Il y a bien longtemps, dans notre immeuble de neuf étages du 9ᵉ arrondissement de Paris, le vieux concierge a cédé sa place à un nouveau gardecôté. Il balaie avec soin, ramasse les feuilles, lave régulièrement le hall dentrée. Tout se passe comme prévu, aucune plainte ne lui a jamais été adressée. Mais
Avant lui, cétait Éloïse Dubois, une femme qui, dès son arrivée, transforma le vestibule en une sorte de hall dentrée digne dun hôtel de ville. À chaque fois que le temps usé et les pavés du soussol se montraient fatigués, elle déroulait un petit tapis à lentrée, à la fois ridicule et étrangement approprié. Ce tapis était sans cesse déchiré, mais elle en trouvait toujours un nouveau pour couvrir le béton qui seffondrait et les armatures qui pointaient, protégeant ainsi les résidents des glissades et des chaussures cassées.
Sur chaque rebord de fenêtre des neuf niveaux, elle disposait des pots de fleurs, quelques statuettes en céramique et des petites tortues décoratives. Jamais un grain de poussière ne venait tâcher ces étagères.
Un jour, des jeunes du sixième étage sont descendus dans lappartement, fumant, buvant du vin, de la bière et, à en juger par leurs rires, un bon cognac. Les pots se sont mués en cendriers, les bouteilles saccumulaient en un désordre coloré, et les statuettes en coquillage furent broyées sous leurs bottes. Les habitants contournèrent la bande bruyante, craignant leurs réactions imprévisibles. Contre toute attente, Éloïse réussit à se lier damitié avec eux, non seulement pour sauver ses plantes, mais aussi pour les convaincre, par un étrange tour de force, de déplacer leur petite soirée dans un autre quartier. Les vacarmes du hall sarrêtèrent, et à la place du pot de fleur, un élégant cendrier prit place, que Madame Dubois nettoyait et polissait chaque jour.
Le plus surprenant chez elle nétait pas seulement son ardeur à travailler. Elle prenait son service de bon matin, rangeait le hall en fredonnant sous le nez, et lavait méticuleusement lascenseur et les rampes avec une solution alcoolisée, bien avant que le désinfectant ne devienne obligatoire pour combattre les virus.
Et puis il y avait sa douceur avec les résidents. Au quotidien, elle arrosait les pelouses et les buissons du jardin arrière, ramassant les mégots qui samoncelaient derrière limmeuble même si cela ne faisait pas vraiment partie de ses fonctions. Elle échangeait des mots gentils avec les fumeurs sur les balcons, sans jamais les réprimander pour leurs mauvaises habitudes. Elle parlait du brouhaha du quartier, nettoyait calmement les traces de leurs excès, et, comme par miracle, les mégots cessèrent de tapisser le sol. Alors, la jardinière, ou plutôt la femmeconcierge, fit éclore sous les fenêtres des tulipes, des œillets et de grandes chrysanthèmes.
Ce qui frappait le plus, cétait son allure lorsquelle nétait pas dans son uniforme orange. Maquillage parfait, coiffure soignée, talons indispensables quel que soit le temps, tenue pastel impeccable on aurait dit quaprès avoir embelli notre vestibule, Éloïse se dirigeait vers la cour de la reine dAngleterre, il ne manquait plus quun petit chapeau à plumes.
Chaque soir, son mari venait la chercher. Il sortait de sa voiture, lui offrait une petite fleur, lembrassait tendrement sur le front. Toujours, sans faute.
À la fin du mois daoût, les vieilles dames du quartier, assises sur le banc, murmuraient : « Demain, Éloïse partira à la retraite, cest son dernier jour. Et alors, quadviendratil du hall? » Le lendemain, jai acheté un bouquet de roses pour elle, voulant lui offrir un petit moment de joie. À ma grande surprise, près de son petit débarras où reposaient balais, plumeaux et serpillières, les habitants de limmeuble sétaient rassemblés. Certains, comme moi, tenaient des fleurs, dautres apportèrent du champagne et du cognac, les grandmères criaient en offrant des tartes et des bocaux de conserves.
Puis les jeunes du sixième étage ceux qui avaient jadis transformé ses pots en cendriers vinrent à leur tour. Ils lui apprirent à faire des selfies stylés, à manipuler son téléphone, probablement pour la créer un compte Instagram et TikTok.
Le mari dÉloïse, quelque peu désemparé, chargea le coffre de la voiture de fleurs, de bouteilles de cognac et de provisions de nos vieilles dames.
Éloïse, vêtue dune robe en dentelle dun ton amande, agrémentée dun fil de perles et dun maquillage un peu plus éclatant que dhabitude, écoutait les discours en essayant de ne pas laisser les larmes couler. Peutêtre comprenaitelle, à son insu, que jamais on navait accompagné un collègue vers la retraite comme cela. Jamais, nulle part.
Ou peutêtre, tout simplement, elle ressentait que, sans le vouloir, sans objectif précis, son travail humble et discret avait rendu les habitants de notre modeste immeuble un peu plus humains, un peu plus doux.
