Les règles de l’été
Quand le TER simmobilisa devant la petite halte, Madeleine Dubois était déjà postée au bord du quai, serrant contre elle son cabas en toile. À lintérieur, une poignée de pommes, un petit pot de confiture de cerises, et une boîte avec des chouquettes. Rien de tout ça nétait bien utile les enfants arrivaient de Paris, gavés, les sacs à dos bourrés de provisions récentes mais ses mains ne pouvaient sempêcher de cuisiner.
Le train eut un soubresaut, les portes souvrirent et, dun coup, trois débarquèrent : Paul, grand et dégingandé, sa sœur cadette Solène, et un sac à dos qui paraissait avoir une vie propre.
Mamie ! Solène la repéra la première, agitant si fort le bras que ses bracelets tintèrent.
Madeleine sentit une chaleur familière monter dans sa gorge. Elle posa soigneusement son sac au sol, ouvrit grand les bras.
Oh, comme vous Elle sarrêta juste avant de dire « grandi ». Inutile ils le savaient bien.
Paul savança, plus lentement. Il la serra dun bras, gardant lautre pour maintenir son sac.
Salut, Mamie.
Il la dépassait presque dune tête, désormais. Déjà, du duvet sur son menton, les poignets dune maigreur dado, des écouteurs pendant à son tee-shirt. Madeleine surprit son regard à fouiller en lui le môme de jadis, courant botté dans le jardin, mais elle ne retrouvait plus que de vagues traces, remplacées par des détails dadulte.
Papi vous attend en bas dit-elle. On y va, sinon les boulettes vont refroidir.
Jfais juste une photo Solène avait déjà sorti son portable ; elle photographia le quai, la rame, Madeleine. Pour ma story.
Le mot fit sourire Madeleine. Elle avait cru demander cet hiver à sa fille ce que cétait, une « story », mais lexplication lui avait échappé. Peu importe, sa petite-fille souriait.
Ils descendirent par les marches de béton. Au pied, près dune vieille Renault Kangoo, les attendait Roland Dubois. Il se leva, tapa dans le dos de Paul, étreignit Solène, salua sa femme dun signe. Ses gestes étaient plus retenus, mais Madeleine savait quil se réjouissait tout autant.
Vous voilà en vacances alors ? demanda-t-il.
Les vacances, ouais répondit Paul, balançant son sac dans le coffre.
Sur la route du village, les enfants se turent. Dehors défilaient les maisons aux tuiles roses, jardins, vergers, une chèvre apparue fugitivement. Solène fit défiler quelque chose sur son téléphone, Paul rit devant son écran. Madeleine observa leurs mains, virevoltant sur les rectangles noirs.
Tant pis, pensa-t-elle. Lessentiel, cest quà la maison tout se fasse à notre façon. Pour le reste, à eux de vivre à leur époque.
La maison les enveloppa dodeurs de boulettes frites et daneth fraîche. Sur la véranda, la vieille table en bois, nappée dune toile cirée citronnée. Sur la gazinière, une poêle grésillait encore ; au four, terminait de cuire une tourte au chou.
La fête ! lança Paul, le nez dans la cuisine.
Ce nest quun déjeuner répondit mécaniquement Madeleine, puis se ravisa. Allez, venez, lavez-vous les mains, là-bas, à lévier.
Solène avait déjà dégainé son appareil. Des clichés volés du buffet, de la fenêtre, de la chatte Clochette qui, prudemment, guignait sous la chaise.
À table, finis les téléphones lança Madeleine, comme en passant, lorsquils sinstallèrent.
Paul releva la tête.
Comment ça ?
Cest pas compliqué intervint Roland. On mange, après vous faites ce que vous voulez.
Solène hésita, posa lappareil retourné, tout près de son assiette.
Je voulais juste prendre une photo
Cest fait coupa Madeleine doucement. Mangeons dabord, tu « posteras » après.
Elle ne savait jamais si le mot convenait, mais cela ferait laffaire.
Paul, à son tour, déposa le sien à lextrémité de la table avec lair de devoir ôter un scaphandre dans une navette spatiale.
À la maison, ici reprit Madeleine, servant le sirop on a un rythme : déjeuner à midi et demi, dîner à sept heures. Le matin, on ne fait pas la grasse mat au-delà de neuf heures. Après à vous de jouer.
Pas plus tard que neuf soupira Paul. Et si je mate un film la nuit ?
La nuit, on dort, trancha Roland, sans quitter sa soupe des yeux.
Madeleine sentit une tension sinsinuer. Elle ajouta vite :
Notre but, cest pas de mener tout le monde à la baguette, hein Mais si vous dormez jusquà midi, la journée file, vous ratez tout. On a la rivière, la forêt, les vélos.
Je veux aller à la rivière ! sexclama Solène. Et faire un shooting dans le jardin aussi.
Le mot shooting, cette fois, ne lui parut pas déplacé.
Parfait, approuva Madeleine. Mais avant, un coup de main : désherber les patates, arroser les fraises. Cest pas Versailles ici.
Mais Mamie, on est en vacances commença Paul, mais Roland lui lança un regard.
En vacances, oui, mais pas en thalasso.
Paul haussa les épaules et garda le silence. Solène lui donna un petit coup de pied sous la table et il esquissa un sourire.
Après le repas, les enfants allèrent déballer leurs affaires. Madeleine passa les voir une demi-heure plus tard : Solène suspendait ses t-shirts au dossier dune chaise, étalait sa trousse de maquillage et son chargeur, toute une rangée de flacons alignés sur le rebord de la fenêtre. Paul était déjà sur son lit, adossé au mur, les yeux rivés à son écran.
Je vous ai changé les draps, dit Madeleine. Sil manque quelque chose, dites-le moi.
Ok, Mamie, marmonna Paul sans lâcher son téléphone.
Ce « ok » la piqua un peu, mais elle se contenta dapprouver dun clin dœil.
Ce soir, on fait des brochettes dit-elle. Dès que vous avez soufflé un peu, on se retrouve au jardin pour bricoler.
Daccord concéda Paul.
Elle referma la porte, resta un instant dans le couloir. Du rire filtré venait de la chambre : Solène vidéo-discutait avec quelquun. Madeleine se sentit vieille pas à cause du dos, mais parce quelle avait limpression que cette jeunesse circulait sur une autre fréquence, inaccessible.
Allez, se dit-elle. On sadaptera. Surtout, ne pas trop forcer.
Le soir venu, goldé dun soleil bas, ils étaient tous les trois penchés sur leurs carrés dherbe. La terre était chaude, lherbe craquait sous les pas. Roland montrait à Solène quelles pousses arracher, quelles garder.
Celle-ci, tu lenlèves. Celle-là, tu la laisses expliquait-il.
Et si je me trompe ? Solène, accroupie, fit la grimace.
Cest pas la catastrophe tempéra Madeleine. On nest pas chez Auchan.
Paul se tenait plus loin, appuyé sur sa houe, jetant parfois un œil à la maison où son écran bleutait la chambre.
Tu ne perds pas ton portable ? lança Roland.
Il est posé sur le bureau grommela Paul.
Étrangement, cette remarque ravit Madeleine plus quelle nosait se lavouer.
Les premiers jours passèrent dans un équilibre timide. Elle les réveillait en cognant doucement à la porte : ils ronchonnaient, mais à neuf heures et demie, ils prenaient place en cuisine. Un peu daide, puis ils filaient : shooting photo avec Clochette et fraises pour Solène, Paul tantôt lisait, tantôt écoutait de la musique, puis partait faire du vélo.
Les règles, cétait les détails. Les portables restaient écartés à table, et la nuit, rien ne troublait le calme de la maison. Une seule nuit, vers la troisième, Madeleine séveilla dun rire étouffé dans la chambre dà côté. Il était presque une heure.
Patienter ou intervenir ? hésita-t-elle.
Le rire revint, suivi dun bien connu tintement de message audio. Elle grogna, enfila sa robe de chambre, frappa doucement.
Paul, tu dors ?
Le rire se noya aussitôt.
Jarrive, chuchota-t-on.
Il ouvrit la porte, papillonnant sous la lumière du couloir, les traits tirés, le téléphone à la main.
Tu ne dors pas, toi ?
Je je regarde un film.
À une heure du matin ?
On sest calés, les copains et moi, pour le voir ensemble, et on commente en même temps
Elle limagina, quelque part à Paris, dans lobscurité, menant la discussion avec une bande dautres ados.
Écoute, proposa-t-elle, ça ne me gêne pas que tu regardes un film tard. Mais ensuite, tu es décalé le matin. Si tu veux éviter de tomber comme une mouche au potager, on saccorde : jusquà minuit, ok. Après, extinction des feux.
Il fit la grimace.
Mais eux, ils restent en ligne
Eux sont en ville, toi ici, rappela-t-elle. Ça ne toblige pas à éteindre à neuf heures.
Il gratta sa nuque.
Daccord, minuit.
Et ferme la porte, baisse le son.
En se recouchant, elle se demanda si elle aurait dû hausser le ton, comme avec sa propre fille jadis. Mais cétait une autre génération, un autre monde.
Les accrocs naquirent dans linfime. Un matin de grosse chaleur, Madeleine demanda à Paul de filer un coup de main à Roland, pour déplacer des planches.
Jarrive marmonna-t-il sans lever les yeux.
Dix minutes passèrent, les planches navaient pas bougé, Paul restait attablé sur la véranda.
Paul, Papi bosse tout seul là
Je termine souffla-t-il, agacé.
Mais quest-ce que tu as tant à faire sur ce téléphone, franchement ? Cest vital ?
Il se redressa dun coup.
On joue un tournoi en équipe, cest important. Si je quitte, je fais tout perdre à mon équipe.
Elle voulut protester, mais, devinant son stress, préféra temporiser.
Tu mets combien de temps à finir ?
Vingt minutes.
Vingt minutes, pas une de plus, ensuite tu aides ton grand-père, on est daccord ?
Il hocha la tête, retourna à son jeu. Vingt minutes plus tard, elle le trouva déjà debout, en train denfiler ses baskets.
Jy vais, jy vais lança-t-il.
Ces petits pactes lui donnaient lillusion quon pouvait garder un peu la maîtrise. Mais tout bascula un jour de juillet.
Ce matin-là, ils se préparaient à aller au marché acheter des plants et faire les courses. Roland avait dit quil lui fallait un bras fort : les sacs seraient lourds, et impossible de laisser la voiture sans surveillance.
Paul, demain, tu accompagnes Papi au marché, annonça Madeleine au dîner. Moi, je reste avec Solène, on fera des confitures.
Je peux pas, répliqua-t-il aussitôt.
Pourquoi ?
Jai prévu daller en ville avec mes amis. Y a un festival de musique, des food-trucks Il chercha dans le regard de sa sœur une alliée, mais Solène haussa les épaules. Je vous lavais dit.
Elle nen avait aucun souvenir. Peut-être lavait-il mentionné, au passage, comme tant dautres choses.
Quelle ville ? fronça Roland.
Lyon. Le festival est près de la gare, cest pas loin à pied.
Ce « pas loin » ne plaisait guère à Roland.
Tu connais le trajet au moins ?
Il y aura tout le monde. Jai seize ans, quand même.
Ce « seize ans » sonnait comme une justification absolue.
On était pourtant convenus avec ton père que tu ne taventurais pas seul rappela Roland.
Je ne suis pas seul. Des amis mattendent.
Justement.
Madeleine sentit latmosphère salourdir dun coup. Solène poussa son assiette, silencieuse.
Écoutez, tenta Madeleine, allez donc au marché ce soir, demain il pourra sortir avec ses amis ?
Le marché cest que le samedi matin, coupa Roland. Et jai besoin daide. Tout seul, je ny arriverai pas.
Moi, je peux y aller, proposa soudain Solène.
Tu aides Mamie répondit Roland du tac au tac.
Je peux bien me débrouiller seule insista Madeleine. Les fraises attendront. Solène, va avec ton grand-père.
Roland la fixa, surpris, reconnaissant et buté à la fois.
Et lui, il a tout les droits ? grogna-t-il en désignant Paul.
Mais javais prévu
Tu crois quon vit à Paris ici ? La voix de Roland se fit sèche. Il faut des repères. Et cest nous qui sommes responsables.
Toujours responsables ! éclata Paul. Un jour, vous me laisserez gérer seul ?
Un court silence glaça la pièce. Madeleine sentit un nœud à lestomac. Elle aurait voulu lui dire quelle comprenait, que, jeune, elle aussi rêvait dautonomie mais ce fut une phrase sèche, étrangère, qui sortit :
Tant que tu vis sous ce toit, tu vis selon nos règles.
Paul repoussa bruyamment sa chaise.
Bon, cest entendu. Je nirai nulle part.
Il quitta la cuisine, claquant la porte. Plus tard, un bruit sourd monta de létage, sac jeté, ou lui-même saffalant sur le lit.
La soirée se déroula, tendue. Solène tenta de détendre lambiance, lançant des anecdotes sur une influenceuse, mais le rire resta forcé. Roland se mura dans son journal. Madeleine lava la vaisselle, ses propres paroles de « nos règles » résonnant comme un verre brisé.
La nuit, Madeleine séveilla, saisie par le silence. Ordinairement, la maison vivait : un craquement, un bruit de bestiole, une voiture lointaine. Là, rien. Elle guetta. Pas de lumière sous la porte de Paul.
Au moins, il dort.
Au matin, la pendule signalait déjà neuf heures moins le quart. Solène bâillait à la table ; Roland lisait, café à la main.
Paul nest pas levé ? demanda Madeleine.
Il dort, sans doute, répondit Solène.
Madeleine monta, frappa.
Paul, debout !
Aucune réponse. Elle ouvrit : lit à peine tiré, sweat-shirt sur la chaise, chargeur laissé sur le bureau. Plus de sac, plus de téléphone.
Un vide terrible la saisit.
Il nest plus là, lança-t-elle en descendant.
Quoi ? Roland se dressa.
Plus de draps, ni de portable.
Il est peut-être dans le jardin supposa Solène.
Ils fouillèrent la cour, la remise, le potager. Le vélo était là, intact.
Le TER partait à huit quarante, murmura Roland, lœil rivé sur la route.
Il a pu aller retrouver des amis du coin
Il ne connaît personne, ici ! Roland était blême.
Solène consulta aussitôt son portable.
Jessaie de lui écrire.
Ses doigts tapaient nerveusement. Elle releva la tête.
Il ne lit pas. Un seul « vu ».
Ce mot névoquait rien pour Madeleine, mais sur le visage de Solène, elle comprit : cétait mauvais signe.
On fait quoi ? demanda-t-elle à Roland.
Il hésita.
Je pars à la gare, voir sil y est passé.
Pas la peine si tenta-t-elle, mais il la coupa net.
Pas un mot à son père, pour linstant. Si Paul repasse, préviens-moi. Solène, tu me dis tout de suite sil répond.
Madeleine, seule sur la véranda, tordait un torchon dans ses mains. Mille scénarios fusaient Paul debout sur le quai, montant dans un train, bousculé, portable perdu Elle se força à la raison.
Du calme, il est grand. Pas idiot.
Les minutes sétirèrent, puis les heures. Solène vérifiait son téléphone à intervalles réguliers.
Toujours rien soufflait-elle.
À onze heures, Roland rentra, épuisé.
Personne ne la vu. Jai fait le tour : la gare, le café
Il est peut-être allé à Lyon, au festival, hasarda Madeleine.
Avec quoi ? Il na rien sur lui.
Sa carte bancaire, rappela Solène. Et tout ce quil faut, cest dans le portable.
Ils échangèrent un regard : pour eux, largent était dans le porte-monnaie ; pour les jeunes, dans le nuage.
On prévient ton père ? demanda Madeleine.
Appelle-le, soupira Roland.
La conversation avec leur fils fut pénible. Il maugréa, accusa la surveillance relâchée, finit sur un silence reproche. Madeleine sassit, accablée.
Mamie, murmura Solène, il na pas disparu, il boudait, cest tout.
Il boudait, et il est parti, répondit Madeleine, brisée. Comme si on était ses geôliers
La journée fut sans fin. Ils vaquèrent maladroitement aux tâches : Solène aida aux confitures, Roland au bricolage, mais tout pesait lourd. Les messages restaient sans réponse.
En fin daprès-midi, alors quun rayon dorait les vergers, Madeleine perçut un bruit sur la terrasse. Les volets grinçants. Paul entra dans le jardin.
Il portait le même tee-shirt, les jeans couverts de poussière, sac sur lépaule. Le visage défait, mais indemne.
Salut, dit-il timidement.
Madeleine se leva. Par réflexe, elle voulut le prendre dans ses bras, mais se retint, ne demandant simplement :
Où étais-tu passé ?
À Lyon, répondit-il en baissant les yeux. Au festival.
Tout seul ?
Non enfin, presque. Jai rejoint des jeunes du village voisin. On sest retrouvés.
Roland surgit sur le pas de la porte, mains essuyées sur un chiffon.
Tu sais au moins ce quon a enduré ici ? commença-t-il, mais sa voix dérapa.
Jai essayé denvoyer des messages, dit vite Paul. Javais plus de réseau, puis plus de batterie. Javais oublié mon chargeur.
Solène alla vers lui, portable serré.
Moi aussi, je tai écrit. Toujours une seule coche.
Je voulais pas faire exprès, se justifia Paul. Je savais que si je le demandais, vous refuseriez, mais javais déjà donné ma parole alors
Il sarrêta, penaud.
Tu as donc choisi de partir sans prévenir conclut Roland.
Un silence pesant les enveloppa. Madeleine sentit que, cette fois, la tension était mêlée de lassitude.
Entre, dit-elle simplement. Viens manger dabord.
Paul obéit, fila en cuisine. Elle lui servit une assiette de soupe, du pain, du jus de pommes. Il mangea goulûment, comme sil navait rien avalé de la journée.
Cest cher, ce truc, marmonna-t-il. Vos food-trucks
Le « vos » la fit sourire, mais elle nen releva rien.
Après le repas, ils se retrouvèrent sous la tonnelle. Le soir tombait, une brise légère senroulait dans le jardin.
Voilà, déclara Roland, sasseyant. Tu veux de lautonomie, on a compris. Mais tant que tu es ici, cest à nous de veiller sur toi. On ne peut pas faire semblant de ne pas sinquiéter de tes allées et venues.
Paul gardait la tête basse.
Si tu as un projet, reprit Roland, tu nous préviens, au moins la veille. On discute ensemble, on voit comment taccompagner, comment tu rentreras. Sinon, pas de sortie. Mais partir sans prévenir, cest non.
Et si vous dites non ? fit Paul.
Tu boudes, mais tu restes, intervint Madeleine. Et nous, on râle aussi, et tu viens au marché.
Il la fixa, dans son regard mêlés dépit, fatigue et trouble.
Je voulais pas vous angoisser, dit-il tout bas. Je voulais juste décider seul, pour une fois.
Prendre ses décisions, cest bien, répondit Madeleine. Mais assumer, cest aussi penser à ceux qui tiennent à toi.
Cette fois, ses mots navaient rien dun sermon : une simple vérité.
Paul soupira.
Ça marche. Jai compris.
Une dernière chose, ajouta Roland. La prochaine fois que ton portable menace de séteindre, tu cherches une prise, nimporte où. Café, gare, peu importe. Et tu donnes des nouvelles. Même si tu crains une engueulade.
Paul hocha la tête.
Ils restèrent là, un instant. Un chien aboya dans le village, la chatte Clochette miaula paresseuse près du potager.
Alors, ce festival ? questionna Solène.
Bof, musique moyenne, mais super trucs à manger.
On veut des photos !
Portable à plat.
Ben voilà, fit Solène en haussant les épaules. Pas de preuve, pas de « contenu ».
Paul sourit enfin. Timidement.
Dès lors, la vie de la maisonnée se réorganisa, via de simples ajustements. Les règles restaient, mais plus souples : Madeleine et Roland prirent un papier, notèrent ce qui comptait à leurs yeux lever avant dix heures, aider deux heures par jour, avertir des sorties, zéro portable à table. La feuille trôna sur le frigo.
Comme au centre de vacances railla Paul.
Sauf quici, cest la colo familiale répliqua Madeleine.
Solène proposa une contrepartie :
Vous me promettez de ne pas mappeler cinq fois si je vais à la rivière, et de frapper avant dentrer ?
On ne rentre jamais sans prévenir, sétonna Madeleine.
Vous le marquez quand même glissa Paul. Pour léquilibre.
Deux lignes de plus, Roland signa, mi-figue mi-raisin.
Bientôt, ils eurent des activités communes qui ne ressemblaient plus à des corvées. Un jour, Solène ressortit un vieux jeu de société oublié sur la véranda.
On sen fait une ce soir ?
Jy jouais quand jétais petit, sanima Paul.
Roland fit dabord mine davoir à bricoler, mais sassit. Il se révéla le champion des règles. Ils riaient, chicanaient, trichaient. Les portables, en retrait, étaient oubliés.
La cuisine devint aussi un terrain dentente. Las de répondre à la question « on mange quoi ? », Madeleine lâcha :
Samedi, cest vous les chefs. Je vous dis juste où sont les ingrédients.
Nous ? sécrièrent Paul et Solène ensemble.
Vous. Même si cest pâtes-saucisses, tant pis. Surtout mangeable !
Ils sy appliquèrent, Solène dénicha une recette tendance, Paul coupa les légumes de travers. Lodeur de loignon, des épices, emplissait la cuisine, la vaisselle débordait, mais lambiance était légère presque festive.
Si on finit tous à la queue du WC, cest pas de ma faute, railla Roland, mais il se resservit.
Pour le jardin, Madeleine proposa une solution : chacun son coin potager.
Cette bande, Solène, cest à toi, désigna-t-elle la rangée de fraises. Celle-ci, Paul, pour tes carottes. Faites comme vous voulez. Arrosez, ou pas, à vous de voir. Mais ne venez pas pleurer si rien ne pousse.
Expérience scientifique commenta Paul.
Témoin vs. expérimental compléta Solène.
Au final, Solène courait chaque soir admirer ses fraises, les photographier, les publier avec la légende « mon jardin ». Paul arrosa deux fois puis oublia. À la fin de lété, la corbeille de Solène était pleine, celle de Paul maigre.
Et alors, senquit Madeleine, la leçon ?
Les carottes, cest pas mon truc reconnut Paul, du ton le plus sérieux.
Ils éclatèrent de rire : cette fois, sans la moindre tension.
À la fin des vacances, la maison saccordait sur un tempo propre. Petit-déjeuner tous ensemble, la journée puis chacun de son côté, réunion le soir. Paul traînait parfois son portable plus tard, mais à minuit, il coupait de lui-même. Madeleine, en passant, n’entendait que sa respiration discrète. Solène filait parfois à la plage avec une voisine, mais prévenait toujours.
Il y eut encore des débats. Sur la musique, la dose de sel, sur la vaisselle maintenant ou plus tard. Mais cétait devenu la routine dune vie partagée.
Le dernier soir, Madeleine sortit une tarte aux pommes du four. Lair embaumait, une brise traversait la maison. Les sacs, les affaires, étaient rangés.
Si on se faisait une photo ? proposa Solène, la tarte à peine servie.
Encore vos réseaux grogna Roland, mais sarrêta.
Juste pour nous précisa-t-elle. Je ne la poste même pas.
Ils sinstallèrent dans le jardin. Le soleil tombait derrière les haies. Solène calait son téléphone sur un seau renversé, régla le minuteur, se précipita.
Mamie au centre, Papi à droite, Paul à gauche !
Ils posèrent, gauches, épaule contre épaule. Madeleine sentit Paul effleurer doucement son coude, Roland sapprocha. Solène attrapa leur taille.
Souriez !
Le clic du portable résonna. Puis un deuxième.
Parfait, jubila Solène, consultant limage. Génial.
Montre, réclama Madeleine.
À lécran, ils faisaient sourire : elle en tablier, Roland en chemise usée, Paul en cheveux ébouriffés, Solène en fluo. Mais il y avait dans leur posture quelque chose de tendre, de complice.
Je la veux imprimée ! demanda Madeleine.
Bien sûr, promit Solène. Je te lenverrai.
Mais dis, comment limprimer si elle est sur le téléphone ? sinquiéta Madeleine.
Je taiderai, proposa Paul. Viens à Paris nous voir, on la fera ensemble. Ou je la rapporte à lautomne.
Elle approuva, sereine. Ils ne se comprenaient pas toujours, pas à demi-mot les heurts viendraient sûrement encore mais elle sentait quentre leurs règles à eux et leur liberté à eux, un petit pont sétait dessiné, praticable dans les deux sens.
Plus tard, quand la nuit avait tout absorbé, elle sortit sur la terrasse. Le ciel profond parsemait ses étoiles au-dessus des toitures. Dans la maison, tout était calme. Madeleine sassit sur la marche, les bras autour des genoux.
Roland vint la rejoindre.
Demain, ils repartent dit-il.
Demain, acquiesça-t-elle.
Ils restèrent côte à côte.
Finalement on sen est sortis conclut Roland.
Plutôt, oui. On a même appris deux, trois trucs.
Va savoir qui a le plus appris, samusa-t-il.
Elle sourit. Dans la chambre de Paul, le noir dominait. Celle de Solène aussi. Sur la table sans doute, le portable chargeait, regagnant de lénergie pour demain.
Madeleine se releva, ferma délicatement la porte, jeta un œil sur la feuille des règles accrochée au frigo coins cornés, stylo tout près. Elle caressa du doigt les signatures, songea quà lété suivant, sans doute, ils réinventeraient ces lois. Mais lessentiel resterait là.
Elle éteignit la lumière et monta se coucher, le cœur apaisé, sentant que la maison continuait de respirer, accueillant tout ce que lété avait semé, et gardant place pour lavenir.
