Le crépuscule de novembre enveloppait la cour dun immeuble en panneaux lorsquArnaud Dupont, soixantequatre ans, posa doucement la bouilloire sur la plaque à gaz. Dehors, la neige mouillée fondait sur le bitume fissuré, formant des flaques qui se couvraient aussitôt dun mince givre. Sa femme, Geneviève, somnolait dans la pièce voisine. Il attendait leur fille, Élodie, car ce jour-là ils devaient parler de leur fils, Julien, dont la passion pour les paris sportifs avait de nouveau dérapé.
Élodie arriva peu après que les radiateurs sifflèrent, les services municipaux ayant augmenté le chauffage. Elle déposa un sac dachats, sassit en face de son père et, pendant un instant, le silence se chargea dune tension palpable. Quand Geneviève, drapée dans un peignoir en éponge, les rejoignit, Élodie déclara sans préambule que Julien avait emprunté de largent à un ami et avait dépassé la date de remboursement. Arnaud serra les poings: lhiver dernier, la famille avait déjà puisé dans leurs modestes économies pour régler une partie des dettes, et il ne pouvait pas en supporter une répétition.
Ils se dirigeèrent vers le salon où le vieux canapé grinçait. Arnaud déplia un papier et commença à noter des propositions: inciter le fils à demander une autoexclusion dun an via le ServicePublic.fr, le diriger vers un psychologue, interdire à leurs connaissances de lui prêter davantage. Élodie protesta; sans le consentement volontaire de Julien, toute mesure serait vaine, et il persistait à croire que «le gros gain était imminent». Geneviève, les yeux rivés sur la cour gelée, resta muette: elle imaginait déjà les intérêts qui rongeront leur pension.
Pour ne pas deviner à distance, ils se rendirent chez le fils ce soirlà. Son petit studio sentait la poussière et lair stagnant; les fenêtres restaient hermétiquement closes pour «ne laisser sortir la chaleur». Julien les accueillit avec un sourire crispé et se vanta davoir «presque raflé le jackpot», si le basketballiste navait pas manqué son tir à la dernière seconde. En entendant la vieille cassette qui tournait, Arnaud sentit son cœur salourdir: léclat du jeu dans les yeux de Julien montrait quil ny avait plus aucun contrôle.
Le retour fut glissant; Élodie conduisit prudemment, la radio diffusant à peine un chant. Dans le silence, Arnaud revoyait les paroles entendues: dette, nouveau pari, dette encore plus grande. «Nous ne pouvons pas courir indéfiniment après ses problèmes», déclara-t-il en franchissant le hall sombre de leur propre appartement. Ce fut la première fois quune idée claire surgit: laide ne viendrait quà condition que Julien limite luimême son accès aux paris et entame un traitement.
Le lendemain, Élodie apporta une nouvelle: le frère avait contracté un microcrédit, et les intérêts commençaient déjà à saccumuler. Le soir, les trois saccordèrent sur la liste des exigences et la recopirent sur le même papier. Geneviève examina le budget familial: il restait peu pour les factures et les médicaments. Le père et la mère étaient effrayés non seulement par le gouffre financier, mais aussi par le fait quun sauvetage sans fin privait Julien de ressentir les conséquences de ses actes.
Alors le point culminant arriva: un ami annonça que le fils venait de perdre le reste de son argent dans un casino en ligne. Geneviève seffondra sur une chaise, Arnaud trembla, mais la tension céda rapidement place à la détermination. «Soit il demande lautoexclusion et consulte des spécialistes, soit nous cessons tout financement», déclara-t-il, et la famille, dun souffle commun, fixa la limite quelle noutrepasserait plus jamais.
Au petit matin suivant, Arnaud réveilla le logis dun craquement de plancher. Le givre se dispersait en poudre argentée sur lherbe du jardin. En regardant la feuille remplie, il composa le numéro de son fils et linvita à parler. La ligne resta muette longtemps, mais Julien, entendant le ton sérieux, promit de passer avant le soir. Le reste de la journée sétira dans lattente anxieuse: les radiateurs grondaient, Geneviève préparait une soupe, Élodie feuilletait des articles sur la ludopathie et les nouvelles mesures législatives prévoyant une réhabilitation obligatoire.
Julien arriva au crépuscule, les cernes au front et le téléphone collé à la main. Dabord il lança: «Je rendrai tout, cest juste que la chance ne tourne pas», mais les parents ne fléchirent pas. Arnaud rappela les dettes antérieures, Élodie énonça clairement trois conditions, et Geneviève affirma que les huissiers ne parleraient quavec le débiteur. La colère laissa place à la désespérance, les accusations à de longues pauses. Après plus dune heure de dialogue saccadé, il souffla: «Je réfléchirai». La famille ne pressait pas: la frontière était dessinée, le choix appartenait à Julien.
La semaine passa sous un soleil dhiver éclatant et des nuits glacées. Les huissiers appelèrent une fois; Arnaud les renvoya poliment vers le fils. Julien rappela plus tard, demandant de laide pour remplir le formulaire du portail. Après minuit, un bref message apparut: «Jai soumis la demande. Cest dur». Élodie lui transmit les coordonnées dun psychologue sans insistance. Geneviève, chaque soir, se surprenait à vouloir intervenir, mais elle se souvenait de la discussion et gardait les mains jointes.
À la fin du mois, un peu plus de lumière filtrait aux fenêtres, même si les rues restaient couverte dun fin voile de glace. La famille ressentait une fragile accalmie: Julien ne réclamait plus dargent, évoquait la recherche dun emploi et partageait parfois la difficulté de rester à lécart des paris. Un soir, tous trois étaient dans le salon, la chaleur sèche des radiateurs montant doucement, quand Arnaud déclara: «Il est plus simple de surveiller son combat que de se détruire avec lui ». Geneviève ajouta que lamour nest pas un portemonnaie sans fin, mais la présence à ses côtés. Élodie, en souriant à ses parents, conclut: léquilibre reste fragile, mais il existe.
Tard dans la nuit, alors quil raccompagna sa fille à la voiture, Arnaud sattarda devant lentrée. Le réverbère projetait un halo pâle sur la neige, et le vent léger portait le lointain grondement de lhiver. Il pensa à son fils, à sa femme, à son souffle soudainement libéré et comprit: ils nont pas renoncé, mais ils nont pas non plus sombré dans la dépendance de lautre. Dans cette limite, ils ont trouvé leur salut. Ainsi, fixer des frontières claires protège ceux que lon aime tout en préservant son propre cœur.

