Marine, je dois m’absenter pour une affaire importante,» murmura Sacha en s’approchant de sa femme qui nourrissait leur petite fille.

Marine, j’ai besoin de sortir pour une course, Sacha s’approcha de sa femme, qui nourrissait leur petite fille.

D’accord, tu pourras passer au magasin au retour ? Il faut quelques courses. Je técris une liste.

Envoie-moi un message.

L’homme se prépara rapidement et quitta lappartement. Marine le suivit des yeux, puis appela :

Léo, tu as fini tes devoirs ? Cest lheure du dîner !

Le garçon de neuf ans arriva dans la cuisine et grimpa sur une chaise.

Il ne me reste que les maths. Où est parti papa ?

Mange dabord, tu finiras après. Ton père est parti pour une course, il reviendra bientôt.

Léo mangea, se balança sur sa chaise, joua un peu avec sa petite sœur de deux ans. Puis il regarda par la fenêtre et bondit :

Maman, maman, avec qui papa marche ? Cest qui ? Une fille

Marine, qui buvait tranquillement son thé, se leva dun coup et jeta un œil dehors. Effectivement, une fillette marchait aux côtés de son mari, serrant fort sa main. « Pas ça », pensa-t-elle aussitôt. Marine savait quil sagissait de la fille de Sacha, née dun premier mariage. Elle connaissait déjà la petite, car Sacha lavait déjà amenée une fois à la maison, bien quils se voyaient habituellement ailleurs.

Quand Sacha entra dans lappartement, suivi de Margaux, Marine les attendait dans lentrée. Lhomme la regarda avec culpabilité et désigna la fillette.

Marine, je sais, jaurais dû te prévenir, excuse-moi Je nai pas eu le temps.

Il sest passé quelque chose ?

Marine navait pas lintention de crier sur son mari. Elle savait que Sacha naurait amené lenfant quen cas durgence. De plus, Margaux était une enfant calme, peu susceptible de causer des problèmes.

Élodie est à lhôpital, on lui a prescrit du repos. Son mari est en déplacement. Elle ma appelé en urgence, je ne savais pas que ça irait jusque-là. Je ne pouvais pas laisser Margaux seule, elle est trop jeune.

Je vois, répondit Marine en soupirant.

Elle comprit que la fillette resterait chez eux plusieurs jours. Puis elle regarda Margaux et tenta de sourire :

Tu as faim ?

Moi aussi ! Sacha, soulagé par la réaction de Marine, lui fit un clin dœil.

Allez, lavez-vous les mains et à table, dit-elle en leur faisant signe.

Margaux se détendit. Elle avait eu peur de venir ici, craignant que Marine ne soit méchante avec elle. Et puis, elle manquait beaucoup à sa mère.

Maman, cest qui ? Léo sarrêta devant la porte et fixa la fillette, étonné.

Je mappelle Margaux, répondit-elle en souriant, prenant les devants.

Moi, cest Léo. Et toi, tu fais quoi ici ? Tu vas vivre chez nous ?

Marine regarda Sacha et intervint rapidement.

Mon chéri, Margaux va rester avec nous quelques jours. Tu veux lui montrer tes jouets ?

Ouais ! Et où elle va dormir ? Léo nétait pas un enfant égoïste, au contraire, il était ravi davoir une invitée.

Dans le salon, sur le canapé.

Pendant que Margaux et Sacha dînaient, Léo sagitait autour deux jusquà ce que Marine perde patience :

Mon chéri, tes devoirs sont faits ?

Non, jai besoin daide, je ne comprends pas lexercice, dit-il en la regardant avec espoir.

Soudain, la petite Emma se mit à pleurer, et Marine dut la prendre dans ses bras.

Plus tard, peut-être, dit-elle avant de quitter la cuisine pour la calmer.

Léo voulut les suivre, mais Margaux demanda alors :

Papa, tu me passes les biscuits ?

Le garçon se figea, puis tourna lentement la tête vers elle.

Cest mon papa à moi ! Ne lappelle pas comme ça !

Margaux rougit, et Sacha vint à son secours.

Léo, ne crie pas. Je suis ton père et le sien aussi.

Comment ça ? Le garçon était perplexe. Vous lavez adoptée ?

Pour les filles, on dit «adoptée» aussi, corrigea Sacha. Non, ce nest pas ça. Avant, jétais marié à la maman de Margaux. Puis je me suis remarié avec ta maman. Tu comprends ?

Donc Margaux a une autre maman ?

Oui, et un autre papa, ajouta la fillette. Jai deux papas.

Sacha ressentit une joie discrète en lentendant lappeler ainsi. Il faisait de son mieux pour être présent dans sa vie. Les week-ends, ils se promenaient, et il payait sa pension sans faute. Même sil avait quitté la mère de Margaux peu après sa naissance, il laimait toujours, et elle était proche de lui.

Cest trop cool ! sexclama Léo. Ça veut dire quon taime deux fois plus !

Sacha sourit devant la naïveté de son fils mais ne le contredit pas. Léo aurait bien assez de désillusions dans la vie, il navait pas besoin dy contribuer.

Viens, je te montre ma chambre ! Léo sautillait dimpatience.

Sacha sétonnait souvent de lénergie débordante de son fils, incapable de rester en place une minute. Lui et Marine étaient calmes, leur petite fille aussi, mais Léo était un vrai tourbillon.

Tu as des Lego ? demanda Margaux, intéressée. Elle adorait construire et inventer.

Oui, plein !

Les enfants partirent dans la chambre, et quelques minutes plus tard, Sacha rejoignit Marine.

Désolé pour la surprise. Je ne savais pas avant darriver chez Élodie. Au moins, Léo la bien prise.

Il est accueillant, haussa les épaules Marine. Il accepte tout le monde.

Un cœur sur la main, rigola Sacha.

Il sassit près de sa fille et tendit les bras.

Emma, viens voir papa. Allez, ma puce.

La petite se précipita vers lui, et Marine demanda :

Margaux reste longtemps ? Quand est-ce que son beau-père rentre ?

Je ne sais pas. Élodie a dit quAntoine était parti une semaine, et elle ne sait pas combien de temps elle restera à lhôpital.

Donc une semaine minimum.

Marine nétait pas enchantée, mais elle savait que lenfant ny était pour rien. Puis elle se souvint et regarda son mari :

Et ses affaires ? Dans quoi va-t-elle dormir ? Et lécole ?

Sacha rougit et baissa les yeux.

Désolé, je ny ai pas pensé. Tout est allé si vite.

Marine lui lança un regard noir et soupira :

Donne-moi le numéro de sa mère.

DÉlodie ?

Oui, Élodie ! Ne tinquiète pas, je veux juste savoir ce dont Margaux a besoin. Vous, les hommes, vous ne pensez pas à tout.

Sacha lui donna son téléphone, et Marine partit appeler. Il craignait que sa femme ne dise des choses désagréables à son ex. Mais Marine revint dix minutes plus tard, souriante.

Cest réglé, Élodie et moi avons tout organisé. On va chercher les affaires de Margaux tout à lheure, et ce week-end, on ira la voir avec elle.

Vous avez fait connaissance vite, dit Sacha, surpris.

Marine sourit et murmura quelque chose. Elle-même était étonnée quÉlodie soit si agréable, sexcusant plusieurs fois pour le dérangement. Margaux lui ressemblait, pensa-t-elle avant de rejoindre les enfants.

Là, tu soustrais. Tu as compris ?

De la chambre, on entendait la voix de Margaux. Marine jeta un coup dœil discret : les deux enfants étaient penchés sur un cahier, résolvant un problème. Margaux avait un an de plus que Léo et maîtrisait déjà le sujet.

Oh, maman, Léo leva les yeux, Margaux explique trop bien ! Mieux que la maîtresse ! Elle peut revenir souvent ?

On verra, Marine hocha la tête. Elle peut revenir quand vous voudrez, dit Sacha en rejoignant le groupe, un sourire tendre aux lèvres.
Marine croisa son regard, puis celui de Margaux, et quelque chose dans lair sembla sadoucir.
Le soir tombait, les voix des enfants se mêlaient à celles des parents, et dans cette cuisine pleine de monde, de désordre et de rires, une nouvelle petite harmonie prenait racine.

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Marine, je dois m’absenter pour une affaire importante,» murmura Sacha en s’approchant de sa femme qui nourrissait leur petite fille.
— Tu es à moi. Je t’ai achetée, compris ?! Alors, ferme-la ! — Je ne peux plus et je ne veux plus être la femme de l’ombre. Ruslan, j’en ai assez de n’être qu’une maîtresse ! Quand divorceras-tu ? Tu l’avais promis ! Dis-moi, est-ce que notre histoire ne compte vraiment pas pour toi ? Tu disais que rien ne te retenait dans ta famille ! Je te pose un ultimatum : soit tu divorces, soit je pars ! *** Aline était debout, la tête contre la fenêtre de la petite chambre qu’elle louait dans une banlieue grise, regardant le vent pousser une canette vide sur le parking en bas. Un spectacle aussi triste que ses pensées ces dernières semaines. Derrière, le clic du canapé grinça : Cyril venait de se réveiller. — Tu veux un café ? demanda-t-il, la voix rauque. — Oui, répondit-elle. Elle ne se retourna pas. Elle n’avait pas envie de croiser son visage froissé, son regard coupable, ses épaules affaissées. Cyril était gentil. Doux. Mais sa gentillesse ne remplissait pas le frigo ni le compte bancaire. Aline appuya son front contre la vitre froide. Son portable vibra dans la poche de sa robe de chambre. Elle savait qui appelait. Ruslan. L’homme qui lui avait offert tout ce dont elle avait rêvé, et même davantage. Celui qui avait transformé sa vie en conte de fées — puis en cage dorée. *** Être l’aînée d’une famille nombreuse, ce n’est pas un statut, c’est une condamnation. Un diagnostic. Un sac de cailloux que l’on t’attache à cinq ans en disant : “Allez, tu es forte, porte-le.” Aline détestait ce mot. “Forte.” Son père le répétait quand, toute gamine, elle lavait les escaliers de l’immeuble pour gagner de quoi s’acheter une glace, qu’il ne lui payait jamais. Lui, il aurait pu devenir n’importe qui — intelligent, débrouillard. Mais il avait choisi le canapé, la télévision et le droit de commander. — Où est l’argent ? grognait-il quand Aline adolescente tentait de cacher le billet offert par sa grand-mère. — C’est pour mes cahiers ! répliquait-elle. Le coup partait sec. Toujours imprévisible. La grosse main frappait son visage, éteignant les étoiles dans ses yeux. Aline ne pleurait pas. Elle avait appris : les larmes n’excitaient que le prédateur. Serrant les poings jusqu’au sang, elle murmurait : — Ne t’avise pas… Ne me touche pas. Un jour, à douze ans, il leva un tabouret sur elle. Sa mère, recroquevillée dans un coin, protégeait les petits. Aline recula, mais attrapa une tasse en céramique. — Essaie seulement, souffla-t-elle, le regard planté dans la racine de son nez. J’ai plus peur. Il abaissa le tabouret, cracha au sol et partit fumer sur le balcon. Ce soir-là, Aline jura qu’elle s’en irait. Qu’elle s’arracherait à tout ça pour une autre vie — une vie où personne n’oserait lui dire quoi faire. Elle travailla comme une forcenée. Un lycée scientifique de renom à l’autre bout de la ville ? Pas de problème. Réveils à l’aube, bus glacés, sommeil en pointillés ? Tant pis. Ce qui comptait : les notes, le résultat. Pour elle, la connaissance était la seule monnaie d’échange. Les parents restaient silencieux. Jamais un “Bravo”, jamais “on est fiers de toi.” Le jour où elle rapporta un diplôme d’olympiades, le père grogna : — Tu aurais mieux fait d’aider ta mère à éplucher les patates. Au lycée, on la respectait mais de loin. Trop rude, trop ambitieuse. Au collège, elle comprit que l’intelligence ne suffisait pas. — Regarde-là, sa veste est toute boulochée, glissa la fille du procureur. Elle doit la récupérer chez Emmaüs. Aline entendit, redressa la tête, passa son chemin, le pas ferme. Mais en elle, tout brûlait. Elle les haïssait — leurs iPhones, leurs chauffeurs, leur insolente assurance de posséder le monde par droit de naissance. — Moi, j’aurai une bourse — vous paierez. Et je serai meilleure que vous. Elle tint parole : meilleure école d’ingénieurs de France. Bourse. Victoire. Quand la liste des admis tomba, Aline hurla sa joie dans son oreiller, pour ne pas réveiller les petits. Elle avait réussi : elle avait fui ! *** Paris l’accueillit dans sa rudesse. Une chambre de cité U comparable à l’enfer : cafards géants, voisins soûls, musiques jusqu’à l’aube, odeur persistante de poisson frit. — Pourquoi tu tires la tronche ? demanda Jeanne, sa voisine tout en maquillage. Viens avec nous en boîte, y’a des gars qui paient la tournée ! — Faut que je bosse, grommela-t-elle en rangeant ses livres. — N’importe quoi, la fac c’est pas la mort, mais ta jeunesse si tu t’prends trop la tête. Aline observait Jeanne : elle avait ses raisons. Jeanne vivait au présent. Aline planifiait sa vie sur cinq ans ; mais le réel cassait tout. La bourse suffisait à peine. Ailleurs, la vie battait son plein. Au centre commercial, celles de son âge virevoltaient, soignées, parfumées… sans jamais regarder les prix. Aline croisa son reflet dans la vitrine : vielle veste, bottines usées, visage creusé de fatigue. Elle avait dix-huit ans, mais paraissait déjà brisée. — Tu vaux mieux que ça, souffla-t-elle. Là, l’univers l’a entendue. Ou le diable, peut-être. Pour rentrer chez ses parents pendant les vacances, elle prit le train, faute de mieux. Mais, par un malentendu, elle fut surclassée en compartiment. — Vous avez de la chance, sourit la contrôleuse. Son voisin : quadragénaire élégant, costume italien, laptop, odeur de tabac fin. — Ruslan, se présenta-t-il, voix de baryton qu’on n’interrompt pas. — Aline. La conversation s’engagea toute seule. Elle raconta tout. Le père, la pauvreté, le rêve de master à l’étranger, la peur d’être seule ici sans un sou. Il écoutait, attentif, yeux sombres et intelligents, comme s’il devinait tout d’elle. — Tu es belle, Aline. Tu as du cran. C’est rare aujourd’hui. Elle rougit. — Merci. — Tu as besoin d’aide ? Un travail ? — J’étudie à temps plein, pas le temps de travailler. — Je peux te dépanner, dit-il en tendant une carte. J’ai des boutiques, du réseau. Appelle-moi. Aline prit la carte, la main tremblante. *** Elle appela. Ruslan ne mentait pas. Il la plaça comme assistante chez un ami — paperasse tranquille, salaire inespéré. Et ce n’était qu’un début. — Tu dois t’habiller en conséquence, dit-il, lui tendant une enveloppe. Achète-toi quelque chose de correct. — Je ne peux pas accepter. — Ce n’est pas un cadeau. C’est un investissement. Il savait convaincre. Aline accepta. Ensuite vinrent les dîners, les fleurs au Crous (jalousie assurée), le chauffeur pour la ramener les jours de pluie. Elle tomba éperdument amoureuse. Comme une chatte. Ruslan était tout l’inverse de son père. Fort, généreux, rassurant. Il réglait tout d’un simple appel. Il la couvait. — Tu es ma petite fille, murmurait-il dans ses cheveux. Ma princesse. Qu’il soit marié, elle ne le sut qu’après — trop tard. Elle était prise au piège. — On fait chambre à part, disait-il. On reste pour les enfants. Pour les affaires, ça complique tout. Patiente, chérie. Je vais régler ça. Et elle patienta. Elle encaissa quand sa femme, ayant tout découvert, fit scandale auprès de la fac : Aline fut radiée. Ruslan la transféra illico dans une école privée, encore plus huppée. Il paya tout. — Oublie. Je te protège désormais. Elle encaissa de devoir se cacher, de passer les fêtes seule pendant qu’il était en famille. Puis vint la grossesse. Aline, face au test positif, sanglotait de bonheur. Elle croyait que cette fois, tout changerait, qu’ils seraient ensemble. Ruslan arriva une heure plus tard. Visage fermé. — Aline, ça va pas ?! Un enfant ? Tu as dix-neuf ans. Tu as des études. Une carrière devant toi. — Mais j’en ai envie… — J’ai dit non. Pas maintenant. Il l’emmena à la meilleure clinique. Chambre particulière, médecins de renom. Tout fut vite expédié. Pas vraiment douloureux physiquement. Mais en elle, tout se déchira. — Tu as fait ce qu’il fallait, la réconforta-t-il après. On en fera plus tard, une fois que tu auras réussi, crois-moi. À partir de là, Aline ne fut plus la même. La gamine naïve resta au bloc. Désormais, c’était une femme. Froide. Calculatrice. Elle accepta tout : cours d’anglais, abonnement fitness, esthéticienne, styliste, vacances en solo pendant que lui « travaillait ». Elle façonnait l’idéal. Elle aidait ses parents. Envoyait de l’argent, achetait de l’électroménager. Papa ne hurlait plus au téléphone — il devenait mielleux. — Dis donc, la bagnole n’a plus de pneus, tu peux dépanner ? Elle donnait. Elle aimait cette sensation de pouvoir. Mais l’amour s’étiolait, goutte à goutte. Ruslan devint jaloux, contrôlant ses messages, l’interdisant de voir ses amies. — Tu es à moi, disait-il. Désormais, ce n’était plus une déclaration, mais une menace. — Je ne suis pas une chose, Ruslan. — Tu es ma chose. Je t’ai faite. Sans moi, tu n’es rien. Tu retourneras dans ta cité avec les cafards. Trois ans de cage dorée. — Je pars, lâcha-t-elle un soir. Il se mit à rire. — Où ça ? Devenir escort ? Retourner chez maman à la campagne ? — Je trouverai du boulot. Toute seule. — Essaie pour voir. Il était certain qu’elle ramperait au bout d’une semaine. Mais elle ne revint pas. *** Les premiers mois furent l’enfer. Après le luxe : retour dans un F1 en périphérie, pâtes à l’eau, métro. Mais Aline ne céda pas. Son diplôme, l’anglais parfait, et surtout un mental d’acier firent la différence. Embauchée comme junior dans une boîte de logistique internationale — début modeste mais prometteur. Elle y rencontra Cyril. Simple, joyeux, Twingo d’occasion, jeans-baskets. Avec lui, la vie était facile. Délires, pizzas sur un banc, pas besoin de bien tenir sa fourchette. Ils s’installèrent ensemble. Les premiers temps, c’était l’extase. Liberté ! Personne pour la surveiller ni commander. Puis le quotidien s’installa. — Faut payer le loyer, rappelle Aline. — Oui, chérie. J’attends la paie, tu m’avances ? — Encore ? Cyril bossait comme technicien. Pas d’ambition. Soirée : jeux vidéos ou bières. — Tu devrais progresser, disait-elle. Prends des cours, apprends une langue. — Pourquoi ? Je suis bien comme ça. Le principal, c’est d’être heureux à deux. Ça l’exaspérait. Elle allait plus vite que lui. Plus haut. Et ce matin-là, à la fenêtre, elle songeait. Le téléphone vibra encore. « Chérie, arrête tes caprices. J’ai réservé les Maldives, départ vendredi. Je t’attends. Je suis divorcé. » La dernière phrase la foudroya. Divorcé ? Pour de vrai ? — Aline, t’es dans la Lune ? lança Cyril, la prenant dans ses bras. Elle haussa l’épaule. — Rien. Beaucoup de travail. — Lâche prise. On s’fait un ciné ce soir ? — J’ai mes cours, Cyril. Exam dans deux mois. Pas le temps. Il bouda. — Tu ne penses qu’à ton taf. Et la famille ? Les enfants ? Enfants. Ce mot lui fouetta la vieille cicatrice. — Pour ça, il faut une base solide, Cyril ! Un appart’, une voiture, un compte épargne ! Pas un taudis en location et des dettes ! — C’est reparti… Toujours l’argent. Il partit à la cuisine, bruyamment. Aline s’effondra sur le canapé. Entre deux mondes. Ruslan, c’était l’argent, le statut, la possibilité d’aider les siens, un avenir en patronne — mais une cage dorée, le contrôle, la jalousie. Cyril, lui, c’était la liberté, le “vivre d’amour et d’eau fraîche”, mais la précarité, le laisser-aller, l’inertie. « Je suis divorcé. » Aline saisit son téléphone. Hésita. « Répondre ». *** Elle accepta un rendez-vous. Dans ce restaurant où ils avaient fêté leur première année. Ruslan était impeccable. Teint hâlé, allure sportive. Sur la table, un écrin de velours. — Je savais que tu viendrais, sourit-il, ce sourire de prédateur. Tu es intelligente. — Tu divorces vraiment ? — Le procès est en cours. Elle tente de garder la moitié de l’affaire, mais mes avocats gèrent. Le principal : nous serons ensemble. Il ouvrit l’écrin : une bague énorme, fortune sur elle. — Épouse-moi, Aline. Je t’offre tout. Appartement, voiture, la vie dont tu rêves. Tu ne dois plus travailler pour des étrangers. Ta place est à mes côtés. Embellir mon monde. Aline fixait le diamant. Magnifique. Glacial. Parfait. — Et si je veux travailler ? Et faire carrière ? Il posa sa main lourde sur la sienne. — Pourquoi, mon ange ? Tu m’as, moi. Je m’occupe de tout. Tu dois juste être belle, et m’aimer. Elle comprit alors. Rien n’avait changé. Il ne voyait en elle qu’un trophée, une belle poupée à exposer, ranger au placard à volonté. Elle repensa à son père — « Où est l’argent ? » À Cyril — « Avance-moi jusqu’à la paie. » Tous voulaient quelque chose d’elle : obéissance, confort, possession. Mais elle, que voulait-elle ? Aline regarda Ruslan, scruta la peur cachée sous son assurance : la peur de vieillir, de finir seul. Il achetait sa jeunesse pour se sentir vivant. — Non, dit-elle calmement. Ruslan se figea. Son sourire s’effaça. — Tu fais ton difficile ? — Non. Je dis juste “non”. Elle se leva. — Tu le regretteras, gronda-t-il. Tu crèveras dans la misère ! Sans moi, tu n’es rien ! — Je suis Aline. Et je me suis construite seule. Elle sortit du restaurant, droite, sans jamais se retourner. Son cœur battait à tout rompre, mais elle se sentait légère. *** Dehors, il pleuvait. Aline inspira à pleins poumons l’air humide. Son téléphone sonna. Inconnu. — Allô ? Madame Dubois ? — Oui…? — Ici la DRH de Global Logistique. Nous avons examiné votre dossier et vos tests. Votre anglais nous a impressionnés. Nous vous proposons un poste de responsable régional. Salaire… Le montant la fit s’arrêter net. Bien trop élevé pour de l’argent de poche d’“homme providentiel”. — Alors, qu’en pensez-vous ? — J’accepte, souffla-t-elle. — Parfait, à lundi ! Elle raccrocha, éclata de rire. Les passants la dévisageaient. Elle avait vaincu. Seule. Sans mécène ni aumône. Le soir, elle rentra. Cyril, avachi sur le canapé, tappotait sur son ordi : — Ah, t’es là. Y’a un truc à grailler ? Aline le regarda. Calmement. Sans colère, comme on regarde un vieux meuble encombrant. — Cyril, il faut qu’on parle. — Encore ? — Je pars. Il s’assied, sidéré. — Où ça ? Chez ton vieux, là ? — Non. Dans ma nouvelle vie. Toi, tu peux rester, puisque ça te va “comme ça”. En une heure, tout fut plié. Cyril hurla, supplia, pleurnicha. Mais Aline était d’acier. *** Six mois plus tard. Aline dans son bureau au vingt-et-unième étage, vue panoramique sur Paris — la ville qu’elle croyait ennemie naguère. Aujourd’hui, la ville s’étalait à ses pieds. Sa tablette vibra. Flash actu : « Scandale : le célèbre entrepreneur Ruslan K. déclaré en faillite. Son ex-femme obtient 70% de ses avoirs, le reste bloqué pour soupçons de fraude… » Aline sourit. Le boomerang revient toujours. La porte s’ouvrit. Entrée de Maxime, jeune, regard vif. — Madame Dubois, le client chinois est là. On commence les négos ? C’était son nouvel analyste. Compétent, ambitieux… et il semblait la regarder autrement qu’en patronne. — Oui, Maxime. On y va. Elle rajusta son tailleur impeccable, se souvint de la gamine qui lavait les sols en rêvant d’émancipation. — Promesse tenue, souffla-t-elle à sa propre image dans la vitre. Elle claqua les talons dans le couloir. Sûre d’elle. Libre. Heureuse. La vraie vie commençait. Et maintenant, c’était elle qui écrivait les règles.