Un cadeau venu d’un inconnu Un message surgit dans le groupe Teams, éclipsant tableaux Excel et e-mails urgents, tel un jouet coloré dans un tiroir de paperasse : « Les collègues, nous lançons le Secret Santa ! Échange anonyme de cadeaux pour la soirée de Noël au bureau. Budget : 30 euros maxi. Le lien pour s’inscrire est ci-dessous. » Artem feuilleta la consigne et jeta machinalement un œil à l’horloge de l’ordinateur. Il restait dix jours ouvrés avant la fin de l’année, deux semaines pour clôturer le trimestre, trois jours avant l’échéance du crédit immobilier. Dans sa tête, tout était devenu questions d’échéances. Dans le chat, les réactions fusaient. Un GIF de renne, un « Encore ?! », une demande de précision sur le budget. La RH, Katia, précisa aussitôt : « La participation n’est pas obligatoire, mais vivement recommandée. On instaure l’ambiance de Noël ! » Artem termina son café froid et cliqua sur le lien. La page demandait prénom, service, consentement pour le traitement des données. En bas, le bouton « Participer » clignotait. Il hésita une seconde, imaginant encore une énième bougie parfumée ou un mug qui viendrait s’installer sur son bureau déjà encombré. Puis il pensa au vide qui apparaîtrait en face de son nom dans la liste des inscrits. Il valida. — Alors, toi aussi tu te lances dans la loterie ? — Sacha, du bureau d’à côté, passa la tête dans son open space. — J’espère tomber sur quelqu’un avec de l’humour. J’ai déjà mon cadeau : un bouquin de gestion du temps pour le boss. — C’est censé rester anonyme — rappela Artem. — Justement, c’est plus drôle. Imagine, il ouvre et… — Sacha prit un air faussement choqué puis éclata de rire. Artem sourit poliment et se replongea dans son rapport. Les chiffres se brouillaient. À côté, on discutait paniers cadeaux pour les partenaires, débat sur la qualité des chocolats, s’il fallait viser plus haut ou économiser. Le matin, à la pause, on parlait de la prime : aura-t-on quelque chose, serait-elle réduite, voire remplacée par un colis de Noël ? Tout tournait en bruit de fond de fêtes de fin d’année : sapin d’entreprise décoré, boules en plastique, cartes de vœux qui arrivaient en masse – « Chers partenaires, nous vous adressons… ». Artem n’avait que deux objectifs cette année. Le premier : décrocher le bonus trimestriel. Le second : ne pas s’énerver contre son fils à cause de ses résultats scolaires. L’un comme l’autre paraissaient inaccessibles. Le soir, un mail s’intitula « Votre bénéficiaire Secret Santa ». Il l’ouvrit dans le métro, coincé entre manteaux et sacs à dos. « Bonjour Artem ! Votre bénéficiaire : Artem Krylov, service Analyse. » Il relut la phrase. Puis encore une fois. Le métro tressauta, quelqu’un le bouscula. Déjà, le chat s’agitait : « Quoi, bug ? » « Moi aussi je suis tombé sur moi-même. » « Les gars, niveau introspection, on a frappé fort. » Katia réagit vite : « Oui, désolée, bug système. On ne peut plus changer, tout est lié à l’ID. On va dire que c’est une expérience – jouez le jeu ! L’important, c’est de garder la surprise et la bonne humeur. » « Quelle surprise, si on sait qui c’est ? » marmonna quelqu’un. « Imagine que c’est un inconnu qui te connaît par cœur… » répondit Katia, émoticône sapin. Artem ferma le chat, rangea son portable. Quelqu’un hurlait dans la rame son bilan de fin d’année à travers les écouteurs. Il se fixa un instant dans la vitre noire. Quarante et un ans. Les tempes qui grisonnent. Fatigué, sans faire vieux. Costume du prêt-à-porter, montre à crédit, portable « comme le boss ». Un cadeau pour soi-même, venant d’un inconnu — pensa-t-il. — Que pourrait bien m’offrir cet inconnu ? Aucune idée. Dès le lendemain, c’était le sujet à la pause. — Faut tout annuler ! — s’indignait Paul, le juriste, écrasant sa cigarette. — Un Secret Santa, c’est secret, sinon ça rime à rien ! — Moi j’adore, — protesta Anne du marketing. — Ça sera l’occasion de me faire un vrai cadeau pour une fois. Pas une écharpe moche. — Tu t’achètes déjà tout, — remarqua quelqu’un. — Pas tout. Y a des trucs sur lesquels on hésite à mettre l’argent, — sourit Anne. — Voilà, c’est ça qui est intéressant. Artem restait muet. Son cerveau moulinait : écouteurs, une batterie externe, une souris neuve… Tout ça, il pouvait se l’offrir à tout moment. Ce n’était pas un cadeau, juste un accessoire de plus. — Et toi, tu vas t’offrir quoi ? — demanda Sacha dans l’ascenseur. — Je sais pas, — avoua Artem. — T’exagères. Moi, je me prendrais une PlayStation. Sauf que le budget suit pas, — Sacha ricana. — Bon, j’ai finalement pris un coffret bières artisanales : « De la part du Père Noël. » Et moi ? — ruminait Artem sur le chemin de son bureau. — Qu’est-ce que j’aimerais recevoir si quelqu’un me voyait vraiment ? Pas comme un employé, ni comme celui qui paie le crédit, ni comme un père à qui on reproche de ne jamais avoir de temps… mais comme qui, au fond ? Comme un simple être humain ? Il n’arrivait pas à trouver de mot. Le soir, il erra dans un centre commercial illuminé. Partout la musique, des affiches : « Le cadeau parfait », « Pour lui », « Pour les hommes qui réussissent ». Sur chaque poster, un homme en manteau chic, l’air sûr de lui. Aucun n’avait des cernes ni de dettes. Il s’engouffra dans une Fnac. Les écouteurs sans fil « best-seller » l’attendaient sous vitre. Un vendeur expliquait les différences de modèles à un jeune blousonné. Des écouteurs, c’est pratique, se dit Artem. Musique, podcasts… On dirait que je prends soin de moi. Il prit une boîte, la fit tourner. Le prix passait tout juste dans le budget. Mais, pensa-t-il, ça reste un objet. Je m’achète déjà tout ce qu’un type de mon âge et de mon statut « doit avoir » : téléphone, montre, bonnes chaussures, parka décente… Est-ce que c’est vraiment un cadeau ? Il reposa la boîte et sortit. À la librairie, il faisait plus chaud. À l’entrée, des piles de livres de développement personnel : « Devenez la meilleure version de vous-même », « Gérer son temps », « Le bonheur sur commande ». Il en feuilleta un machinalement, lut des phrases sur la « zone de confort » et « l’efficacité » et sentit la fatigue l’envahir. Plus loin, les rayons littérature. Il promena sa main sur les romans, reconnut des auteurs. Étudiant, il lisait énormément, engloutissait un roman la nuit avant d’enchaîner les cours. Puis le boulot, le crédit, un fils, et la lecture était devenue un « il faudrait… » Un livre ? — songea-t-il. — Mais lequel ? Et cet inconnu imaginaire m’offrirait-il un roman alors que je n’ai même pas le temps d’ouvrir un livre ? Il repartit les mains vides, saturé de réclames et de musiques d’ambiance. De retour, sa femme demanda : — Qu’est-ce qui te rend aussi sombre ? — Rien, — répondit-il en ôtant ses chaussures. — On joue au boulot, des cadeaux. — Encore des mugs et des bougies ? — ironisa-t-elle. — Cette fois, chacun doit s’offrir un cadeau à lui-même. Le système a planté. — Mais c’est génial, — elle posa une assiette de pâtes devant lui. — Offre-toi ce dont tu te prives d’ordinaire. — Quoi, par exemple ? — Je sais pas, tu le sais mieux que moi. Il se tut. Son fils, à la table, faisait semblant de réviser. — Alors ? — relança-t-elle. — Toi, d’habitude, tu as des envies précises : tel téléphone, une montre, un sac neuf. T’adores les « gadgets ». — Tant que j’en ai besoin, je les achète, — soupira-t-il. — Prends autre chose qu’un objet, alors. Un massage, une sortie, un vrai week-end… — Pour un jour de repos, pas besoin de chèque-cadeau, — coupa-t-il. — Il me faudrait juste un chef qui évite de m’écrire le dimanche. Elle sourit. — Demande ça à ton Père Noël. — Hors budget, — plaisanta-t-il. La nuit fut longue, pleine de slogans, d’images de vitrines, de vœux de réussite et de prospérité. Tout important, mais extérieur, comme la déco de Noël qu’on range dans le carton en janvier. Qu’est-ce que je voudrais, si personne ne me jugeait ? Ni collègues, ni femme, ni enfant, ni parents, ni banquier ? Toujours pas de réponse. La semaine précédant la soirée, l’agitation montait. Sur les bureaux, les premiers paquets apparaissaient. Certains les cachaient, d’autres les exhibaient. On évoquait dress code, menu, concours. Katia précisa qu’il y aurait un animateur, un DJ et « un moment tout particulier avec le Secret Santa ». Artem n’avait toujours pas choisi de cadeau. — Tu attends quoi ? — Sacha s’étonna. — Après il ne restera que des trucs nuls. — Je réfléchis. — Prends-toi un truc utile, franchement. J’ai commandé un set à barbecue, ça faisait des années que j’y pensais. À midi, il prit un café seul au rez-de-chaussée. La queue à la caisse, des gens transis de boulot, d’enfants, de bouchons. Au-dessus du comptoir, l’écran clignotait : « Faites-vous plaisir, coffrets de fêtes ». Il sortit son portable, chercha sur Google : « cadeau homme 40 ans ». La liste fut immédiate : montres, portefeuilles, gadgets, whisky, coupe choux, bons pour barbier. C’est l’image qu’on attend de moi, songea-t-il. Pas ce que je ressens. Il ferma tout, ouvrit sa boîte mail perso. Offres, relances : « Vous n’êtes plus revenu », « Votre remise vous attend », « Attaquez 2024 en version améliorée ». Là-dedans, un mail d’une plateforme de formation à laquelle il était inscrit : « Nouvelle session de stage photo, inscriptions jusque vendredi ». La photographie. Il se souvint du reflex acheté dix ans plus tôt, avant la naissance de son fils, avant le crédit. Il arpentait Paris le weekend, prenait rues, vitrines, gens. Puis le boîtier avait fini au placard : d’abord manque de temps, puis d’énergie, enfin impression de perdre son temps. C’est cliché, ironisa-t-il mentalement. À quarante piges, se remettre à la photo ! On croirait une crise de la quarantaine… Il repoussa son plateau. Un ressenti de gêne soudaine. Je ne veux pas tout plaquer. Juste… Il n’eut pas le temps de finir sa phrase : le boss demanda, « chiffres du 3e trimestre avant ce soir ». Le soir, il retrouva dans le placard son sac, le reflex, lourd et froid, pile à plat. Il trouva le chargeur. Sa femme leva un sourcil : — Tu repars faire des photos ? — Juste vérifier si ça fonctionne. Quand la batterie eut pris un peu, il sortit sur le balcon, photographia la cour, les lampadaires, la neige. Ce n’était rien de spécial, mais en cadrant, le vacarme dans sa tête ralentissait. Pas disparu, mais assourdi. Il se sentit respirer autrement. C’est peut-être ça, un cadeau — songea-t-il. — Pas l’appareil, mais le droit d’y consacrer une heure par semaine. Ou deux. Sans me traiter de rêveur. La pensée l’effraya presque. Son critique intérieur ricana : Super, un stage photo, tu crois que ça changera ta vie ? Mais un autre, plus doux, murmura : Pourquoi pas ? Tu dépenses bien pour des gadgets que tu oublieras dans un an. Là, c’est au moins pour un truc qui t’a déjà fait plaisir. Il rouvrit le mail, étudia le programme : cadrage, lumière, photo urbaine. Deux soirs par semaine en ligne. Le prix entrait pile dans le budget. Un cadeau pour soi-même, offert par un inconnu — songea-t-il. — Un inconnu qui se souvient de ce que j’aimais et ne trouve pas ça idiot. Il paya. Restait à mettre ça en forme, façon Père Noël. Le règlement imposait un objet physique. Il acheta un carnet bleu marine, une enveloppe. Il imprima son attestation d’inscription, la glissa dans l’enveloppe. En première page, il écrivit : « Pour les photos que tu n’as pas encore prises ». Il se creusa la tête pour le mot d’accompagnement ; rejetant les clichés motivateurs, il finit par écrire : « À Artem, Parfois, il faut se rappeler qu’on n’est pas que des rapports ou des appels. Prends un moment pour regarder le monde autrement qu’à travers des chiffres. J’espère que tu sauras t’en servir. Ton Père Noël. » Ces lignes, relues, lui firent mal au cœur. Pas à cause du pathos — parce qu’elles paraissaient à la fois étrangères et vitales. « Père Noël » s’était montré plus attentif à lui que lui-même ne savait l’être. Il mit l’attestation dans l’enveloppe, dans le carnet, empaqueta de papier kraft brun, lia d’un ruban rouge. Le paquet n’en imposait pas. Mais il n’avait aucun logo, aucun slogan. La soirée de Noël se tint dans la grande salle du siège. Nappes blanches, guirlandes, DJ, playlist banale. Les collègues arrivaient au compte-goutte, certains en paillettes, d’autres en chemise de tous les jours, badges en moins. Les cadeaux furent posés sur une table à part, étiquetés au nom du destinataire. Artem plaça le sien, observa la pile : sacs flashy, boîtes dorées, objets bizarres emballés dans du papier alu. — Prêt pour ta révélation personnelle ? — lui lança Katia. — Autant qu’on peut l’être, — répondit-il. Au milieu de la soirée, l’animateur annonça le fameux moment. Musique plus douce, lumières tamisées, ambiance déjà festive. — Amis, cette année le Secret Santa est vraiment… secret ! Chacun aura été son propre magicien. Mais on fait comme si on n’avait rien vu, non ? Rires dans la salle. — Venez tour à tour chercher votre paquet et ouvrez-le ici. Et surtout, songez à ce que cela dit sur vous. Encore un qui parle comme une publicité, pensa Artem. Quand on l’appela, il sentit un drôle de trac. Il prit le paquet « Artem Krylov », retourna à sa place. — Alors ? — se pencha Sacha. — Pas des chaussettes, j’espère. Artem délia le ruban, ouvrit le kraft. Carnet et enveloppe. Sur l’enveloppe, son prénom. Il sentit ses mains trembler. — Pas un kit barbecue, ça, — siffla Sacha. Il ouvrit l’enveloppe, découvrit la feuille. Autour, on exultait : « J’ai un bon pour le spa ! », d’autres exhibaient une boîte de jeu. Il vit la comptable rougir déballant un livre de yoga, Katia éclater de rire avec un mug « Meilleur employé ». Il relut la note. Puis encore. Les mots, les siens, sonnaient comme venus de quelqu’un d’autre. Tu n’es pas que des chiffres ni des appels. Ces mots touchèrent quelque chose de sensible. Une honte — comme d’avoir été surpris vulnérable. Mais aussi un soulagement : ce témoin-là ne jugeait pas. — Alors ? insista Sacha. — Un stage, — répondit Artem, la voix un peu raide. — Photo. Et un carnet. — Tu m’étonnes, — siffla Sacha. — Ça vient d’un créatif, ce truc. On n’a pas le droit de chercher, hein ? — Non, — dit Artem. — Bon, — déjà Sacha repartait à son barbecue. — Tu feras photographe officiel, ça servira ! Artem referma le carnet. L’animateur plaisantait, la piste se remplissait. Bruit, rires, tumulte — mais en lui, le calme. Il aperçut dans son téléphone un message de sa femme « Alors, vos cadeaux ? » Il répondit : « Sympa, originaux. Je me suis pris un stage » — puis effaça, écrivit juste « Je t’en parlerai après ». Il rentra tard, dans le calme de la nuit. L’appartement baignait de lumière chaleureuse et d’odeur de clémentines. Sa femme lisait, son fils dormait. — Alors ? — demanda-t-elle. — Quel cadeau ? Il posa le carnet et l’enveloppe. — C’est tout ? — Dedans, il y a autre chose, — fit-il, ouvrant l’enveloppe. Elle lut, leva les yeux sur lui. — C’est toi qui as écrit ça ? — Oui, — avoua-t-il. — Et j’ai payé un stage photo. Elle hocha la tête, ni moquerie ni plaisanterie. — Beau cadeau. Tu aimais ça. — Ça fait longtemps. — Oui, mais longtemps ne veut pas dire fini. Il haussa les épaules, mais au fond de lui, quelque chose avait bougé, comme un meuble qu’on n’osait pas déplacer depuis des années. — On verra. Le matin du premier janvier, il se réveilla sans réveil. Dehors, la cour sous la neige sale et les voitures en friche. Il avait la tête lourde mais pas fracassée. Femme et enfant étaient partis la veille chez les beaux-parents, il prévoyaient de les rejoindre le lendemain. L’appart était silencieux. Il se fit un café, s’installa devant le carnet. En première page, toujours la phrase de la veille : « Pour les photos que tu n’as pas encore prises ». Il alluma le PC, retrouva le mail de confirmation pour le stage. Premier module la semaine suivante, mais une intro en accès libre. Il lança la vidéo : le formateur parlait de lumière, d’ombres, de regard sur le monde. Rien sur « performance » ni « productivité ». Il réalisa qu’il ne consultait même pas ses mails du boulot en parallèle. Son téléphone restait dans l’autre pièce, et il n’en avait pas envie. Il prit son appareil, descendit dans la cour. L’air était froid, mais pas glacial. Des gens sortaient poubelles et chiens. Au square, un pétard oublié. Il arma le reflex, regarda dans le viseur. Arbres, câbles, balcons. Rien d’incroyable. Mais il prit la photo et sentit que ce petit geste comptait. Pas pour un reporting, pas pour un KPI, pas pour un diaporama. Juste pour lui. Il en fit d’autres, remonta, transféra sur l’ordi. Beaucoup ratées, d’autres banales. Mais l’une d’elles — le reflet des fenêtres dans la tôle d’une voiture — lui plut. Il l’agrandit : on distinguait sa silhouette en photographe. Un cadeau d’un inconnu — se dit-il. — Et cet inconnu, c’est moi. Et c’est très bien. Il ferma la fenêtre, finit son café. Le boulot, les mails, les réunions l’attendaient. Mais le stage débuterait sous peu. Et il s’autoriserait une heure juste pour lui. Il saisit le carnet, ouvrit une page, nota la date. Puis sobrement : « Cour, matin, reflets. » La page était modeste, mais elle avait du sens. Il remit le stylo, et s’aperçut que, pour la première fois depuis longtemps, il se projetait dans l’avenir autrement qu’en échéances et factures. Un minuscule espace apparaissait où il pouvait juste regarder et choisir. C’est peu. Mais suffisant pour respirer. Il se resservit en café et ouvrit son planning de stage. En bas, il écrivit en marge : « Ne pas annuler pour le boulot ». En riant, il pensa que la vie déciderait bien pour lui. Mais il se donnait au moins le droit d’essayer. C’était cela, le vrai cadeau.
Un cadeau dun inconnu La notification dans le chat général surgit sur lécran de Benoît comme une boule
Vingt-quatre heures sans mensonge : Quand, à trois jours du Nouvel An, Platon découvre que le candidat – président d’une grande région ambitieuse – n’a pas appris son discours, alors que déjà en studio on monte un feu d’artifice qui n’aura jamais lieu. Une veille de fête chamboulée, au cœur d’une société française soudain frappée d’une étrange impossibilité de mentir, entre promesses politiques, voeux télévisés et vérités qui affleurent malgré soi.
Vingt-quatre heures sans mensonge Lorsque Philibert comprit que, de nouveau, le client navait pas appris
Ma belle-sœur est arrivée dans la même robe que moi et m’a ordonné de me changer lors du grand dîner d’anniversaire de mon mari – quand la famille pense que l’apparence d’une invitée compte plus que le rôle de la maîtresse de maison
Écoute, il faut absolument que je te raconte ce qui mest arrivé samedi dernier à lanniversaire de François
Ma belle-mère m’a offert un tablier de cuisine pour rappeler «ma vraie place»… Je lui ai rendu la pareille à son anniversaire
Alors, la reine de la soirée, tu viens au milieu ? Il est temps de te fêter dignement, au lieu de rester
— C’est mon appart, maman ! Et je refuse que le beau-père vienne y vivre ! — Fais-le interner, Simone. Il est complètement dingue ! Et d’ailleurs, pourquoi un gamin de seize ans décide de la façon dont nous, adultes, devons vivre ? Reprends-lui l’appartement, et vire-le ! *** Simone essuya son front du revers de la main. Elle avait trente-huit ans, mais se sentait en avoir cent. Ce n’étaient pas les enfants, ni le quotidien, ni même le manque perpétuel d’argent qui l’usaient le plus. Non, c’était ce dossier de papiers caché tout en haut de l’armoire, planqué sous une pile de draps.
Cest mon appartement, maman! Je ne veux pas que le beau-père y habite! Mais fais-le interner, Sylvie.
Le miracle du Nouvel An Olga et Pierre ont décidé de passer la Saint-Sylvestre chez eux, en tête-à-tête. La santé ne leur permettait plus de partir, même en petit voyage, et ils n’avaient plus vraiment d’amis ou de famille à aller voir. Ils ont invité la sœur de Pierre, mais celle-ci a refusé : elle voulait fêter le Nouvel An seule, et rien n’a pu la faire changer d’avis. Tant pis ! Soudain, la sonnette a retenti dans l’appartement. Pierre, tout étonné, est allé ouvrir. Qui cela pouvait-il bien être ? C’était leurs voisins : un jeune couple – Alexis et Hélène – avec leur petite fille Véronique. « Voilà… Nous avons été appelés en urgence au travail. Pourriez-vous garder notre fille ce soir ? Dans une heure et demie, elle sera couchée, et demain matin nous serons revenus. L’emmener à l’hôpital serait lui gâcher la joie du réveillon. Elle attendait ce moment avec tant d’impatience, et là-bas, il n’y a même pas de sapin… Notre espoir repose sur vous. » Les deux parents portaient des airs désolés, et la petite était au bord des larmes – des larmes de fillette, juste avant le Nouvel An, c’est trop triste. Pierre se rappela d’une coutume africaine selon laquelle les enfants ne doivent jamais pleurer : toute la famille les distrait et les console, ce qui en fait les êtres les plus sereins du monde. Chez nous, par contre, on dit : « Laisse-le pleurer, ça lui passera — il n’en pleurera pas une larme d’or ! » « Donnez-nous votre Véronique. Tu veux venir chez nous ? On va voir ce qu’on a à la maison. Dis-moi sur tes doigts, tu as quel âge ? — Trois ans, bientôt quatre. » La petite s’exprimait avec un sérieux touchant. « Tu es déjà presque une grande. Entrez donc, ne restez pas sur le palier ! — Chez nous les invités sont toujours les bienvenus. » ajouta Olga. « On a un sapin, tout petit, mais le Père Noël trouvera bien où poser ses cadeaux. — Pour moi aussi ? demanda Véronique. — Puisque tu fêtes le Nouvel An avec nous, bien sûr ! » La fillette rassurée, les parents partirent en s’excusant. Véronique parcourut l’appartement en curieuse. « C’est quoi ton déguisement ? » lui demanda Pierre. « Je suis un flocon de neige ! À la maternelle, on dansait tous sous le sapin, et le Père Noël nous a apporté des cadeaux – surtout des sucreries. Je vous danse notre chorégraphie, si vous voulez ! Il suffit de sauter sur place et d’agiter les bras, les paroles disent quoi faire… » Sa chanson fit rire les deux adultes, qui répétèrent tant bien que mal les gestes, pour la plus grande joie de Véronique qui y croyait dur comme fer. Quand la danse fut terminée, on s’assit, on se rappela de vieux souvenirs – Olga, autrefois Snegourochka, croisée par Pierre lors d’un bal militaire, sa robe à fleurs et ses perles rouges… Et soudain, ils se rappelèrent : quarante-cinq ans de mariage aujourd’hui ! Pour fêter cela, Pierre attrapa sa guitare, chanta d’abord pour Véronique, puis chanta « Mon beau sapin » tous ensemble. « Qui aurait cru qu’on passerait une si belle soirée ? » s’exclama Olga. Véronique voulut attendre le Père Noël près du sapin… mais finit par s’endormir dans le fauteuil. On l’installa avec douceur dans la chambre, Pierre lui déposa un baiser sur le front. « Dors, petite princesse… Je me chargerai que le Père Noël n’oublie pas ton cadeau. » Au matin, Véronique découvrit sous le sapin une immense boîte : une poupée magnifique. « Il est venu, je l’ai encore raté ! Merci, Père Noël ! » cria-t-elle à la fenêtre. « Il t’a entendue, » sourit Pierre. Mais où donc le vieux général avait-il bien trouvé une poupée pareille en pleine nuit de Nouvel An ? Pour tous, même pour Olga, cela resta à jamais un mystère…
Écoute, laisse-moi te raconter ce qui nous est arrivé un Nouvel An, une vraie petite merveille, tu vas voir.
SANS ÂME… Claudine Vaissière rentrait chez elle. Malgré ses 68 ans tout juste fêtés, elle continuait à se choyer avec de régulières visites chez sa coiffeuse. Claudine aimait prendre soin de ses cheveux et de ses ongles – ces petits rituels lui redonnaient entrain et bonne humeur. « Claudine, une de tes parentes est passée, je lui ai dit que tu rentrerais plus tard. Elle a promis de revenir », lui annonça son mari, Yves. « Quelle parente ? Je n’ai plus de famille… une cousine au dixième degré, sûrement, qui viendrait demander un service ! Il fallait lui dire que j’étais partie au bout du monde », lança Claudine d’un ton las. « Allons, pourquoi mentir ? Je la crois vraiment de ta famille — grande, élégante, elle ressemble un peu à ta mère (paix à son âme). Je ne crois pas qu’elle soit venue pour réclamer quoi que ce soit. Elle avait l’air très distinguée, bien habillée », tenta de rassurer Yves. Au bout de quarante minutes, la parente sonna. Claudine ouvrit elle-même la porte. Effectivement, il y avait quelque chose de sa défunte mère dans cette femme très soignée : manteau élégant, bottes de cuir, gants, boucles d’oreilles discrètement incrustées de diamants… Claudine s’y connaissait. Elle l’invita à la table déjà dressée. « Présentons-nous, si nous sommes de la même famille. Claudine, tout court – apparemment, nous avons à peu près le même âge. Voici mon mari, Yves. Et vous, de quelle branche êtes-vous ? », demanda-t-elle. La femme hésita puis rougit légèrement : « Je suis Galina – Galina Vladimirovna. Effectivement, douze ans de différence seulement, j’ai eu 50 ans le 12 juin. Cette date ne vous dit rien ? » Claudine pâlit. « Je vois que vous vous souvenez… Oui, je suis votre fille. Ne vous inquiétez pas, je n’attends rien de vous. Je voulais simplement voir ma mère biologique. J’ai vécu toute ma vie dans l’ignorance, ne comprenant jamais pourquoi maman ne m’aimait pas. D’ailleurs, elle est décédée il y a huit ans déjà. Je ne comprenais pas pourquoi seul papa m’aimait. Il vient de partir, il y a deux mois. C’est lui qui m’a parlé de vous à la fin. Il m’a demandé de vous pardonner, si possible… » expliqua Galina, troublée. « Je ne comprends rien… Tu as une fille ? » demanda Yves, abasourdi. « Il faut croire que oui. Je t’expliquerai plus tard », répondit Claudine. « Alors, tu es ma fille. Très bien, tu m’as vue ? Si tu penses que je vais me repentir ou demander pardon, tu te trompes. Je n’ai aucune faute ici, j’espère que ton «papa» t’a tout raconté ? Et si tu crois éveiller mon instinct maternel, c’est non, pas un atome ! Désolée. » « Est-ce que je pourrai revenir ? J’habite ici, en banlieue. Nous avons une grande maison à deux étages, venez donc avec votre mari ! Je vous ai apporté des photos de votre petit-fils, de votre arrière-petite-fille, peut-être voudrez-vous voir ? » demanda timidement Galina. « Non. Je ne veux pas. Ne reviens pas. Oublie-moi. Adieu. » rétorqua froidement Claudine. Yves appela un taxi pour Galina et partit la raccompagner. Quand il revint, Claudine avait déjà débarrassé la table et regardait la télévision comme si de rien n’était. « Tu as un sacré sang-froid ! Tu aurais fait un général d’armée, franchement… Tu n’as donc vraiment pas de cœur ? Je te trouvais parfois dure, mais pas à ce point », lança-t-il. « Tu m’as rencontrée à 28 ans, tu t’en souviens ? Mon âme, on me l’a arrachée et piétinée bien avant. J’étais une fille de la campagne, je rêvais de la ville, alors je bossais dur, la meilleure élève, la seule à entrer à la fac… J’avais 17 ans quand j’ai rencontré François. Amoureuse folle. Il avait presque douze ans de plus, mais ça ne me gênait pas. Après mon enfance pauvre, la vie en ville était un conte de fées. Ma bourse ne suffisait jamais, j’avais souvent faim – alors j’acceptais avec joie chaque sortie, chaque glace. François ne m’a rien promis, mais j’étais sûre qu’avec une si grande histoire d’amour, il finirait par m’épouser. Quand un soir il m’a invitée à sa maison de campagne, je n’ai pas hésité. Après «ça», j’étais convaincue de l’avoir conquis. Les escapades sont devenues régulières, puis il a été évident que j’étais enceinte. Quand j’ai annoncé la nouvelle à François, il nageait en joie. Je lui ai demandé quand nous allions nous marier, j’avais alors 18 ans, c’était possible. — Je t’ai promis le mariage ? — a-t-il répondu. — Non, et je ne le ferai pas. En plus, je suis déjà marié… — — Et l’enfant ? Et moi ? — — Toi, tu es jeune et saine, tu pourras t’en remettre. Tu prendras un congé à la fac quand ça se verra, et ensuite on t’hébergera, ma femme et moi. Nous n’arrivons pas à avoir d’enfant, elle est plus âgée, sûrement. À la naissance, nous prendrons le bébé. La façon dont on arrangera les choses, ce n’est pas tes affaires. J’ai des relations à la mairie, elle est chef de service principal à l’hôpital. Tu n’as aucune inquiétude à avoir pour l’enfant, tu recevras même de l’argent… À l’époque, personne n’avait entendu parler de «mère porteuse». J’ai dû être la première… Que voulais-tu que je fasse ? Partir au village, déshonorer la famille ? J’ai vécu chez eux jusqu’à l’accouchement. La femme de François ne m’a jamais adressé la parole, sans doute me jalousait-elle. J’ai accouché à la maison, tout s’est fait dans les règles, la sage-femme est venue. Je n’ai pas vu ma fille, pas pu l’allaiter. On me l’a prise. Une semaine après, on m’a gentiment remerciée et François m’a donné de l’argent. Je suis revenue à la fac, puis à l’usine où j’ai gravi les échelons. On m’a donné une chambre en foyer. Beaucoup d’amis, mais jamais un mari jusqu’à toi, à 28 ans, je n’y croyais plus, mais il le fallait. Le reste, tu sais : une belle vie, trois voitures changées, maison, jardin, vacances chaque année. L’usine a tenu, protégée par l’État. Retraite anticipée. On a tout eu. Pas d’enfant, et ce n’est pas plus mal. Quand je vois les jeunes d’aujourd’hui… » termina Claudine, comme une confession. « Elle n’est pas belle, notre vie. Je t’ai aimée autant que j’ai pu, tenté de réchauffer ton cœur, toujours en vain. Pas d’enfant, soit. Mais tu n’as jamais eu un geste pour un chaton ou un chiot. Ma sœur t’a demandé d’aider sa nièce, tu as refusé. Aujourd’hui, ta fille t’a retrouvée : ta chair, ton sang – et voilà comment tu l’as accueillie… Franchement, si nous étions plus jeunes, je divorcerais, mais maintenant, c’est trop tard. Il fait froid avec toi, Claudine. Froid », répondit Yves, blessé. Claudine eut un léger frisson, c’était la première fois que son mari lui parlait ainsi. Sa vie paisible venait d’être bouleversée par cette fille. Yves partit vivre à la maison de campagne. Depuis, il s’est entouré de trois chiens sauvés et de chats dont on ignore le nombre. Il rentre rarement. Claudine sait qu’il va voir Galina, qu’il connaît toute la famille, et qu’il adore son arrière-petite-fille. « Toujours ingénu, il le restera… Il fait bien ce qu’il veut », pense Claudine. Elle, n’a jamais ressenti le désir de connaître sa fille, son petit-fils ou son arrière-petite-fille. Elle part seule en vacances à la mer. Se repose, prend des forces, et se sent très bien.
SANS ÂME… Je suis rentrée à la maison en fin daprès-midi. Jétais allée chez la coiffeuse, comme
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08
Marina tombe amoureuse du mari de son amie et sa vie se transforme en cauchemar : obsédée jour et nuit, elle se demande pourquoi elle a accepté de renouer avec Valérie après des années sans contact. Comment Valérie, sans diplôme ni ambition particulière et vendeuse dans une boutique de chaussures, a-t-elle pu épouser Anatole, brillant avocat propriétaire d’une somptueuse maison, de voitures de luxe et mari attentionné ? Rongée par la jalousie et l’incompréhension, Marina réalise que l’amour n’a jamais été de son côté. Invitée une nouvelle fois chez Valérie, elle hésite, se sent attirée et menacée en même temps, se rappelant comment, enfant, elle avait déjà « volé » un amoureux à son amie. Entre confidences, souvenirs d’enfance et découvertes inattendues dans la belle demeure de Valérie, une réflexion profonde s’amorce : pourquoi les femmes ordinaires rencontrent parfois un bonheur exceptionnel et faut-il, pour être reconnue et aimée, d’abord s’accomplir et retrouver le bonheur en soi ?
Il y a de cela bien des années, une histoire dont je me souviens encore avec amertume sest jouée dans ma vie.
Anna et les nouveaux voisins de l’appartement de feu Mémé Catherine : l’histoire inattendue d’une rencontre sur le palier, du silence d’un petit garçon, de blinis partagés, et d’un hiver où l’entraide transforme de simples voisins en une vraie famille, sous le regard bienveillant d’un immeuble parisien où tout le monde se salue.
Camille ne sest même pas aperçue quand de nouveaux voisins ont emménagé dans lappartement de feue Madame Margaux.
La revanche de Julie À peine sortie de son travail, une jeune femme est accostée par la mère autoritaire de son ancien compagnon, qui lui reproche d’abandonner Dima alors qu’il a besoin de soutien. S’ensuit une confrontation mordante où Julie lui rappelle comment elle et son fils planifiaient, dans son dos, d’éviter tout engagement, de peur qu’elle ne devienne « un poids » en cas de coup dur. Désormais décidée à s’émanciper, Julie refuse de se sacrifier pour un homme qui n’a jamais voulu s’engager et laisse derrière elle non seulement une relation sans amour, mais aussi les manipulations de sa belle-famille, avec la satisfaction ironique de n’avoir jamais été mariée à Dima, ce qui lui épargne toute pension alimentaire. Une vengeance toute en lucidité et en indépendance, sur fond de disputes familiales et d’héritage immobilier aux portes de Paris.
Vengeance À peine la jeune femme quitte-t-elle son bureau quune femme petite et rondelette, habituellement