Anna et les nouveaux voisins de l’appartement de feu Mémé Catherine : l’histoire inattendue d’une rencontre sur le palier, du silence d’un petit garçon, de blinis partagés, et d’un hiver où l’entraide transforme de simples voisins en une vraie famille, sous le regard bienveillant d’un immeuble parisien où tout le monde se salue.

Camille ne sest même pas aperçue quand de nouveaux voisins ont emménagé dans lappartement de feue Madame Margaux. Un matin, elle les croise simplement sur le palier. Elle est en train de fermer sa porte lorsque, sur le seuil den face, surgit un homme, puis un petit garçon précédé par un énorme cartable dans le dos. « Un petit CP », devine-t-elle. Camille décide de dire bonjour.

Aussi loin quelle sen souvienne, les gens dans cet immeuble ont toujours agi ainsi : on se salue, on échange quelques mots, que ce soit dans cette montée ou partout dans limmeuble. Après tout, cest un seul immeuble, une seule cour, tout le monde connaît tout le monde.

Bonjour, lance-t-elle en souriant au garçon qui la dévisage du coin de lœil. Un vrai moineau, pense-t-elle.
Bonjour, répond lhomme.
Vous êtes les nouveaux voisins ? demande Camille, avec limpression dénoncer une évidence, mais il faut bien engager la conversation. Lhomme, manifestement peu enclin à bavarder, répond brièvement :
Oui. Allez, Léo, on se dépêche sinon on sera en retard.

Camille les regarde séloigner. Quelque chose la tracasse. Elle a limpression que lhomme et lenfant ne sont pas proches, quils semblent étrangers lun à lautre.

« Ce ne sont pas tes affaires, Camille, se sermonne-t-elle. Il peut leur arriver nimporte quoi Bon, et si Mais enfin, quelle idée idiote. Le gamin va à lécole, donc les papiers sont certainement en règle »

***
Lautomne séternise sous la pluie et le vent froid. Camille croise ses voisins de temps à autre le matin. Toujours le même échange :
Bonjour. Léo, coucou.
Seul le père répond.
Une fois, Camille appelle Léo « Léon », la lèvre supérieure du petit se met à trembler, son père lattire contre lui et, sans la regarder, lui dit doucement :
Léo. Et il ne parle pas.

Ah, pardon, je ne savais pas bredouille Camille, déconcertée. Elle ressasse la scène toute la journée au travail. « Peut-être que sa maman lappelait Léon ? Et il ne parle pas Pauvre petit »

Un soir morose, alors que Camille a préparé des crêpes pour elle-même, ouvert un pot de confiture de fraises et sinstalle confortablement devant sa série, la sonnette retentit juste au moment où elle porte une crêpe à sa bouche. Camille pose sa crêpe à regret, va ouvrir : cest le voisin. Il a lair inquiet.

Excusez-moi
Camille
Pardon ? demande lhomme, désorienté.
Je mappelle Camille.
Ah, désolé Camille Auriez-vous un thermomètre ? Léo a de la fièvre, le nôtre est cassé

Sans attendre, Camille file chercher la pharmacie :
Entrez, lance-t-elle. Elle attrape un thermomètre, des médicaments, se retourne et surprend le regard du voisin posé sur la pile de crêpes. « Ils nont sûrement pas eu le temps de dîner », se dit-elle. Elle met de côté quelques crêpes pour elle et tend le reste à lhomme. Il est manifestement gêné.
Allez, prenez, les crêpes, cest le meilleur remède. Et un peu de confiture. On va soccuper du malade, décrète Camille. Lhomme sourit, et Camille se rend compte quil est plutôt charmant.

Léo continue à lépier du coin de lœil. Mais puisque papa est là, il peut faire confiance à cette dame. La fièvre nest pas très élevée, mais Camille recommande quand même dappeler un médecin.

Lhomme acquiesce :
Jappellerai du travail demain.
Du travail ? Qui va rester avec lenfant ? Qui ouvrira la porte au médecin ?
Il a lhabitude Je dois travailler. Léo est grand, il saura faire.

Mais Camille est catégorique :
Écoutez, comment vous appelez-vous déjà ?
François.
Très bien, François. Non, impossible que je reste tranquille en sachant votre fils seul malade ! Si vous ne pouvez pas, je resterai avec Léo demain, je changerai mes horaires.

Vous devrez ensuite faire une nuit ? demande François en chuchotant.
Ce nest pas votre souci. Demain à huit heures, je serai ici.

***
La semaine de maladie de Léo passe ainsi. Il reste toujours muet, mais écoute Camille avec curiosité. Et les crêpes, les boulettes Il était timide au début, puis il dévore. Une fois, Camille sent les larmes lui monter aux yeux en le voyant manger. Elle la doucement caressé sur la tête : « Mon petit moineau ». Et là, il se fige, les yeux embués de larmes, puis il éclate en sanglots. Camille panique :

Mais non, mon grand, ne pleure pas

Léo guérit. Les voisins se croisent à nouveau de temps à autre, maintenant avec des sourires, même si Léo reste silencieux. Lhiver sinstalle. Un soir, de retour du travail, chargée de courses, Camille râle contre elle-même comment a-t-elle pu en acheter autant ? Léo, qui descend sortir la poubelle, la voit et sapproche pour attraper un sac, sans un mot.

Léo, il est plus lourd que toi ! samuse Camille, touchée par la sollicitude du petit.

Mais Léo insiste, il veut vraiment aider.
Daccord, mais si tu es fatigué, tu tarrêtes, promis ?
Étonnamment, Léo porte le sac sans difficulté. Camille traîne derrière, pestant tout bas sur son manque de sens pratique.
Ah, Léo, tu es mon héros, sexclame-t-elle enfin. Et un héros doit être récompensé. Attends.

Elle sort une tablette de chocolat et loffre au garçon. Les yeux de lenfant silluminent, et il sourit. Cest la plus belle récompense pour Camille. À peine a-t-elle eu le temps de retirer ses bottes que la sonnette sonne à nouveau.

François tend le chocolat :
Camille, vous gâtez Léo.
Mais vous plaisantez ? sagace Camille, sans vraiment savoir pourquoi. Ce chocolat, cest la récompense dun héros !
Une récompense ? Pour un héros ? François la regarde, interloqué.
Oui ! Soulevez ce sac ! Difficile, non ? Imaginez Léo le traînant, alors quil propose lui-même son aide.
Il la proposé tout seul ? Il il a parlé ? tant despoir dans le regard de François que Camille en est gênée.
Non Il a juste pris le sac, dit-elle, et le regard de François sassombrit. François, tout va bien finir.
Merci, répond-il, désemparé, avant de quitter lappartement.

***
Lanniversaire de Camille tombe fin novembre. Après les félicitations et les bouquets au travail, elle rentre chez elle toute joyeuse. Sur le pas de la porte, elle croise une femme tenant Léo par la main. Son sac décole pend dans le dos, il est tard pour être encore dehors.
Bonjour. Léo, coucou. Où est ton papa ?
Nous aussi, on aimerait savoir où est son père ! sexclame la femme avec reproche.
Vous êtes ?
Son institutrice. Dhabitude, son père vient toujours chercher Léo à lheure, aujourdhui, il ne répond pas au téléphone. Je fais quoi, je lemmène chez moi ? Et puis, ce gamin qui ne dit jamais un mot Ça fait longtemps que je dis à son père quil devrait penser à une école spécialisée
Linstitutrice ne plaît guère à Camille :
Vous savez quoi Léo restera chez moi ce soir.
Vous en êtes sûre ? demande linstitutrice. On dirait quelle se soulage dun poids.

***
Léo, moi je nai pas denfants, alors tu peux te changer et mettre ta tenue de sport. Heureusement que tu las dans ton sac. On va dîner, puis prendre le goûter avec du gâteau. Tu aimes le gâteau ? Moi aussi. Demain, cest samedi, tu as des devoirs ? On les fera demain.

Ainsi, Camille parle avec Léo, lui pose des questions, y répond parfois elle-même. Parfois, le petit la regarde avec attention, acquiesce dun signe de tête. Ces petits pas vers une grande victoire rendent Camille folle de joie.

Quand il sendort, elle prend son téléphone, il ny a quun seul contact : PAPA. Camille note le numéro, tente plusieurs appels, mais le portable est éteint. Elle envoie un SMS disant que Léo est chez elle. Langoisse la saisit pour François.

« Pourvu quil ny ait rien de grave »

***
Au matin, le téléphone sonne. Cest François.
François ! sécrie Camille. Où es-tu ?
Camille sa voix se brise je suis à lhôpital
Quoi ? Mais que sest-il passé ? Camille chuchote, Léo dort encore.
Une voiture sur le trottoir Camille Léo sil te plaît
Ne tinquiète pas, soigne-toi. Dans quel hôpital tu es ? Léo reste chez moi.
Merci Par contre, ne lui dis pas que je suis malade Il narrive toujours pas à se remettre de la disparition de sa mère
Camille se sent mal. Que de drames pour ce petit Comment lui venir en aide ?

Elle dit à Léo que son père a beaucoup de travail et quil est loin en ce moment. François lappelle, tente de lui parler, mais Léo se contente découter.

***
Camille prend deux semaines de congé. Elle accompagne Léo à lécole, va le chercher, joue avec lui, cuisine ensemble. Petit à petit, il sourit plus souvent, éclate parfois de rire. Camille raconte tout cela à François, à lhôpital. François ne la regarde plus pareil.

On a aussi acheté des décorations de Noël avec Léo. Il a tout choisi lui-même, il était enchanté.
Camille, merci, je naurais jamais pu men sortir sans toi, dit François en la serrant dans ses bras. Camille reste immobile.
Tu te serais débrouillé, murmure-t-elle, plongeant son regard dans le sien. Tous deux comprennent que cest un nouveau départ.

***
Léo, papa revient dans deux jours, Camille et Léo récurent lappartement. Il arrivera et verra tout propre, pas un grain de poussière. Il faut aussi remplir le frigo, il est vide.

Lhiver est traître. Tantôt il neige, tantôt la glace surprend. Camille glisse et tombe. Tout devient noir, et soudain, le cri de Léo résonne dans sa tête :
Maman ! MAMAN ! Léo tombe à genoux, tente de la relever. Il sanglote, répétant sans cesse :
Maman ! Maman !
Camille, sentant la douleur dans sa jambe, essaie de sasseoir. Un passant aide à la redresser :
Léo, mon petit, Léo, pleure Camille en embrassant le garçon.

***
Heureusement, ce nest quune forte entorse. Mais elle manque la venue de François. Camille décide de ne rien dire sur le fait que Léo a parlé et il narrête plus depuis, comme sil voulait rattraper le temps perdu. Elle convainc Léo dorganiser une surprise pour son père.

Cest Léo lui-même qui ouvre la porte à François, prétextant que Camille a mal à la jambe. François saccroupit, enlace son fils. Soudain :
Papa
François nen revient pas :
Quoi ? Tu peux répéter ?
Papa papa, salut !
Léo ! François soulève son fils, le fait voler, Léo rit, crie, heureux. Camille les regarde, essuyant une larme. François se tourne vers elle :
Merci.

***
Ils fêtent le Nouvel An tous ensemble. Et le plus heureux, cest Léo :
Car il a retrouvé une maman.

Оцените статью
Anna et les nouveaux voisins de l’appartement de feu Mémé Catherine : l’histoire inattendue d’une rencontre sur le palier, du silence d’un petit garçon, de blinis partagés, et d’un hiver où l’entraide transforme de simples voisins en une vraie famille, sous le regard bienveillant d’un immeuble parisien où tout le monde se salue.
La vie, elle est comme ça