Partie pour toujours
Journal intime de Camille Giraud, Paris, vendredi soir
Encore une dispute avec maman, ce soir. Elle rangeait les courses en soupirant, la voix pincée :
Encore une fois, tu tes opposée à lui ? Camille, quand vas-tu enfin comprendre ? Mathieu est un bon parti, il travaille, il ne court pas les bars. Bon, il a un tempérament de feu, mais cest normal, toute la pression retombe sur lui. Tu devrais mettre ta fierté de côté.
Maman, il ma levé la main dessus. Juste parce que jai parlé de la maternelle pour Nicolas. Tu trouves ça normal, toi ?
Mais arrête, tu dramatises ! À mon époque, on élevait les enfants à la ceinture, et puis alors ? Les familles tenaient bon.
Regarde comme il taime ! Il temmène partout, il te bichonne.
Où tu trouverais mieux, franchement ? Avec un enfant dans les bras ? Qui voudrait de toi ?
Je suis restée devant la gazinière, remuant mon quatrième plat de la soirée : la soupe qui mijotait, la viande qui grésillait à la poêle, la tarte qui dorait dans le four, et cette fichue sauce que Mathieu exigeait toujours dune consistance précise « il faut que la cuillère tienne mais ne tienne pas debout » disait-il.
La sueur me coulait sur le front, des mèches de cheveux collaient à mes joues, mais je nosais pas méloigner du plan de travail, même un instant.
Le téléviseur hurlait dans le salon Mathieu ne supporte pas le silence, il trouve que « ça lui tape sur les nerfs ».
Nicolas dormait dans la chambre du fond, et jécoutais à la moindre minute, peur quil se réveille en sursaut à cause des éclats du poste.
Soudain, Mathieu est entré dans la cuisine sur la pointe des pieds furtif comme un chat. Il ma enlacée dans le dos, jai sursauté.
Ça sent bon, ma cuisinière, il a soufflé dans mon cou. Tu es fatiguée ?
Jai figé le geste, serrant toujours ma cuillère.
À ce moment-là, il ressemblait à lhomme pour qui javais dit « oui » il y a trois ans, tendre et attentionné. Mais
Fatiguée, oui Peut-être quon devrait réfléchir pour la maternelle ? Nicolas a besoin dautres enfants. Et moi, je pourrais recommencer à travailler
Il sest aussitôt écarté.
Encore cette histoire ? On a déjà dit non. Il est allé une semaine et il a chopé toutes les maladies. Tu veux ruiner sa santé, cest ça ? Ou cest parce que tu crèves denvie de traîner au bureau ?
Mais tous les enfants tombent malades au début Cest ladaptation, les pédiatres
Je men fiche de ce que racontent tes médecins ! La maternelle, ce sera pour lan prochain. Tu comprends pas, ou tu crois que tu es plus maligne que moi ?
Je voudrais simplement avoir mon autonomie Jaimerais évoluer, pas seulement passer ma vie derrière les fourneaux.
Le claquement de sa gifle a couvert le crépitement de la viande. Je me suis retrouvée projetée contre lévier, la hanche cognée contre langle du meuble, la tête bourdonnante dun sifflement.
Elle veut de largent à elle, celle-là siffla Mathieu en avançant vers moi. Je te loge, je thabille, je toffre tout ! Il te manque quoi, à la fin ? Tu deviens folle de confort ou quoi ?
Je me suis tue, la main serrée contre ma joue brûlante. Jai reconnu ce regard à la moindre protestation, je récolterais dautres bleus.
Assieds-toi, mange, ordonna-t-il, sinstallant à table. Et que je nentende plus jamais parler de travail. Ton rôle, cest ici. Femme et mère !
***
Le lendemain, maman est venue avec un gros sac de pommes ramassées dans le jardin, et ses sempiternelles leçons.
Elle a tout de suite remarqué mon visage, que javais cuvé tant bien que mal sous le fond de teint, et a recommencé à me rabâcher qu« une épouse doit être docile ».
Jen ai marre, maman, jai murmuré. Je veux divorcer.
Maman sest figée, la pomme à la main.
Tu es complètement folle ou quoi, Camille ? Il faut tinterner, ma pauvre ! Mais tu réalises ce que tu dis ?
Si tu pars de chez lui, ne compte plus jamais revenir chez moi. Tentends ? Même pas la peine dy penser. Tiens bon, comme toutes les femmes !
Je revoyais cet épisode dil y a quelques mois, au centre commercial La Part-Dieu.
Mathieu était allé fumer à lextérieur. Jattendais devant la boutique dhabits pour enfant quand un homme, pressé, ma bousculée violemment. Jai glissé avec mes talons sur le carrelage, suis tombée.
Au lieu de sexcuser, ce type sest mis à brailler, disant que jétais « en travers du passage ».
Mathieu a surgi de nulle part. Je ne lavais jamais vu aussi furieux : il sest jeté sur linconnu comme un animal. Les vigiles ont fini par les séparer. Puis il est revenu vers moi, tremblante, ma portée dans ses bras :
Pardon, ma petite, pardon de tavoir laissée seule. Personne ne te fera du mal tant que je vivrai, je te protégerai !
Jy avais cru, à ce mythe de lamour fou, démesuré.
Mais aujourdhui, je ne comprenais plus comment le même homme pouvait être ce chevalier et, linstant daprès, celui qui me jetait un regard de haine parce que javais laissé le café refroidir.
Ces quatre derniers mois, le « chevalier » avait disparu.
Mathieu pouvait mhumilier à la caisse du Carrefour, minsulter devant les clients si je ne trouvais pas assez vite ma carte bleue.
Quelle cruche tu fais, Camille, lançait-il en me prenant les sacs des mains. Vraiment, tas un problème, faudrait te faire soigner. Comment je supporte tout ça ?
***
La seule qui me reliait encore au monde, cétait Lise, une cousine éloignée à Lyon. On sappelait à la sauvette quand Mathieu sortait.
Fous le camp, Camille ! répétait-elle. Mon homme tient un resto, jai besoin dune bonne responsable. Tes compétente, bien élevée, tu parles bien, tu as même le look. Je te loge pour les premiers mois, je paie la crèche pour Nicolas. Viens !
Mais javais peur.
Lise Il ma menacée, il ma dit quil ne me laisserait jamais partir. Plutôt me tuer, murmurais-je.
Il te fait peur, cest tout. Il sait très bien que sans lui, tes libre Il a besoin que tu restes à plat ventre !
Et toi, cest ça, ta vie ? Cuisiner, pleurer et recevoir des baffes ? Mais Camille, rappelle-toi ce que tu voulais : faire du pilates, bouquiner, rire ! Où est la fille davant ?
Je men souvenais. Chaque nuit, avant de dormir, je mimaginais marchant dans une rue lyonnaise, tenant Nicolas par la main, un matin ensoleillé.
Personne pour me dire quoi manger, quoi regarder à la télé. Un peu de sport, le plaisir des livres. Je ne lisais plus que ce que Mathieu approuvait…
Mais dès que jouvrais les yeux découvrant Mathieu ronflant à côté de moi, toute résolution sévanouissait. Une partie de moi gardait lespoir que « cétait une mauvaise passe », quen patientant, en madaptant, il redeviendrait ce mari aimant.
***
Dimanche après-midi, nouvelle dispute je navais pas été assez chaleureuse au téléphone avec sa mère.
Mathieu est passé à côté de moi alors que je ramassais une peluche de Nicolas, et ma filé un coup dans les côtes. Jen ai vu des étoiles.
Alors quil claquait la porte, je me suis écroulée sur le canapé.
Le soir, il est rentré avec dimposantes lys.
Arrête de faire cette tête Jai dit pardon, non ? Regarde comme elles sont belles. Les fleurs, cest pour la paix à la maison, allez viens.
Il voulait ce que je ne pouvais plus lui offrir. Du bout des lèvres, je lai supplié :
Pas ce soir, jai mal partout, jarrive à peine à respirer, Mathieu.
Il a rougi de colère, ma encore giflée, puis a souri :
Eh bien, si tu refuses, dautres nattendront pas. Il ny a pas de place vide, Camille.
Jai passé la nuit les yeux ouverts, à lécouter manier la vaisselle dans la cuisine, puis murmurer dans le téléphone.
Au matin, il sifflotait en faisant cuire les œufs :
Nicolas, debout ! Petit dej prêt, champion!
Je suis entrée, il ma claquée sur les fesses en passant :
Tas pas lair très en forme, toi.
Jai mal aux côtes, Mathieu ai-je murmuré en masseyant.
Oh, cest bon, arrête tes histoires. Tes tombée toute seule dans mon chemin.
Il a jeté la spatule dans lévier, est revenu soulever mon menton brutalement :
Écoute, si tu continues à faire la tête, il va vite falloir changer dair. Je tai prévenue, je rigole pas. Un homme comme moi, en pleine forme Si cest la soupe à la grimace à la maison, jirai me divertir ailleurs ! Compris ?
Jai hoché la tête.
Il a continué :
Tant mieux. Ma mère va passer, elle a ramené des plants pour toi arrange-toi pour pas avoir lair malade, quelle commence pas à poser des questions.
Il partit shabiller. Nicolas mangeait lentement, le regard grave. Il me fixait de ses grands yeux lucides Et si un jour, il devenait comme son père ?
***
La belle-mère est entrée, plantant au passage bottes et terreau dans lentrée.
Camille, pourquoi lentrée est-elle sale ? fit-elle en scrutant le carrelage. Mathieu travaille, se tue à la tache, mais tu ne fais rien !
Jai couché Nicolas tard hier, je nai pas eu le temps
Pas eu le temps, tu parles ! répéta-t-elle en vidant des godets de tomates sur la nappe. Fainéante va ! Mon fils a tout donné pour toi. Une autre lui laverait les pieds ! Et voilà que tu parles de divorce.
Il te la dit ?
Oui. Il dit que tu ne le respectes pas. Et tu comptes aller où, franchement ? Qui voudra de toi avec un môme sous le bras ?
Ta mère a raison : tu délires. Regarde-toi : on dirait un fantôme. Seul un gars comme lui peut te tolérer.
Maman, arrête, gronda Mathieu en entrant dans la cuisine, passant un bras autour des épaules de sa mère, me lançant un clin dœil. Elle a juste un peu dimagination, cest tout. Faut la laisser rêver.
Quest-ce que tas amené pour le balcon ?
Ils sont sortis sur la loggia en bavardant bruyamment tomates et légumes, me laissant seule devant la table.
Une tache boueuse sétalait sur la nappe. Jai sorti mon téléphone, la main tremblante.
« Lise, salut. Je suis prête. Dis-moi quand venir. »
Lise a répondu presque aussitôt :
« Prends le premier train que tu peux. Je tachète les billets. Surtout, ne dis rien à personne. »
Jai glissé le téléphone dans ma poche.
Dans ma tête, un plan commençait à se former.
Camille ! cria soudain Mathieu depuis la loggia. On veut du café ici ! Sers-nous.
Ça arrive, ai-je répondu. Je men occupe.
Toute la journée, jai joué la parfaite épouse. Passage à la serpillière, rires forcés aux blagues les plus nulles. Il était ravi.
Il ma apporté une boîte de marrons glacés et deux places de cinéma pour le weekend.
Tu vois ? Quand tu ne me stresses pas, je peux être merveilleux. Allez, oublions tout ça. On est une famille !
Jai attendu quil sendorme. Dans la chambre de Nicolas, jai rassemblé quelques affaires dans un sac à dos : le strict nécessaire. Pour moi, rien Lise machèterait tout sur place. Surtout, ne pas oublier nos papiers.
Jai enveloppé Nicolas dans une couverture. Jai commandé un taxi. Quand nous avons franchi la porte, il a ouvert les yeux :
Maman ? Où on va ?
Chut, mon cœur. On part en voyage. En train, très loin. Tu veux ?
Oui, a-t-il murmuré en me serrant fort.
Il était trois heures du matin quand nous avons quitté ce logement. Définitivement.
***
Mathieu ma cherchée, en vain : Paris était trop grand pour lui.
Ma cousine Lise ma tendu la main et ma offert un nouveau départ ; même le divorce a été réglé, lavocat sest occupé de tout.
Mathieu sest remarié très vite. Du fond du cœur, je plains la suivante.
Certains hommes, comme lui, ne changent jamais.