Femme de passage : une exploration des relations éphémères en France

Béatrice Durand se considérait toujours comme une femme futée. Elle occupait un poste enviable dans une société de renommée LOréal possédait un charmant studio au cœur du Marais, et même un chat: une boule de poils roux, indomptable, nommé Mimi, qui partageait son tempérament indépendant.

À trentedeux ans, Béatrice était persuadée que tout allait pour le mieux : sa carrière décollait, ses amis lappréciaient pour son franctireur et son sens de lhumour, les hommes la remarquaient. Puis est arrivé Laurent.

Il a intégré lentreprise comme directeur financier grand, avec des cheveux poivreetsel au niveau des tempes, toujours impeccablement cravaté. Sa voix était douce, mais chaque mot pesait comme un conseil de grandmaître, et les collègues se tutoyaient dès quil prenait la parole.

Béatrice, responsable du marketing, croisait souvent Laurent en réunion. Au début, elle ne faisait que remarquer en silence son esprit affûté et son sens des affaires, puis elle a surpris quelle attendait ces rencontres avec impatience.

Et puis il y a eu le séminaire dentreprise.

Autour dun verre de vin rouge, ils se sont mis à rire des blagues plates du patron, et à un moment les doigts de Laurent ont effleuré son poignet. Un frisson a traversé le dos de Béatrice.

Tu nes pas comme les autres ici, lui at-il lancé, le regard perçant, assez pour lui couper le souffle.

Elle savait quil était marié, père de deux enfants, propriétaire dune grande maison en banlieue. Mais quand il a commencé à lui envoyer des messages, à linviter à des déjeunerspromenades, puis à des dîners dans des restaurants chics, elle a laissé le bon sens de côté.

Je ne peux pas quitter ma femme maintenant, a expliqué un jour Laurent en caressant sa main. Les enfants, les crédits, lentreprise Mais tu comprends que le vrai, cest seulement entre nous, non?

Béatrice hocha la tête, les yeux fermés. Ses doigts étaient chauds, sa voix si convaincante quelle voulait croire chaque parole. Elle simaginait le jour où il avouerait tout à son épouse, où ils choisiraient ensemble un autre appartement et où ils cesseraient de se cacher.

Tout changera bientôt, murmuraitil en embrassant son front. Donnemoi juste un peu de temps.

Et elle lui en donnait.

Dabord des mois, puis des années.

Elle apprit à vivre dans ce drôle dintervalle entre «bientôt» et «jamais». Elle nappelait plus la première, nécrivait plus de messages inutiles, ne demandait plus comment sétaient passées ses vacances en famille. Elle souriait quand il racontait les succès scolaires de sa fille, et restait muette quand il se plaignait de sa femme qui, «ne le comprend plus du tout».

Tu es la seule qui me connaît vraiment, disaitil, et Béatrice croyait que cétait un compliment, pas une condamnation.

Elle achetait de la lingerie fine pour leurs rares rencontres, apprenait à préparer ses plats préférés, écoutait patiemment ses dissertations sur le travail. Parfois, allongée à ses côtés, elle se surprenait à ne pas savoir quelle était sa couleur préférée ou sil aimait lopéra. En revanche, elle savait comment il soupirait quand il était fatigué et comment il fronçait les sourcils en colère.

Quand alors? lui demandaitelle parfois, et il trouvait toujours une nouvelle excuse.

Crise au bureau, problème de santé du beaupère, fils trop jeune pour de tels drames Béatrice serrait les dents. Elle ne croyait plus, mais nosait pas lavouer, même à ellemême.

Puis le drame est survenu.

Lépouse de Laurent a eu un accident. Pas mortel, mais grave: fractures, longue rééducation. Béatrice pensait quil comprendrait enfin à quel point il était malheureux dans ce mariage. Au lieu de cela, il a disparu à lhôpital, a annulé leurs rendezvous, na plus envoyé de messages.

Ne pouvant plus attendre, elle la invité à sa chambre dhôtel pour quil sexplique.

Il a bafouillé :

Elle a besoin de moi maintenant. Elle ne ma jamais autant besoin. Patiente un peu, elle se relèvera et alors

«Alors» est resté suspendu dans lair, comme la dernière paille à laquelle Béatrice saccroche désespérée. Elle voulait crier: «Et moi alors?» Mais ses lèvres tremblaient, sa voix se faisait sourde.

Laurent se tenait près de la fenêtre, le dos tourné, silhouette découpée sur le crépuscule parisien. Il parlait de fractures, de séances de kiné, du fait que son épouse ne pouvait même plus tenir une cuillère.

Elle ne peut même plus la tenir toute seule, atil chuchoté, et dans sa voix, Béatrice a entendu pour la première fois quelque chose de glacial : la douleur, le souci, lamour.

Tu tinquiètes pour elle, ce nétait pas une question mais une constatation.

Il sest retourné, les yeux remplis dune souffrance quelle navait jamais vue. Pas quand il râlait du «mariage ennuyeux», pas quand il se lamentait que sa femme «ne le comprend pas».

Elle est la mère de mes enfants, atil dit, comme si cela tout expliquait.

Et alors tout a fait sens.

«Patiente un peu», répétatelle, un sourire aigri aux lèvres. Tu avais pourtant dit que tout était fini avec elle, que rien ne vous liait plus.

Laurent baissa les yeux et chercha une échappatoire :

Cest vrai. Mais

Béatrice savança lentement vers la porte.

Tu sais, Laurent, jai aussi cru un jour que je comptais pour toi, affirmatelle sans se retourner. En réalité, ni ta femme, ni moi ne te sont indispensables; cétait juste pratique.

Le silence sépaissi comme de la résine. Laurent resta figé, comme transpercé par ses mots tranchants.

Tu voulais tout avoir, poursuivitelle, se tournant enfin. Sa voix tremblait, mais elle ne laissa pas les larmes sortir. Une épouse qui crée le cocon, élève les enfants, préserve ta quiétude. Et moi pour me sentir désirée, jeune, avoir quelquun à qui se plaindre de cette fameuse femme.

Il voulut rétorquer, mais Béatrice leva brusquement la main :

Non, écoute! Tu naimais ni elle, ni moi. Tu aimais ce que vous nous apportiez. Elle était ton confort, moi létincelle quand tu voulais du piquant.

Laurent pâlit. Ses doigts serrèrent nerveusement le bord de la table.

Tu es injuste commençatil, mais Béatrice ne fit que rire amèrement.

La justice? Tu veux parler justice? Alors réponds honnêtement: sans cet accident, combien de temps aurait duré ce théâtre? Un an? Cinq? Dix? Tu aurais continué à osciller entre deux femmes, persuadant chacune dêtre la seule?

Il resta muet. Ce silence en valait bien plus que tous les mots.

Béatrice inspira profondément, lissa une mèche de ses cheveux, comme pour rassembler ses pensées.

Tu sais ce qui est le plus vexant? sa voix devint douce, très fatiguée je ne suis pas en colère contre ta femme. Je suis en colère contre moi-même. Pour avoir cru à la légende du «malheureux marié», pour avoir fermé les yeux sur la vérité, pour tavoir permis de mutiliser.

Elle saisit son sac, ouvrit la porte. Sur le seuil, elle sarrêta :

Je te souhaite, Laurent, de vraiment aimer, enfin. De comprendre la douleur que nous avons toutes deux ressentie.

La porte claqua doucement. Cette fois, pour de bon.

Épilogue
Un an plus tard, Béatrice la aperçu dans un parc. Il se promenait avec son épouse, appuyée sur une canne, marchant lentement à ses côtés. Laurent la soutenait sous le bras, murmurait quelque chose à son oreille. Sur son visage, une expression nouvelle: une tendresse inquiète, presque inconnue dans leurs années de jeu.

À cet instant, elle lâcha enfin prise.

Parce quelle a compris: elle na jamais été indispensable à cet homme. Elle nétait quune «divertissement temporaire», un réconfort dinstant pour quelquun qui ne savait saimer que luimême.

Maintenant, tout était fini.

Béatrice redressa les épaules et marcha vers une nouvelle viecelle où lon lapprécie non pas pour ce quelle peut donner, mais simplement pour ce quelle est.

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Femme de passage : une exploration des relations éphémères en France
J’apprends à vivre par moi-même La poêle avec l’omelette tiédisait sur la cuisinière quand le carillon bref résonna dans l’entrée : le facteur était passé. Le bac en plastique, autrefois rempli de lettres et de cartes postales, recueillait aujourd’hui surtout des factures et des publicités. Pierre Simon, en s’appuyant contre le mur, sortit dans le couloir. Il se pencha, ramassa les enveloppes, tria d’un geste habitué : pub, pub, journal du quartier, et voilà – « Charges de copropriété » en caractères gras : « Urgent. À régler avant le 15». On était déjà le 18. Il s’assit directement sur le tabouret. Déchira le bord de l’enveloppe, déplia la facture. Les chiffres se confondaient, tout en bas : « À payer à la banque, au guichet automatique ou en ligne ». Plus bas encore, un tableau avec un QR code. — Et la ligne de paiement… — laissa-t-il échapper sans y penser. Avant, il y avait toujours la ligne avec les références bancaires, que Lydie recopiait dans son carnet. Elle allait à la Poste, revenait avec les reçus, qu’elle rangeait soigneusement dans une pochette, posée maintenant dans l’armoire à côté de ses robes. Il évitait d’ouvrir cette porte. Il prit la facture, la posa sur la table de la cuisine, à côté de l’assiette. L’omelette était devenue froide ; il la termina quand même, presque sans y prêter goût. Une seule idée tournait dans sa tête : « Comment je vais payer maintenant ? » Après quarante-huit ans de mariage, il s’était retrouvé seul dans un F3. Son fils vivait à l’autre bout de Paris, appelait tous les deux jours mais passait rarement. Son petit-fils, étudiant, encore moins souvent, toujours le téléphone à la main. Quand Lydie était tombée malade, il avait géré docteurs, médicaments et formulaires. Son petit-fils avait aidé à réserver sur Doctolib ou Ameli, tout s’était enchaîné tant bien que mal tant qu’elle était là. Pierre, lui, faisait les courses, accompagnait, mais ne s’occupait pas des détails. Maintenant, les détails s’imposaient sur ce rectangle blanc, plein de codes et de liens. Il fixa la facture sur le frigo avec un aimant. À côté, deux anciennes factures traînaient déjà. Sur l’une, son fils avait écrit au stylo rouge : « Payé moi-même via l’application ». Pierre s’était contenté d’acquiescer sans demander comment. Le téléphone sonna sur le rebord de la fenêtre, comme s’il avait deviné ses pensées. — Papa, tu as mangé ? lança son fils sans préambule. — C’est fait. J’ai reçu une autre facture. Trois en attente, maintenant. — Tu veux que je passe ce soir et que je m’en occupe ? — Tu ne vas pas toujours tout faire à ma place ! répliqua-t-il, plus sèchement qu’il ne l’aurait cru. Je ne suis pas un enfant. Silence à l’autre bout. — Papa, c’est pas ça, c’est plus compliqué maintenant avec ces codes, ces identifiants. Ça te stresse. — Je vais apprendre, répondit-il, têtu, même si tout s’était resserré en lui. Il resta un moment assis dans la cuisine, regardant l’aimant avec la photo de son petit-fils à Biarritz, sourire aux lèvres, sa planche de surf sous le bras. « Il surfe sur Internet comme sur les vagues, et moi je n’arrive même pas à payer une facture », pensa Pierre. Il prit une ancienne facture, où figuraient encore les coordonnées bancaires traditionnelles, la posa à côté de la nouvelle : la différence sautait aux yeux. L’ancienne, on l’apportait à la banque, on attendait son tour, comme ils l’avaient fait toute leur vie. Mais l’agence du coin avait fermé à l’automne. Elle avait été remplacée par un magasin de réparation de téléphones. Il se souvint de sa visite à la mairie du quartier, pour une question d’allocations. Il avait attendu devant une borne tactile, où une employée patiente expliquait à chacun la marche à suivre. Quand son tour arriva, il tendit son papier. Elle balaya la page du regard : « Ça se fait sur Internet maintenant, il vous faut un compte FranceConnect. Venez avec un proche. » Il demanda s’il ne pouvait pas, comme avant, faire la démarche sur place avec sa carte d’identité. Elle eut un sourire poli mais un peu condescendant. — Tout passe par le portail désormais, répéta-t-elle. Rentrant chez lui, il ne se sentait pas vraiment vieux, plutôt de trop. Comme si la ville où il avait vécu toute sa vie avait changé les serrures sans lui donner de nouvelles clés. Le soir-même, son petit-fils passa avec un sac d’épicerie. Il rangea, dégaina son téléphone : — Papy, laisse-moi t’installer tout ça. Tu paieras en deux clics : la banque, les services publics… Tu retiens ton mot de passe ? Ses doigts volaient sur l’écran. Pierre essayait de suivre, mais tous ces signes défilaient comme les images d’un vieux Pathé Journal. — J’avance pas, admit-il. — Tu prendras le coup. Ne clique juste pas n’importe où. Une semaine plus tard, son petit-fils l’appela : — Tu as payé les factures ? — Pas encore. J’ai peur de tout effacer par erreur. — Mais non, papy, c’est clair. Tu as toujours tout su faire, toi ! Ce « comme un enfant » piqua. Il se rappela quand son petit-fils ne savait pas faire ses lacets, et comment il lui avait appris, patiemment. Personne ne lui disait alors « comme un vieux ». Après cet appel, Pierre décrocha les trois factures du frigo, les rangea dans une pochette, glissa le tout dans un sac. Il décida : demain, il irait à l’agence bancaire du quartier voisin, où il restait encore des guichets humains. Le lendemain matin, il enfila sa parka, prit son sac, et sortit. À la banque, c’était bondé, étouffant. Les gens râlaient contre le distributeur de tickets. Il prit son numéro, s’assit. Les chiffres défilaient lentement. À côté de lui, une femme parlait fort de son prêt immobilier ; à gauche, un homme pestait car « c’était mieux avant ». Au bout de quarante minutes, ce fut son tour. Il salua la guichetière, une jeune femme à la queue de cheval impeccable. — Je dois régler mes charges, dit-il. Elle examina les papiers, nota : — Vous êtes déjà en retard sur certains paiements. Et… voyez, c’est recommandé d’utiliser le paiement en ligne. Sinon, il y a des frais. — On va faire comme ça, répondit-il. Elle enregistra, il compta l’argent, le posa sur le plateau. Elle soupira : — Vous devriez essayer la banque en ligne. C’est simple, on fait tout chez soi, en deux clics. Il sentit une gêne. Ce « c’est simple », ça sonnait comme : « Pourquoi vous n’y arrivez toujours pas ? » — Je vais m’y mettre, répondit-il. Mais pas tout de suite. En repartant, il s’assit un moment au parc, sur un banc. Les factures payées bruissaient dans le sac. Dans sa tête tournaient les mots de son petit-fils, de la guichetière, de l’agente municipale : « Aujourd’hui, tout est différent, et tu es largué ». Il songea qu’il avait déjà appris à utiliser le micro-ondes, le magnétoscope, son premier portable. Au début, ça lui paraissait futile. Mais il s’y était habitué, pas en un jour, ni en une semaine. « Lydie m’aurait dit : Pierre, arrête de faire le têtu, demande à Alexandre. Mais Lydie n’est plus là. Alexandre n’est pas toujours dispo. Et je ne veux pas devenir un boulet », pensa-t-il. Le lendemain, il alla chercher un vieux carnet, trouva une page vierge, écrivit en haut : « Paiements, rendez-vous, services ». Laissa de la place dessous. Il posa le carnet sur la table de cuisine, avec le téléphone et une dernière facture, celle d’Internet, à régler avant la fin du mois. Il appela son fils. — Alexandre, bonjour. Je veux que tu me montres, pas que tu fasses à ma place. Je voudrais apprendre à tout régler moi-même. Pour t’épargner, et pour que tu aies moins à revenir. Son fils arriva le soir, avec son ordinateur portable. — Papa, je vais tout installer, tu n’auras qu’à cliquer et c’est tout. — Non, affirma calmement Pierre. Je veux que tu sois à côté de moi, et tu expliques lentement. Je veux faire moi-même. Son fils le regarda étonné, puis hocha la tête : — Alors prépare-toi, ce sera barbant. Ils restèrent à table deux heures. Alexandre montrait où trouver « Paiements » dans l’application, comment saisir le numéro de contrat, où cliquer. Pierre tremblait des doigts, se trompait parfois. Alexandre fronçait les sourcils, mais retenait ses remarques. — Ne me presse pas, demandait Pierre. Je ne suis pas toi. Il notait dans le carnet : « 1. Ouvrir le logo vert. 2. Aller en bas sur «Paiements». 3. Choisir «Internet». 4. Entrer le numéro de contrat, visible ici. » Il mettait des flèches pour indiquer où trouver chaque donnée. Quand le message « Paiement effectué » s’afficha, il ressentit un soulagement inattendu, neuf. — Voilà, fit Alexandre. Tu vois, ce n’est pas si compliqué. — Quand tu es là, non, admit-il. Deux jours plus tard, il tenta le coup seul. Ouvrit le carnet, trouva la page, chercha la facture. Il se trompa de menu, tomba sur « Virements ». Paniqua à l’idée de transférer son argent au hasard. Appuya sur « Retour », revint à « Paiements », « Internet ». Saisit le numéro de contrat. Quand l’application demanda s’il voulait « enregistrer comme modèle », c’était l’inconnu, il appuya sur « Oui ». Mit du temps à retrouver sa facture – finalement, elle était déjà réglée. Le soir, son fils l’appela : — Papa, j’ai vu le paiement Internet, c’est toi qui l’as fait ? — Oui. Avec le carnet. — Génial ! Juste, ne clique pas partout. — J’ai même créé un modèle ! Ce sera plus facile maintenant. Le prochain défi : prendre rendez-vous chez le médecin. Le généraliste voulait le revoir tous les trois mois. Avant, Lydie appelait la secrétaire ; puis le petit-fils l’avait initiée à Doctolib… C’était son tour. Il retrouva un papier griffonné que Lydie avait scotché au frigo : identifiants, mot de passe. Essaya de se connecter. « Identifiant ou mot de passe incorrect ». Il appela son petit-fils : — Papy, laisse-moi faire vite fait sur l’appli. Tu veux voir quel médecin ? — Attends, je voudrais apprendre, tu peux m’expliquer au téléphone ? — Ce sera compliqué… mais vas-y. Il galéra quarante minutes, son petit-fils guidant : « Va en haut à droite, les trois barres… Tu trouves «Ma santé» ? Non ? Descends… » Il s’y perdait, claquait la souris de frustration. — Laisse, je gère, tu n’auras qu’à venir au rendez-vous plus tard. — Non, s’entêta-t-il. Dis-moi encore où sont les trois barres. Finalement, le rendez-vous apparut à l’écran. Il nota la date, l’heure, le nom du docteur dans le carnet, comme avant les numéros de téléphone. Rangea la feuille dans sa poche. — T’es un chef, papy. Moi, à ta place, j’aurais explosé. — Moi aussi, mais si je lâche maintenant, ce sera encore pire plus tard. Tout n’était pas facile. Un jour, il paya deux fois sa facture d’électricité à cause d’une distraction. Se rendit compte de l’erreur après coup. Appela la banque, patienta, se trompa dans les menus. Finalement, une opératrice confirma : dépassement non remboursable, la régularisation se ferait le mois suivant, via le prestataire d’électricité. Il songea à appeler son fils pour se plaindre, mais se retint. Il joignit plutôt l’opérateur de l’électricité directement ; après plusieurs transferts, on lui confirma que l’avance serait prise en compte. Le soir, il raconta quand même à son fils. — Papa, je t’avais dit de faire gaffe… Mais bon, au moins, tu as géré tout seul. — J’ai fait de mon mieux, répondit-il doucement. Son fils ajouta, après une petite pause : — Je suis content que tu aies tout tenté par toi-même. Avant, tu m’aurais tout de suite appelé. Le carnet s’enrichit : « Rendez-vous médical », « Charges », « Contact du syndic ». Il y notait les numéros importants, les meilleurs horaires d’appel, les périodes creuses. Sur le frigo, plus de factures en pagaille : une feuille claire résumait le mois, ce qui était payé ou non. Parfois, il demandait encore de l’aide. Une lettre compliquée de régularisation, il la montrait à son fils. Une poignée cassée, il appelait son petit-fils qui savait trouver un bon bricoleur via LeBonCoin. Mais à chaque fois, il cherchait d’abord à comprendre comment faire seul. Un soir, début septembre, il réalisa qu’il n’avait rien eu à demander à personne depuis plusieurs jours. Il avait déplacé un rendez-vous médical par téléphone, commandé des courses via l’application installée par son petit-fils, trouvé « Produits laitiers », validé le lait, les œufs, le pain. Le livreur sonna, il signa sur l’écran, un peu gêné, mais fier. Ce jour-là, il dut aussi donner les relevés de compteurs au syndic. Avant, Lydie le faisait. Cette fois, il consulta son carnet, trouva le numéro, appela. — Bonjour, le syndic à l’appareil ! répondit-on. — Bonjour. J’appelle pour transmettre les relevés et savoir quand vous passez. On le transféra à plusieurs interlocuteurs, certains pressés, d’autres trop lents. Deux fois, il se trompa dans les chiffres, s’excusa, demanda de répéter. L’un soupira : — Note, on corrigera le mois prochain si besoin. — Merci, répondit Pierre, et il raccrocha. Il regarda l’horloge. Dans une demi-heure, il devait appeler son fils en visio, comme tous les mercredis. Il observa la cour illuminée en bas, des ados en trottinette, les chiens, les fenêtres bleutées par la lumière des écrans. Le téléphone sonna. Le visage de son fils apparut, le petit-fils derrière. — Alors, tu tiens le coup ? demanda son fils. — Je vis, répondit-il. J’ai appelé le syndic aujourd’hui. — Encore un souci ? s’enquit son fils. — Non. J’ai donné les relevés, commandé les courses pour demain, comme j’ai rendez-vous chez le médecin. — Tu as pris le rendez-vous toi-même ? lança le petit-fils, se penchant vers la caméra. — Avec tes instructions, répondit Pierre. J’ai trouvé le bon menu, coché la case, puis appelé pour vérifier. — Grand-père, t’es vraiment un champion, sourit le petit-fils. Bientôt tu vas nous expliquer toi ! — Faut pas exagérer, répondit Pierre, mais il sentit une chaleur douce l’envahir. Je veux simplement que vous ne soyez pas toujours obligés de venir à ma rescousse. Son fils le regarda longuement. — Papa, ce n’est pas une corvée de t’aider. On continuera si besoin. Mais je vois, tu fais déjà tout seul. N’hésite pas à demander, mais sois fier de ce que tu réussis. — J’appellerai quand je le déciderai, ajouta Pierre. Pas parce que je ne peux pas, mais parce que j’aurai envie de vous entendre. Le petit-fils hocha la tête. — C’est bien. Ils parlèrent encore un peu de la météo, des examens du petit-fils, du boulot du fils. Puis la connexion coupa. Pierre posa le téléphone sur le rebord de la fenêtre, retourna à la table. Sur la table, le carnet était ouvert à la dernière page : « Appel syndic, courses jeudi, rendez-vous médecin 10h ». Sa tasse de thé refroidissait. Il passa un doigt sur les lignes, sans lire, juste pour sentir le grain du papier. Dans ces lettres maladroites, ces flèches, il trouva une sorte de solidité nouvelle. Pas celle que lui avaient donnée Lydie, son fils, ou son petit-fils. Une autre, plus silencieuse, plus intérieure. Il se leva, rejoignit le frigo : calendrier avec les dates de rendez-vous et paiements, dessous une feuille de numéros : « Fils », « Petit-fils », « Médecin », « Syndic ». Il savait que s’il avait un souci, il aurait toujours quelqu’un au bout du fil. Mais désormais, ce n’était plus la seule solution. Avant d’aller se coucher, il relut son carnet, vérifia le programme du lendemain. Éteignit la lumière de la cuisine, traversa le couloir. Dans la chambre, il s’assit sur le lit, fixa la photo de Lydie sur la table de nuit. — J’apprends, Lydie, souffla-t-il. Pas aussi vite que tu l’aurais voulu, mais j’apprends. Il n’attendait pas de réponse, bien sûr. Il se coucha, s’emmitoufla, écouta la pendule. Demain il irait à la consultation, trouverait le bon bureau, passerait à la pharmacie, puis au distributeur. Ça n’avait plus l’allure d’un parcours du combattant, juste une liste de tâches abordables. Il s’endormit, pensant à tout ce qui restait à découvrir : applis, règles, nouvelles factures. Mais ce territoire inconnu lui paraissait déjà moins obscur. Au milieu du chemin, il avançait, son carnet en main, son téléphone, et le savoir-faire qu’il avait acquis – tout seul. Et, ce soir-là, c’était largement suffisant.