Les Deux Épouses

Deux épouses la femme stérile, déjà plus quune simple femme, nest plus quune demifemme, ainsi que le dit ma bellemère soupire Marie en laissant échapper un sourire amer.
«Ne lécoute pas,», sinterrompt brusquement et dune voix forte la demisourde Suzanne, la voisine qui partage les ragots du village, «Dieu sait ce quil fait. Il est trop tôt pour que tu aies des enfants, il voit déjà lavenir.»
«Comment voistu?», demande Marie, les larmes éclaboussant ses joues. «Ça fait cinq ans que nous sommes mariés, jai tellement envie dun bébé.»
Elle ne parle plus souvent de ce désir, le garde en silence, enfermée dans son cœur. Aujourdhui, elle revient dans le hameau de SaintLéger, à dix kilomètres de sa maison, pour visiter la tombe de sa mère, et sassoit avec lâme du village pour parler à la vieille voisine demisourde.

«Cest une triste affaire,», lance la vieille, «mais ce ne sont pas nous qui trouvons les enfants, ce sont eux qui nous trouvent. Sois patiente, ma fille.»

Les chiens du hameau aboient, les moineaux piaillent. Les bruits habituels du village se sont dissipés. SaintLéger, dans le département de la Loire, semble sêtre effondré sous le poids du temps, les maisons de chaume penchent vers la rivière comme pour lui adresser un dernier adieu.

Marie rentre chez elle, chez son mari, dans le grand village voisin dIleBourdon. Elle doit quitter SaintLéger avant la tombée de la nuit. Toute sa vie, elle a craint les forêts et les champs la nuit une peur denfant qui persiste.

Marie est originaire de ce coin. Il y a six ans, elle se retrouve seule. Son père est mort après la guerre, sa mère la quittée jeune. Elle devient trayère dans la coopérative du village.

Cest en juin, lors de son seizième été, quelle rencontre Nicolas, son futur époux, alors quelle travaille à la ferme. Le chemin vers la ferme est long, mais elle y court avec plaisir, même si ses bras souffrent au début à force de traire.

Un matin, un orage violent la surprend sur le chemin. Le ciel se couvre, des nuages grondent, le tonnerre gronde. Tout semble pencher dun côté.

Marie se réfugie sous un auvent à lorée du bois. Elle sassied sur la planche, enlève ses tresses noires pour les essorer. Soudain, à travers la pluie oblique, elle aperçoit un jeune homme aux cheveux noirs, en chemise à carreaux collée au corps et en pantalon retroussé au genou. Il se précipite sous lauvent, la voit et sourit :

«Quelle surprise! Je mappelle Nicolas, et toi?»

Marie, le cœur battant, reste silencieuse, reculant dun pas.

«Un éclair tatil assommée? Ou testu muette de naissance?», plaisante-til.

«Pas muette, je mappelle Marie.»

«Tu as froid? Tu veux un feu?», continueil tout en gardant ses distances. «La pluie nous a tous les deux trempés. Je viens de la coopérative.»

Il continue de blaguer, puis se montre insistant, ce qui effraie Marie. Sa blouse colle à son corps cela excite le jeune homme ou il est simplement très affectueux. Marie sélance sous la pluie, court à perdre haleine, jetant des regards en arrière.

Le bois, sombre sous les nuages, est terrifiant.

Plus tard, Nicolas revient à la ferme en tant que veilleur temporaire. Marie le regarde avec un brin dirritation, puis il entame des galanteries, suivant Marie sérieusement. Cette rencontre a laissé une trace.

Marie plonge dans le mariage avec joie, bien quelle ne sache que lui arrivera dans la maison de son mari, dans un village étranger. Sa bellemère se montre morose, malade, et elle lui impose volontiers une partie des corvées, mais surveille tout de très près.

Malgré les difficultés, Marie ne se décourage pas. Elle est travailleuse, robuste mais les reproches de la bellemère la dérangent. Après tout, elle est arrivée sans dot, orpheline, sans moyens.

Avec le temps, la bellemère se calme, voyant que la bru est capable. Les reproches séteignent. Un an passe, puis le deuxième, mais la grossesse narrive pas.

«Tu es une femme corrompue, une stérile, plus même vraiment femme, alors que notre maison reste sans petitsenfants», lance la bellemère.

Marie pleure sur lépaule de Nicolas, qui reproche à sa mère de la critiquer, et elle reste silencieuse, soupirant. Le beaupère, lui, ne regarde Marie que lorsquelle dépose un bol devant lui.

Malgré tout, Marie ne perd pas espoir. Elle va ellemême chez linfirmière du village, se rend en secret à la chapelle du curé voisin pour préparer des décoctions recommandées contre linfertilité.

La vie suit son cours. La maison des Nicolas nest pas la plus pauvre, même si les temps daprèsguerre sont dures. Un matin, Nicolas ramène à la maison un demisac de grain humide.

«Oh, mon petit, ne dis rien», gémit la mère.

«Tout le monde travaille, je ne suis pas le seul», répond Nicolas.

Marie tente de dissuader Nicolas de simpliquer dans ces affaires, mais il insiste.

Les nuits, Marie ne dort plus bien. Elle reste au lit sans allumer la lampe, les jambes repliées, attendant son mari.

Un jour, elle décide de le rencontrer. Elle trouve sous le lit la jupe, le pull, la veste, les bottes en caoutchouc, le manteau en toile, et sort sur le porche. Le vent de novembre frappe les portes grandes ouvertes, les gouttes deau brûlent son visage.

Où se cachetil dans ce froid?

Ses pieds la portent jusquau bord du hameau. Les fenêtres sont éteintes, même les chiens se sont cachés. Le chiot Félix, quelle chérit, ne la suit pas. Elle avance, cherchant son mari, puis sarrête près dun vieux porche à la lisière du village.

Continuer, cest se diriger vers le champ. La nuit, le champ et la forêt leffraient depuis lenfance. Elle décide dattendre un moment, puis de rebrousser chemin.

La pluie martèle le sol froid, alternant entre rafales violentes et gouttes monotones. Soudain, à travers le bruit, elle entend un rire léger de femme provenant du porche. Elle tend loreille et distingue la voix de Nicolas. Dabord soulagée, elle savance, mais se rend compte quil nest pas seul.

Entre les éclats de la pluie, elle reconnaît la voix de Catherine, la fille du village voisin qui travaille à la coopérative avec elle.

Au début, Catherine était vive, joyeuse, bavarde, rêvant de quitter le hameau pour la ville. Elle chantait sur les marchés:

«Travaille, cuisine, tonds, danse!»

«Ma mère na quune fille, et même elle est une aventurière!»

«Je trouverai un riche citadin!»

Mais récemment, la gaieté de Catherine sest fanée, elle est devenue renfermée, parlant plus peu. Les femmes du village murmurent quelle se serait mise à rêver dun mari marié.

Marie est sûre que cest la ville qui lattire, mais lhistoire prend une tournure inattendue : le prétendu «amant» nest autre que Nicolas.

Les torrents deau ruissellent entre les maisons, et Catherine, figée par la découverte, reste longtemps au porche. Puis, dun rire clair, elle se précipite chez elle, glissant sur le sentier mouillé, sa jupe se coinçant dans une bâche militaire usée, comme les habits que les enfants du village portent quand ils jouent.

De retour, elle se précipite à la buanderie, frotte vigoureusement, mais ne parvient pas à chasser de son esprit le rire de Nicolas et le murmure de son mari à une autre.

«Nous laverons cette boue, petite Félix, nous laverons,» ditelle en parlant au chiot.

Tout ce quelle possède dans la maison, cest son amour et celui de son mari pour elle. Et il savère que même cela nexiste plus. Elle ne veut plus croire à la trahison, soit par la vision de la scène, soit par lespoir désespéré dune femme.

Nicolas vient un jour dans la buanderie, elle ne dit rien, décide dattendre le lendemain.

Le matin, deux gendarmes et le président de la coopérative arrivent. La mère de Marie pleure, sagrippe à la manche du président. Le père de Nicolas laccompagne en silence, jetant un regard sourcilleux aux visiteurs. Marie saffaire, aide à relever son mari, soulève la bellemère désemparée.

Quatorze personnes du village sont emmenées au conseil municipal. La foule se rassemble devant les murs du conseil jusquà midi. Des sacs, des barils circulent Vers le déjeuner, un camion arrive, charge les arrêtés et les conduit en ville pour le procès.

Marie se retourne. Sous les bouleaux, Catherine se tient à distance.

Cet arrêt secoue tout le hameau. Personne nose en parler, chacun se renferme chez soi.

La bellemère senfonce dans son chagrin maternel, le beaupère seffondre. Plusieurs jours passent et Marie ne trouve plus le sommeil.

Elle ne décide jamais rien avec Nicolas, reste ni épouse ni abandonnée. Mais la pitié et la peur pour son mari surpassent le ressentiment et la jalousie. Elle ne peut plus sexprimer, les épouses arrêtées ne sont pas accueillies chaleureusement dans dautres coopératives. Le divorce avec Nicolas nest jamais abordé.

Quelques jours plus tard, épuisée, Marie retourne de la ferme, le lait sur les bras, lorsquelle ouvre la porte de sa maison et voit Catherine.

Catherine est assise à la table, les mains jointes sous un gros ventre. À côté delle, le beaupère et la bellemère baissent les yeux.

«Bonjour,», chante Catherine.

«Ne tombez pas malade,», répond Marie.

«Ma chère Marie,», sexclame la bellemère, «Catherine allait à la ville, rendait visite à nos amies, à Olga et à Nina. Leur père, Vasily, était là, le mari dOlga.»

Marie pose le seau de lait sur le poêle, se lave les mains au lavabo, écoute.

«Marie, le tribunal a condamné Nicolas à dix ans!», dit la mère, tendant un mouchoir, puis le serre contre ses yeux en pleurant.

Marie seffondre sur le banc.

«Comment dix?», demandeelle.

«Ils ont dit que cétaient des criminels dÉtat, presque tout le monde a reçu la même peine.», répond Catherine.

«Mon Dieu!», souffle Marie, incrédule.

La bellemère pleure, Marie la console:

«Ce nest pas possible. Peutêtre ils reviendront, peutêtre ils nous laisseront partir»

«Qui les libèrera?Tu es naïve, Marie!Maintenant cest la procédure. Ils ont jugé, ils ont condamné,», réplique Catherine, sûre delle.

Elles écoutent les détails du procès, puis un silence, seulement le cliquetis du thé.

«Voilà,», claque Catherine la main sur la table, «Si les maîtres se taisent, je dirai que Kolka voulait mépouser, mais il na pas pu divorcer. Jaurai un enfant de lui. Et je ne le soulèverai pas seule. Mon père ne me laissera pas retourner au village avec un ventre rond. Mais je pensais que Kolka maccepterait, il a dit quil ne minterdirait pas de partir.»

Catherine regarde Marie, attend une réaction surprise, protestation, larmes. Marie reste assise, les mains fatiguées posées sur sa jupe de toile militaire, le regard au sol.

La bellemère ne tient plus :

«Marie, cest notre maison, cest à nous de décider. Le petitenfant arrivera. Et Kolka quen estil de lui?Laissele rester ici, cest notre décision!Nous voulons que le petit de ton fils grandisse parmi nous.»

Marie répond :

«Très bien, je nai rien contre,» et commence à égoutter le lait.

Catherine et le beaupère vont chercher leurs affaires.

La bellemère sinquiète du couchage. «Où le mettronsnous?Il faut un coin pour le bébé.»

Marie ramène du jardin une botte de paille, létale près du poêle, y pose un couvrelit de toile tressée le nouveau lit du petit, comme celui de Félix dans son abri.

Les jours raccourcissent, le froid sintensifie. La bellemère tombe malade tout lhiver. Catherine, dans ses derniers jours, se déplace à toute vitesse, la ferme repose désormais entièrement sur les épaules de Marie.

Catherine et la bellemère développent même une forme damitié, parfois elle défend Marie lorsquelle la trouve trop sévère.

«Allongetoi,», conseilleelle à Marie, «avant quon ne te fatigue davantage.»

Marie passe ses journées à traire, puis à la soirée, regarde par la petite fenêtre la forêt blanche audelà de la rivière, songe à son sort. Elle ne peut plus retourner à son hameau natal. La maison y siffle sous le vent, et le trajet de dix kilomètres dans le froid glacial nest plus une option.

Elle se souvient souvent de sa mère. Que diraitelle si elle voyait la détresse de sa fille? Deux épouses sous le même toit, qui est la principale? Sa mère était une femme fière, indépendante.

Les hivers passent, marqués par la fatigue et le peu de variété. Un petit garçon, né en janvier, apporte un brin de joie.

Un jour, le père de Nicolas, en calèche, ramène le nouveau-né du hôpital, un petit garçon quils appellent Édouard.

Marie essaie de ne pas trop sattacher à lenfant, le cœur la transperce de voir un autre porter le fardeau de la maternité, même si elle prie et se soigne

Les sentiments maternels non réalisés la lient à ce petit.

«Tout est pour Kolka, nestce pas?», rappelle la bellemère, oubliant les sentiments de Marie.

«Oui, il ressemble», répondelle.

Le petit passe plus de temps avec Catherine. Marie remarque que la petite voix dÉdouard ne préoccupe pas tant Catherine que son propre avenir.

«Et maintenant?Nous restons à crever dans cette coopérative?Je voulais devenir technicienne de laboratoire au centre. Kolka ne reviendra jamais?Je ne sais que faire»

La ferme change. Quatre maisons à deux appartements sont construites, les familles sinstallent. De nouvelles trayères arrivent, bavardes mais travailleuses, apportant le premier weekend. Marie se lie damitié avec lune delles, Vera.

Un dimanche, Vera demande:

«Questce qui se passe?Ta maison nest pas très joyeuse.»

Marie raconte: «Chez nous, cest lhistoire dune femme et dune maîtresse sous le même toit,Malgré les tempêtes du passé, Marie trouve enfin la force de reconstruire sa vie, main dans la main avec les enfants qui lentourent, et laisse le passé derrière elle, prête à embrasser le futur.

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Les Deux Épouses
Laissez-moi rester, je vous en prie — Je ne veux pas partir… – murmurait la femme d’une voix presque inaudible. – C’est ici ma maison, je ne l’abandonnerai pas. — Dans sa voix vibraient des larmes retenues. — Maman, – dit le fils, – tu comprends bien que je ne pourrai plus m’occuper de toi… Il faut que tu comprennes. Alexandre était triste. Il voyait bien que sa mère était inquiète, bouleversée. Elle était assise sur le vieux canapé déformé de leur maison de campagne, dans son village natal. — Ça ira, je me débrouillerai toute seule, je n’ai besoin de personne, – répliqua-t-elle avec obstination. — Laissez-moi tranquille. Mais Alexandre savait bien qu’elle n’y arriverait pas. C’était un AVC. Madame Pétronille avait déjà souvent été malade par le passé. Il se rappelait parfaitement quand il avait dû prendre plusieurs mois de congé pour s’occuper d’elle après sa fracture de la jambe. Elle faisait bonne figure, mais au début elle ne pouvait littéralement pas faire un pas sans son fils. Récemment, Alexandre avait commencé à bien gagner sa vie et pensait rénover la maison familiale pendant l’été pour que sa mère y soit plus à l’aise. Mais l’AVC avait tout remis en question. La priorité, désormais, était de la faire venir en ville. — Marine préparera tes affaires, – dit-il en désignant sa femme. – Dis-lui si tu as besoin de quelque chose. Madame Pétronille restait silencieuse, contemplant par la fenêtre le léger vent d’automne qui détachait les feuilles jaunies des arbres centenaires qu’elle avait vus toute sa vie. Sa main droite encore valide serrait nerveusement l’autre, restée inerte. Marine fouillait dans la garde-robe, questionnait sa belle-mère sur ce qu’il fallait prendre ou laisser, mais celle-ci ne répondait que par un regard lointain, indifférent aux vieilles robes ou aux lunettes cassées. …Madame Pétronille était née et avait vécu soixante-huit ans durant dans ce petit village, peu à peu déserté. Elle avait toujours été couturière : d’abord à l’atelier du village, puis chez elle lorsque celui-ci ferma, faute d’habitants. Au fil du temps, il y avait de moins en moins de clients ; elle s’était alors consacrée au potager, au foyer, à y mettre tout son cœur. Elle n’imaginait pas quitter cette terre pour s’exiler en ville, dans un appartement gigantesque et impersonnel… … — Alex, elle ne mange encore rien du tout, – soupira Marine, posant son assiette intacte sur la table de la cuisine. – Je n’y arrive plus… Je n’ai plus la force… Alexandre regarda sa femme, puis l’assiette, secoua la tête, soupira et rejoignit sa mère. Madame Pétronille était assise sur le canapé, regardant dehors, immobile. Ses yeux gris, éteints et lointains, fixaient l’horizon. Sa main valide reposait sur la main morte, la serrant comme pour lui redonner vie. La chambre était encombrée de matériel de rééducation, des poignées de musculation traînaient partout, une pile de médicaments sur la table de chevet. Sans son fils, elle n’y aurait pas touché. — Maman ? Silence. — Maman ? — Mon fils… – souffla-t-elle, articulant difficilement. Depuis l’AVC, elle avait du mal à parler, les mots étaient confus. Ça allait un peu mieux, mais ce n’était pas évident à comprendre. — Pourquoi tu ne manges rien ? Marine passe du temps à préparer des repas. Tu n’as presque rien mangé depuis des jours. — Je n’ai pas envie, mon fils, – murmura madame Pétronille. – Vraiment pas. Ne me force pas. — Mais dis-moi ce dont tu as envie alors, maman… Alexandre s’assit à côté d’elle. Elle lui prit la main. — Tu sais ce que je veux, mon Alex. Je veux rentrer… J’ai peur de ne jamais revoir la maison. Il soupira en hochant la tête. — Tu sais bien, maman, je travaille tous les jours, Marine est tout le temps chez les médecins… Il fait froid dehors, c’est l’hiver… Attends encore un peu, jusqu’au printemps, d’accord ? Elle acquiesça. Alexandre sourit et quitta la pièce. — J’espère qu’il ne sera pas trop tard, mon fils… pas trop tard… … — Je suis désolée, la FIV n’a encore pas marché, – dit tristement la docteure en retirant ses lunettes et en regardant la jeune femme dans les yeux. Marine poussa un cri et se prit la tête dans les mains : — Mais comment ? Tout le monde y arrive ! Vous aviez dit que la première fois ce n’était pas grave, seulement 40 % de réussite, mais c’est la troisième tentative et toujours rien ! Pourquoi ? Alexandre restait silencieux, tenant la main de sa femme. L’angoisse le rongeait. Dans l’aile voisine de la clinique, sa mère finissait son massage ; il allait devoir aller la chercher. — Écoutez, – commença doucement la médecin. – Je comprends tout à fait. Vous rêvez d’avoir un enfant, mais vous êtes focalisée sur cette obsession. Vous vivez dans un stress permanent. Votre corps ne suit plus. — Évidemment que je suis stressée ! Je travaille à la maison pour pouvoir payer cette FIV hors de prix ! Je vais à toutes les consultations, à toutes ces prises de médicaments ! En plus, je dois m’occuper de ma belle-mère, gérer ses lubies : elle ne veut pas manger, refuse ses médicaments ! Oui, je veux un enfant, peut-être que comme ça mon mari s’occuperait un peu de moi aussi ! Marine s’arrêta net, réalisant qu’elle était allée trop loin. Elle saisit son sac et sortit du cabinet en claquant la porte. — Désolé, – murmura Alexandre. — Ne vous en faites pas, – répondit la médecin. – J’en ai vu d’autres, tout va bien. Alexandre rejoignit sa femme, assise dans la salle d’attente, en pleurs, la tête cachée dans les mains. Son corps tremblait de sanglots. Quand elle leva ses yeux rougis, elle balbutia en pleurant : — Pardonne-moi… Je ne voulais pas dire de mal de ta mère. Je suis juste épuisée. J’en peux plus de voir quelqu’un dépérir, de voir encore et encore un seul trait sur le test, de mettre tout notre argent dans des procédures inutiles. J’y arrive plus… — Si je le pouvais, je vous aiderais toutes les deux, mais je n’en ai pas la force… — Je sais – sourit-elle à travers ses larmes – je comprends. Ils restèrent un moment assis, main dans la main, puis Marine se leva, remit son col en place et esquissa un sourire. — Viens. Madame Pétronille a sûrement déjà terminé. Elle n’aime pas les hôpitaux, après elle est triste longtemps. … — Votre maman n’a quasiment pas progressé, – expliqua le vieux médecin aux lunettes rondes, à qui Alexandre avait demandé des nouvelles, à l’écart pour que madame Pétronille n’entende pas. Marine restait avec elle. – Vous comprenez… Quand je l’ai vue pour la première fois, j’étais persuadé qu’elle allait récupérer. Certes, les chances après un AVC sont maigres, mais elle n’a jamais eu de mauvaises habitudes ou de maladies chroniques. Elle avait toutes les chances. — Mais je constate moi-même qu’il n’y a aucun progrès… — Je crois que le problème, c’est qu’elle n’en a pas envie. Elle a abandonné. Il n’y a plus l’étincelle dans ses yeux… Elle ne veut plus se battre, elle ne veut plus vivre… Alexandre acquiesça en silence. Il le constatait chaque jour. Madame Pétronille avait perdu quinze kilos, n’était plus que l’ombre d’elle-même. Elle restait assise à la même place, journée entière, à contempler la fenêtre. Elle ne lisait plus, ne regardait plus la télévision, ne parlait plus à personne. Elle regardait juste dehors. — Après un AVC, il y a parfois des troubles du comportement dus aux lésions dans certaines zones du cerveau, – ajouta doucement le vieux médecin. – Mais je pensais que cela n’irait pas jusque-là chez votre mère. À la première visite, je n’avais rien remarqué de la sorte. — Je crois que la raison est ailleurs, – conclut Alexandre à voix basse. … — Alex, – dit Marine au téléphone, – tu peux annuler ton déplacement ? Madame Pétronille est très mal. J’ai peur que tu n’arrives pas à temps… Les mots lui coûtaient. Elle savait ce que la mère d’Alexandre représentait pour lui. Elle-même, avec le cœur lourd, assistait impuissante à l’agonie de sa belle-mère, allongée sur le canapé, presque immobile. Avant, elle écoutait parfois les vieux vinyles – hérités de son père, ancien professeur de musique – ou regardait simplement dehors. Désormais, madame Pétronille fixait un point du mur, sans parler, ne touchant à rien, sauf un peu de lait. Elle qui affirmait autrefois que le lait de la ville n’avait rien à voir avec celui de la campagne. Alexandre arriva le soir même et veilla toute la nuit auprès de sa mère. — Tu sais ce que je veux. Tu m’as fait une promesse. Il acquiesça. Oui, il l’avait promis. Le lendemain, ils repartirent à la campagne. Madame Pétronille avait refusé l’hôpital. — Je veux rentrer chez moi. C’était mars, les routes étaient encore praticables. Alexandre aida sa mère à sortir de la voiture et à s’installer en fauteuil roulant devant la maison. La terre fondait, la neige perdait du terrain, les arbres frémissaient sous un souffle léger, le soleil prenait de l’éclat. Madame Pétronille passa des heures dehors, un sourire enfin revenu sur ses lèvres. Elle respirait, contemplait le ciel, les larmes aux yeux – des larmes de bonheur. Elle était enfin chez elle. Enfin. Ce soir-là, elle mangea, passa encore des heures dehors. Elle ne quitta plus son sourire. Et la nuit venue, elle s’en alla. Avec le même sourire. Heureuse. Alexandre et Marine prirent quelques jours pour tout rendre hommage, régler les affaires du village et décider de l’avenir de la maison. Surtout, Alexandre avait besoin de ce temps pour retrouver l’air de la campagne, qu’il n’avait pas respiré aussi longtemps depuis des années. … Au moment de repartir en ville, Marine ne se sentit pas bien. Elle courut aux toilettes. Quand elle revint auprès d’Alexandre, ses yeux étaient tout ronds. Elle tenait un test de grossesse. Elle en faisait si souvent, pour rien. Mais cette fois, il y avait deux barres. Deux ! — C’est elle, ta maman… C’est Madame Pétronille qui nous a aidés, – souffla Marine, des larmes plein les yeux. Alexandre leva la tête vers le ciel bleu, sans nuages, et, plein de gratitude, serra sa femme dans ses bras. Oui, c’était le plus beau cadeau de sa mère. Le dernier, le plus précieux…