«Ta place est à mes pieds, servante !» disait ma belle-mère. Après son AVC, je lui ai engagé une aide-soignante : la femme qu’elle a détestée toute sa vie.

« Ta place est à mes pieds, servante ! » lançait ma belle-mère. Après son AVC, je lui ai engagé une aide à domicile : la femme quelle avait détestée toute sa vie.

Tu as encore déplacé ma poêle, Élodie ?

La voix de ma belle-mère, Jacqueline Dubois, coupait lair comme une lame. Elle sincrustait dans les murs de la cuisine, imprégnait le bois du plan de travail, et même les motifs du carrelage semblaient pâlir sous son ton.

Élodie se retourna lentement depuis lévier, essuyant ses mains sur son tablier. La poêle lourde, en fonte, une relique familiale trônait sur la plaque la plus éloignée, là où Jacqueline lavait posée le matin même. À sa place. La seule qui comptait.
Je ne lai pas touchée, Jacqueline.

Bien sûr que non. Alors, cest le fantôme de la cuisine ? rétorqua-t-elle, les lèvres tordues en un sourire méprisant. Son regard perçant balaya la pièce. Ma cuisine. Mon ancien refuge, devenu un champ de bataille où je perdais chaque escarmouche.

Tout respirait un ordre étranger, oppressant. Les bocaux de lentilles et de riz nétaient plus rangés par taille, comme je le faisais, mais alignés comme des soldats à la parade. Les torchons ne pendaient plus aux crochets, mais étaient jetés négligemment sur la poignée du four. Un désordre minutieux, masqué sous des apparences de perfection.

Je pose juste une question, reprit Jacqueline en croquant un concombre avec exagération. Dans ma propre maison, jai bien le droit, non ?

« Ma propre maison. » Cette phrase, je lentendais dix fois par jour. Pourtant, lappartement appartenait à Théo, mon mari. Notre appartement. Mais Jacqueline se comportait comme si cétait son domaine ancestral, et nous, de simples locataires provisoires.

Élodie se tut. Discuter avec elle revenait à se cogner la tête contre un mur. Elle retourna à la vaisselle. Leau coulait doucement, emportant la mousse et mes larmes silencieuses.

Le soir, Théo rentra. Le mari. Le fils. Il embrassa sa mère sur la joue, puis effleura distraitement mes cheveux.
Crevé comme un chien. Quest-ce quon mange ?

Poulet et pommes de terre, répondis-je sans quitter la cuisinière des yeux.

Encore ? sexclama aussitôt Jacqueline depuis son « poste » sur le tabouret. Mon petit Théo, je tai dit quil te fallait de la vraie viande. Elle te nourrit de fromage et de féculents, bientôt tu deviendras transparent !

Théo soupira, épuisé, et disparut dans la chambre. Jamais il nintervenait. Sa position était simple et confortable : « Ce sont des histoires de femmes, débrouillez-vous. » Il ne voyait pas la guerre. Juste des escarmouches domestiques entre deux femmes quil « aimait » autant lune que lautre.

Plus tard, quand nous fûmes seules dans la cuisine, Jacqueline sapprocha, son parfum cher et son aura de pouvoir mécrasant.
Écoute-moi bien, petite, chuchota-t-elle pour que Théo nentende pas. Tu nes personne ici. Juste un accessoire pour mon fils. Une couveuse pour mes futurs petits-enfants, rien de plus.

Elle saisit une serviette et essuya une tache imaginaire.
Retiens ceci : ta place est à mes pieds. Tu es une domestique, point final.

Cest à ce moment précis que son visage se tordit étrangement. Le coin droit de sa bouche saffaissa, sa main lâcha la serviette. Jacqueline vacilla et glissa lentement au sol.

Dans le couloir de lhôpital, lodeur de la stérilité se mêlait à la détresse des autres. Théo, la tête entre les mains, murmura :
AVC Le médecin dit quil faudra des soins constants. Le côté droit est paralysé.

Il leva vers moi des yeux rougis. Pas de douleurjuste de lirritation et un calcul froid.
Élodie, je ne peux pas. Le boulot, tu sais. Ça te revient. Tu es ma femmecest ton devoir.

Il parlait comme sil me passait le relais dans une course dont il venait de sextraire.

Il viendrait. Visiter. Surveiller. Mais le sale boulot quotidien ? Ce serait pour moi.

Je le regardai et, pour la première fois depuis des années, ne ressentis rien. Ni pitié, ni colère. Juste du vide. Un champ brûlé.

Je hochai la tête.

De retour à la maison, dans une cuisine déserte mais enfin libérée, je mapprochai de la fenêtre. Dans la cour, Amélie, notre voisine du cinquième, jouait avec sa petite fille.

Jeune, bruyante, celle que Jacqueline exécrait pour ses rires trop forts, ses jupes trop courtes et son « regard insolent ».

Je lobservai longuement. Puis un plan mûrit dans ma tête. Froid, précis, impitoyable. Je sortis mon téléphone et trouvai son numéro.

Amélie ? Bonjour. Jai besoin dune aide à domicile pour ma belle-mère.

Jacqueline revint une semaine plus tard, en fauteuil roulant, emmitouflée dans une couverture. Le côté droit paralysé, la parole devenue un marmonnement, mais ses yeux
Ses yeux étaient intacts. Autoritaires, perçants, pleins dune rage intacte.

Quand Amélie entra dans la chambre, une flamme salluma dans ce regardau point quon aurait cru les rideaux sur le point de prendre feu. Elle lavait reconnue.

Bonjour, Jacqueline, dit Amélie avec son sourire le plus désarmant. Je suis Amélie, votre nouvelle aide.

Ma belle-mère émit un grognement rauque. Sa main valide se serra en poing.

Élodie, peux-tu nous laisser ? demanda doucement Amélie. Il faut que nous fassions connaissance.

Je sortis sans un mot. Je neus pas besoin découter. Il me suffisait dimaginer.

Amélie était larme parfaite. Immunisée contre la haine.

Elle commença par ouvrir grand la fenêtre :
Quel air frais ! On va aérer un peu votre donjon.

Puis elle alluma la radio. De la pop joyeuse, celle que Jacqueline méprisait en lappelant « musique de sauvageon ». Ma belle-mère grogna, les yeux exorbités. Amélie, revenant avec une assiette de soupe mixée, fit un hochement complice :
Vous aimez ? Moi aussi, cest ma chanson préférée ! Parfaite pour travailler !

Elle la nourrissait à la cuillère, ignorant les tentatives de Jacqueline pour repousser la nourriture. Le potage coulait sur son menton, tachant son chemisier de nuit en soie.

Allons, comme un bébé, grondait Amélie sans méchanceté. Si vous ne mangez pas gentiment, ce sera la manière forte. Et si vous vous salissez, je vous changerai. Ça ne me dérange pas.

Théo venait le soir. Jacqueline, à son arrivée, se métamorphosait. Une détresse universelle noyait son regard. Elle tendait sa main valide vers lui, marmonnait, désignait Amélie.

Maman, ne tinquiète pas, disait Théo en évitant de regarder laide-soignante. Amélie est très gentille. Elle prendra bien soin de toi.

Il apportait des mandarines, restait une demi-heure, puis partaitvisiblement soulagé une fois dans lescalier.

Je regardais tout cela de loin. Je ne franchissais presque jamais le seuil de la chambre. Je donnais juste de largent et des instructions à Amélie :
Aujourdhui, vous pouvez intervertir les photos sur la commode. Et mettez un vase de fleurs. Elle déteste le parfum des lys.

Amélie exécutait mes ordres avec entrain. Elle déplaçait les meubles, lisait à voix haute des romans à leau de rose. Un jour, elle amena sa fille, Lucie. Lenfant courait en riant, touchait les éléphants en porcelainela collection sacrée de Jacqueline.
Ma belle-mère étouffa un cri silencieux. Des larmes dimpuissance glissaient sur ses joues. Elle me regarda, moi qui avais jeté un coup dœil, et dans ses yeux, il y avait une supplique. Pour la première fois, elle me demandait quelque chose.

Je la regardai froidement :
Amélie, veillez à ce que Lucie ne casse rien, dis-je avant de sortir. La vengeance était un plat que je servais par procuration.

Le dénouement vint brutalement. Un jour, en rangeant larmoire, Amélie fit tomber une lourde boîte en bois.

Elle souvrit, répandant lettres jaunies, photos et un épais cahier sur le sol.

Élodie, viens voir, appela Amélie. On a trouvé un trésor.

Jacqueline, apercevant le cahier, poussa un gémissement déchirant. Je le ramassai. Un journal intime.

Le soir, après le départ dAmélie, je minstallai à la cuisine et lus la première page.
Ce que je découvris changea tout. Ce journal nappartenait pas à la Jacqueline tyrannique, mais à une jeune femme amoureuse, Valérie.

Elle écrivait sur son premier mari, pilote dessai, quelle idolâtrait. Sa mort. Son veuvage, enceinte de sept mois.

Elle avait mis au monde un fils, lavait nommé Antoine. Deux ans plus tard, lors dune épidémie de grippe, il mourut. « Le ciel ma pris mon mari, la terre mon fils », écrivait-elle dune écriture tremblante.

Puis vinrent des années de misère. Un second mari, le père de Théo, effacé et mou, quelle épousa par désespoir. La naissance de Théoson dernier espoir.

Et la peur panique quil devienne aussi faible que son père. Elle avait voulu endurcir son caractère par la rigueur.

« Je voulais faire un guerrier. Jai eu Théo. »

Elle parlait de sa jalousie féroce envers ceux dont la vie était facile. Envers ceux qui riaient trop fort, comme cette fille du cinquième. Elle ne les haïssait paselle haïssait son destin mutilé. Je lus toute la nuit.

Au matin, je retrouvai Amélie. Je lui tendis le journal sans un mot.
Lis.

Elle le fit, assise sur un banc dans la cour. À son retour, son visage était grave.
Cest horrible, souffla-t-elle. Cette pauvre femme. Mais ça ne lexcuse pas, Élodie.

Non, acquiesçai-je. Mais je ne peux plus. La vengeance est devenue absurde. Comme frapper un objet déjà brisé.

À partir de ce jour, tout changea. Amélie nalluma plus la radio. Elle mit plutôt des vinyles anciens, ceux dont parlait le journal. Elle dénicha un recueil de poèmes dAragon. Dabord incrédule, Jacqueline finit par laisser couler une larme lors dune lecture.

Je commençai aussi à entrer dans sa chambre. Je lui apportais du thé vert, masseyais et lui parlais de ma journée.

Quand Théo revint, il ne reconnut pas lappartement.
Pourquoi plus de musique ? Maman a besoin de gaité !
Elle a besoin de calme, Théo, répondis-je doucement. Et elle a besoin de son fils. Pas dun visiteur de passage, mais de son vrai fils.

Je lui tendis le journal.
Lis. Tu sauras peut-être enfin qui est ta mère.

Ce soir-là, Théo partit avec le cahier et ne revint pas. Je nappelai pas. Je continuai simplement à vivre.

Il réapparut deux jours plus tardvieilli, les yeux cernés. Il resta longtemps dans le couloir avant dentrer chez sa mère. Jentendis sa voix étouffée :
Il sappelait Antoine, cest ça ? Et mon frère aussi Antoine ?

Jacqueline tressaillit. La peur traversa son regard.
Je ne savais rien, maman. Rien. Je croyais que tu avais toujours été si forte Il sourit amèrement. Tu as passé ta vie à craindre que je sois faible. Et je le suis devenu. Je me cachais derrière toi. Derrière Élodie. Jai laissé faire. Pardonne-moi, maman.

À cet instant, Jacqueline serra faiblement sa mainconsciemment.

Quand Théo ressortit, jétais à la cuisine, comme toujours. Il sapprocha.
Jai inscrit maman à des séances de rééducation. Je ly emmènerai moi-même. Et je paierai Amélie. Cest ma responsabilité. Ça la toujours été. Il marqua une pause. Élodie Je ne sais pas comment réparer. Mais je veux essayer. Si tu me laisses.

Je marrêtai et le regardai. Dans ses yeux, une douleur réelle.
Lave-toi les mains, dis-je calmement. Et prends la planche à découper. Tu éplucheras les carottes.

Il resta immobile un instant, puis lombre dun sourire effleura ses lèvres.

Épilogue
Deux ans plus tard.

Un soir dautomne dorait la cuisine dune lumière douce. Lair sentait les pommes au four et la cannelle. Je sortis un plat du four.

Théo entra, soutenant sa mère. Jacqueline marchait lentement, appuyée sur une canne, mais elle marchait seule. Sa parole, encore un peu lente, était claire.
Attention, maman, le seuil, murmura Théo.

Ils sassirent à table.
Ça sent bon, dit Jacqueline en regardant les pommes. Pour une fois, cétait un vrai compliment.

Je posai une assiette devant elle.
Servez-vous.

Je navais pas pardonné. Je navais rien oublié. Mais javais compris. Derrière chaque monstre, il y a une âme brisée. Cette compréhension navait pas apporté lamour, mais la paix.

Ma relation avec Théo nétait pas devenue un conte de fées. Nous réapprenions à parler. À nous disputer, parfois. Mais maintenant, il ne fuyait plusil restait, écoutait, essayait. Il apprenait à être un homme. Et le futur père de notre enfant, dont je venais dapprendre lexistence une semaine plus tôt.

Je ne le lui avais pas encore dit. Jattendais le bon momentnon pour la surprise, mais pour lannoncer calmement, comme une évidence, une partie de cette vie nouvelle que nous reconstruisions.

Je pris une pomme tiède. Elle était tendre sous mes doigts. Je navais pas gagné la guerre.

Je lavais simplement traverséeet jen étais sortie. Pas brisée, pas aigrie. Juste entière. Et cétait bien assez.

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«Ta place est à mes pieds, servante !» disait ma belle-mère. Après son AVC, je lui ai engagé une aide-soignante : la femme qu’elle a détestée toute sa vie.
Encore toi avec tes histoires ? Ici, c’est moi le patron – c’est moi qui décide qui emménage, et qui reste dehors. Fais attention à ne pas te faire virer toi-même… — Toi ? — Ivan esquissa un sourire. — Rappelle-toi qui est vraiment le maître des lieux ! *** Un matin mouvementé dans leur appartement parisien – et la bonne humeur n’a jamais été au rendez-vous ici. Le soleil brillait obstinément à travers la fenêtre, mais la chambre d’Ivan restait morose. Sûrement parce qu’Ivan ne dormait jamais bien. Fatigué, irritable, il s’était encore levé à l’aube pour régler des affaires. A peine recouché, il entendit… — Ivan ! — rugit la voix de son père, Michel, depuis le couloir — Tu es où ? Viens immédiatement ! T’es encore en train de dormir ?? Ivan roula des yeux et se cacha sous son oreiller. Encore. Son père, Michel Étienne – qu’il appelait simplement Michel – fidèle à ses habitudes. Et il n’était même pas huit heures. — J’me prépare pour le boulot, papa, — grogna Ivan, collant ses paupières, — Je vais finir par être en retard. En vrai, il pouvait encore traîner une heure au lit. Une heure de répit, volée à la nuit. — Quel boulot ? — Michel était déjà dans l’embrasure de la porte, paraissant immense, — Et tu t’prépares pas, t’es vautré ! Allez, lève-toi ! J’ai besoin d’argent, moi ! Ivan se redressa. L’argent. Le vieux refrain. — Pour quoi faire ? — demanda-t-il, sachant déjà la réponse. — Voyons, on va pas recommencer ! — soupira Michel avec théâtralité, — Tu veux un dessin ? J’emmène Ludivine au resto ce soir. Faut bien que… je l’impressionne. Tu sais comment elle est : pas facile à surprendre, c’est pas une simple promenade qui va suffire. « Comment elle est… » Sous-entendu : Ludivine aime bien claquer l’argent des autres. Sans ça, Michel n’avait aucune chance. Michel perdait de plus en plus la mesure. Tout ce qu’il gagnait partait dans le grand frisson de ses « conquêtes », puis pleuvaient les demandes – ou plutôt les exigences. — Papa, il me reste pas grand-chose non plus — Ivan tenta de négocier, comme cent fois déjà, — Juste de quoi tenir la semaine, payer le Navigo et ma cantine. Tu te rappelles qu’on a dû changer la robinetterie la semaine dernière ? Il s’était vraiment serré la ceinture, et il n’avait aucune envie de subventionner les caprices paternels. — Pas grand-chose ? — Michel haussa les sourcils, comme si c’était Ivan qui lui tendait la main, — Trouve un moyen. C’est pour ton père ! Et puis… — fouillant dans le portefeuille d’Ivan, — Cette maison, c’est chez moi ! Ton argent, c’est le mien ! Compris ? Tu feras ce que je dis. Je peux prendre ce que je veux, quand je veux. Évidemment, le portefeuille était vide. Le reste de sa paie, Ivan le gardait sur sa carte bleue. — Où il est, mon argent, ici, dans mon propre chez-moi ? Ivan esquissa alors un sourire. — T’es vraiment sûr que c’est TON appartement, papa ? Vraiment sûr ? Le père s’arrêta, abandonnant la fouille des affaires de son fils. — De quoi tu parles ? — balbutia-t-il. — Tu le sais très bien, — Ivan s’assit sur son lit, conscient d’avoir la main, — C’était l’appartement de mamie. Elle me l’a laissé à moi. Elle savait à quoi tu dépensais ton argent. Elle te faisait pas confiance. Elle voulait pas que tu dilapides tout… Mamie, Jeanne Dubois, était une femme rusée. Elle avait vu plus d’une fois son fils Michel plonger dans la galère pour des histoires d’argent. La dernière fois — il avait revendu la voiture offerte par elle et tout perdu en quelques jours. Heureusement, Ivan n’était plus un enfant et avait pu aider son père à se sortir de ses dettes. C’est là que mamie avait pris ses précautions : l’appart a été mis au nom de son petit-fils. Officiellement, c’était Ivan le proprio — et dans les faits, encore plus. Il payait tout : le loyer, la bouffe, même les pantoufles que portait son père. Michel, tel un oisif bien à l’abri, ne débarquait que pour manger, dormir et réclamer. — Donc papa, — Ivan se leva, décidé, — C’est moi le propriétaire. Mon argent reste à moi. Et si tu veux sortir Ludivine, trouve autre chose. Michel voulut dire quelque chose, mais resta sans voix, fou de rage. — Je t’en revaudrai… — Oui, n’oublie pas, — répondit Ivan, — n’oublie pas quand tu piqueras dans mon frigo. Tu n’achètes jamais rien, toi. Ce fut difficile. Il aimait son père, mais il ne pouvait plus être l’esclave du « ramène-moi ci, apporte-moi ça ». C’était chez lui, point. Si ça ne convenait pas à son père, libre à lui de partir. Ce soir-là, encore une dispute. En rentrant du boulot, Ivan découvrit une bande chez lui. Michel, bien installé, déjà éméché, entouré de ses « amis ». Ludivine trônait elle aussi. — Voilà mon fiston ! — claironna Michel quand Ivan entra, — Le voilà ! Vous voyez ? Il me refuse tout ! Me vole mon argent, me vire de chez moi. Il se croit déjà le patron ici ! Ivan resta dans l’encadrement de la cuisine, épuisé plus que furieux. — Papa, — dit-il, — c’est quoi ce bazar ? Fini d’inviter tes copains, je veux tout le monde dehors. Demain je me lève tôt. Les amis hésitèrent, mais Michel fit barrage : — Quoi ? Tu fous mes copains dehors ? De chez moi ? Tu te crois surpuissant ? Mais Ivan n’avait pas peur. — De chez moi, papa, — rectifia Ivan en regardant tout le monde, — Et c’est une décision définitive. Tu restes si tu veux, mais ta « compagnie », c’est fini. Tous se turent. Ludivine se colla contre Michel, incertaine ; ses amis faisaient grise mine. — On y va, — marmonna l’un en se levant. — Michel, c’est bon, ça suffit, — ajouta un autre, — On abuse. Michel fulmina : — Tu me fais honte devant tout le monde… Fiston qui veut donner des leçons à son père ! — Faut encore pouvoir en donner, — rétorqua Ivan. Il retourna dans sa chambre, laissant Michel rager. Le lendemain matin, tension palpable. Son père boudait et hantait l’appartement comme un revenant. Ivan, conscient qu’il avait été dur, tenta d’arranger les choses. — Papa, — l’appela-t-il. Michel s’arrêta, sans se retourner. — Désolé pour hier soir. J’aurais pas dû parler ainsi devant tes amis. Je ne voulais pas te manquer de respect. J’étais épuisé en rentrant du boulot. C’est tout. Ivan sortit son portefeuille. — Tiens, — il lui tendit de l’argent, — pour sortir Ludivine au resto. Vas-y. Michel se retourna, radieux : — Vraiment ? Tu es sérieux ? — Oui. Michel s’empressa de disparaître pour se préparer à sa soirée. Ivan le regarda partir avec un mélange de vide et de soulagement amer. Toute la journée, Ivan cogita. Vivre avec un père qui se comportait comme un adolescent de cinquante ans, ce n’était plus possible. Partir ? Pourquoi louer, c’était chez lui ! Mais virer son père… c’était rude. Où irait-il ? Le soir, encore épuisé, Ivan s’endormit. Son père revint… accompagné. — Ivan ? Tu dors ? — Michel entra, sur son trente-et-un, — On va vite. Ludivine suivit. — Bonjour, — Ivan se redressa, déjà tendu. — Coucou Ivan, — minauda Ludivine. — Bon… on en a parlé ce soir… Ludivine va emménager avec nous, — lâcha Michel d’un trait. Ivan bondit. — Quoi ? Personne d’autre n’emménagera ici ! Michel resta figé, pris de court par la réaction de son fils. — Encore toi ! Je suis le maître ici — c’est moi qui décide qui vit ici ou non. Fais gaffe à ne pas te faire éjecter… — Toi ? — Ivan esquissa un sourire, — Tu sais qui est le vrai propriétaire ? — J’en ai rien à faire de tes papiers ! — vociféra Michel, puis se ravisa devant Ludivine, — Ivan, comprends-nous. On veut juste vivre ensemble. Où veux-tu qu’on aille ? Tu crois que je n’ai pas le droit d’avoir ma compagne chez moi ? — Non. Et si tu insistes, il n’y aura plus que moi ici. Michel tremblait de fureur devant l’audace de son fils. — On verra, — siffla-t-il, — qui de nous deux gagnera. *** Le lendemain, ce fut le choc. En rentrant du travail, Ivan découvrit ses affaires éparpillées sur le trottoir sous sa fenêtre : vêtements, livres… Il courut. Sa clé ne marchait plus — Michel avait changé la serrure. — Papa ! — cria Ivan, — Ouvre ! — Dégage ! — répondit Michel depuis l’autre côté — C’est CHEZ MOI ! Tes affaires sont là dehors ! — Je vais défoncer la porte ! — Essaie donc ! Ivan hésita devant la porte blindée. Appeler la police ? Mais il savait qu’à cette heure, ce serait compliqué. Tout réglerait donc demain. En bas, sa voisine, Camille, récupérait ses livres et tee-shirts. — Ça va ? — demanda-t-elle, — Pourquoi il fait ça ? — Il a pété un câble, — répondit Ivan, — Je lui ai interdit ses bringues… L’appart est à moi, mais il… C’est long à expliquer. — Oh Ivan… — dit-elle, — Si tu veux, il reste une chambre chez nous. — Merci Camille. J’en profiterai, le temps de rentrer chez moi… Dormir chez Camille et sa mère lui fit un bien fou : pas de disputes, ni de demandes d’argent en pleine nuit. Au matin, dès que Michel et Ludivine partirent (Ivan vérifiait par la fenêtre), Ivan fonça. Il fit venir un serrurier. — Voilà mes papiers, — dit-il, — cette appart est à moi. Changez la serrure. Le serrurier fit le travail en deux temps trois mouvements. Ivan, pour sa part, empaqueta calmement les affaires de Michel et Ludivine et déposa tout sur le palier – sans rien jeter par la fenêtre. Juste au moment où il ramenait le dernier sac, il entendit Michel : — Qu’est-ce que c’est que ce délire…? La serrure ne répond plus ! Pas possible… La clé ne marche pas… Tu es là, Ivan ?? — Pas la peine de frapper, — répondit Ivan, — Tu n’auras pas de nouvelle clé. — Tu m’as viré ?? — Et toi alors ? — Mes affaires ! — hurla Ludivine. — Elles sont là, — indiqua Ivan sur le palier. — J’ai tout sorti. Je ne suis pas mesquin, moi. Michel voulut entrer de force, mais Ivan tint bon. — Pars, papa. Ludivine aussi. J’avais prévenu : si ça continue, il n’y aurait que moi ici. Maintenant, plus question de laisser entrer quelqu’un qui a essayé de me jeter dehors sans prévenir. Michel, comprenant qu’il avait perdu, lâcha : — Je te traînerai en justice ! Ivan savait qu’il n’en ferait rien. La farce avait assez duré. Le soir, alors qu’il lavait ses affaires, Camille passa avec un gâteau au chocolat. — Salut, — dit-elle, — j’ai pensé à toi. Je peux entrer ? — Bien sûr. — J’imagine que ça s’est mal passé avec ton père… — Au contraire, — répondit Ivan. — Il a décidé de déménager. Par lui-même. Il lui raconta tout. — Moi, à ta place, j’aurais tout balancé par la fenêtre, — plaisanta Camille. — Tu es drôlement patient. Et à deux, tout paraissait déjà plus simple.