J’ai laissé mon mari aller à la soirée d’entreprise… et je l’ai regretté amèrement — Livraison de maris ! Bonjour, madame ! Vous prenez le vôtre ? Valérie observait l’homme titubant sur le pas de la porte, sans réussir à savoir, à moitié endormie, si tout cela relevait d’une blague ou d’une sinistre réalité. — Vous n’aviez pas de livreur plus présentable ? demanda-t-elle. — Madame ! s’exclama le livreur avec emphase. Vous n’imaginez pas votre chance : vous avez affaire au plus professionnel des représentants ! Son bagout déstabilisait. À trois heures du matin, le cerveau, en général, dort paisiblement, pas question d’analyser des discours aussi saugrenus. — Bon, alors, vous le prenez, votre mari, ou on vous le laisse sur le seuil ? ajouta le livreur. Je vous jure, madame, dans cet état, il peut dormir en fidèle toutou devant votre porte jusqu’au matin ! — Puisqu’il est livré… fit Valérie, tentant de chasser le sommeil, faites-le entrer ! Le livreur s’effaça, laissant apparaître non pas un, mais trois hommes. Enfin, non : deux marchaient, le troisième pendait entre eux. — Et lequel est mon mari ? interrogea Valérie. Elle n’en reconnaissait aucun parmi ces épaves titubantes. — Mais enfin, madame ! répondit le livreur, faussement offensé. Évidemment, la perle du milieu de ce joyeux trio ! — Je ne vois rien de bien joyeux… Et celui du milieu, ce n’est pas mon mari… — Comment ça, pas le vôtre ? Le visage du livreur se fit grave. Pardon, nos informations sont pourtant exactes ! — Ah bon ? fit Valérie, en désignant l’homme du centre. Celui-là est chauve ! Mon mari n’a jamais été chauve, ni naturellement, ni autrement ! — Madame ! répondit le livreur dans un sourire. Tout le monde n’a pas la chance de gagner nos concours de soirée ! – Il ôta son bonnet : même crâne rasé et quelques touffes survivantes. On comprenait qu’ils y allaient carrément à la tondeuse… — Comme moi, votre humble serviteur ! soupira-t-il. — Vous êtes tous fous, avec vos chefaillons et vos concours débiles ! s’indigna Valérie. — Oh, madame ! Et encore ! Le pire est arrivé à Madame Martinot, notre adjointe au chef-comptable, cinquante-six ans ! Sa tentative au jeu du crayon dans la bouteille… un désastre ! — Elle aussi ? demanda Valérie, abasourdie. — Avec le plus grand sérieux ! Et elle, au moins, a gagné un bon de 1000 € chez un perruquier ! Suis-je assez précis ? Vous reconnaissez votre mari ? — Même pas ; sous ce maquillage, sa propre mère ne le reconnaîtrait pas ! Concours aussi ? — Un peu plus, c’était le clou de la soirée… du maquillage aquatique ! Un coup de douche et tout disparaitra, madame ! — Et ces vêtements ridicules ? — Concours, toujours concours… Notre direction est d’une créativité sans bornes ! Mais pas d’inquiétude, chacun retrouvera ses habits quand tout le monde aura repris ses esprits. — C’était un tournoi d’échange de fringues ? ironisa Valérie. — Plutôt une ode à la transparence de l’âme – et du corps. Mais je vous assure, tout est resté dans la bienséance ! dit-il, voyant les yeux de Valérie s’écarquiller. C’est surveillé de près ! — Après la boule zéro et le grimage d’enfant ? Valérie secoua la tête. On aura tout vu… — Madame, moi, je fais les livraisons ! Pour le reste, voyez la hiérarchie ! Et votre mari, on l’a habillé avec ce qu’on a pu trouver à sa taille… Après les fêtes, promis, chacun récupère ses habits ! Valérie savait qu’il ne fallait PAS laisser Igor aller à cette satanée soirée d’entreprise. Elle l’avait prévenu ! Mais il n’avait rien voulu entendre : “Le boss se vexerait !” — Vous le prenez, madame ? J’ai encore trois mariages à livrer cette nuit ! — Allez-y, fit-elle, résignée. Elle voyait déjà le joyeux réveil qui les attendait. Et la nuit promettait d’être longue entre la salle de bain et… le reste. — Dans le salon, sur le canapé ! dit-elle. Je ne veux pas respirer ses effluves toute la nuit ! On déposa le corps tourné vers le dossier. — Pour la filtration, madame ! plaisanta le livreur en s’inclinant avant de s’éclipser. — Fallait absolument ce fichu pot… grommela-t-elle à son mari inconscient. Mais il ne broncha pas. — On en reparle demain… Valérie regagna sa chambre. Peut-être pourrait-elle encore dormir un peu. Mais rien n’empêcherait le réveil brutal du lendemain pour extirper son mari du coma du lendemain de fête… Il le méritait bien, tiens. À ce stade, leur Igor n’était qu’un mauvais rôti. — T’avais pas besoin d’y aller ! Qui m’écoute ? Il ne faut pas croire qu’un couple reste fusionnel éternellement. C’est la vie, l’habitude, le quotidien, les souvenirs – tout se mélange. C’est pour ça que dans les vœux, on souhaite le bonheur conjugal et personnel. Oui, oui : avec les années, chacun se crée sa vie à soi, en plus de la vie commune. Pas forcément des secrets, mais juste des hobbys, des amis, des activités à part. Ce fameux « espace personnel » tant vanté par les psys. Igor et Valérie n’échappaient pas à la règle : dix-neuf ans de mariage et un fils, André, déjà majeur et presque prêt à quitter la maison. L’espace personnel ? C’était venu il y a sept ans. Valérie s’était lancée dans la peinture par numéros pour débrancher son cerveau. Igor, lui, avait tenté les jeux vidéo, l’Histoire, la science alternative – tout l’ennuyait vite. Il ne restait pas forcément à côté de Valérie non plus. Il trouvait toujours un prétexte pour un verre entre collègues, une virée entre amis ou une visite impromptue – et prolongée – chez le voisin. Donc, chacun menait parfois sa vie, et refuser une invitation familiale n’était plus un drame. Sauf pour les soirées d’entreprise d’Igor. Jamais de conjoint invité – et, franchement, personne ne tenait à venir. Leur direction était trop… créative. Parfois, il se passait des trucs tellement honteux… Mais ça soudait l’équipe : « Si on a survécu à ÇA ensemble, on peut tout braver ! » Toujours possible de refuser, mais ça cassait la routine, ça amusait. Quand Valérie entendait les récits d’Igor, elle n’y croyait pas. — Donc, le gagnant, c’est celui qui se barbouille le plus de miel, puis se roule dans les plumes ? — Non ! rectifiait Igor en riant. Celui qui, en s’enduisant de miel, réussit à faire tenir le plus de plumes ! Gosha gagne toujours, il a la surface pour ça ! — Et les poupées gonflables ? — Là, faut gonfler plus qu’un ballon… et vite ! C’est tout un art. — Mieux vaudrait plus de ballons ou un matelas pneumatique ? — Peut-être. Mais c’est moins drôle. Et t’entendrais les commentaires… Non, vaut mieux pas ! À l’annonce du prochain pot de fin d’année, Valérie milita pour qu’il n’y aille pas. — Valérie, sois sérieuse. La présence est obligatoire ! Notre chef a dit que la prime dépendait de notre participation ! Même les anti-fêtes y vont cette fois ! — Igor, tout l’argent du monde ne compensera pas ce que vous allez endurer… Les patrons trop zélés, c’est louche… — Avec un peu de monde, j’arriverai à me planquer dans un coin ! Un sourire, une apparition, et je file discret ! — Je la sens pas, cette soirée, Igor. — Laisse donc. Tout ira bien. Sauf que Valérie cessa d’y croire à minuit. — Si tout allait bien, il serait déjà là, même torché… À une heure, elle s’endormit sur un mauvais pressentiment. À trois, la sonnette l’arracha à un cauchemar. *** La nuit resta paisible. Mais au petit matin : hurlements à faire trembler tout l’immeuble ! Valérie bondit, se rappelant la « livraison » nocturne. — Il doit se découvrir dans le miroir, pensa-t-elle, mi-amusée. Mais le cri retentit de nouveau. Cette fois, ce n’était pas la voix de son mari… — Où suis-je ? Par pitié, dites-moi où je suis ! suppliait un inconnu. Valérie, serrant sa robe de chambre, avança dans le salon. — Vous êtes qui, au juste ? demanda-t-elle à l’homme hagard, planté au milieu de la pièce. — Où… suis-je ? gémit-il. — Et vous, vous vous souvenez qui vous êtes ? relança Valérie. — Michel, madame… Et je suis où, là ? — Chez moi, répondit Valérie. En visite. — Vous m’aviez invité ? s’étonna Michel. — Pas trop, non. On m’a livré quelqu’un de votre boîte à la place de mon mari. — Ouf… soupira Michel, rassuré. Vous êtes la femme d’un de mes collègues. Au moins, je suis dans ma propre ville ! Ils adorent me faire atterrir n’importe où… Une fois, je me suis réveillé à Limoges sans un sou ni papiers ! Une autre fois, à Roissy, billet pour Marseille en main et aucune idée de pourquoi… — Charmant, lança Valérie, dubitative. — Oui… Une fois aussi j’ai ouvert les yeux dans un train pour Nice, cette fois, j’avais mes papiers ! Mais là… apparemment, je suis tombé sur mes pattes ! — Félicitations… répondit Valérie, glaciale. Et mon mari, alors ??! — Qui, votre mari ? — Igor Sobolev, précisa Valérie. — Il a démissionné il y a deux jours. Hier, il est passé en début de soirée pour dire au revoir. Il déménage. Valérie, tétanisée, attrapa son téléphone pour appeler Igor. Il fallut un moment, puis : — Salut ! Tu as rencontré Michel ? Tu le trouves comment ? — Comment ça ? — Val’, on n’est plus vraiment un couple… On vit en colocs, nos vies sont ailleurs. Je ne voulais pas partir sans rien. Je t’envoie Michel en remplacement. C’est un gars bien, pas d’enfants, pas d’ex-femme, zéro pension ! Il gagne comme moi. Il est docile, pas prise de tête, un brin tête en l’air – manque d’une main féminine, sûrement ! T’auras vite fait de le dompter ! Donne-lui sa chance ! — Si c’est une blague, elle est foireuse, balbutia Valérie. — Ce n’est pas une blague, affirma Igor. L’appartement et la voiture pour toi et le fiston. Michel, c’est cadeau. Prends soin de lui, il le mérite. Je déposerai la demande de divorce. Le téléphone glissa de ses mains affaiblies. Michel la rattrapa alors qu’elle défaillait. — Il ne blaguait pas, souffla Michel, désignant le téléphone : Tu avais mis le haut-parleur. — Qui ne blaguait pas ? demanda Valérie. — Igor. Il m’avait promis une perle rare à rencontrer. Il m’en a parlé il y a un mois… Valérie ne fit pas sa vie avec Michel, ni ne resta seule. Elle rencontra un homme bien, quelques années plus tard. Mais son ex-mari, pour sa « passation officielle », elle ne lui a jamais pardonné. Quel culot d’organiser un échange standard… juste histoire de partir “en règle”. Faut le faire…

Livraison des maris ! Bonsoir ! Vous prenez le vôtre ?

Valérie, encore à moitié endormie, fixait lhomme chancelant sur le palier sans comprendre sil plaisantait.

Vous naviez pas un livreur plus… présentable ? demanda-t-elle.

Madame ! sexclama le livreur avec emphase. Vous nimaginez pas votre chance ! Cest à la meilleure équipe que vous avez affaire !

Son verbiage embrouillait encore davantage Valérie. À trois heures du matin, le cerveau dort, il ne décortique pas les formules ampoulées.

Bon, alors, vous le prenez, votre mari, ou on le laisse sur le pas de la porte ? Je vous le jure, Madame, il est dans un tel état quil dormirait ici comme un chien fidèle jusquà laube !

Puisque vous lavez amené, se força à dire Valérie, entrez-le donc !

Le livreur sécarta et Valérie vit trois hommes apparaître. Enfin, deux qui soutenaient le troisième.

Et lequel est mon mari ? interrogea Valérie, qui ne reconnaissait absolument ni lun ni lautre dans la masse qui tanguait devant elle.

Mais voyons, Madame, cest évident ! lança le livreur, un brin vexé. Votre juste milieu dans cette charmante composition !

Je ne vois rien de drôle, rétorqua Valérie. Et au milieu… ce nest pas mon mari !

Comment ça, pas le vôtre ? soffusqua le livreur. Excusez-moi, nous sommes très rigoureux dans nos livraisons !

Rigoureux ? Le type du milieu, là, il est chauve ! Mon mari nest pas chauve ! Pas même de près !

Madame, assura le livreur, on na pas tous la chance de sortir gagnants des jeux du séminaire ! Dailleurs, il ôta sa casquette et révéla à son tour une tête rasée, couronnée çà et là de touffes éparses.

Rasés à la tondeuse, ni plus ni moins.

Comme moi, ajouta-t-il avec une moue. Solidarité…

Vous êtes fous, tous autant que vous êtes, avec vos concours débiles ! sindigna Valérie.

Oh, il y a pire, Madame ! Florence Dutour, notre adjointe comptable de cinquante-six ans, a bien eu du mal avec le fameux jeu du crayon et de la bouteille ! Le crayon refusait datteindre son but, mais… cest elle seule qui a gagné un bon de 1 000 euros chez le perruquier ! Vous voyez quon y met du cœur ! Alors, il vous dit quelque chose, ce mari ?

Franchement, non, dit Valérie. Sous ce maquillage, même sa mère ne le reconnaîtrait pas !

ça, cest lartiste qui est passé aquamaquillage ! Un bain, un bon rinçage, et tout partira !

Et sa tenue ridicule, cest quoi, ça ? sétonna Valérie.

Concours encore, répondit le livreur avec fatalisme. Chez nous, la créativité de la direction, cest quelque chose ! Nayez crainte, au réveil, chacun retrouvera ses affaires.

Cétait un genre déchange symbolique pour renforcer léquipe ? ironisa Valérie.

Disons un élan de sincérité, inside and out… Mais tout était décent, rassurez-vous ! On a nos limites !

Après le rasage et le maquillage ? soupira Valérie. Soit.

Madame, je ne fais que livrer ! Les doléances, cest à voir direct avec notre direction ! On a habillé votre époux du mieux quon pouvait.

Après les fêtes, tout rentrera dans lordre.

Valérie savait quelle aurait dû empêcher Paul daller à ce séminaire. Elle avait insisté, mais il estimait que refuser serait mal vu par le boss.

Alors, vous le récupérez ? Jai encore trois tournées ce soir ! simpatienta le livreur.

Mettez-le dans le salon, sur le canapé. Je ne veux pas de ses effluves dans la chambre ! ordonna Valérie.

Le trio le déposa face au dossier du canapé.

Ainsi, il sera filtré, plaisanta le livreur, sinclina et repartit.

Tu avais vraiment besoin de cette soirée, toi ! grogna Valérie à lintention de son époux, qui ne réagit pas. On en reparlera demain…

Elle retourna se coucher. Une mauvaise nuit se profilait, avec, sans doute, des allers-retours entre la salle de bains et le salon…

On ne peut pas espérer que la vie de couple reste identique à la première année de mariage. Les habitudes, le quotidien, les années partagées laissent des traces.

Cest pourquoi, dans les vœux, on souhaite du bonheur en couple… et individuel.

Oui, avec le temps, chaque partenaire gagne sa « vie personnelle » pas forcément une aventure : simplement, des moments à soi, des centres dintérêt, ses amis, un film sans lautre.

Cet « espace personnel » tant vanté par les psychologues.

Paul et Valérie ne faisaient pas exception. Mariés depuis dix-neuf ans, leur fils Antoine avait déjà dix-huit ans, prêt à quitter le nid.

Leur espace à chacun datait dune bonne septaine dannées : Valérie peignait des toiles à numéros pour se détendre. Paul sétait essayé aux jeux vidéo, puis avait laissé tomber. Les promenades ou la lecture ne lui plaisaient plus autant, il papotait souvent après le boulot ou traînait chez les voisins.

Bien sûr, ils partageaient repas, fêtes, anniversaires, mais parfois, chacun préférait rester de son côté.

Les séminaires de Paul étaient un cas particulier : les conjoints nétaient presque jamais invités. On disait que la direction avait trop dimagination… Parfois, cétait gênant, mais ça tissait des liens.

« Si léquipe survit à ce genre de soirée, elle survivra à tout ! » affirmait la hiérarchie.

On pouvait toujours refuser, mais cétait loccasion de secouer le quotidien, de rire, et daccumuler des anecdotes.

Les récits de Paul semblaient à Valérie sortis dun roman dabsurdité :

Donc… le gagnant, cest celui qui sest le plus roulé dans le miel, puis dans les plumes ?

Non ! expliquait Paul, hilare. Celui qui, couvert de miel, récolte le plus de plumes collées sur la peau ! Gagnant invétéré : Gérard ! Il fait deux mètres, large comme trois ! Forcément…

Jai pas compris lhistoire des poupées gonflables, disait Valérie.

Gonfler un ballon, tout le monde sait faire. Là, cest pour voir qui va le plus vite avec un matelas pneumatique ! Plus fun !

On pourrait pas choisir un jeu plus… adulte ? proposait-elle.

Si, mais où serait le fun ? Et les commentaires… Non, tu ne veux pas entendre. Moi-même, javais honte !

Paul annonça vouloir assister au réveillon de la boîte.

Paul, refuse pour une fois, supplia Valérie.

Ce nest pas possible : présence obligatoire ! Mon chef ma dit que le montant de la prime de fin dannée dépendra de tout ça ! Même ceux qui fuyaient les séminaires viendront !

On ne peut pas tout acheter, Paul ! Sils sont trop enthousiastes, cest mauvais signe !

Jirai me faire discret. Quelques apparitions et hop, je mesquive !

Je ne le sens pas, grommela Valérie.

Quand Paul ne rentra pas à minuit, Valérie commença à sinquiéter.

À une heure, elle finit par se coucher, anxieuse. À trois heures, la sonnette la tira brusquement du sommeil.

***

La nuit fut relativement calme, mais au matin un hurlement déchira le silence.

Valérie bondit du lit, instantanément réveillée livraison nocturne en mémoire.

Visiblement, quelquun découvrait sa tête dans le miroir…

Mais le cri se répéta, et cette fois Valérie reconnut que ce nétait pas la voix de Paul.

Où suis-je ? Mon Dieu ! Y a-t-il quelquun ? Où ai-je atterri ?

Valérie, tremblante, mit son peignoir et suivit le son.

Vous êtes qui ? demanda-t-elle à linconnu, debout au milieu du salon, perdu.

Où suis-je, Madame ? suppliait-il.

Tu te souviens au moins de qui tu es ? reformula Valérie.

Michel, bredouilla-t-il. Mais où suis-je donc arrivé ?

Chez moi, répondit Valérie. En invité surprise.

Vous mavez invitée ? sétonna-t-il naïvement.

Tu as été livré chez moi, en lieu et place de mon mari, venu à votre fête dentreprise, expliqua Valérie.

Ouf, souffla Michel, soulagé. Au moins, je suis encore à Paris ! Dhabitude, il marrive de me réveiller à Lille ou Strasbourg, sans portefeuille ni papiers ! Impossible de rentrer !

Charmant, ironisa Valérie.

Vraiment ! Une fois, je me suis réveillé en train pour Marseille ! Heureusement, là, tout va bien !

Tant mieux pour toi. Mais mon mari, il est où ? À toi quon ma livré !

Votre mari, cest qui ?

Paul Morel, répondit Valérie.

Ah… Mais il a quitté la boîte, Paul, il y a deux jours, assura Michel. Hier soir, il est juste passé au début pour dire au revoir et quil quittait Paris…

Une sueur froide, Valérie se précipita sur son téléphone.

Allô, tu connais Michel ? demanda-t-elle.

Ah, tu las rencontré ! Comment il te plaît ? répondit Paul, avec légèreté.

Cest quoi cette blague ? sindigna Valérie.

Valérie… Toi et moi, on vit côte à côte, mais ce nest plus la vie. Jai rencontré quelquun, je suis parti. Mais jai pensé à toi : Michel est un chic type, célibataire, sans enfants, sans histoires ! Il gagne autant que moi, il est doux et facile à vivre, il ne manque juste quun peu de discipline féminine je compte sur toi ! Franchement, je te le recommande ! Je laisse lappart et la voiture pour toi et Antoine. Prends soin de toi, Valérie. Je fais la demande de divorce moi-même.

Le téléphone glissa de ses mains. Michel la rattrapa en la voyant chanceler.

Il ne plaisantait pas, conclut-il, montrant le portable : le haut-parleur était ouvert.

Qui ne plaisantait pas ? demanda Valérie, hébétée.

Paul. Il ma dit, il y a un mois, quil voulait me présenter quelquun, que ce serait bien pour moi…

Valérie nest pas restée avec Michel, pas plus quelle nest restée seule quelques années plus tard, elle a rencontré un homme bien.

Quant à Paul, elle a préféré ne jamais y repenser. Partir ainsi, en proposant un « remplaçant », voilà une blessure quelle na jamais pu lui pardonner.

Dans la vie, croire quon peut tout planifier, tout échanger, même les êtres aimés, cest oublier que le cœur ne se remplace pas comme une boîte de chocolats, et quil ny a pas de bonheur qui se livre clé en main. Le vrai bonheur, il se construit, jour après jour, dans le respect, la confiance et la sincérité.

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J’ai laissé mon mari aller à la soirée d’entreprise… et je l’ai regretté amèrement — Livraison de maris ! Bonjour, madame ! Vous prenez le vôtre ? Valérie observait l’homme titubant sur le pas de la porte, sans réussir à savoir, à moitié endormie, si tout cela relevait d’une blague ou d’une sinistre réalité. — Vous n’aviez pas de livreur plus présentable ? demanda-t-elle. — Madame ! s’exclama le livreur avec emphase. Vous n’imaginez pas votre chance : vous avez affaire au plus professionnel des représentants ! Son bagout déstabilisait. À trois heures du matin, le cerveau, en général, dort paisiblement, pas question d’analyser des discours aussi saugrenus. — Bon, alors, vous le prenez, votre mari, ou on vous le laisse sur le seuil ? ajouta le livreur. Je vous jure, madame, dans cet état, il peut dormir en fidèle toutou devant votre porte jusqu’au matin ! — Puisqu’il est livré… fit Valérie, tentant de chasser le sommeil, faites-le entrer ! Le livreur s’effaça, laissant apparaître non pas un, mais trois hommes. Enfin, non : deux marchaient, le troisième pendait entre eux. — Et lequel est mon mari ? interrogea Valérie. Elle n’en reconnaissait aucun parmi ces épaves titubantes. — Mais enfin, madame ! répondit le livreur, faussement offensé. Évidemment, la perle du milieu de ce joyeux trio ! — Je ne vois rien de bien joyeux… Et celui du milieu, ce n’est pas mon mari… — Comment ça, pas le vôtre ? Le visage du livreur se fit grave. Pardon, nos informations sont pourtant exactes ! — Ah bon ? fit Valérie, en désignant l’homme du centre. Celui-là est chauve ! Mon mari n’a jamais été chauve, ni naturellement, ni autrement ! — Madame ! répondit le livreur dans un sourire. Tout le monde n’a pas la chance de gagner nos concours de soirée ! – Il ôta son bonnet : même crâne rasé et quelques touffes survivantes. On comprenait qu’ils y allaient carrément à la tondeuse… — Comme moi, votre humble serviteur ! soupira-t-il. — Vous êtes tous fous, avec vos chefaillons et vos concours débiles ! s’indigna Valérie. — Oh, madame ! Et encore ! Le pire est arrivé à Madame Martinot, notre adjointe au chef-comptable, cinquante-six ans ! Sa tentative au jeu du crayon dans la bouteille… un désastre ! — Elle aussi ? demanda Valérie, abasourdie. — Avec le plus grand sérieux ! Et elle, au moins, a gagné un bon de 1000 € chez un perruquier ! Suis-je assez précis ? Vous reconnaissez votre mari ? — Même pas ; sous ce maquillage, sa propre mère ne le reconnaîtrait pas ! Concours aussi ? — Un peu plus, c’était le clou de la soirée… du maquillage aquatique ! Un coup de douche et tout disparaitra, madame ! — Et ces vêtements ridicules ? — Concours, toujours concours… Notre direction est d’une créativité sans bornes ! Mais pas d’inquiétude, chacun retrouvera ses habits quand tout le monde aura repris ses esprits. — C’était un tournoi d’échange de fringues ? ironisa Valérie. — Plutôt une ode à la transparence de l’âme – et du corps. Mais je vous assure, tout est resté dans la bienséance ! dit-il, voyant les yeux de Valérie s’écarquiller. C’est surveillé de près ! — Après la boule zéro et le grimage d’enfant ? Valérie secoua la tête. On aura tout vu… — Madame, moi, je fais les livraisons ! Pour le reste, voyez la hiérarchie ! Et votre mari, on l’a habillé avec ce qu’on a pu trouver à sa taille… Après les fêtes, promis, chacun récupère ses habits ! Valérie savait qu’il ne fallait PAS laisser Igor aller à cette satanée soirée d’entreprise. Elle l’avait prévenu ! Mais il n’avait rien voulu entendre : “Le boss se vexerait !” — Vous le prenez, madame ? J’ai encore trois mariages à livrer cette nuit ! — Allez-y, fit-elle, résignée. Elle voyait déjà le joyeux réveil qui les attendait. Et la nuit promettait d’être longue entre la salle de bain et… le reste. — Dans le salon, sur le canapé ! dit-elle. Je ne veux pas respirer ses effluves toute la nuit ! On déposa le corps tourné vers le dossier. — Pour la filtration, madame ! plaisanta le livreur en s’inclinant avant de s’éclipser. — Fallait absolument ce fichu pot… grommela-t-elle à son mari inconscient. Mais il ne broncha pas. — On en reparle demain… Valérie regagna sa chambre. Peut-être pourrait-elle encore dormir un peu. Mais rien n’empêcherait le réveil brutal du lendemain pour extirper son mari du coma du lendemain de fête… Il le méritait bien, tiens. À ce stade, leur Igor n’était qu’un mauvais rôti. — T’avais pas besoin d’y aller ! Qui m’écoute ? Il ne faut pas croire qu’un couple reste fusionnel éternellement. C’est la vie, l’habitude, le quotidien, les souvenirs – tout se mélange. C’est pour ça que dans les vœux, on souhaite le bonheur conjugal et personnel. Oui, oui : avec les années, chacun se crée sa vie à soi, en plus de la vie commune. Pas forcément des secrets, mais juste des hobbys, des amis, des activités à part. Ce fameux « espace personnel » tant vanté par les psys. Igor et Valérie n’échappaient pas à la règle : dix-neuf ans de mariage et un fils, André, déjà majeur et presque prêt à quitter la maison. L’espace personnel ? C’était venu il y a sept ans. Valérie s’était lancée dans la peinture par numéros pour débrancher son cerveau. Igor, lui, avait tenté les jeux vidéo, l’Histoire, la science alternative – tout l’ennuyait vite. Il ne restait pas forcément à côté de Valérie non plus. Il trouvait toujours un prétexte pour un verre entre collègues, une virée entre amis ou une visite impromptue – et prolongée – chez le voisin. Donc, chacun menait parfois sa vie, et refuser une invitation familiale n’était plus un drame. Sauf pour les soirées d’entreprise d’Igor. Jamais de conjoint invité – et, franchement, personne ne tenait à venir. Leur direction était trop… créative. Parfois, il se passait des trucs tellement honteux… Mais ça soudait l’équipe : « Si on a survécu à ÇA ensemble, on peut tout braver ! » Toujours possible de refuser, mais ça cassait la routine, ça amusait. Quand Valérie entendait les récits d’Igor, elle n’y croyait pas. — Donc, le gagnant, c’est celui qui se barbouille le plus de miel, puis se roule dans les plumes ? — Non ! rectifiait Igor en riant. Celui qui, en s’enduisant de miel, réussit à faire tenir le plus de plumes ! Gosha gagne toujours, il a la surface pour ça ! — Et les poupées gonflables ? — Là, faut gonfler plus qu’un ballon… et vite ! C’est tout un art. — Mieux vaudrait plus de ballons ou un matelas pneumatique ? — Peut-être. Mais c’est moins drôle. Et t’entendrais les commentaires… Non, vaut mieux pas ! À l’annonce du prochain pot de fin d’année, Valérie milita pour qu’il n’y aille pas. — Valérie, sois sérieuse. La présence est obligatoire ! Notre chef a dit que la prime dépendait de notre participation ! Même les anti-fêtes y vont cette fois ! — Igor, tout l’argent du monde ne compensera pas ce que vous allez endurer… Les patrons trop zélés, c’est louche… — Avec un peu de monde, j’arriverai à me planquer dans un coin ! Un sourire, une apparition, et je file discret ! — Je la sens pas, cette soirée, Igor. — Laisse donc. Tout ira bien. Sauf que Valérie cessa d’y croire à minuit. — Si tout allait bien, il serait déjà là, même torché… À une heure, elle s’endormit sur un mauvais pressentiment. À trois, la sonnette l’arracha à un cauchemar. *** La nuit resta paisible. Mais au petit matin : hurlements à faire trembler tout l’immeuble ! Valérie bondit, se rappelant la « livraison » nocturne. — Il doit se découvrir dans le miroir, pensa-t-elle, mi-amusée. Mais le cri retentit de nouveau. Cette fois, ce n’était pas la voix de son mari… — Où suis-je ? Par pitié, dites-moi où je suis ! suppliait un inconnu. Valérie, serrant sa robe de chambre, avança dans le salon. — Vous êtes qui, au juste ? demanda-t-elle à l’homme hagard, planté au milieu de la pièce. — Où… suis-je ? gémit-il. — Et vous, vous vous souvenez qui vous êtes ? relança Valérie. — Michel, madame… Et je suis où, là ? — Chez moi, répondit Valérie. En visite. — Vous m’aviez invité ? s’étonna Michel. — Pas trop, non. On m’a livré quelqu’un de votre boîte à la place de mon mari. — Ouf… soupira Michel, rassuré. Vous êtes la femme d’un de mes collègues. Au moins, je suis dans ma propre ville ! Ils adorent me faire atterrir n’importe où… Une fois, je me suis réveillé à Limoges sans un sou ni papiers ! Une autre fois, à Roissy, billet pour Marseille en main et aucune idée de pourquoi… — Charmant, lança Valérie, dubitative. — Oui… Une fois aussi j’ai ouvert les yeux dans un train pour Nice, cette fois, j’avais mes papiers ! Mais là… apparemment, je suis tombé sur mes pattes ! — Félicitations… répondit Valérie, glaciale. Et mon mari, alors ??! — Qui, votre mari ? — Igor Sobolev, précisa Valérie. — Il a démissionné il y a deux jours. Hier, il est passé en début de soirée pour dire au revoir. Il déménage. Valérie, tétanisée, attrapa son téléphone pour appeler Igor. Il fallut un moment, puis : — Salut ! Tu as rencontré Michel ? Tu le trouves comment ? — Comment ça ? — Val’, on n’est plus vraiment un couple… On vit en colocs, nos vies sont ailleurs. Je ne voulais pas partir sans rien. Je t’envoie Michel en remplacement. C’est un gars bien, pas d’enfants, pas d’ex-femme, zéro pension ! Il gagne comme moi. Il est docile, pas prise de tête, un brin tête en l’air – manque d’une main féminine, sûrement ! T’auras vite fait de le dompter ! Donne-lui sa chance ! — Si c’est une blague, elle est foireuse, balbutia Valérie. — Ce n’est pas une blague, affirma Igor. L’appartement et la voiture pour toi et le fiston. Michel, c’est cadeau. Prends soin de lui, il le mérite. Je déposerai la demande de divorce. Le téléphone glissa de ses mains affaiblies. Michel la rattrapa alors qu’elle défaillait. — Il ne blaguait pas, souffla Michel, désignant le téléphone : Tu avais mis le haut-parleur. — Qui ne blaguait pas ? demanda Valérie. — Igor. Il m’avait promis une perle rare à rencontrer. Il m’en a parlé il y a un mois… Valérie ne fit pas sa vie avec Michel, ni ne resta seule. Elle rencontra un homme bien, quelques années plus tard. Mais son ex-mari, pour sa « passation officielle », elle ne lui a jamais pardonné. Quel culot d’organiser un échange standard… juste histoire de partir “en règle”. Faut le faire…
Je me reposais sur la plage avec mon mari quand une femme s’est approchée, s’est agenouillée devant lui et a crié son nom. Quand j’ai découvert qui elle était vraiment, j’étais stupéfaite !