Tes affaires t’attendent devant l’ascenseur. Prends-les et pars – Chronique d’une rupture sans retour : Quand Dasha, quarante-six ans, réalise qu’elle mérite mieux que les mensonges d’un « Roméo » de cinquante et un ans.

Tes affaires sont devant lascenseur. Ramasse-les et pars

Maëlys, pourquoi tu tes enfermée ? Il sourit, mais une lueur dinquiétude passe dans son regard.
Jai changé la serrure, Luc.
Pourquoi ? Son sourire sefface.
Parce que jai enfin compris. Tes affaires sont devant lascenseur. Récupère-les et pars.

Maëlys a quarante-six ans, son « Roméo » en a cinquante et un. Idéal en théorie : deux adultes, endurcis par la vie, sans illusions romantiques.

Maëlys est divorcée depuis longtemps, déjà reconstruite. Luc, lui, traîne derrière lui deux échecs cuisants. Ensemble, ils formaient un couple parfait.

Luc vante sans cesse les talents de sa compagne :

Ça sent drôlement bon, dit-il en mordant dans une part de tarte. Tu es une fée, Maëlys.

Cest juste une tarte aux pommes, répond-elle, gênée. Mange tant que cest chaud.

Une seule chose irrite Maëlys chez Luc : sa fâcheuse habitude à ressasser le passé.

Tu sais, à Camille aussi je faisais la cuisine. Les week-ends, je préparais des crêpes. Elle disait que je gâchais la farine.

Tu te rends compte ? « Tu fais que gaspiller les ingrédients, Luc ! »

Et quand on a divorcé, elle a même embarqué toutes les poêles.

Prétendant : « Cadeau de maman, ne touche pas ! »

Cest mesquin, note Maëlys en secouant la tête. Se disputer pour des poêles

Si encore il ny avait que ça ! Luc ébauche un sourire amer. Elle a tout raflé.

Lappart à son nom, pendant que je trimais en déplacement pour la famille.

La voiture à notre fils ; il a à peine dix-huit ans, même pas le permis.

Je suis sorti de chez moi avec un sac de sport, littéralement. Un slip, des chaussettes et une brosse à dents.

Dans ces moments-là, Maëlys éprouve une immense pitié. Comment peut-on rejeter un homme ainsi, après tant dannées de vie commune ?

Et la seconde ? demande-t-elle tout bas, tout en connaissant par cœur cette histoire.

Avec la deuxième, on a vite vu que ça ne marcherait pas. Quatre ans de galère. Sa mère sen est mêlée.

On navait rien à partager, sauf des dettes et un enfant. Je suis parti, jai tout laissé. Je nallais pas aller au tribunal moi, je suis un homme, je gagnerai ma vie.

« Un homme », pense Maëlys, admirative. Noble. Un autre se serait battu pour chaque fourchette, lui est parti, la tête haute !

Jai un grand appartement, il y a de la place, dit-elle au début, il y a trois mois. Et puis, jai une maison de campagne. Des mains dhomme seraient utiles là-bas.

Maëlys, ça membête Je ne veux pas profiter. Je cherche un vrai boulot, je vais me relever

Dis pas de bêtises. On est mieux à deux.

Il finit par emménager. Il na presque rien : une valise délabrée, deux vieux costumes, un ordinateur portable fatigué.

Maëlys lentoure dattentions. Elle veut lui prouver que toutes les femmes ne sont pas des prédatrices.

Avec son ex-mari, Jérôme, cétait une séparation tranquille lamour était parti, cest tout. Ils ont divisé, vendu lappart, et acheté deux studios.

Jérôme payait la pension régulièrement jusquau bac de leur fille, envoyait ses vœux à chaque Nouvel An. Sec, mais régulier.

Luc, ce nest pas le même homme.

***

Le premier signal dalarme vient un mois après le début de leur cohabitation.

Un détail, anodin en apparence, mais

Luc dit quil va au magasin de bricolage il veut acheter des charnières pour le placard de lentrée.

Jen ai pour un instant, crie-t-il de lentrée. Jy vais et je reviens.

Il revient quatre heures plus tard. Les charnières ? Jamais trouvées.

Tu te rends compte ? fermé ! raconte-t-il dun ton indigné en ôtant ses chaussures. Ils faisaient leur inventaire ou je ne sais quoi Jai fait tout Paris à la recherche de ce fichu modèle, rien à faire !

Maëlys est surprise :

Chez BricoMax ? Un samedi ? Ils sont ouverts 24h/24.

Eh ben, cest le bordel ! Il y avait une affichette sur la porte.

Curieux, murmure Maëlys. Bon, on achètera plus tard.

Le soir, en descendant les poubelles, elle croise Mme Dubois, sa voisine, qui monte, chargée de sacs du même magasin.

Cest lourd, ça ? demande Maëlys en maintenant la porte ouverte.

Tu métonnes ! Mais aujourdhui, il y avait des promos ! Y avait foule, jai dû jouer des coudes pour payer.

Maëlys sarrête net.

Tu dis quil y avait du monde ? Mais cétait pas fermé ?

Mme Dubois la regarde, étonnée :

Fermé ? Pas du tout ! Je viens dy passer, il y a à peine une heure !

Maëlys rentre, le cœur battant.

Pourquoi a-t-il menti ? Il aurait très bien pu dire quil était allé voir un pote ou se balader Pourquoi inventer une histoire de magasin fermé ?

Luc regarde la télé, zappant.

Luc, dit-elle calmement, je viens de croiser Mme Dubois en bas. Elle sortait du Brico, il était bien ouvert apparemment.

Luc ne bronche pas, impassible.

Ah ? Il a dû rouvrir. Quand jy suis passé, il y avait une pancarte « Pause technique 15mn ».

Jai attendu une demi-heure, rien. Jai filé au marché, tout était fermé.

Tu as dit « inventaire ». Tu mas parlé de faire le tour de la ville.

Il se retourne enfin, avec un étonnement sincère dans les yeux.

Maëlys, pourquoi tu chipotes ? Pause, inventaire, quelle importance ? Jai pas trouvé la pièce, cest tout. Je la prendrai demain. Faut pas en faire tout un drame.

Maëlys se sent fautive. Vraiment, elle exagère. Les hommes ne font pas attention aux détails

La semaine suivante, rebelote. Luc raconte quun ancien patron la rappelé pour un entretien.

Cest du sérieux, Maëlys. Le salaire, tu verrais ! Il lève le pouce. Si je décroche, je tachète un manteau en fourrure !

Il rentre le soir, sombre.

Alors, ça a donné quoi ? demande-t-elle.

Pfff, cest une arnaque. Ils promettent monts et merveilles, puis cest de la misère et lesclavage. Je leur ai dit daller voir ailleurs.

Dommage Tu trouveras mieux, ne ten fais pas. Cest qui qui ta appelé, déjà ? Monsieur Moreau ?

Qui ? Luc fronce les sourcils, feint lignorance.

Tu mas dit que cétait ton ancien chef

Ah oui Non, cétait Bertrand, le directeur adjoint. On était en bons termes.

Et Moreau est parti à la retraite depuis longtemps, il détourne vite le regard, file se laver les mains.

Maëlys se souvient pourtant parfaitement que, trois jours plus tôt, il lui racontait comment M. Moreau lui avait serré la main en partant, promettant de le rappeler.

« Jai la mémoire qui flanche », se dit-elle.

Plus tard, alors que Luc dort, le téléphone posé sur la table de nuit vibre.

Maëlys na jamais fouillé dans les téléphones des autres : elle sy refuse. Mais lécran sallume, et le message saffiche bien en évidence :

« Mon chou, tu comptes me rembourser quand ? Ça fait un mois, cest moche de mignorer. »

Numéro inconnu.

***

Au petit-déjeuner, Maëlys demande :

Luc, tu as reçu un SMS cette nuit. On te réclame un remboursement.

Luc sétrangle avec sa tartine, rougit à vue dœil.

Doit y avoir erreur. Sans doute un spam. Il y a tant darnaques maintenant

Pourtant, la personne tappelle « mon chou ».

Il rit, nerveux.

Cest bien une preuve ! Ils savent y faire pour avoir ton attention. Oublie ça, Maëlys.

Sagrippant à son téléphone, il efface le message à toute vitesse.

Dis-moi, en changeant de sujet, il y a un souci avec ma fille aînée, Chloé. Son fils est malade, il lui faut des médicaments coûteux.

Elle ma appelé en pleurant. Je ne peux pas refuser, cest mon sang, quand même.

Evidemment, répond Maëlys, de plus en plus tendue. Tu as besoin de combien ?

Quinze mille euros. Personne peut mavancer. Tu me dépannes ? Je te rembourse dès que je signe.

Maëlys lobserve.

Quinze mille Quelle maladie ?

Euh de lallergie grave. Il a fait un œdème de Quincke, rééducation maintenant.

Je vois.

Elle va à la commode, prend les billets.

Tiens.

Merci, ma belle ! Luc la serre, lembrasse sur la joue. Chloé te bénira.

Toute la journée, Maëlys est mal à laise. Pas pour largent. Elle sent, dans sa chair, que Luc lui ment.

Elle se souvient que Luc a laissé traîner sa vieille tablette dans le salon. Il ne sen sert presque jamais, préfère son téléphone.

Elle connaît le code : quatre zéros. Il le lui a donné pour un film.

Elle ouvre les réseaux sociaux, explore les messages. Elle tombe sur les échanges avec Chloé Lucard. Sa fille.

Dialogues brefs.

« Papa, quand comptes-tu payer la pension alimentaire ? Maman menace de saisir les huissiers. On na plus rien à manger, et toi tu racontes des histoires à tout le monde ! »

Daté de la veille.

Réponse de Luc :

« Chlo, patience. Je roule une cruche en ce moment, bientôt je récupère du fric. Me presse pas. »

Maëlys seffondre sur le canapé, les jambes coupées. Une cruche cest elle. Elle, limbécile.

Elle poursuit. Conversation avec une certaine Ingrid.

« Mon chou, tes où ? Jattends. Tu avais promis de passer aujourdhui. »

Réponse de Luc :

« Jarrive, poupée. Je viens de soutirer du fric chez mon boulet, soi-disant pour mon petit-fils. Jarrive dans une heure. »

Maëlys repose la tablette. Le calme glacial descend en elle.

Les morceaux sassemblent. Toutes ces « ex tyranniques » qui lont ruiné. Ces « expériences malheureuses ». Il ny a jamais eu de mauvaises femmes.

Juste des femmes lassées de ses mensonges. Il nest pas une victime, cest un parasite.

Elle se lève, sort les grands sacs-poubelle de la cuisine, va dans la chambre, ouvre le placard.

Les costumes, chemises, les « trésors amassés » filent dans les sacs.

Elle ramasse son rasoir, sa brosse à dents, chargeurs, et pose le tout sur le palier devant la porte.

Elle change le barillet de la serrure heureusement, elle sy connaît, il restait un verrou de lépoque des travaux. Elle a appris depuis son divorce à tout faire elle-même.

***

Luc rentre trois heures plus tard, tente douvrir la porte. Ça coince, il sonne.

Maëlys entrebâille sans ôter la chaînette.

Maëlys, tu tes enfermée ? Et la serrure, ça coince Il se force à sourire, mais langoisse perce.

Jai changé la serrure, Luc.

Pourquoi ? le sourire sefface.

Parce que la cruche a compris le manège.

Luc se fige.

De quoi tu parles ? Quelle cruche ?

Celle que tu escroques. Tes affaires sont devant lascenseur. Prends-les et pars.

Maëlys, tes folle ou quoi ? Qui ta raconté ces bêtises ? Je suis allé chez ma fille, pour les médicaments !

Jai lu les messages, Luc. Entre toi, Chloé et Ingrid.

Il blêmit. Une seconde, la peur traverse ses yeux, puis la colère.

Ah tu fouilles dans mes trucs ? Tas pas le droit ! Cest privé ! hurle-t-il.

Ma vie privée, cest mon appart et mon porte-monnaie. Or tu es un voleur et un menteur.

Va te faire voir ! crache-t-il. Tu crois que je tiens à toi, vieille godasse ? Je restais que parce que tu sais cuisiner ton bœuf bourguignon est râté dailleurs !

Récupère tes affaires, Luc. Et les quinze mille euros, considère-les comme tes honoraires de comédien. Jy perds pas tant.

Il tente de répondre, mais Maëlys lui claque la porte au nez.

On entend un coup dans la porte, puis des insultes.

Elle retourne à la cuisine. Sa tasse vide, avec le marc au fond, traîne sur la table.

Maëlys la prend, vide le fond dans lévier, balance la tasse à la poubelle. Suit son assiette préférée.

Son téléphone vibre un message de Jérôme, son ex.

« Salut. La petite ma dit que tu avais une fuite à la maison de campagne. Je passe samedi, je peux regarder ? Ça va toi ? »

Maëlys sourit.

« Salut. Passe, il y aura du thé et une tarte aux pommes. Je vais bien. Même mieux que je ne pensais. »

***

Luc ne lui a pas laissé la paix de sitôt.

Il rôde plusieurs soirs, rampe dans lescalier, supplie, pleure, hurle, menace de la « virer » de chez elle.

Un signalement à la police règle laffaire Luc ne revient plus.

Et Maëlys na plus besoin de rien, sinon le silence, la paix, et la solitude.

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Tes affaires t’attendent devant l’ascenseur. Prends-les et pars – Chronique d’une rupture sans retour : Quand Dasha, quarante-six ans, réalise qu’elle mérite mieux que les mensonges d’un « Roméo » de cinquante et un ans.
Des parents venus d’hier À seize ans, Aline a été mise à la porte de chez elle. Difficile de dire qu’elle s’y était déjà sentie « chez elle », sans doute parce qu’on lui rappelait chaque jour qu’elle mangeait leur pain à crédit… Pourtant, c’est là qu’elle avait grandi. Et à seize ans, trouver un toit n’est pas si simple. Tout avait démarré comme dans un cauchemar. Son père, déjà peu réputé pour son sens pédagogique ou sa douceur envers ses filles, ne faisait que hurler, souvent avec des mots crus. Sa mère, à qui Aline avait tout raconté la veille, restait assise, figée, impassible aujourd’hui. Et sa sœur, Véra, posait ses produits de maquillage sur la table avec un air narquois, histoire d’être prête pour sortir et ne rien louper du spectacle. — Range ton maquillage ! Tu n’en auras plus besoin ! — s’est-il tourné vers elle. — Tu ne sortiras plus d’ici avant tes trente ans, pour ne pas suivre l’exemple de ta sœur ! Mais l’explosion de leur père ne semblait pas toucher Véra, qui était la cible par ricochet : ce n’était pas grave. Par contre, pour Aline, ça allait chauffer… — Alors, ça y est, Aline, tu es allée trop loin ? — minaudait Véra, tout en poussant ses tubes de rouge à lèvres. — Toi, la ramène pas, ton tour viendra ! — grogna le père. — Mais j’ai rien fait, moi, je ne suis pas une petite traînée comme elle… — Véra ! — s’indigna la mère. — Tu te rends compte de ce que tu dis ? — Je ne dis que la vérité, maman. Tu ne me contrediras pas ? Malheureusement pour Aline, même leur père était d’accord avec ce jugement. Aline restait figée dans l’encadrement de la porte : impossible de s’approcher de la table. On ne voyait pas encore son ventre, mais tout le monde savait. Un secret qu’elle avait si longtemps essayé de cacher. — Papa, maman… Je… je ne savais pas… — cherchait-elle le bon mot, le moins grave possible. Mais rien n’attendrissait plus personne. — Tu ne savais pas ? — lança la mère. — Avec qui je discute depuis tes douze ans ? Tu n’écoutais rien, tu croyais tout savoir… Et puis tu as menti, tu nous as caché la vérité ! Tu pensais qu’on était aveugles ? Ou que le problème allait disparaître seul ? Il aurait mieux valu le dire tout de suite, on aurait agi discrètement… Mon Dieu, qu’est-ce qu’on va faire de toi… Tu as seize ans ! Ce genre de discours, Aline l’avait toujours entendu. Coupable ou non. Son père hurlait, jusqu’à s’essouffler. Et sa mère gémissait : « Que faire, que faire… » Aline croyait avoir vécu le pire, mais ce n’était qu’un début : — Prends tes affaires, — dit le père d’une voix sourde. — Tu as une heure. Puisque tu veux faire ta vie d’adulte, fais-la sous ton toit, pas le nôtre. — Ce n’est pas un peu dur ? — demanda la mère, qui, soudain, eut un élan de pitié, mais n’osa pas s’opposer à son mari. Une heure. Une heure pour faire ses adieux à l’enfance, à la maison, à la famille. Une heure pour comprendre que tout était fini. — Papa, s’il te plaît… Oui, j’ai fait une erreur, mais laisse-moi deux ans encore… — Pas question. Assume. Rassemble tes affaires. Sinon, tu partiras les mains vides. Aline courut dans sa chambre, rassemblant à la hâte l’essentiel. Dans l’urgence, tout semble vital. Même un vieux carnet de correspondance de troisième. Un pull, un bonnet, une montre… Que choisir ? Que laisser ? Elle revint à la cuisine quand l’heure presque écoulée. La valise traînait à terre. Elle inspira et tenta de parler. — Je… je peux rester ? Je vais aider, je ferai attention… Mais personne ne bougea. — Il fallait y penser avant. On a assez de honte comme ça, — lâcha la mère. Véra se moquait, tripotait son maquillage, bientôt autorisée à sortir. On ne lui refusait rien, elle. — Eh bien, Aline, t’as semé la pagaille. Enfin, je voulais dire : t’es tombée enceinte. Bonne chance pour trouver un toit. J’ai toujours su que ça finirait comme ça… Aline comprit : elle était perdue. À la rue, puis les gares, les squats… et avec un bébé, où finirait-elle ? C’est là qu’elle a connu la solitude la plus profonde qu’on puisse imaginer. Ses bagages finirent sur le trottoir. Sa sœur, derrière la fenêtre, lui tirait la langue. Quelques jours plus tard, elle trouva refuge chez des voisins : ils la blâmaient, mais refusaient de laisser une gamine dormir dehors. Elle vivait là, invisible, jusqu’à l’arrivée de sa tante Rita. — Où est Aline ? On m’a raconté que vous l’aviez jetée dehors ! — Non, on l’a laissée vivre sa vie d’adulte… Qu’elle se débrouille pour son logement, — répondit son frère, imperturbable. — Comme si tu avais travaillé pour un appartement ! Tu vis toujours chez maman à cet âge… Où est-elle ? — Elle squatte chez les voisins. Rita n’avait pas d’enfants, mais elle aimait ses nièces. Elle avait du mal avec Véra, mais s’entendait à merveille avec Aline. Tata Rita emmena Aline chez elle, dans un HLM d’un quartier ordinaire. — On va s’en sortir, Aline, tu verras. Perds pas espoir. Désespoir, c’est le chemin du fond du trou. Tu élèveras cet enfant, tu verras, tout le monde s’en sort. Je t’aiderai. Ensuite, tu bosseras… — Tata, c’est vrai que je peux rester ? — Bien sûr. — Tu ne me juges pas ? Elle réfléchit. — Non, je ne te juge pas. Mais je n’approuve pas non plus… Ce genre de chose, il faut y penser avant, pas après. Mais ce n’est pas une raison pour t’abattre… Dans la cour, Aline croisa un jeune homme en train de balayer. Appliqué, visiblement nouveau dans le quartier. Plutôt mignon, mais elle détourna vite le regard : l’amour, pour elle, c’était fini. — C’est Ivan, — lui expliqua Rita. — Il a obtenu un appartement ici comme pupille de l’État, il fait le ménage. Un gars bien. Sérieux. Il étudie, pas de copains à mauvaises fréquentations. — Il boit tout seul ? — sourit Aline, pour la première fois depuis longtemps, elle retrouvait le goût de plaisanter. — Ça te fait déjà rire ? — répondit Rita en riant, — Non, il ne boit pas du tout. Le lendemain matin, Aline alla faire des courses. Ivan l’attendait devant l’immeuble. — Bonjour, je m’appelle Ivan. J’habite ici… là, tu vois les fenêtres. Elle suivit du regard. — Moi, c’est Aline. — Je vous ai trouvée très jolie hier. — Ah, le coup de foudre, c’est ça ? — On peut dire ça. Elle n’y croyait pas. Mais Ivan lui, était sincère. Quand elle lui expliqua qu’elle était enceinte, il lui répondit : « Je t’aimerai quand même. » — Ivan, tu devrais trouver une fille « normale ». — T’es pas normale ? — Si, mais tu sais bien… — Je veux être avec toi, quand même. C’était il y a presque quarante ans. Aline et Ivan se sont mariés, ont eu un fils, Romain. Romain et sa famille occupent aujourd’hui l’appartement qu’Ivan avait reçu. Ivan et Aline sont restés dans l’appartement de tante Rita, disparue trop tôt. Malgré une rencontre rocambolesque, ils étaient faits l’un pour l’autre. Ils ont travaillé durement, se sont offert une vie stable et décente. Aline a fini par renouer, vaguement, avec ses parents et sa sœur : ils se voyaient pour les fêtes, s’offraient des cadeaux symboliques — mais la vraie tendresse n’est jamais revenue. Ivan, lui, restait doux avec tous — même avec les parents d’Aline. C’est Ivan qui a appris à Aline à mettre un peu d’argent de côté à chaque salaire. Pas grand-chose, mais régulièrement. Leur rêve : voyager ensemble à la retraite. À chaque paie, Ivan glissait vingt mille dans la tirelire. Une semaine plus tard, Aline reçut une prime : cinq mille de plus dans la cagnotte, le reste dépensé pour offrir à Ivan un vélo d’appartement. Pour qu’il fasse du sport à la maison. — Livraison mercredi ? D’accord. Parfait. Elle aimait les surprises. Quelques jours plus tard, le vélo était là. Mais Ivan ne rentra jamais à la maison. *** Un an après sa mort. L’anniversaire. Seuls les plus proches étaient venus. Les collègues, amis, avaient commémoré de leur côté. Romain, sa femme, leur fils, les parents d’Aline, Véra… Tous parlaient du merveilleux Ivan… — Je me souviens pas l’avoir vu hausser le ton… — s’émut Romain, qui savait qu’Ivan n’était pas son père biologique, la vérité lui avait été dite pour anticiper… d’éventuels mensonges venus d’ailleurs. Mais il n’avait jamais douté qu’Ivan était son vrai père, de cœur. — Je ne le connaissais pas tant que ça… — dit la belle-fille — Mais je n’oublierai jamais le jour où je suis venue pour la première fois. Ivan a mis mes gants sur le radiateur, pour qu’ils soient tout chauds… — Puis elle se tut, la gorge serrée. Chacun parlait, partageait. Aline, elle, fixait la photo d’Ivan et pensait à cet argent que plus jamais il ne pourrait utiliser. Lui qui voulait tant voyager. — Il aurait tant voulu partir voir le monde… — murmura-t-elle, — Mais moi… Je n’ai jamais eu ce goût pour l’aventure… Je ne sais pas comment faire… Trois millions désormais rassemblés, de quoi voyager où elle voudrait. Mais sans Ivan… plus envie d’aller nulle part. Après le départ de Romain et sa famille, Aline resta seule dans la cuisine, à finir la vaisselle. Sa mère entra, ferma soigneusement la porte. — Je sais que ce n’est pas le moment, mais comme on se voit rarement… Tu as toujours l’argent mis de côté avec Ivan ? Aline hocha la tête. La famille ne devait pas le savoir, mais Ivan avait dû le mentionner un jour, en toute confiance. La mère fit les cent pas, anxieuse. — Tu sais, Ivan gaspillait un peu cet argent… Moi aussi, j’aimerais voyager, bien sûr, mais ce n’est pas essentiel… Et toi, tu n’es pas du genre à partir, tu es trop casanière. À quoi bon ? L’argent se dévalue… Aline la regardait, perplexe. — Tu sais que Véra et moi-même sommes toujours locataires ? À notre âge ! Bientôt quatre-vingts ans pour nous, plus de cinquante pour Véra, ses enfants aussi paient des loyers. — Vous avez vendu la maison de grand-mère. Vous avez dit qu’elle était trop vieille, inutile. Aline ne comprenait déjà pas à l’époque : pourquoi vendre l’unique toit familial ? Il suffisait d’en prendre soin. — On voulait construire une nouvelle maison ! — protesta sa mère. — Mais il n’y a jamais eu de nouvelle maison… — rétorqua Aline. — Ivan a mal géré l’argent ! Il aurait fallu investir ! Acheter de la pierre, pas gaspiller… Et toi pareil… Pas question de salir la mémoire de son mari, en ce triste jour. — S’il te plaît, maman, pars, — dit-elle doucement mais fermement. — Excuse-moi, rien contre Ivan. Mais puisqu’il n’est plus là, que vas-tu faire de cet argent ? Ne me dis pas que tu vas vraiment le claquer en voyages ! Ce serait du gâchis ! — J’ai un petit-fils, tu sais. Je pensais l’aider à s’installer, plus tard… — Pauvre Ivan ! On a déjà donné son appartement à un autre, maintenant ses économies vont à un gamin qui n’est pas de son sang. Vraiment, lui, il a tout perdu ! Mais de qui parlait-elle ? — Maman, stop. Pars, — Aline s’agrippa à l’évier. La discussion s’arrêta là. Sa mère partit, bougonnant. Aline ne dormit pas. Quarante ans avaient passé — et pour eux, elle restait cette « traînée ». Au matin, alors qu’elle voulait se donner du courage avec un café, sa sœur Véra sonna. Aline sentit venir les ennuis. — Tu n’auras pas un sou, — trancha-t-elle avant même que Véra ôte son manteau. — Mais non ! Je voulais juste t’aider à ranger, après tout ça… Tu sais pourquoi on était réunis… On a tout sali. Viens, on va refaire un brin de ménage. On doit bien essayer de retrouver des liens, non ? Elles se mirent au ménage. Véra semblait pleine de bonnes intentions, bavarde à l’excès, tentant de dérider Aline, sans grand succès. Soudain, Véra alla mal. Le seau d’eau se renversa à terre. — Fais attention ! — cria Aline, avant de se retourner brusquement — Véra, ça va ? Ne t’effondre pas… Attends… — Mes cachets… dans mon sac… regarde… Aline chercha partout. — Il n’y a rien ! — Je… les ai oubliés… — Tiens le coup ! Lesquels tu prends ? Aline sortit en courant appeler la pharmacie et les urgences. Quand elle revint, tout était sens dessus-dessous. Placards ouverts, objets éparpillés. Véra avait disparu. Aline comprit tout. Véra avait tenté de la cambrioler. Mais elle avait pris soin, la veille, de tout déposer à la banque — un pressentiment. Aline s’effondra, tremblante, la tête dans les mains. Désormais, elle savait quoi faire avec cet argent. Elle voyagerait. Peut-être pas loin, pas longtemps, mais elle partirait. Et le reste, elle le donnerait à son fils et petit-fils. Ivan n’aurait pas désapprouvé. À ce moment précis, elle comprit que, même si Ivan était parti, il resterait toujours près d’elle…