra les photos ? — Téléphone à plat. — Voilà, — sourit Clara. — Pas de preuves, pas de contenu ! Il esquissa un sourire. La vie reprit, avec des règles plus souples. Nadège et Victor rédigèrent une liste, accrochée sur le frigo : debout avant 10h, deux heures d’aide, prévenir avant de sortir, pas de téléphone à table. Damien commenta que cela ressemblait au règlement d’une colo. — Sauf que celle-ci est familiale, — répliqua sa grand-mère. Clara proposa ses propres règles : « Ne m’appelez pas toutes les cinq minutes si je suis à la rivière… et frappez avant d’entrer. » — C’est évident, — protesta Nadège. — Mettez-le quand même, — avança Damien. On ajouta deux lignes. Victor grogna mais signa. Peu à peu, les activités partagées ne furent plus des corvées. Un soir, Clara retrouva un vieux jeu de société : « On joue ce soir ? » — Je l’adorais enfant, — dit Damien. Victor protesta, puis céda. Il se révéla le meilleur stratège. On riait, se chamaillait ; les téléphones restaient de côté, oubliés. Cuisiner devint aussi un rituel. Un samedi, Nadège proclama : — Ce soir, vous préparez le dîner. — Nous ? — s’écrièrent Damien et Clara. — Oui, je vous guide, c’est tout. Macaronis, omelette, à vous de voir. Ils s’appliquèrent. Clara dénicha une recette à la mode, Damien découpait les légumes, tous deux rivalisaient. Odeur d’oignons, montagne de vaisselle, atmosphère légère, presque festive. — J’espère qu’on n’aura pas la queue aux toilettes, — grogna Victor, tout en se resservant. Au jardin, compromis aussi : plutôt que d’imposer les corvées, Nadège proposa : — Voici votre parcelle, à chacun la sienne. Vous en faites ce que vous voulez. Mais ne vous plaignez pas à la récolte si rien ne pousse. — Expérience scientifique ! — lança Damien. — Groupe témoin et groupe test, — renchérit Clara. À la fin de l’été, Clara avait un panier de fraises, Damien, une maigre botte de carottes. — Moralité ? — demanda Nadège. — Ce n’est pas fait pour moi, la carotte, — répondit-il sérieusement. Ils éclatèrent de rire. Fin août, ils trouvaient tous leur cadence. Le matin, petit déj ensemble, la journée s’égrenait, puis on se retrouvait ; parfois Damien veillait devant son écran, mais à minuit, tout s’éteignait de son plein gré. Clara allait à la rivière, mais prévenait toujours. Des disputes sur la musique, la dose de sel ou la vaisselle, mais plus de guerre de clans. Juste des ajustements entre colocataires. Le dernier soir, Nadège fit une tarte aux pommes. La maison embaumait, sur la véranda, les sacs déjà prêts. — Une photo ! — proposa Clara. — Encore tes trucs… — marmonna Victor sans finir. — Juste pour nous, — précisa-t-elle. — Même pas publiée. Ils allèrent dans le verger. Le soleil dorait les pommiers. Clara posa le téléphone sur un seau retourné, mit le minuteur, et rejoignit le groupe. — Mamie au centre, Papi à droite, Damien à gauche. Ils se positionnèrent, un peu maladroits, serrés. Nadège sentit Damien lui effleurer le coude, Victor s’approcher, Clara passant ses bras autour. — On sourit ! Le smartphone cliqua. — Montre, — demanda Nadège. Sur l’écran, ils avaient l’air un peu drôles : elle en tablier, Victor dans sa vieille chemise, Damien ébouriffé, Clara en t-shirt coloré. Mais, dans l’image, il y avait cette unité de famille. — Je pourrai l’imprimer ? — demanda-t-elle. — Évidemment, — répondit Clara. — Je te l’enverrai. — Mais comment l’imprimer si elle est sur le téléphone ? — s’inquiéta Nadège. — Je t’aiderai, — rassura Damien. — Viens nous voir à la rentrée, ou on t’enverra un tirage. Elle acquiesça. Au fond d’elle, tout était apaisé. Ils ne se comprenaient pas forcément sans mots, mais entre leurs règles et leur liberté s’était dessiné un sentier. Tard, ce soir-là, elle sortit sur la véranda. Le ciel était sombre, quelques étoiles. La maison paisible respirait l’été qui touchait à sa fin, prête déjà à en accueillir un autre. Victor vint s’asseoir près d’elle. — Ils partent demain. — Oui. Silence. — Tu vois, dit-il, tout s’est bien passé. — Oui, et je crois même qu’ils ont appris quelque chose. — Nous aussi, — finit-il en souriant. Elle sourit. Les chambres étaient éteintes. Dans celle de Damien, le téléphone chargeait, reprenant force pour demain. Nadège se leva, referma la porte, s’arrêta devant le frigo. Le papier des règles avait les coins cornés. Elle passa le doigt sur les signatures. Elle pensa soudain qu’à l’été prochain, la liste évoluerait encore. Mais l’essentiel serait là. Elle éteignit la lumière et monta se coucher, le cœur rassuré par la respiration tranquille de la maison, riche de tout ce qu’avait apporté cet été — et de tout ce qu’il restait à inventer.
Règles d’été Quand le TER sest arrêté devant le petit quai de la gare de Saint-Laure, jattendais
Alors, ce sont «ces voyages d’affaires», hein… — Je ne peux pas t’épouser. C’est bien ce que tu attends, non ? Comment elle n’est pas tombée dans les pommes sur le coup, même Marie n’en revenait pas. Les fameux «coups de tonnerre dans un ciel bleu» et «coups de poignard en plein cœur» paraissaient bien fades à côté de ce qu’elle venait de ressentir. Elle n’avait aucune idée que l’homme qu’elle aimait était marié ! Oui, il partait régulièrement en «déplacements professionnels», mais après tout, c’était à cause de son boulot… À seize ans, Marie avait quitté son village natal pour ne plus jamais y revenir. Sa mère, Olga Sergeïevna, usée par la vie et son travail dur dans une volaillerie locale, n’avait pas vu d’inconvénient à ce départ. Qu’aurait-elle bien pu faire ici de toute façon ? Se tuer au travail sans jamais voir la lumière du jour ? Les premières années en ville, sa mère l’aidait du mieux qu’elle pouvait. Une fois diplômée du lycée professionnel, Marie réussit à subvenir à ses besoins en décrochant un poste dans une PME de logistique. C’est à ce moment-là qu’un coup du destin l’attendait : une grande-tante qu’elle n’avait jamais vue laissa en héritage à sa mère un petit T2 à Paris. Olga Sergeïevna n’hésita pas une seconde et le donna à sa fille. Restait un sujet non résolu — le mariage. Et là, ce n’était pas si simple. Marie rêvait d’un vrai mari, pas comme certaines amies qui cherchaient un «sugar daddy», mais le prétendant idéal ne croisait jamais sa route. Ses deux histoires d’amour avaient vite tourné court et ne lui avaient apporté ni plaisir, ni alliance. Quand elle était ado, un gamin de la rue d’à côté, Nicolas, la regardait avec des yeux de merlan frit. Manifestement, il était fou d’elle. Elle n’en avait rien à faire du petit Nico, mais elle avait gardé ce regard en mémoire. Jamais aucun de ses prétendants ne l’avait regardée comme ça. Les mecs d’après, eux, ne pensaient qu’aux comédies idiotes, au foot et au prix des bières — rien d’emballant. Ce n’était vraiment pas son style. Mais Paul, lui — grand, bel homme, sûr de lui, de seize ans son aîné — la regardait exactement comme il fallait. Il disait les mots justes, agissait avec assurance. Bien sûr, Marie s’est convaincue que c’était «l’homme de sa vie» et elle est tombée amoureux fou. Elle rêvait de robe blanche, de voyage de noces et de leur futur enfant. Mais le destin a décidé de commencer par la fin de son histoire. — Je suis enceinte ! — annonça-t-elle joyeusement à Paul, six mois après leur rencontre, en le regardant dans les yeux. Il aurait dû la demander en mariage sur-le-champ. — Eh bah… siffla Paul, avant de se reprendre : — C’est formidable, mais ce n’est pas le bon moment. — Pourquoi ? — Je ne peux pas t’épouser. C’est bien ce que tu attends, non ? En fait… je suis marié. Comment elle n’est pas tombée dans les pommes, Marie se le demande encore. Toutes ces histoires de «coup de tonnerre» et «cœur brisé» faisaient pâle figure face à ce qu’elle a ressenti. Elle n’avait aucune idée que son chéri était marié ! Il partait souvent en mission, mais c’était à cause de sa profession… Devant le visage effondré de Marie, Paul se rattrapa en lui promettant qu’il divorcerait très vite. Il disait que tout était déjà fini avec sa femme, qu’il restait seulement à arranger les choses avec leur fille de quinze ans. Mais que Lika, leur fille, était assez grande et qu’il pourrait repartir de zéro avec Marie et leur enfant. Marie n’était pas tout à fait convaincue, mais trois mois plus tard, Paul lui montra bien un certificat de divorce, et le mois suivant ils se marièrent. Pas de grande fête ni de voyage, mais ses rêves devenaient réalité. Paul emménagea chez elle — il ne pouvait pas rester avec son ex, ça ne se faisait pas ! — et ils furent heureux. Le petit Romain naquit dans les délais, apportant encore plus de bonheur. Paul continuait à partir en déplacements — des vrais, cette fois — et assurait très bien la sécurité financière de sa nouvelle famille tout en versant une pension à Lika. Marie se débrouillait seule avec le bébé et ne se plaignait pas. — Marie ? — Une voix d’homme résonna doucement à la sortie du supermarché. — Je te donne un coup de main ! — Un jeune homme descendit habilement la poussette avec Romain sur la rampe, la laissant découvrir son visage. — Nico ? s’étonna-t-elle. — Enfin… Nicolas ? — Marie détailla avec plaisir son ancien soupirant. C’était bien le Nico de sa jeunesse, le gamin timide du quartier, devenu un jeune homme attirant. Il avait son âge ou presque — 25 ans, elle 26 ? Déjà ? Nico raccompagna Marie avec sa poussette jusqu’à son immeuble. Elle refusa qu’il monte à cause des ragots du voisinage. Et puis, pas question de rendre Paul jaloux. Ils avaient discuté presque une heure au parc avec Romain, sans qu’il soit question de plus. Le garçon n’avait pas l’air vexé et lui demanda seulement son numéro. Elle prit le sien aussi, tout en sachant qu’elle ne l’utiliserait pas. Au fil des deux mois suivants, Nico, par hasard, passait dans le quartier et accompagnait parfois Marie dans ses balades avec Romain. Ils papotaient de tout et de rien, Marie ne le voyait pas du tout en homme, il semblait s’en foutre, il l’amusait, jouait avec le petit. Un jour, le bébé eut une forte fièvre, le médecin prescrivit des médicaments. Impossible de sortir, mais Paul devait rentrer d’un déplacement d’une minute à l’autre. — Tu arrives bientôt ? — l’appela Marie. — J’ai besoin de médicaments pour Romain. Je vais t’envoyer la liste. — Papa ? Où tu traînes ? Allez, viens ! On meurt de faim avec maman ! — entendit-elle la voix d’une ado au téléphone. — Tu es où ?… — Marie sentit sa gorge se serrer en devinant. — Je suis passé voir ma fille. Ça pose un problème ? — répondit Paul, irrité. — Papa, on t’a attendu hier soir et ce soir encore ! Dépêche ! — appela à nouveau Lika. — D’accord… — Marie raccrocha. Elle frissonnait de colère, mais d’abord, il fallait trouver une solution pour les médicaments. Merci à la voisine qui surveilla Romain. Paul rentra trois heures plus tard. — Je ne vais pas me justifier, déclara-t-il d’emblée. J’aime toi et notre fils, mais ma première famille me manque. D’ailleurs, ces six derniers mois, j’ai souvent dormi là-bas. Si ça ne te convient pas, tant pis. — «Ça ne me convient pas…» — répéta Marie, abasourdie. — Je croyais qu’on s’aimait, qu’on était une vraie famille, et toi… Toi, tu n’es qu’un traître ! Dégage ! S’il s’était excusé, s’il avait supplié, ou au moins promis que c’était fini, elle lui aurait peut-être pardonné… Mais Paul traversa la chambre sans un mot, regarda son fils endormi, rassembla ses affaires et partit. — Ne t’inquiète pas, je continuerai à payer pour Romain. — Va au diable ! — lui claqua-t-elle la porte au nez, réveillant le petit. Trois jours durant, Marie pleura sans répondre à aucun appel ou message. Paul n’allait pas la joindre, elle n’attendait plus rien de personne. Mais il fallut ouvrir la porte sous les appels insistants. — Tu es vivante ? Et Romain, il va bien ? — Nico la prit dans ses bras, affolé. — Pourquoi tu ne répondais plus ? Elle éclata en sanglots de nouveau. Nico la réconforta, l’écouta, la soigna : «Tout ira bien». Il refusa de partir, dormit sur le canapé, prépara le petit-déj’ le lendemain et partit bosser. Toute la semaine suivante, il vécut chez elle : s’occupa de Romain, fit les courses (avec son propre argent), bricola, cuisinait. — Tu n’as pas un boulot, toi ? — demanda-t-elle, faiblement. — J’ai pris des jours de congé. Une semaine encore et ils finirent dans le même lit. Pourquoi pas ? Paul n’était jamais réapparu, il avait juste envoyé un virement. Marie se dit que Nico était bien plus «mariable» que ce traître de Paul. Nico n’avait pas emménagé pour de bon — ils attendaient les démarches du divorce — mais il dormait souvent chez elle. Marie n’était pas amoureuse, mais à ses côtés, elle se sentait bien et tranquille. Et il s’entendait bien avec Romain. Et la tête de son presque-ex-mari, le jour où il les vit tous les trois en promenade… Le cœur de Marie fit un bond — peut-être que Paul allait tout comprendre, demander pardon et… Elle n’eut pas le temps de finir sa pensée : Paul se détourna, salua calmement et s’occupa simplement de leur fils. Bon, décidément, c’était la bonne décision de refaire sa vie avec Nico. L’arrivée de sa mère fut une surprise. Elle l’appela déjà dans la cour, des sacs pleins les bras : «Descends m’aider, je suis là !». Nico venait à peine de partir travailler. Il était temps d’annoncer à sa mère les changements amoureux. Au petit-déjeuner, tandis qu’elles discutaient des nouvelles, la mère lança soudain : — Dis donc, c’est le Nico de Ludivine qui habite ici, non ? Marie se figea. «Ludivine», c’était la mère de Nico. — Comment le sais-tu ? — Je viens de le croiser ! Quel garçon responsable. Ici, à la campagne, plus de boulot pour les hommes, ils partent tous travailler à Paris ; lui a refusé. Il est venu s’installer ici. Il dit qu’il ne veut pas être loin «de ses filles». Apparemment il gagne de l’argent, il revient souvent. Je t’avais dit, qu’il s’était marié il y a trois ans, qu’il avait une fille, Sonia ?… Les mots de sa mère lui arrivaient comme à travers un nuage. Marie s’écroula sur le tabouret. Pour la deuxième fois ! La deuxième ! Elle n’avait même pas pensé à vérifier si cet homme était marié ! Comment croire en qui que ce soit après ça ? Marie rompit aussitôt avec Nico, le mit dehors, lui interdisant de remettre les pieds chez elle. Elle ne voulut rien entendre de ses promesses de divorcer «quand la petite sera plus grande». Décidément, le bonheur conjugal n’était pas fait pour Marie…
Donc, ce sont des déplacements professionnels, cest ça ? Je ne peux pas tépouser. Tu ty attendais, non ?
En ligne : Chronique d’une grand-mère française apprivoisant son smartphone et retrouvant le fil familial à l’ère des nouveaux liens numériques
En ligne Les matins de Geneviève Dubois se ressemblaient tous, un peu comme des tartines bien beurrées.
Mon mari m’a imposé un ultimatum, et j’ai choisi le divorce.
Attends! Je nai pas fini! Tu ten vas où? Je parle à un mur? mon ton résonnait dans tout lappartement
У нас с мужем только один ребёнок — взрослый сын, у которого уже своя семья. Мы даже стали бабушкой и дедушкой. Я выросла в советское время и вышла замуж после тридцати. Тогда меня считали старой девой, и, конечно, все сразу ждали появления детей. Бесплодие тогда воспринималось почти как тяжёлая болезнь. Но мы с мужем решили, что одного ребёнка нам достаточно. Мы люди с высшим образованием, понимали, что воспитание и поддержка ребёнка требуют больших вложений. Чем больше детей — тем больше расходов. Не зря мы приняли это решение: смогли дать сыну хорошее образование и наладить свою жизнь. Однако у нашего сына другое мнение. После свадьбы его жена почти сразу забеременела, родился наш внук. У молодой семьи не было жилья, пришлось брать ипотеку. Как-то справлялись вместе. И тут я узнаю, что невестка снова беременна. Естественно, я спросила, как они собираются тянуть двух детей и платить ипотеку. Они обиделись, уверяли, что справятся. Ну, если справятся — хорошо. Долго у них всё получалось. Но потом невестка осталась без работы, сына сократили. И что делать? Решили поселиться в нашей квартире, которую мы сдавали. Муж сказал, что поможет с ипотекой молодым. В итоге мы целый год платили за кредит сына, думая, что делаем доброе дело. Но недавно выяснилось, что за ипотеку не платили полгода! Куда делись деньги? Муж злится, говорит, больше нет сил терпеть. Я в шоке. Даже не знаю, что сказать и как поступить. Мы помогали детям — а они просто легли нам на шею и отдыхали. Что теперь делать?
У нас с женой только один ребёнок взрослый сын. Он уже давно обзавёлся собственной семьёй, и мы стали
Свекровь считала, что внучка ей не родня: обе сделали тест и узнали друг о друге потрясающую правду
Тема отношений между свекровью и невесткой, как между родителями и детьми, всегда была вечной и волнующей.
Les règles de l’été Lorsque le train de banlieue freina devant la petite gare, Madame Nadège était déjà au bord du quai, serrant contre elle un cabas en toile rempli de pommes, d’un bocal de confiture de cerises et d’une boîte de petits chaussons aux pommes. Tout cela n’était guère nécessaire ― les enfants arrivaient rassasiés de Paris, avec des sacs à dos débordant, mais ses mains, par habitude, ne pouvaient s’empêcher de préparer quelque chose. Le train s’arrêta, les portes s’ouvrirent brusquement, et trois formes bondirent sur le quai : le grand et dégingandé Damien, sa sœur Léa, plus jeune, et un sac à dos qui semblait vivre sa propre vie. ― Mamie ! ― Léa la remarqua la première, salua de la main si fort que ses bracelets tintèrent. Madame Nadège sentit une douce chaleur monter à sa gorge. Elle posa prudemment son sac à terre, ouvrit ses bras. ― Oh que vous êtes… ― Elle s’apprêtait à dire « grands », mais se retint à temps. Ils le savaient déjà. Damien arriva plus lentement, l’embrassa d’un bras, tenant son sac de l’autre. ― Salut, Mamie. Il lui arrivait déjà presque à la tête, avec une barbe duvetée, des poignets longs, des écouteurs qui dépassaient de son tee-shirt. Madame Nadège se surprit à chercher en lui le petit garçon qui courait jadis dans leur jardin avec des bottes en caoutchouc. Mais son regard ne trouvait que des détails d’adulte, étrangers. ― Papi vous attend en bas, dit-elle. Allons-y, sinon mes boulettes refroidissent. ― Juste une photo, fit Léa, déjà en train de dégainer son téléphone, immortalisant le quai, le train, Madame Nadège. ― Pour mes stories. « Stories » ― le mot passa à côté d’elle comme un oiseau. Elle avait déjà demandé à sa fille ce que c’était, mais l’explication était partie avec l’hiver. Ce qui comptait, c’est que sa petite-fille souriait. Ils descendirent les marches en béton. En bas, près du vieux Kangoo, attendait Monsieur Victor. Il s’approcha, tapa dans l’épaule de Damien, serra Léa, salua sa femme d’un hochement de tête. Plus réservé, mais Nadège savait qu’il était aussi heureux qu’elle. ― Alors, les vacances ? demanda-t-il. ― Les vacances, répondit Damien en lançant son sac dans le coffre. Sur la route, les enfants se turent. Par les vitres, défilaient des pavillons, des jardins, des chèvres entre deux portillons. Léa fit défiler deux fois son téléphone, Damien éclata de rire en regardant l’écran. Nadège se surprit à suivre leurs mains, leurs doigts toujours posés sur ces rectangles noirs. Ce n’est rien, se dit-elle. Ce qui compte, c’est d’être à la maison, chez nous. Ensuite, qu’ils fassent… comme ils veulent. La maison les accueillit avec l’odeur de boulettes et d’aneth. Sur la véranda, la vieille table en bois était couverte d’une nappe en toile cirée aux citrons. Sur le feu, une poêle grésillait, dans le four finissait un feuilleté au chou. ― Eh ben, c’est un festin ! s’exclama Damien, en jetant un œil par la cuisine. ― Ce n’est pas un festin, c’est le déjeuner, rétorqua machinalement Nadège avant de se corriger. Bon, allez vous laver les mains, c’est là-bas au lavabo. Léa avait déjà ressorti son téléphone. Pendant que Nadège disposait sur la table salade, pain et boulettes, elle apercevait du coin de l’œil sa petite-fille photographier les assiettes, la fenêtre, le chat Moustique qui guettait sous la chaise. ― À table, pas de téléphones, dit-elle, l’air de rien, une fois tous installés. Damien releva la tête. ― Sérieusement ? ― Très sérieusement, renchérit Victor. On mange, après vous faites ce que vous voulez. Léa hésita, puis posa son téléphone face contre table. ― Je voulais juste une photo… ― Ta photo est déjà prise, sourit doucement Nadège. On mange, après tu t’occuperas de la mettre… en ligne. Le mot « en ligne » sonnait incertain chez elle. Mais tant pis, ça irait bien. Damien hésita puis posa aussi son téléphone, l’air d’un astronaute qu’on aurait forcé à retirer son casque. ― Ici… continua prudemment Nadège en servant le jus de fruits… on a un planning. Déjeuner à une heure, dîner à sept. Le matin, on se lève pas plus tard que neuf heures. Ensuite, baladez-vous autant que vous voulez. ― Pas plus tard que neuf…, répéta Damien. Et si je regarde un film la nuit ? ― La nuit, on dort, intervint Victor sans lever la tête de son assiette. Nadège sentit une fine tension s’installer. Elle ajouta vite : ― Ce n’est pas l’armée, voyons. Juste, si vous dormez jusqu’à midi, la journée file et vous ne voyez pas le meilleur. On a la rivière, la forêt, les vélos. ― Je veux aller à la rivière, coupa Léa. Et à vélo. Et une séance photo dans le jardin. Le mot « séance photo » sonnait déjà plus familier. ― Très bien, acquiesça la grand-mère. Mais avant, un petit coup de main. Il faut désherber les pommes de terre, arroser les fraises. Ce n’est pas un château ici. ― Mamie, c’est les vacances…, lança Damien, mais Victor leva les yeux. ― Les vacances, oui. Mais pas un hôtel. Damien soupira, se tut. Léa fit tinter la pointe de son pied contre la basket de son frère sous la table. Un demi-sourire naquit. Après le repas, les enfants montèrent défaire leurs affaires. Nadège entra chez eux une demi-heure plus tard. Léa avait déjà accroché ses tee-shirts au dossier de la chaise, étalé trousse de toilette et chargeur, aligné ses flacons sur le rebord. Damien, allongé sur le lit, faisait glisser son doigt sur son téléphone. ― J’ai changé les draps, dit-elle. Si ça ne va pas, dis-le moi. ― C’est OK, Mamie, répondit-il sans lever le nez. Ce « OK » la piqua. Mais elle acquiesça. ― Ce soir, on fait des brochettes, ajouta-t-elle. En attendant, quand vous serez reposés, venez au jardin pour un coup de main. ― Ouais, fit Damien. Elle referma la porte, s’attarda dans le couloir. De la chambre s’envolait le rire discret de Léa, en conversation vidéo. Nadège P. se sentit vieille. Pas tellement par le dos qu’elle sentait raide, mais comme si la vie des adolescents se déroulait sur un autre plan, invisible, inaccessible. Ce n’est rien, se dit-elle. On s’adaptera. L’essentiel, c’est de ne pas forcer. Le soir venu, le soleil descendait déjà derrière les arbres. Tous trois se retrouvaient au jardin, la terre tiède sous les pieds. Victor montrait la différence entre les mauvaises herbes et les carottes. ― Tire ça, mais pas ça, expliquait-il à Léa. ― Et si je me trompe ? s’accroupit-elle, grimaçante. ― Ce n’est pas grave, intervint Nadège. Ce n’est pas une exploitation agricole, on survivra. Damien observait à l’écart, appuyé sur la binette, jetant des regards vers la maison où l’écran bleu de son ordinateur scintillait. ― Pas peur de perdre ton téléphone ? questionna Victor. ― Il est dans la chambre, grommela Damien. Cet aveu réjouit Nadège plus qu’elle n’osait se l’avouer. Les premiers jours s’écoulèrent dans un équilibre de routine. Le matin, elle rythmait leur réveil à la porte ; ils ronchonnaient mais à neuf heures et demie, ils étaient en cuisine. Un peu d’aide, puis chacun à ses affaires : Léa enchaînait les photos avec Moustique et les fraises ; Damien lisait, écoutait de la musique, s’enfuyait à vélo. Les règles tenaient à des détails. Téléphones écartés à table. Silence la nuit. Une seule fois, à la troisième nuit, Nadège se réveilla d’un rire étouffé. Il était une heure. Supporter ou intervenir ? pensa-t-elle, à demi endormie. Rire, puis le son familier d’un message audio. Elle soupira, enfila sa robe de chambre, frappa doucement. ― Damien, tu ne dors pas ? Le silence tomba. ― J’arrive, chuchota-t-il. Il ouvrit; yeux rouges, cheveux ébouriffés, téléphone en main. ― Tu ne dors pas ? tenta-t-elle, la voix douce. ― Je regarde un film. ― À une heure du matin ? ― Bah on s’est donné rendez-vous pour regarder ensemble et discuter… Elle imagina d’autres ados, dans leurs chambres citadines, devant le même film en messagerie. ― Écoute, dit-elle. Ça me dérange pas que tu regardes un film. Mais si tu ne dors pas la nuit, le matin, impossible de t’avoir au jardin. On fait un marché ? Jusqu’à minuit, OK. Après, au lit. Il fit la moue. ― Mais les autres… ― Les autres sont à Paris. Ici, c’est notre rythme. Je ne dis pas de dormir à neuf heures. Il se gratta la tête. ― D’accord. Jusqu’à minuit. ― Et ferme la porte, la lumière me gêne. Et baisse le son. Elle regagna son lit, en se disant qu’elle était sûrement trop conciliante. Mais les temps avaient changé. Les conflits grondaient sur des détails. Un matin de grosse chaleur, Nadège demanda à Damien d’aider Victor à bouger des planches vers la remise. ― Oui, j’arrive, marmonna-t-il sans lever le nez de son téléphone. Dix minutes plus tard, rien n’avait bougé. ― Damien, ton grand-père bosse seul, maintenant, dit-elle, d’une voix plus ferme. ― Attends, je finis d’écrire et j’y vais, grogna-t-il. ― Tu écris quoi au juste ? Comme si le monde s’arrêterait sans toi. Il leva la tête. ― C’est important. On joue un tournoi. ― Quel tournoi ? ― Dans un jeu, en équipe. Si je pars, on perd. Elle voulait dire qu’il y avait plus important mais remarqua la tension dans ses épaules. ― Ça dure combien de temps ? ― Vingt minutes. ― OK. Dans vingt minutes, tu aides. D’accord ? Il acquiesça, retourna à son écran. Vingt minutes plus tard, il chaussait déjà ses baskets en l’attendant. Ces compromis minuscules leur donnaient intérieurement l’impression de garder prise. Mais un jour, tout bascula. C’était en juillet. Ils devaient aller au marché pour les semis et les provisions. Victor voulait de l’aide ; les sacs lourds, la voiture à surveiller. ― Damien, demain tu accompagnes Papi au marché, dit-elle le soir. Je reste avec Léa à faire de la confiture. ― Je peux pas, répondit-il aussitôt. ― Pourquoi ? ― Je dois voir des amis en ville. Il y a un festival, de la musique, des food trucks… — il chercha l’approbation de Léa, qui haussa simplement les épaules. J’en ai déjà parlé. Elle se souvenait mal. Peut-être que si, peut-être que non, trop de discussions avaient eu lieu. ― Quelle ville ? fronça Victor. ― La nôtre. En train, c’est près de la gare. Le « près » ne plut pas à Victor. ― Tu sais au moins où c’est ? ― Il y aura tout le monde. Puis j’ai seize ans. « Seize ans » sonnait comme un coup de massue. ― Nous avions convenu avec ton père que tu ne partais pas seul, dit Victor. ― Je ne suis pas seul. Je serai avec mes amis. ― Encore pire. La tension monta, l’air s’alourdit. Léa finit ses pâtes en silence. ― Écoutez, proposa Nadège. Et si vous alliez au marché ce soir, pour que Damien aille demain à son festival ? ― Le marché n’ouvre que demain, trancha Victor. Et j’ai besoin de quelqu’un. ― Je peux venir, hasarda Léa. ― Tu restes avec Nadège, répliqua-t-il mécaniquement. ― Je peux me débrouiller, dit Nadège. La confiture attendra. Léa viendra avec toi. Victor la regarda, surpris et reconnaissant à la fois. ― Et le garçon, lui, fait ce qu’il veut ? fit-il en montrant Damien. ― Mais j’ai… ― Tu comprends qu’ici ce n’est pas Paris ? C’est pas si simple. Et puis, on est responsables de toi. ― Quelqu’un est toujours responsable de moi, lâcha Damien. Je pourrais peut-être, pour une fois, être responsable moi-même ? La phrase heurta cet instant. Nadège sentit un pincement intérieur. Elle aurait voulu dire qu’elle le comprenait, que jeune elle aussi voulait « être autonome ». Au lieu de cela, elle s’entendit répondre, sèche : ― Ici, tu vis sous notre toit, c’est selon nos règles. Il repoussa brutalement sa chaise. ― Très bien. J’irai nulle part. Il sortit, claqua la porte. Au-dessus, un bruit sourd retentit — sans doute son sac jeté ou lui effondré sur son lit. La soirée fut crispée. Léa tenta des blagues sur une youtubeuse, mais son rire sonnait mal. Victor buvait son thé sans un mot. Nadège faisait la vaisselle, ruminant ce « nos règles » comme une cuillère cognant le verre. La nuit, un silence inhabituel la réveilla. D’habitude la maison respirait, le bois craquait, une souris grignotait, une voiture passait. Là, rien. Pas de lueur sous la porte de Damien. Peut-être qu’il dort enfin, pensa-t-elle en se tournant. Au matin, Levée, elle trouva Léa déjà attablée, baillant. Victor feuilletait son journal. ― Et Damien ? ― Il dort, je suppose, répondit Léa. Nadège gravit l’escalier, frappa. ― Debout, Damien. Pas de réponse. Elle ouvrit. Le lit à moitié fait, comme d’habitude quand il bâclait, mais la chambre vide. Sur la chaise, son sweat ; sur la table, un chargeur. Pas de téléphone. Un vide s’ouvrit en elle. ― Il n’est pas là, lança-t-elle en descendant. ― Comment ça, lança Victor en se levant. ― Le lit vide. Il a pris son téléphone. ― Il est peut-être dehors, hasarda Léa. Ils firent le tour du jardin. Rien. Le vélo là, intact. ― Le train part à huit quarante…, murmura Victor, le regard sur la route. Nadège sentit ses mains refroidir. ― Il est peut-être juste avec des copains du village… ― Quels copains ? Il ne connaît personne ici. Léa sortit son téléphone. ― Je vais lui écrire. Ses doigts dansaient sur l’écran, puis elle releva la tête. ― Il ne lit pas. Juste une coche. « Une coche » — cela ne signifiait rien pour Nadège, mais au visage de Léa, elle comprit que ce n’était pas bon. ― On fait quoi ? demanda-t-elle à Victor. Il hésita. ― J’irai à la gare, voir s’il a été vu. ― Ce n’est pas la peine…, tenta-t-elle. S’il revient… ― Il est parti sans rien dire, trancha Victor. Ce n’est pas rien. Il s’habilla, prit les clés. ― Toi, reste — au cas où. Léa, s’il appelle, tu me préviens immédiatement. Il partit. Nadège s’assit sur la véranda, serrant un torchon. Dans sa tête défilaient toutes sortes d’images : Damien sur le quai, montant dans le train, quelqu’un le bouscule, il perd son téléphone… Elle se réprimanda. Du calme. Il n’est plus petit. Il n’est pas bête. Une heure passa. Puis une autre. Léa vérifiait son téléphone, secouait la tête. ― Toujours rien, dit-elle. Même pas connecté. Vers onze heures, Victor revint, le visage défait. ― Personne ne l’a vu. Même à la gare, rien… Il n’alla pas plus loin. Nadège comprit à son ton. ― Il est peut-être allé en ville pour ce festival, souffla-t-elle. ― Sans argent, sans rien ? gronda Victor. ― Il a sa carte, intervint Léa. Et paye tout par son téléphone. Ils se regardèrent, dépassés. L’argent, pour eux, était matériel ; pour les ados, tout se passait dans le « virtuel ». ― On prévient son père ? proposa-t-elle. ― Vas-y, répondit Victor. Il finira de toute façon par l’apprendre. L’appel fut rude. Son fils s’emporta, puis les accusa de ne pas surveiller. Nadège raccrocha, épuisée, s’assit, se couvrit le visage. ― Mamie, dit doucement Léa, il n’a pas disparu. Il fait juste la tête. ― Il boude et s’en va, répondit-elle d’une voix cassée. Comme si on était des ennemis. Le jour s’étira sans fin. Chacun s’occupait pour ne pas angoisser : Léa roulait la confiture, Victor bricolait dans la remise. Mais tout était mécanique. Le téléphone restait muet. Le soir, à l’heure où le soleil caressait les arbres, des pas crissèrent sur la véranda. Nadège sursauta. Les grilles grinçantes s’ouvrirent. Damien apparut. Mêmes vêtements, jean poussiéreux, sac à dos. Fatigué mais entier. ― Salut, souffla-t-il. Nadège se leva. Elle aurait voulu l’embrasser, mais se retint. ― Où étais-tu ? ― En ville…, baissant les yeux. Au festival. ― Seul ? ― Avec des amis. Enfin, presque seul. Ils étaient du village d’à côté. On s’est donné rendez-vous. Victor sortit, s’essuyant les mains. ― Tu imagines ce qu’on a… commença-t-il, la voix brisée. ― J’ai essayé d’envoyer un message, répondit vite Damien. J’avais plus de réseau, puis mon téléphone s’est éteint. J’avais oublié le chargeur. Léa, le téléphone serré : ― Je t’ai écrit aussi. Tu n’avais qu’une coche, jamais deux. ― Ce n’était pas voulu, répondit-il à tous. Je me suis dit que si je demandais, vous n’auriez pas voulu. Mais j’avais déjà tout organisé. Alors… Il se tut. ― Tu as préféré partir sans rien dire, termina Victor. Un silence s’étira. Mais il n’y avait plus que la fatigue, pas la rancœur. ― Rentre donc manger, lança Nadège. Il obéit, s’assit. Elle lui servit une soupe, du pain, du jus. Il mangea comme s’il n’avait rien avalé de la journée. ― Là-bas, tout est cher…, marmonna-t-il. Vos food trucks, hein. « Vos » ― le mot sonna étrange, mais elle ne releva pas. Après le repas, ils revinrent sur la véranda. Le soleil tombait, l’air fraîchissait. ― Écoute, dit Victor en s’asseyant. Tu veux de l’autonomie, on a compris. Mais on est responsables de toi. Tant que tu es ici, on ne peut pas faire comme si on s’en fichait. Damien resta silencieux. ― Si tu veux sortir, finit-il, tu nous le dis la veille, pas à la dernière minute. On voit ensemble comment, où, qui t’accompagne, comment revenir. Si on est d’accord, tu y vas. Sinon, non. Mais disparaître, ça, non. ― Et si vous refusez ? demanda Damien. ― Alors tu râles, mais tu restes, dit Nadège. On se fâche, mais on t’emmène au marché. Il la regarda. Il y avait de la colère, de la fatigue, du désarroi. ― Je ne voulais pas que vous vous inquiétiez…, souffla-t-il. Je voulais juste décider. ― Décider, c’est bien, répondit-elle. Mais assumer, c’est aussi penser à ceux qui s’inquiètent pour toi. Elle s’étonna elle-même de la douceur de ses mots. Il soupira. ― D’accord. J’ai compris. ― Autre chose, ajouta Victor. Quand ton téléphone n’a plus de batterie, tu cherches un moyen de le charger, café, gare, n’importe où. Et tu appelles ou tu écris tout de suite. Même si on râle. ― D’accord, acquiesça Damien. Ils restèrent là, silencieux, quelques instants. Un chien aboya au loin, Moustique miaula paresseusement. ― Et alors, ce festival ? demanda Léa. ― Bof, la musique moyenne, mais la bouffe bonne. ― Tu nous montres les photos ? ― Téléphone HS. ― Voilà, pas de preuves, aucun contenu, ironisa-t-elle. Il sourit, faiblement mais sincèrement. Dès lors, la vie dans la maison se fit plus souple. Les règles restaient, mais devinrent plus élastiques. Un soir, Nadège et Victor écrivirent sur une feuille ce qui comptait : lever avant dix heures, deux heures d’aide à la maison, prévenir pour les absences, pas de téléphones à table. La feuille fut accrochée sur le frigo. ― On se croirait au centre aéré, se moqua Damien. ― Sauf que c’est le centre familial, répondit-elle. Léa demanda ses propres règles. ― Vous ne me téléphonez pas toutes les cinq minutes si je suis à la rivière. Et vous frappez avant d’entrer. ― On ne rentre jamais sans frapper, s’offusqua Nadège. ― Ajoutez-le noir sur blanc, ajouta Damien. Pour l’équité. Ils ajoutèrent deux lignes. Victor ronchonna mais signa. Peu à peu, les activités communes cessèrent de paraître des corvées. Un soir, Léa retrouva un vieux jeu de société oublié. ― On joue ce soir ? proposa-t-elle. ― J’y jouais petit, s’anima Damien. Victor tenta d’esquiver, puis se laissa convaincre. Surprise, il se souvenait des règles mieux que tous. Ils riaient, se taquinaient, les téléphones oubliés. Autre innovation : la cuisine. Nadège, à bout de la question « Qu’est-ce qu’on mange ? », déclara : ― Samedi, c’est vous aux fourneaux. Je n’indique que les placards. ― Nous ? les deux en chœur. ― Vous. Même si ce sont juste des pâtes, mais mangeables. Ils s’organisèrent, sérieux : Léa trouva une recette branchée, Damien coupait les légumes, ça discutait fort. L’odeur de l’oignon frit, la table encombrée, l’atmosphère légère. ― Ne m’en veuillez pas si on campe aux toilettes, maugréa Victor, mais il n’en laissa pas une miette. La solution idéale au jardin fut trouvée : des « parcelles personnelles ». ― Cette rangée, c’est la tienne, Léa : les fraises. Et toi, Damien, les carottes. Occupez-vous de votre bout — ou pas, mais après, pas de réclamation sur la récolte. ― Expérience scientifique, lâcha Damien. ― Groupe témoin et groupe test, appuya Léa. Au final, Léa passait chaque soir voir grossir les fraises, les photographiait et postait « Mon jardin ». Damien arrosa deux fois puis oublia sa rangée. À la fin de l’été, Léa récolta un panier bien rempli, Damien quelques malheureuses racines. ― Alors, conclut Nadège, des enseignements ? ― Oui, affirma sérieusement Damien. La carotte, ce n’est pas pour moi. Ils éclatèrent de rire, apaisés. À la fin de l’été, la maison avait trouvé son rythme. Petit-déjeuner ensemble, chacun à ses occupations, dîner en famille. Damien traînait parfois sur son téléphone tard, coupant néanmoins à minuit. Léa partait à la rivière avec une amie mais prévenait toujours. Ils se chamaillaient encore, sur la musique, le sel dans la soupe, la vaisselle du soir. Mais ce n’était plus la guerre des générations. Juste la friction des vies partagées. La veille du départ, Nadège prépara une tarte aux pommes. La maison vibrait du parfum sucré, le vent s’infiltrait en douce. Les sacs étaient prêts. ― On prend une photo ? proposa Léa, au moment où la tarte fut découpée. ― Encore pour ces réseaux… commença Victor, puis se tut. ― Juste pour nous, rassura-t-elle. Ils sortirent au verger. Le soleil couchait ses rayons sur les pommiers. Léa posa le téléphone sur un seau retourné, lança le minuteur, accourut. ― Mamie au centre, Papi à droite, Damien à gauche. Ils prirent la pose, maladroits, épaule contre épaule. Damien frôla le coude de sa grand-mère, Victor se rapprocha aussi. Léa les entoura de ses bras. ― On sourit ! Clic. Puis encore. Léa fonça vers le téléphone, consulta l’écran, sourit. ― Top ! ― Je peux voir ? demanda Nadège. Sur le petit écran, ils avaient l’air un peu ridicules : elle, son tablier encore noué, Victor en vieille chemise, Damien ébouriffé, Léa en tee-shirt flashy. Mais leur posture avait quelque chose de tendre. ― Tu peux me l’imprimer ? demanda Nadège. ― Bien sûr, répondit Léa. Je t’envoie la photo. ― Mais comment imprimer si c’est dans le téléphone ? s’inquiéta Nadège. ― Je t’aiderai, promit Damien. Viens nous voir à Paris, on la fera ensemble. Ou je te l’apporte à l’automne. Elle hocha la tête, paisible. Pas parce qu’ils s’entendaient désormais à demi-mot. Non. Ils se disputeraient encore souvent. Mais entre leurs règles et leurs libertés était apparu un sentier permettant d’aller et venir. Tard ce soir-là, alors que les enfants dormaient, elle sortit sur la véranda. Le ciel noir, quelques étoiles brillaient. La maison était calme. Elle s’assit sur la marche, les genoux repliés. Victor arriva, s’installa à ses côtés. ― Ils repartent demain, dit-il. ― Oui… Silence. ― Tu vois, finalement, tout s’est bien passé. ― Tout s’est bien passé. On a même appris des choses. ― Oui. Mais qui a appris le plus ? fit-il, malicieux. Elle sourit. La chambre de Damien était sombre, celle de Léa aussi. Le téléphone, sûrement branché, rechargeait pour demain. En repassant dans la cuisine, Nadège s’arrêta devant le frigo et la feuille des règles. Les bords étaient cornés, le stylo pendait. Elle caressa les signatures. Peut-être qu’ils réécriraient cette feuille l’été prochain. Mais l’essentiel resterait. Elle éteignit la lumière, monta à sa chambre, sentant sa maison respirer tranquillement, prête à accueillir l’été futur.
Les règles de l’été Quand le TER simmobilisa devant la petite halte, Madeleine Dubois était déjà
Круг единомышленников: Поддержка и вдохновение в трудные времена
Круг поддержки Когда я вспоминаю свои первые месяцы с новорождённым, в памяти всплывает не только запах
Света узнала тайны, которые изменят её жизнь
Злата! Где ты прячешься?! Появись! Не вернёшься домой! Слышишь меня?! Не уйду! Маленькая девочка лет
La belle-fille intrépide : — Grégoire, j’aurais pu partir il y a une demi-heure, dit-elle. Et si tu essaies de m’attaquer, c’est toi que j’enterre ici ! — Alors pourquoi tu t’es laissée ligoter ? demanda-t-il en se redressant d’un bond. — J’étais curieuse de voir jusqu’où irait ton cirque, répondit Dasha en jetant au loin la barre de fer. Là où j’ai survécu, toi tu te serais roulé en boule en appelant ta maman ! — Tu comptes me garder ici longtemps ? demanda Dasha, imperturbable. Tu sais, ça s’appelle un enlèvement, au cas où tu l’ignorerais. — Je peux te garder ici autant que je veux, ricana Grégoire. Et il faudra le prouver, l’enlèvement ! — On va me chercher ! remarqua Dasha. — Non, personne ne va te chercher ! Le seul truc que l’enquête pourra établir, c’est que tu t’es enfuie de ton plein gré ! — Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Dasha, perplexe. — Tu as retiré de l’argent au distributeur ? — Mais c’est toi qui m’as fait un virement pour que je retire sans frais ! protesta Dasha. — Qui est au courant ? Tu étais seule devant le distributeur, à prendre de l’argent ! Et puis la station-service à la sortie de la ville… il y a des caméras partout ! T’as pas seulement fait le plein, t’as rempli trois jerricans ! Et dans ton coffre, il y avait tes valises ! — Mais ils te poseront des questions à toi aussi : tu étais avec moi, fit remarquer Dasha. — Je dirai que tu m’as déposé à la sortie de la ville et que je suis rentré chez moi, répondit Grégoire. Toutes les preuves disent que tu as pris tes affaires, de l’argent, du carburant, et tu as disparu ! — Et tu comptes me garder encore combien de temps ? demanda Dasha, moins sereine. — Aussi longtemps que j’en aurai envie, haussa les épaules Grégoire. Tant que le monde tourne, ou que tu respires ! Cette phrase aurait dû l’effrayer, mais elle ne broncha pas. — Une question, dit-elle en le fixant dans les yeux : pourquoi tu fais ça ? — Quel sang-froid, s’étonna Grégoire. J’ai comme un doute, tu es aussi indifférente à mon frère ? Tu restes avec lui pour son argent ! Et tu te donnes un genre de sainte pour mieux le plumer le jour où il sera devenu faible ! — Donc tu veux défendre ton frère ? Tu veux démasquer la belle-fille perfide ? — Dasha, soyons honnêtes, dit-il en s’accroupissant devant elle, personne ne peut encaisser autant de critiques de la belle-famille et traverser tous ces problèmes tout en gardant le sourire. On dirait que rien ne te touche, que tu gères tout… Ce n’est pas humain, tu caches forcément un grand but ! Et Ivan a appartement, maison de campagne, garage, deux voitures, une société… D’accord, le grand-père était généreux, et tout le monde lui en veut pour ça. Mais Ivan, ce n’est pas son grand-père ! Et lui, ce serait facile de le rouler ! Pour toi, c’est le jackpot ! Alors tu encaisses tout, de lui, de moi, des parents ! — Tu m’as séquestrée pour comprendre mes motivations ou juste pour m’enterrer là ? demanda calmement Dasha. — Voilà ! Même là tu ne paniques pas ! s’écria Grégoire. Une autre à ta place aurait déjà fait une crise ! T’es une psychopathe ou quoi ? Tu ressens rien ? — Grégoire, j’en ai vécu des choses : tes histoires, à côté, c’est du pipi de chat, répondit Dasha. Tout ce que tu as dit n’a rien à voir avec ce que j’ai traversé ! — Mensonge ! s’offusqua Grégoire. Tu veux m’amadouer ! — Tu veux que je me confesse ? réfléchit Dasha. Tu veux écouter mon histoire ? Toi, le ravisseur ? — Je t’écoute, grogna Grégoire, adossé au mur de la maison en ruine où il l’avait emmenée. — Je n’ai jamais tout raconté à personne… commença Dasha. On va partir du début… *** Dasha est née ni à la maternité ni à la maison, mais dans un autocar qui emmenait des ouvriers à l’usine. Papa s’est enfin décidé à emmener maman à l’hôpital pour stopper ses cris, mais ils étaient dans un état… Bref, ils étaient à peine conscients après neuf mois de grossesse que le bébé allait arriver ! Son arrivée a perturbé une vingtaine d’ouvriers fatigués. Papa s’est pris une raclée, mais maman a eu la compassion du groupe – elle venait d’accoucher ! Le bus fonça à l’hôpital. Les médecins redoutaient le pire, mais elle était en parfaite santé. L’assistante sociale a été appelée. C’est la grand-mère, Zoé, qui est venue chercher Dasha à la maternité. Elle a pris la petite, posé la mère, et partie. Des rumeurs disaient que ses parents n’étaient pas si tristes de ne pas l’avoir. Dasha n’est revenue chez ses parents qu’à cinq ans, dans des circonstances épouvantables… Zoé s’était mise en congé pour s’occuper de sa petite-fille, mais elle n’avait plus la force ni la santé… Après cinq ans, Zoé est morte brutalement. Dasha a passé cinq jours enfermée avec le corps, survivant tant bien que mal, jusqu’à ce qu’on vienne vérifier ce qui avait pu arriver. «On espère qu’elle ne gardera pas de traces…» disait le psy… Mais tout cela forgea son caractère. Après la mort de grand-mère, la mère de Dasha a fait le nécessaire pour récupérer sa fille. Le père a essayé lui aussi de s’améliorer pendant un temps… Une année presque normale. Dasha alla à l’école, accompagnée par ses parents. Mais les vieilles habitudes reprirent vite le dessus : l’alcool, le chaos, la misère… Dasha, petite fille maigre, traînait ses parents ivres dans la neige, de peur qu’ils ne meurent de froid : «Si maman n’est plus là, tu es perdue !» À douze ans, Dasha fut placée en foyer. Cela la sauva de ses parents, mais pas de la cruauté d’autres enfants. Là-bas, c’était la loi du plus fort. Il a fallu se battre chaque jour… Mais elle a survécu. Et elle a compris que le monde «normal» fonctionnait autrement. Plus tard, elle rencontra Ivan. Elle tomba amoureuse d’un homme bon, qui se fichait de son passé difficile. Mais sa belle-famille ne l’acceptait pas et la persécutait. Dix ans à tout encaisser dans le silence, à organiser la maison, s’occuper de sa fille, soutenir Ivan, travailler… Et Grégoire qui l’observait, persuadé qu’il y avait un plan derrière sa docilité. C’est pour ça qu’il avait monté ce coup d’enlèvement : pour la tester. *** — Grégoire, tout ce que j’ai vécu avant n’a rien à voir avec ma vie d’aujourd’hui, disait calmement Dasha. Le boulot, la maison, la petite, les critiques de ta mère… c’est rien pour moi ! Même ton kidnapping, c’est presque une blague ! — Mais je peux te laisser ici ! répliqua Grégoire. — Sérieusement ? ricana Dasha. Essaie voir. Elle retira les liens et se dressa, brandissant sa barre de fer. — Grégoire, j’aurais pu m’en aller depuis une demi-heure. T’essaies de m’attaquer, je t’enterre ici. — Alors pourquoi t’es restée attachée ? bondit-il. — J’étais curieuse de voir ton cirque, répondit-elle en jetant la barre. Là où j’ai survécu, toi tu pleurerais ta maman. Les problèmes que tu trouves insurmontables, moi ça ne me fait même pas sourciller ! J’aime juste ton frère. J’aime ma famille ! Et si tu t’opposes à notre bonheur, tu disparaîtras. Même pas besoin de ce cinéma. Sa voix était froide et tranchante. Grégoire eut des frissons. — Ramène-moi chez moi, ravisseur ! dit-elle en souriant. En la déposant, Grégoire risqua : — Je dois quitter la ville ? Tu vas me dénoncer ? — Fais moins de bêtises, répondit-elle avec un sourire. Et ne jugez pas les autres à votre image ! Grégoire quitta la ville. Dasha ne dit rien à son mari. Elle prit simplement rendez-vous pour une manucure — en se débattant avec les liens, elle avait cassé trois ongles. Voilà, ça, c’était un vrai problème ! LA BELLE-FILLE INTRÉPIDE : De l’autocar de l’usine aux épreuves d’une famille française, le destin extraordinaire de Dasha – entre drames, secrets et kidnapping raté dans la campagne, une femme sur qui l’adversité n’aura jamais le dernier mot
La belle-fille intrépide Grégoire, jaurais pu partir il y a déjà trente minutes, lança-t-elle dune voix posée.