Nouveaux itinéraires captivants

Cher journal,

Ce matin, Julien et moi étions assis à la petite table de la cuisine, face à face comme tant de fois auparavant. Le thé refroidissait sur le plateau, et à côté reposait mon carnet ouvert, ses pages déjà griffonnées dune liste qui nétait plus une simple liste de courses. Au lieu de cela, chaque ligne portait le nom dune ville.

Je traçai la première ligne du doigt.

«Marseille», lus-je à haute voix. «Lille. Strasbourg. Lac dAnnecy Tu plaisantes sur le lac dAnnecy ? »

Julien haussa les épaules en regardant par la fenêtre les immeubles gris qui se dessinaient derrière le verre.

Rêver, ce nest pas un crime. Mais cette année, le lac dAnnecy, cest pas sûr. Choisissons quelque chose de plus proche, un trajet en train direct, sans correspondance.

Il parlait calmement, mais une excitation nerveuse, comme avant un examen, vibrait sous la surface. Nous avions toujours fait nos escapades grâce à une agence, un circuit tout préparé, un transfert avec une pancarte à laéroport. Il ne restait plus quà faire nos valises et noublier pas les chargeurs. Cette fois, cétait nous, les architectes de notre aventure.

Lidée germa en plein hiver, quand des amis partagaient, encore et encore, leurs photos de la Costa Brava. Piscines identiques, transats semblables, sourires figés devant des tables à la mode suédoise. Claire, ma sœur, en avait assez des hôtels standardisés. Julien fit une blague, mais le grain de folie sy fixa. Une semaine plus tard, il osa proposer : «Et si on organisait tout nousmêmes, en France?»

Au départ, jétais réticente. «Sans agence, on va se tromper de dates, se perdre, finir sans toit», pensaisje. Mais le souvenir dun séjour où lon nous avait attribué une chambre sans balcon, alors que la brochure en promettait une autre, me rappelait que la frustration pouvait devenir feu de joie.

Daccord, disons que cest à nous, répondisje.

Nous nous retrouvâmes alors, carnet en main, une carte de France affichée sur lordinateur portable.

Train, répéta Julien. Alors, le Sud ou la Vallée du Rhône ? Tu es déjà allé à Lyon ?

Seulement en mission, je nai jamais vraiment découvert la ville, répliquatil. On raconte quelle est belle et pas trop loin.

Je me rapprochai de lécran, la chaleur du moniteur me réchauffait les doigts.

Regarde, proposa Julien, un train de nuit. On monte le soir, on arrive le matin. Romantique, non ?

Romantique, cest si le climat fonctionne, ricanaisje, avant de sourire.

Jinscrivis «Lyon» dans le carnet et encerclai le mot dun petit cercle.

Bien, la ville est choisie. Passons au logement. Tu sais que cest un minicassetête, nestce pas? murmuraije, sentant le mélange dappréhension et dexcitation.

Il acquiesça.

Divisons les tâches. Je moccupe des trains, toi des appartements. Puis on compare.

Comme un chef dorchestre, il donna lordre avec la même assurance quau bureau. Je le taquinais déjà :

Commandant. Daccord, mais je choisirai un appartement avec une vraie cuisine. Pas envie de vivre de fastfood pendant une semaine.

Et moi, je ne veux pas dun soussol humide, répliqua Julien. Donc, cherche une vraie cuisine, pas seulement un placard.

Il sinstalla dans le salon, son portable posé sur la table basse. Moi, je me réfugiai dans la chambre, le dos appuyé contre le mur, le carnet en main.

En trente minutes, javais déjà parcouru des dizaines dannonces : canapés colorés, fougères en pot, tapis ternes, murs usés. Je notais non seulement le lit et la cuisine, mais aussi les étagères à livres, les tasses sur la table, les magnets sur le réfrigérateur. Une vie en miniature.

Julien, quant à lui, luttait avec le site de la SNCF qui se bloquait sans cesse. À chaque plantage, il marmonnait un juron à mivoix. Finalement, il appela :

Claire, ça va chez toi?

Je suis déjà dans trois appartements en même temps, réponditje depuis la chambre, en ajoutant que lun deux ressemblait à un décor des années 90.

Un rire partagé dissipa la tension. Nous nous retrouvâmes à la cuisine, chacun avec son tableau de résultats.

Option un: centreville, à deux pas du VieuxLyon, mais le lit est étroit. Option deux: un peu plus loin, cuisine spacieuse. Une troisième, mais le propriétaire précise «pas de soirées bruyantes». Ça ne nous concerne pas, concluttil.

Je lui montrai mon écran :

Jai trouvé un train de nuit, comme tu voulais. Le hic, cest que les retours sont rares. Soit dans deux jours, soit dans cinq.

Cinq jours, aussitôt, je dis, je ne veux pas courir partout. Julien hésita :

Tu es sûre? Ce serait presque une semaine.

Je haussai les épaules.

On ne mérite pas une semaine de repos? Nos enfants sont grands, ils sen débrouillent. Le travail nous libérera. Au pire, je prendrai deux jours de congé sans solde.

Cette «semaine» prit un nouveau poids. Une semaine à deux, sans les trajets habituels maisontravailmagasin.

Je cliquai sur «payer». Une légère tremblote traversa ma main, craignant une erreur de dates. Le paiement passa, le mail de confirmation arriva, et il ny avait plus de retour en arrière.

Ça a marché? demanda Julien, en jetant un œil par-dessus mon épaule.

Oui, on part, répondisje, un sourire se dessinant sur mes lèvres.

Nous nous regardâmes comme deux enfants qui venaient de décrocher une grande aventure sans laide dun adulte.

Le soir, nous avons choisi lappartement. La grande cuisine a gagné. La propriétaire, une dame dune cinquantaine dannées, nous a confirmé rapidement quelle nous attendrait à lentrée.

Tu vois, nestce pas si terrible? concluje en fermant mon ordinateur.

Ce nest que le début, répliqua Julien. Il reste à planifier les déplacements en ville, les lieux à visiter

Demain, je me contente de regarder les tapis, ditje en riant. Aujourdhui, jai assez de choses à voir.

Le jour suivant, la carte de Lyon était étalée. Jai entouré le VieuxLyon, la Presquîle, la place Bellecour. Le trajet depuis lappartement au centre était dune vingtaine de minutes à pied.

Vingt minutes, cest si tu ne prends pas chaque façade en photo, observa Julien.

Je photographierai chaque deux façades, rétorquaije, compromis.

Nous dressâmes une liste des musées, des rues pavées, des bistrots. Julien cherchait des bonnes tables, moi des musées et des ruelles historiques. Il remarqua :

On pense dabord à la nourriture, nestce pas?

Cest lâge, répondisje, avant on rêvait de discothèques.

La liste sallongeait, jusquau moment où je sentis la fatigue. Trop de points, trop dattentes.

Écoute, proposaije, pourquoi ne pas laisser quelques jours libres, sans programme à la minute près? On laissera le hasard guider.

Julien resta surpris.

Cest toi qui dis ça? Toi qui planifies même le supermarché?

Le supermarché, oui, mais je ne veux pas parcourir la ville comme un checklist, répliquatelle. Je veux flâner.

Il acquiesça après un instant.

Daccord, quelques jours libres, notons ça.

Nous rayonnâmes quelques items, et le souffle revint plus léger.

Trois jours avant le départ, je revérifiai la réservation de lappartement. En ouvrant le mail de la propriétaire, mon cœur se figea.

Julien, viens ici, appelaije.

Il sapprocha, essuyant ses mains sur le torchon.

Quoi?

Regarde, je crois que jai indiqué les mauvaises dates. Nous arrivons la nuit du cinq au six, mais lappartement nest disponible que dès le soir du six. Donc

On reste bloqués une demijournée, concluttil.

Une panique soudaine me saisit : dormir à la gare, appeler la propriétaire, payer un supplément

Je suis idiote, soufflaije. Javais pourtant contrôlé.

Tu nes pas idiote, dit Julien dune voix posée, même si mon estomac se noue. On écrira à la propriétaire, demander si on peut arriver le matin.

Et si elle refuse?

Alors on cherchera un vestiaire, on se baladera jusquau soir. Ce nest pas la fin du monde.

Ses mots mapaisèrent. Nous composâmes un message poli, sans paraître exigeants, ajoutant même un petit émoticône, chose que je naime pas habituellement.

Après trente minutes, la réponse arriva : la précédente locataire partait une journée plus tôt, nous pouvons donc entrer le matin, il suffit de prévenir de lheure.

Un soupir de soulagement séchappa de moi, et je reposai ma tête contre lépaule de Julien.

Jimaginais déjà nos valises sur un banc de gare, plaisantatil. Mais on sen passera.

Nous rîmes, la tension se dissipa, et lerreur se transforma en anecdote future.

Le jour du départ, nous sommes arrivés une heure avant le départ du train. Julien, inquiet des embouteillages, ma poussée à quitter la maison plus tôt que prévu. Nous nous sommes retrouvés assis sur un banc de la salle dattente, observant les voyageurs.

Regarde, lançatje, ce couple avec la valise géante, ils vont sûrement à la mer.

Ce type avec le sac à dos, cest sûrement un déplacement professionnel, a ajouté Julien.

Nous inventâmes des histoires, comme nous le faisions dans notre jeunesse. Cela raviva un sentiment léger, presque perdu.

Lorsque lannonce du boarding retentit, nous nous levâmes, nous dirigâmes vers le quai. Le wagon était chaud mais propre, les places côte à côte, près du hublot. Julien glissa la valise sur le portebagages, je dépliai un plaid et un magazine.

Alors, cest officiel, le voyage commence, disje quand le train démarra.

Il hocha la tête, le regard fixé sur le quai qui séloignait lentement.

Le trajet se déroula sans drame. Nous buvions du thé dans des gobelets en carton, écoutions les conversations des voisins, essayions de dormir au rythme des rails. Le matin, en approchant de Lyon, lexcitation revint. Nous descendrons à une gare inconnue, rencontrerons la propriétaire, nous débrouillerons sans les habituels guides.

À la gare, le tumulte était palpable : gens pressés, familles avec des fleurs, la propriétaire qui nous attendait à lentrée principale. Nous avons suivi les panneaux plutôt que le GPS, comme le conseilletje parfois.

Lappartement était même plus beau que sur les photos : lumineux, cuisine spacieuse avec une cuisinière à induction, vue sur une cour où trônaient des voitures propres et deux balançoires pour enfants.

Cest splendide, sécriaije, en admirant la plaque de cuisson.

On est censés se reposer, pas faire des tartes, rappela Julien.

Pour moi la cuisine, cest aussi du repos, répliquatelle.

Après avoir déballé nos affaires et bu un thé, nous décidâmes de sortir. Le premier jour fut un petit chaos : nous consultâmes la carte, nous nous trompâmes de rue deux fois, nous débattions du meilleur chemin vers la Saône. Julien voulait le bus, moi la promenade à pied.

On a choisi lappartement près du centre pour marcher, rappelaisje.

Mais mes jambes sont déjà épuisées, protestaitil.

Finalement, nous marchâmes, mais nous nous arrêtons à un petit square, achetâmes des glaces et écoutâmes un musicien de rue. Le rythme lent me surprit agréablement.

Le troisième jour, nous voulions visiter un monastère en périphérie, mais le train régional était annulé pour travaux.

Je savais que sans agence on finirait par tout rater, murmuraitje.

Ce nest pas lagence, cest le train qui a été annulé, répliquatil.

Je me sentis déçue, mais il proposa alors un plan B :

Il y a un petit îlot sur le Rhône, on peut prendre un bateau. Ce ne sera pas le monastère, mais cest beau quand même.

Jhésitai.

Tu es sûr quon ne se perdra pas avec les billets?

Même si on se perd, ce sera notre petite aventure, fitil, notre escapade.

Je riais.

Notre petite aventure, répétatje. Daccord, je te suis.

Nous embarquâmes sur le bateau, les sièges en plastique, le vent qui fouettait mes cheveux. Le fleuve séloignait doucement, dévoilant la ville sous un autre angle. Ce qui manquait aux voyages trop planifiés, cest cette liberté dimproviser, de se perdre et de découvrir.

Le soir, de retour, nous discutions à la cuisine :

Aujourdhui, je nattendais pas dêtre guidée. Jai marché seule, ditje.

Et alors? répondittil.

Cest effrayant, mais captivant, avouaije.

Les jours suivants passèrent comme un éclair. Nous avions vu beaucoup de choses, mais quelques lieux de la liste restèrent intacts. Le dernier soir, je ressortis le carnet où nous avions commencé.

Regarde, nous navons même pas atteint ces deux points, disje.

Et alors? haussatil les épaules. Ça veut dire quon reviendra.

Je caressai les lignes avec le doigt.

Ou on partira ailleurs, répliquatelle. Il y a tant à explorer.

Le voyage de retour fut paisible. Dans le train, nous savions déjà où placer les valises, comment préparer le thé sans se brûler, comment plier les vestes pour ne pas les froisser.

De retour chez nous, les murs semblaient les mêmes, la cuisine familière, mais avec une légère perspective décalée. Jai mis la bouilloire, Julien a rangé nos affaires.

Alors, retour à la vie ordinaire? demandatil en sasseyant.

Et questce qui était anormal? ricanaisje.

Il réfléchit un instant.

Cétait différent. Mais je me dis que si on le fait chaque année, on pourra toujours créer nos propres routes, nos propres imprévus, sans agences, sans horaires figés.

Tu parles dune tradition? répliquaije.

Pourquoi pas? Les enfants sont grands, le travail nous le permettra. On a réussi une fois, on pourra le refaire.

Je lai regardé, son ton était calme, sans arrogance, seulement une confiance sereine. Jai compris quil avait raison. Nous avions réussi, nous avions échoué, nous nous étions perdus, mais nous avions tout résolu ensemble.

Daccord, alors lan prochain on ira à Bordeaux, ou à Lille, ou même au bord de la mer, sans forfait tout compris, concluttil.

Partant, répondje, mais pas tout de suite, il faut dabord digérer tout ça.

Nous avons ri, un rire un peu fatigué mais chaleureux.

Quelques jours plus tard, la routine du travail a repris. Jai repris le même carnet, jai ouvert une page blanche et jy ai écrit en haut : «Idées pour lan prochain». Jai simplement noté les nomsJe referais mon sac, choisirai une ville au hasard et, avec un sourire, laisserai le prochain chapitre de nos aventures sécrire tout seul.

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