Je veux me marier avec un homme bien, stable et attentionné

Oh, tu ne vas pas croire ce quil a fait Il a acheté une nouvelle enceinte acoustique, super chère, racontait Léna dune voix morne, immobile sur le canapé. Moi, je mets de côté chaque mois pour une nouvelle machine à laver la nôtre hurle comme une sirène. Et lui, il me sort : « Tu ne comprends rien à linvestissement dans lart ». Dans lart, ma chérie Tentends ça ?

Le thé dans la théière avait refroidi, transformé en une boue amère. Les tranches de baguette sur lassiette étaient sèches, le fromage recouvert dune croûte cireuse, et Claire narrivait pas à réconforter son amie. Léna était arrivée chez elle après une nouvelle dispute avec son mari, et maintenant, épuisée, elle serrait ses genoux contre elle, le regard vide, fixant le mur.

Depuis trois ans, elles se voyaient rarement son mari ne la laissait jamais sortir seule, et il naimait pas ses amis. Mais cette fois, il avait levé la main sur elle, et linterdiction navait pas tenu.

Pour la distraire un peu, Claire proposa :

Écoute, et si je te racontais une vieille histoire damour ? Une vraie histoire de fidélité, celle-là.

Léna haussa les épaules, indifférente :

Vas-y. Mais pas de conte de fées, sil te plaît. Jen ai assez.

Claire se leva, alluma la gazinière sous la bouilloire. Le léger sifflement du gaz combla le silence.

Pas de prince charmant, promis. Cest arrivé sous mes yeux. Ce nétait même pas des humains.

Elle sassit, les mains autour de sa tasse.

Jai travaillé dans un entrepôt, en zone industrielle. Tu sais, ces endroits où on a toujours besoin de chiens pour surveiller. Un jour, on nous a abandonné deux chiots : un gros nounours noir quon a appelé Médor, et une petite rousse, Frimousse. Inséparables. Médor, un vrai casse-cou, et Frimousse, calme, intelligente, avec des yeux qui semblaient tout comprendre. Tout le monde les adorait.

Claire marqua une pause. Voyant que Léna lécoutait maintenant, même si son regard restait lointain, elle continua :

Et puis, le drame. Frimousse sest fait renverser. Le chauffeur ne la même pas vue. On a cru quelle ne sen remettrait pas, mais les bâtards, ça a la vie dure. Seulement, elle ne marchait plus normalement elle traînait ses pattes arrière, cette pauvre petite. Ça fendait le cœur de la voir.

La pauvre souffla Léna.

Mais tu sais quoi ? reprit Claire avec un sourire. Elle ne sest pas laissé faire. Elle est devenue notre meilleure sentinelle ! Dès quun inconnu approchait, elle aboyait la première, et Médor arrivait en trombe avec les autres. Une vraie équipe.

Le visage de Claire devint sérieux.

Plus tard, Frimousse a eu ses premières chaleurs. Et tous les chiens errants du quartier se sont pointés. Une meute affamée, agressive. Elle ne pouvait ni fuir ni se défendre elle rampait, gémissait, se cachait dans nos jambes. On chassait les mâles, mais ils revenaient sans cesse.

Léna retenait son souffle.

Et Médor ? Où était-il ?

Médor soupira Claire. Au début, il était perdu. Il courait partout, aboyait, mais il nosait pas affronter la meute. Les instincts, les odeurs tout ça la perturbé. Et puis ils ont disparu. Ils sont revenus trois jours plus tard. Et Médor nétait plus le même. Il marchait devant, le poil hérissé, un grondement sourd dans la gorge. Frimousse le suivait. Et si un autre chien sapprochait delle, Médor devenait un ouragan. Il les attaquait avec une rage comme sil était prêt à les déchirer. Il avait compris. Compris quil devait la protéger.

Léna serra les poings, les larmes aux yeux mais cette fois, ce nétaient pas les mêmes.

On pensait que ça sarrêterait là. Mais un mois plus tard, Frimousse avait le ventre rond. Et Médor il ne la quittait plus dune semelle. Il lui apportait les meilleurs morceaux de sa gamelle, la léchait, dormait contre elle. Une telle tendresse Tout le monde sinquiétait pour elle. Surtout les femmes.

Claire détourna le regard, sa voix trembla un peu.

Elle a commencé à mettre bas un jour de canicule. On ne sen est pas rendu compte tout de suite. Cest Médor qui a donné lalerte. Il ne hurlait pas il poussait des cris déchirants, tirait nos pantalons, nous menant vers elle, cachée sous un vieil auvent. Mais cétait trop tard Elle mourait elle na pas pu finir.

Le tic-tac des horloges semblait résonner dans toute la pièce.

On la enveloppée dans une vieille veste enterrée derrière le garage. Médor, on a dû lenfermer dans lentrepôt. Il sest débattu, a gratté la porte, hurlé Ce hurlement il me revient parfois en rêve. Quand on la libéré, il a couru partout, reniflant chaque recoin Il la cherchait. Et le soir il nest pas revenu.

Claire essuya une larme. Léna restait immobile, les mains crispées.

Mon Dieu murmura-t-elle. Ça, cest de lamour. Et nous, avec Mathieu deux étrangers qui partagent un appartement. On ne se remarque même pas. Sauf pour se disputer. Sinon, on vit dans des mondes parallèles.

Peut-être que cest juste une passe difficile ? Au début, tu étais folle amoureuse.

Il ny a jamais eu de début, Claire. On sest disputés dès le premier jour. Je voulais tellement me marier que je lai traîné à la mairie, sans réaliser que je porterais tout sur mon dos. Maintenant, je paie. Bon, je vais y aller. Merci.

***

Après cette soirée, elles se parlèrent peu pendant des mois. Le boulot, les tracas. Et puis, elles sétaient habituées à se voir rarement. Parfois, un message bref : « Ça va ? » « Oui, et toi ? » « Ça roule. »

Puis, un soir dautomne gris, Léna écrivit : « Tu me prends un thé ? Japporte le gâteau. » Deux heures plus tard, elle était sur le pas de la porte. Derrière elle, un homme grand, au visage calme, un peu timide.

Claire, je te présente Étienne, dit Léna, ses yeux brillants comme jamais. On va se marier bientôt.

Stupéfaite, Claire les fit entrer. Autour du thé, Étienne la conquit par sa simplicité tranquille. Il ne cherchait pas à impressionner, mais la façon dont il tendait la tasse à Léna, dont il la regardait, en disait long.

Quand il sortit sur le balcon, Claire dévisagea son amie.

Alors ? Où las-tu trouvé ? Et Mathieu ?

Léna sourit, dun sourire neuf, heureux.

Tu sais, après être partie de chez toi, jai pleuré tout le long du chemin. Mais pas à cause de Mathieu. À cause de Médor et Frimousse. Jai enfin vu la vérité sur mon mariage personne ne ma jamais aimée. Jai compris que je méritais mieux. De la fidélité. De la tendresse. Si des chiens peuvent Bref, le lendemain, jai fait mes valises.

Et Mathieu ?

Il na même pas remarqué tout de suite. Et puis, il a dû être soulagé. Lui aussi savait quon nétait pas faits lun pour lautre. Je ne cherchais personne, je voulais juste vivre seule un temps. Jai rencontré Étienne en sortant du tribunal. On sest bousculés à la porte. Jétais à bout, il ma demandé : « Vous allez bien ? ». Il venait lui aussi dêtre libre. On a parlé pris un café. Et voilà. Elle posa sa main sur son ventre. Bientôt un bébé.

Tu nas pas traîné, ma vieille, rigola Claire.

Je sais, je ne my attendais pas. Mais avec lui cest différent. Je fais enfin partie de quelque chose. Je me sens protégée. Aimée. Tu vois, non ?

Claire la regarda, hocha la tête et sourit, les yeux humides.

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Je veux me marier avec un homme bien, stable et attentionné
SANS ÂME… Claudine Vaissière rentrait chez elle. Malgré ses 68 ans tout juste fêtés, elle continuait à se choyer avec de régulières visites chez sa coiffeuse. Claudine aimait prendre soin de ses cheveux et de ses ongles – ces petits rituels lui redonnaient entrain et bonne humeur. « Claudine, une de tes parentes est passée, je lui ai dit que tu rentrerais plus tard. Elle a promis de revenir », lui annonça son mari, Yves. « Quelle parente ? Je n’ai plus de famille… une cousine au dixième degré, sûrement, qui viendrait demander un service ! Il fallait lui dire que j’étais partie au bout du monde », lança Claudine d’un ton las. « Allons, pourquoi mentir ? Je la crois vraiment de ta famille — grande, élégante, elle ressemble un peu à ta mère (paix à son âme). Je ne crois pas qu’elle soit venue pour réclamer quoi que ce soit. Elle avait l’air très distinguée, bien habillée », tenta de rassurer Yves. Au bout de quarante minutes, la parente sonna. Claudine ouvrit elle-même la porte. Effectivement, il y avait quelque chose de sa défunte mère dans cette femme très soignée : manteau élégant, bottes de cuir, gants, boucles d’oreilles discrètement incrustées de diamants… Claudine s’y connaissait. Elle l’invita à la table déjà dressée. « Présentons-nous, si nous sommes de la même famille. Claudine, tout court – apparemment, nous avons à peu près le même âge. Voici mon mari, Yves. Et vous, de quelle branche êtes-vous ? », demanda-t-elle. La femme hésita puis rougit légèrement : « Je suis Galina – Galina Vladimirovna. Effectivement, douze ans de différence seulement, j’ai eu 50 ans le 12 juin. Cette date ne vous dit rien ? » Claudine pâlit. « Je vois que vous vous souvenez… Oui, je suis votre fille. Ne vous inquiétez pas, je n’attends rien de vous. Je voulais simplement voir ma mère biologique. J’ai vécu toute ma vie dans l’ignorance, ne comprenant jamais pourquoi maman ne m’aimait pas. D’ailleurs, elle est décédée il y a huit ans déjà. Je ne comprenais pas pourquoi seul papa m’aimait. Il vient de partir, il y a deux mois. C’est lui qui m’a parlé de vous à la fin. Il m’a demandé de vous pardonner, si possible… » expliqua Galina, troublée. « Je ne comprends rien… Tu as une fille ? » demanda Yves, abasourdi. « Il faut croire que oui. Je t’expliquerai plus tard », répondit Claudine. « Alors, tu es ma fille. Très bien, tu m’as vue ? Si tu penses que je vais me repentir ou demander pardon, tu te trompes. Je n’ai aucune faute ici, j’espère que ton «papa» t’a tout raconté ? Et si tu crois éveiller mon instinct maternel, c’est non, pas un atome ! Désolée. » « Est-ce que je pourrai revenir ? J’habite ici, en banlieue. Nous avons une grande maison à deux étages, venez donc avec votre mari ! Je vous ai apporté des photos de votre petit-fils, de votre arrière-petite-fille, peut-être voudrez-vous voir ? » demanda timidement Galina. « Non. Je ne veux pas. Ne reviens pas. Oublie-moi. Adieu. » rétorqua froidement Claudine. Yves appela un taxi pour Galina et partit la raccompagner. Quand il revint, Claudine avait déjà débarrassé la table et regardait la télévision comme si de rien n’était. « Tu as un sacré sang-froid ! Tu aurais fait un général d’armée, franchement… Tu n’as donc vraiment pas de cœur ? Je te trouvais parfois dure, mais pas à ce point », lança-t-il. « Tu m’as rencontrée à 28 ans, tu t’en souviens ? Mon âme, on me l’a arrachée et piétinée bien avant. J’étais une fille de la campagne, je rêvais de la ville, alors je bossais dur, la meilleure élève, la seule à entrer à la fac… J’avais 17 ans quand j’ai rencontré François. Amoureuse folle. Il avait presque douze ans de plus, mais ça ne me gênait pas. Après mon enfance pauvre, la vie en ville était un conte de fées. Ma bourse ne suffisait jamais, j’avais souvent faim – alors j’acceptais avec joie chaque sortie, chaque glace. François ne m’a rien promis, mais j’étais sûre qu’avec une si grande histoire d’amour, il finirait par m’épouser. Quand un soir il m’a invitée à sa maison de campagne, je n’ai pas hésité. Après «ça», j’étais convaincue de l’avoir conquis. Les escapades sont devenues régulières, puis il a été évident que j’étais enceinte. Quand j’ai annoncé la nouvelle à François, il nageait en joie. Je lui ai demandé quand nous allions nous marier, j’avais alors 18 ans, c’était possible. — Je t’ai promis le mariage ? — a-t-il répondu. — Non, et je ne le ferai pas. En plus, je suis déjà marié… — — Et l’enfant ? Et moi ? — — Toi, tu es jeune et saine, tu pourras t’en remettre. Tu prendras un congé à la fac quand ça se verra, et ensuite on t’hébergera, ma femme et moi. Nous n’arrivons pas à avoir d’enfant, elle est plus âgée, sûrement. À la naissance, nous prendrons le bébé. La façon dont on arrangera les choses, ce n’est pas tes affaires. J’ai des relations à la mairie, elle est chef de service principal à l’hôpital. Tu n’as aucune inquiétude à avoir pour l’enfant, tu recevras même de l’argent… À l’époque, personne n’avait entendu parler de «mère porteuse». J’ai dû être la première… Que voulais-tu que je fasse ? Partir au village, déshonorer la famille ? J’ai vécu chez eux jusqu’à l’accouchement. La femme de François ne m’a jamais adressé la parole, sans doute me jalousait-elle. J’ai accouché à la maison, tout s’est fait dans les règles, la sage-femme est venue. Je n’ai pas vu ma fille, pas pu l’allaiter. On me l’a prise. Une semaine après, on m’a gentiment remerciée et François m’a donné de l’argent. Je suis revenue à la fac, puis à l’usine où j’ai gravi les échelons. On m’a donné une chambre en foyer. Beaucoup d’amis, mais jamais un mari jusqu’à toi, à 28 ans, je n’y croyais plus, mais il le fallait. Le reste, tu sais : une belle vie, trois voitures changées, maison, jardin, vacances chaque année. L’usine a tenu, protégée par l’État. Retraite anticipée. On a tout eu. Pas d’enfant, et ce n’est pas plus mal. Quand je vois les jeunes d’aujourd’hui… » termina Claudine, comme une confession. « Elle n’est pas belle, notre vie. Je t’ai aimée autant que j’ai pu, tenté de réchauffer ton cœur, toujours en vain. Pas d’enfant, soit. Mais tu n’as jamais eu un geste pour un chaton ou un chiot. Ma sœur t’a demandé d’aider sa nièce, tu as refusé. Aujourd’hui, ta fille t’a retrouvée : ta chair, ton sang – et voilà comment tu l’as accueillie… Franchement, si nous étions plus jeunes, je divorcerais, mais maintenant, c’est trop tard. Il fait froid avec toi, Claudine. Froid », répondit Yves, blessé. Claudine eut un léger frisson, c’était la première fois que son mari lui parlait ainsi. Sa vie paisible venait d’être bouleversée par cette fille. Yves partit vivre à la maison de campagne. Depuis, il s’est entouré de trois chiens sauvés et de chats dont on ignore le nombre. Il rentre rarement. Claudine sait qu’il va voir Galina, qu’il connaît toute la famille, et qu’il adore son arrière-petite-fille. « Toujours ingénu, il le restera… Il fait bien ce qu’il veut », pense Claudine. Elle, n’a jamais ressenti le désir de connaître sa fille, son petit-fils ou son arrière-petite-fille. Elle part seule en vacances à la mer. Se repose, prend des forces, et se sent très bien.