Camp d’Appartements : Une Exploration de la Vie Urbaine et de la Communauté à Paris

Campement dappartement

Ce fut un samedi où le mois de mars cédait déjà la place à avril, et dans le petit appartement du 16ᵉ arrondissement, Irène et Sébastien vivaient le calme rituel du dimanche. Le matin, Sébastien sadonnait à son passetemps : il manœuvrait dans la cuisine avec la moulinette à café, ajustant les proportions idéales pour un nouveau mélange darabica. Irène feuilletait, assise sur le canapé, une pile de magazines et dressait la liste des courses : elle comptait passer au supermarché après le déjeuner, avant que la bruine printanière ne sinstalle. Dehors, la neige fondante laissait traîner des flaques deau mêlées à des morceaux de glace sale. Dans le vestibule, un petit archipel de bottes en caoutchouc et de chaussons sétait déjà formé.

Sébastien leva les yeux de sa tasse :

Tu veux grignoter quelque chose ? Jai trouvé une recette de croquettes au fromage sans semoule.

Irène sourit, ses projets étaient simples : prendre le petitdéjeuner ensemble, puis chacun vaque à ses occupations. Elle sapprêtait à répondre lorsque, dans le couloir, un coup frappant retentit à la porte.

Sur le seuil se tenait leur voisine, Sophie, de lappartement den face. Elle paraissait légèrement plus agitée que dordinaire, tenant dune main le petit garçon dune dizaine dannées, un visage à moitié connu, à moitié étranger.

Pardon de vous déranger Nous sommes en pleine urgence : je dois absolument assister à une réunion, et mon mari est coincé quelque part entre le périphérique et le ciel. Pourriezvous garder Théo quelques heures ? Il est discret voici ses affaires,

ajoutaelle en tendant un petit sac à dos décoré dun dinosaure,

il na pas besoin dêtre nourri, il a déjà mangé. Mais il adore les pommes

Sébastien échangea un regard avec Irène, qui haussa les épaules: qui accepterait si vite? Il fallait bien aider les voisins. Ils acquiescèrent brièvement à Sophie :

Bien sûr, il peut rester! Ne vous inquiétez pas.

Théo franchit prudemment le seuil, observant de bas en haut dun air méfiant et curieux. Ses petites bottines laissèrent immédiatement de nouvelles empreintes humides sur le sol dentrée. Sophie expliqua rapidement les consignes: le téléphone des parents doit toujours être à portée, appeler lun ou lautre en cas de besoin, aucune allergie, il adore les dessins animés danimaux. Elle déposa un baiser sur la tête du garçon et disparut derrière la porte.

Le petit déposa son blouson sur le portemanteau près du radiateur. Il jeta un œil autour de lappartement: la pièce semblait un peu plus sombre que son propre chezsoi à cause des lourds rideaux, mais une odeur agréable de café mélangée à la chaleur du radiateur flottait dans lair.

Alors, Théo? Tu veux regarder un dessin animé ou jouer à quelque chose?

Irène chercha dans sa mémoire les jeux denfance.

Le garçon haussa les épaules :

On peut voir un film de dinosaures? Ou bricoler quelque chose

Les trente premières minutes sécoulèrent paisiblement: Sébastien lança « Jurassic Park » pour Théo, puis se mit à lire les actualités sur son téléphone. Irène continua à parcourir les magazines, jetant un coup dœil à son nouveau petit invité qui sétait installé sur le tapis devant la télévision, sac à dos sur lépaule. Mais le sentiment déphémère ne disparaissait pas, même après trois blocs publicitaires consécutifs.

Vers une heure, il devint clair que les plans des adultes fondaient aussi vite que la neige de mars sous les radiateurs. Sophie envoya un message: «Pardon! Nous sommes bloqués depuis une heure! Nous reviendrons au soir.» Puis le père de Théo appela, la voix pleine de culpabilité :

Les enfants! Un grand merci! Nous arrivons bientôt! Tout va bien?

Irène le rassura :

Oui, oui! Tout va bien! Ne vous inquiétez pas!

Elle raccrocha, puis se tourna vers Sébastien :

Il semble que le déjeuner devra changer de menu

Il haussa les épaules :

Eh bien, ce sera une nouvelle expérience culinaire!

La première gêne se dissipa delle-même grâce à la spontanéité de Théo. Il proposa de montrer sa petite collection de figurines de dinosaures (trois uniquement), puis demanda la permission daider à préparer le repas.

Sébastien simpliqua avec une facilité surprenante: il sortit des œufs du frigo pour faire une omelette, et Théo brisa habilement les coquilles contre le bord du bol (certains œufs finirent hors du bol). La cuisine se remplit de lodeur du beurre fondu et du pain grillé; le garçon mélangeait la pâte avec une cuillère en bois, la rendant presque aussi dense quun mortier.

Pendant que les adultes débattaient du film à choisir pour un enfant de huit ans du « Roi Lion » aux dessins animés classiques français Théo rassembla discrètement tous les coussins du salon en un grand monticule près de la table basse. En quelques minutes, cette construction devint le « camp de base de lexpédition » de tout lappartement, ouvert à tous, quel que soit lâge ou la taille.

À lextérieur, le crépuscule matinal sabattait tôt pour la fin du mois de mars; les réverbères du quartier se reflétaient dans les flaques comme des lucioles sur les morceaux de neige près de limmeuble.

Quand les parents de Théo rappellèrent plus tard, à lapproche du dîner, il devint évident quils ne rentreraient pas ce soir.

Sébastien fut le premier à rompre le silence :

On dirait quon va passer la nuit ici! Quen distu?

Irène le regarda, pensive, tandis que Théo affichait un large sourire devant sa forteresse de coussins, aucune trace de peur, seulement lexcitation dun explorateur prêt à conquérir le monde adulte depuis lappartement du voisin.

Alors, le camp dappartement est déclaré! proposa Sébastien avec solennité. On prépare le dîner ensemble! Qui soccupe du menu?

Tous trois cuisinèrent, et lambiance devint étonnamment joyeuse même pour des adultes habitués aux routines familiales. Théo éplucha une pomme (en réussissant à la rendre presque carrée), Sébastien dirigea la découpe des légumes pour la salade, Irène dressa la table avec des assiettes en plastique il faut bien une ambiance de camp, après tout!

Pendant que la pluie tambourinait plus fort contre le rebord de la fenêtre, les conversations dérivaient vers les films denfance (chacun évoquait une époque différente), puis les anecdotes scolaires (Théo raconta lhistoire de la prof de maths et du lézard en plastique). Les rires fusaient, comme si plus personne nétait étranger, les soucis se dissipaient au parfum des légumes sautés et à la lumière douce de la lampe.

Le salon sétait transformé en un village de tentes improvisées: plusieurs draps étaient drapés sur le dossier du canapé, établissant les règles du camp chuchoter les histoires, se cacher des « esprits de la forêt » (rôle attribué à un hippopotame en peluche). Et lorsque les aiguilles de lhorloge dépassèrent le couvrefeu habituel, personne ne pensa à rappeler Théo à lheure du coucher.

Le camp résista étonnamment bien: les draps ne glissaient pas, les coussins servaient à la fois de murs et de lits. Théo, maintenant vêtu dun pyjama trop grand, sinstalla au cœur du camp avec lhippopotame en peluche, le sac à dos à dinosaures soigneusement plié à côté.

Irène apporta une tasse de lait tiède et une assiette de biscuits.

Voilà votre ration nocturne pour lexpédition, annonçatelle avec un air solennel.

Sébastien, pour la bonne mesure, noua une serviette de cuisine autour de la tête comme une bandeau.

Dans notre camp, il y a une règle spéciale: après le couvrefeu, on ne parle quà voix basse!

Il fit un clin dœil à Théo, qui acquiesça et se mit à «construire» un nouveau tunnel de coussins, très concentré.

Le soir dura plus longtemps que le permettaient les habitudes adultes. Ils lisèrent à Théo des contes drôles sur un ours maladroit (en changeant à chaque fois les noms des héros pour les adapter aux voisins), évoquant ce quils emporteraient dans une vraie randonnée. Sébastien se rappela sa première nuit chez un ami, la peur des papiers peints inconnus, puis le rêve dune forteresse de chaises. Irène revint sur les escapades familiales à la campagne, la fois où elle perdit une pantoufle dans la neige près du portail.

Théo écoutait attentivement, souriant parfois, posant des questions: pourquoi les adultes aiment tant parler du passé? Pourquoi chacun a ses petites peurs? Il parlait de lécole et de ses camarades plus calmement que le jour; personne ne le tirait par le col, personne ne linterrompait. À un moment, il confessa :

Je pensais que ce serait ennuyeux Mais cest comme une fête.

Irène éclata de rire :

Tu vois! Lessentiel, cest la bonne compagnie.

Peu à peu, les conversations séteignirent. Dehors, la rue était presque plongée dans lobscurité, seules quelques voitures projetaient des bandes de lumière entre les rideaux. La cuisine conservait encore une tasse de thé à moitié bue et une tranche de pain grillé personne ne pressait de nettoyer les restes. Une agréable fatigue sinstalla, comme si la journée avait duré un peu plus longtemps que dhabitude.

Irène installa Théo dans la tente de coussins, y superposa une couverture à rayures jaunes, souvenir denfance de Sébastien. Le garçon se lova confortablement. Sur sa demande, elle lui lut une dernière histoire: celle dune ville où, au crépuscule, voguent des bateaux de papier sur les flaques de printemps. Après le conte, ils restèrent un instant en silence.

Tu nas pas peur dêtre sans maman? demanda Irène.

Non Cest drôle ici Un peu étrange, mais agréable, répondit le garçon.

Demain matin tout reviendra à la normale Mais si tu veux rester encore, la porte est toujours ouverte.

Théo hocha la tête, les yeux se fermant presque immédiatement.

Lorsque le petit sendormit, respirant calmement, Irène sapprocha de Sébastien, qui était encore assis à la table, le téléphone à la main. Un message de Sophie venait darriver: «Nous sommes enfin rentrés, tout va bien; demain on se lève tôt.»

Je nattendais pas une soirée comme celleci

Irène sinstalla doucement sur le tabouret à côté de lui.

Moi non plus Cest étonnant, mais cest plus cosy que nos dîners habituels depuis longtemps.

Ils se regardèrent, silencieux, comprenant que ce fut un rare moment de rapprochement non seulement avec le fils du voisin, mais aussi entre eux.

La chaleur du radiateur baignait la cuisine, le seul bruit était la pluie qui tambourinait dehors, et le souffle paisible du petit garçon séchappait de la porte entrouverte du salon. Sébastien, soudain inspiré, proposa :

Et si on organisait ce genre de camp de temps en temps? Pas seulement pour les enfants

Irène sourit :

Les adultes ont aussi besoin dune pause hors du planning.

Ils convinrent dessayer de renouveler lexpérience au moins une fois par mois, même si ce nétait que pour un dîner partagé ou une partie de jeu de société.

Le matin arriva étonnamment vif: le soleil filtrait à travers les lourds rideaux, dessinant une bande lumineuse sur le parquet près du radiateur. Lentrée sentait lair frais; quelquun avait dabord ouvert la fenêtre en grand pour aérer lappartement après la nuit.

Théo se réveilla un peu avant les adultes, sortit discrètement de son abri, contempla la collection de magnets sur le frigo, puis aida Irène à dresser la table: des tartines au fromage et de la compote de pommes en pot un menu simple, mais parfait pour le camp.

Les parents arrivèrent rapidement: Sophie était fatiguée mais reconnaissante, le père de Théo interrogea immédiatement le garçon sur ses impressions; ce dernier raconta avec enthousiasme la forteresse de coussins. Sébastien décrivit tout le déroulement: où ils ont dormi, ce quils ont mangé, les films vus.

Avant de partir, Théo demanda :

Je peux revenir encore? Pas seulement quand maman est occupée Juste comme ça?

Irène éclata de rire :

Bien sûr! Nous avons maintenant un camp dappartement chaque samedi!

Les parents approuvèrent aussitôt, promettant dapporter la prochaine fois un jeu de société «mémoire» qui pourrait servir à toutes les générations.

Lorsque la porte se referma derrière les voisins et que lappartement retrouva son espace habituel, Sébastien se tourna vers Irène :

Alors, on invite dautres personnes la prochaine fois?

Elle haussa les épaules :

On verra Limportant, cest que nous ayons notre petit secret contre les weekends ennuyeux.

Et ils se sentirent un peu plus jeunes, comme sils avaient réellement accompli un petit miracle du quotidien.

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Camp d’Appartements : Une Exploration de la Vie Urbaine et de la Communauté à Paris
J’apprends à vivre seul La poêle avec son œuf au plat refroidissait sur la plaque lorsque, dans le couloir, un bref tintement retentit : le facteur était passé. Le bac en plastique, qui accueillait autrefois lettres et cartes postales, ne contenait désormais plus que des factures et des prospectus publicitaires. Pierre Simon, s’appuyant contre le mur, sortit dans l’entrée. Il se pencha, ramassa les enveloppes, les tria d’un geste devenu familier : poubelle, poubelle, petit journal du quartier, celle-ci – c’est les charges. Sur l’enveloppe, en grosses lettres : « Urgent. À régler avant le quinze du mois. » On était déjà le dix-huit. Il s’assit directement sur le pouf. D’un coup sec, il déchira le bord de l’enveloppe et déplia la facture. Les colonnes de chiffres se brouillaient, en bas était imprimé : « Paiement par banque, borne ou service en ligne ». Plus bas encore, un tableau avec un code QR. — Et où est… — lui échappa-t-il à voix haute. Avant, en bas figurait une ligne avec les coordonnées bancaires, que Lydie recopiait dans son carnet. Elle allait à la Poste, revenait avec les reçus, qu’elle rangeait soigneusement dans une pochette. La pochette, maintenant, dormait dans l’armoire, près de ses robes. Il évitait d’y toucher. Il se releva, apporta la facture à la cuisine, la posa à côté de l’assiette. L’œuf avait refroidi, mais il le mangea quand même, sans vraiment sentir le goût. Dans sa tête ne tournait qu’une idée : « Comment payer, maintenant ? » Après quarante-huit ans de mariage, il se retrouvait seul dans leur appartement de deux pièces. Son fils, avec sa famille, habitait dans un autre arrondissement, l’appelait tous les deux jours, mais venait rarement. Son petit-fils, étudiant, passait encore moins souvent, toujours le portable à la main, comme un prolongement du bras. Quand Lydie était tombée malade, avec les hôpitaux, les médicaments, les démarches, c’est le petit-fils qui l’avait aidé à prendre rendez-vous, à utiliser des sites Internet. Tant que Lydie était là, tout s’enchaînait naturellement. Pierre Simon transportait, accompagnait, mais ne rentrait jamais dans les détails. Maintenant, les détails le fixaient depuis cette feuille blanche pleine de codes et de liens. Il plaça soigneusement la facture sur le frigo, sous un aimant. Deux autres y étaient déjà accrochées. Sur l’une, son fils avait noté au stylo rouge : « Payé moi-même via l’appli ». Cette fois-là, Pierre Simon s’était contenté de hocher la tête, sans même demander comment il avait fait. Le téléphone, oublié sur le rebord de fenêtre, se mit à sonner, comme s’il avait senti ses pensées. — Papa, tu as mangé ? — demanda son fils sans bonjour. — Oui, oui. J’ai reçu une nouvelle facture. La troisième, elle est déjà là. — Alors tu attends quoi ? Ce soir, je passe, je paie. — Tu ne peux pas tout faire à ma place, — lâcha-t-il, plus durement qu’il ne l’aurait voulu. — Je ne suis pas un enfant. Un silence tomba. — Papa, c’est pas la question. C’est compliqué pour toi. Y a tous ces codes, ces identifiants… Tu te stresses. — Je vais m’en sortir, — assura-t-il, têtu, même si, au fond, tout se serrait. Après l’appel, il resta encore un moment attablé, regardant l’aimant avec la photo de son petit-fils à la mer. Le garçon y riait, une planche de surf dans les bras. « Lui, à dix-huit ans, surfe sur Internet comme sur les vagues, et moi, avec une facture, je bloque », pensa Pierre Simon. Il prit une vieille facture sur le frigo, où les anciens champs figuraient encore, et la posa à côté de la nouvelle. La différence était frappante. L’ancienne, on pouvait l’apporter au guichet de la banque et patienter dans la file, comme ils l’avaient fait pendant des années. Mais la banque du coin avait fermé l’automne dernier — remplacée par un magasin de réparation de téléphones. Il se souvint de sa visite au Centre des Services Publics, la semaine d’avant, pour vérifier une aide. La queue s’étirait devant la borne automatique, où une jeune femme expliquait à chacun quoi cliquer. À son tour, il lui tendit un papier. Elle le parcourut du regard, répondit : « Ça, c’est sur le portail, il faut vous inscrire, venez avec un proche. » Il demanda s’il pouvait comme avant, avec son identité et une demande. Elle sourit poliment, mais avec un air condescendant : — Maintenant, tout se fait en ligne, — répéta-t-elle. En rentrant, il avait eu l’impression de n’être pas vraiment vieux, juste… de trop. Comme si la ville où il avait toujours vécu avait changé les serrures sans lui donner la nouvelle clé. Le soir même, son petit-fils était passé avec un sac de courses. Il rangea les provisions, sortit son téléphone et dit : — Papy, viens, je te règle tout ça. Tu paieras en deux clics. Tu vois, voilà l’appli de la banque, voilà les services publics. Tu retiens le mot de passe ? Les doigts du jeune glissaient sur l’écran. Pierre Simon essayait de suivre, mais les lettres et icônes scintillaient comme dans un vieux court-métrage. — Je n’y arrive pas, — avoua-t-il. — C’est rien, tu t’y feras. Surtout, ne touche à rien d’autre. Une semaine plus tard, son petit-fils l’appela, lui demanda au détour : — T’as payé les factures ? — Pas encore. J’ai peur de faire une bêtise. — Papy, t’abuses, t’es pas un môme. C’est facile, tu sais tout faire d’habitude. Ce « t’es pas un môme » le piqua. Il se souvint de son petit-fils, enfant, qui n’arrivait pas à faire ses lacets, et de la patience qu’il avait eue à côté de lui. À ce moment, personne ne lui avait dit « comme un vieux ». Après cet appel, Pierre Simon décrocha les trois factures du frigo, les rangea dans la pochette, qu’il glissa dans un sac. Décidé : demain, il irait au guichet bancaire du quartier voisin, là où il restait de vrais employés. Le matin, il enfila son blouson, le sac sous le bras, et sortit. La banque était étroite et surchauffée. Les gens se serraient, certains râlaient contre la machine à tickets. Il tira son numéro, attendit sur le banc. Les chiffres défilaient lentement sur l’écran. À droite, une femme discutait à voix haute d’un prêt, à gauche, un homme râlait : « Avant, c’était plus simple ». Quarante minutes passèrent avant que son numéro n’apparaisse. Derrière la vitre, une jeune femme au chignon impeccable lui demanda : — Je peux vous aider ? — Payer mes charges. Pour l’appartement. Il tendit le sac. Elle fouilla, parcourut les papiers. — Vous êtes déjà en retard, — remarqua-t-elle sans lever les yeux. — Et… voyez, ici on recommande le paiement en ligne. Au guichet, il y a une commission. — C’est pas grave, — répliqua-t-il. — Faites comme d’habitude. Elle tapa les montants, annonça la somme. Il la posa sur le plateau. Elle soupira. — Vous devriez vraiment apprendre à utiliser Internet, c’est simple. Deux clics chez vous, et c’est fait. Il sentit une contraction intérieure. Dans ce « c’est simple », il entendait : « Pourquoi vous n’y arrivez pas ? » — J’y arriverai, — répondit-il, surpris de sa propre voix. — Mais pas aujourd’hui. Sur le chemin du retour, il s’arrêta au square, s’assit sur un banc. Son sac bruissait avec les reçus payés. Il repensait aux mots du petit-fils, de l’employée de banque, de la dame du centre public. Toutes disaient pareil : « Aujourd’hui, tout a changé, et toi, tu es à la traîne ». Il se souvenait avoir appris jadis à utiliser le micro-ondes, le magnétoscope, même son premier mobile. Ça avait paru superflu, puis il avait fini par s’habituer. Pas en un jour. « Lydie dirait : ne fais pas ta tête de mule, Pierre, demande à Alexandre. Mais Lydie n’est plus là. Et Alexandre n’est pas toujours présent. Moi, je ne veux pas être un boulet », pensa-t-il. Le lendemain, au réveil, il sortit son vieux carnet, ouvrit une page blanche et écrivit : « Paiements, codes, services ». En laissant de l’espace en dessous. À table, il plaça le téléphone et une facture Internet à régler avant la fin du mois. Il appela son fils. — Alex, c’est moi. J’aurais besoin que tu me montres un truc. Pas que tu le fasses, que tu m’apprennes. — Il y a un souci ? — s’inquiéta son fils. — Je veux apprendre à payer moi-même. L’électricité, Internet. Pour ne pas te déranger tout le temps. Viens quand tu peux. Mais je vais noter. Le soir, son fils arriva avec son ordinateur portable : — Papa, laisse, je vais tout configurer, tu te prends pas la tête. — Non, — répondit calmement Pierre Simon. — Assieds-toi là, explique lentement. Je veux le faire, moi. Son fils le regarda, comme s’il découvrait quelqu’un d’autre, puis hocha la tête : — D’accord. Mais prépare-toi, ça va être long. Ils restèrent assis presque deux heures. Son fils expliqua comment trouver « Paiements » dans l’appli de la banque, sélectionner « Fournisseur Internet », saisir le numéro de contrat. Les doigts de Pierre Simon tremblaient, il appuyait parfois à côté, se trompait de chiffre. Son fils fronçait les sourcils, mais se contrôlait. — Ne me presse pas, — supplia Pierre Simon. — Je ne suis pas comme toi. Il nota dans le carnet : « 1. Ouvrir l’icône verte. 2. En bas, ‘Paiements’. 3. Trouver ‘Internet’. 4. Saisir numéro de contrat (ici) », fléchant l’exemple sur la facture. Quand, au final, « Paiement accepté » s’afficha à l’écran, il fut soulagé, un peu comme après un bon rendez-vous médical. — Tu as vu, c’est pas si compliqué, — constata son fils. — Tant que tu es là, non, — répondit-il franchement. Quelques jours plus tard, il tenta seul. Il ouvrit le carnet, la bonne page, plaça la facture. Ouvrit l’appli, cliqua au mauvais endroit, atterrit sur « Virements ». Panique : « Je vais envoyer de l’argent n’importe où ! » Retour en arrière, relecture du carnet. À la fin, il retrouva les bons boutons, valida. L’appli proposa « Sauvegarder le modèle ? » — il accepta sans trop comprendre. Il eut du mal à retrouver la facture, jusqu’à comprendre qu’elle était déjà réglée. Le soir, son fils l’appela. — Papa, c’est pas moi qui ai payé Internet aujourd’hui ? J’ai reçu un message, c’est toi ? — Oui, — répondit-il, heureux. — Avec le carnet. — Bravo ! Mais fais gaffe de ne pas tout valider. — J’ai mis un modèle, — se vanta-t-il timidement. — Ce sera plus simple. La prochaine étape fut la prise de rendez-vous chez le médecin. Sa tension montait, il devait y aller tous les trois mois. Avant, Lydie téléphonait à la maison de santé, s’agaçait contre la secrétaire, obtenait son RDV. Puis le petit-fils lui avait appris à utiliser un site spécialisé. Maintenant, c’était à Pierre Simon de s’en charger. Il retrouva un vieux papier avec l’identifiant et le mot de passe, que Lydie avait collé sur le frigo. Essaya d’accéder au site — mot de passe incorrect. Il appela son petit-fils. — Papy, facile, — répondit ce dernier. — Le portail a changé. Je te fais le rendez-vous sur l’appli. Tu veux quel médecin ? — Attends, — l’interrompit Pierre Simon. — Je veux apprendre. Tu m’expliques au téléphone ? — Ça va être dur, — soupira le petit-fils. — Mais on tente. Ils s’acharnèrent quarante minutes. Le petit-fils disait : « En haut à droite, trois barres, clique. Tu vois ‘Ma santé’ ? Non ? Descends alors. » Pierre Simon s’embrouillait, se perdait dans d’autres menus, s’énervait, jetait la souris. — Je le fais, et tu viens, — proposa le petit-fils à travers le combiné, devinant son exaspération. — Non, — insista-t-il. — Je suis presque au bout. Redis-moi où sont ces barres. Finalement, le rendez-vous apparut. Il copia la date, l’heure, le nom du médecin dans le carnet, comme on notait autrefois les numéros de téléphone. — Tu assures, — s’étonna le petit-fils. — Moi j’aurais abandonné avant. — J’ai aussi perdu patience, — admit-il. — Mais si je laisse tomber maintenant, ça ne s’arrangera jamais. Tout n’était pas parfait. Un jour, voulant payer l’électricité, il fut distrait par quelqu’un à la porte, valida deux fois « Confirmer ». La somme fut débitée en double. Il s’en rendit compte le lendemain en contrôlant ses opérations. Panique, il appela la banque, écouta des messages automatiques interminables, finit par avoir une opératrice. — Vous avez doublé l’opération, — expliqua-t-elle. — Impossible d’annuler. Contactez votre fournisseur, ils déduiront la somme le mois prochain. Il raccrocha, satin. La gorge serrée, il eut envie de pleurer. Il voulut appeler son fils, puis se ravisa. À la place, il chercha le numéro d’EDF, appela, fut mis en attente, puis une voix fatiguée lui confirma que la somme serait effectivement reportée. Le soir, il raconta tout à son fils. — Papa, je te l’avais dit, sois prudent, — soupira ce dernier. — Bah, c’est pas grave. Au moins, maintenant tu sais. — J’ai fait attention, — souffla-t-il. Son fils ajouta, après un silence : — Je suis fier que tu aies appelé toi-même. Avant, tu m’aurais tout de suite appelé, cette fois tu as géré. Peu à peu, de nouvelles rubriques surgirent dans le carnet : « Médecin », « Charges », « Gestion du syndic ». Il notait les numéros, les meilleures heures pour appeler, les dossiers réglés. Sur le frigo, il remplaça les factures éparses par une feuille de suivi : mois, factures payées, factures à venir. Parfois, il demandait encore de l’aide : pour un courrier de régularisation sûrement erroné, il montra les papiers à son fils ; quand la poignée de la porte céda, il appela son petit-fils pour lui trouver un réparateur. Mais à chaque fois, il tenait à comprendre ce qui se passait. Un soir de début d’automne, assis dans la cuisine avec un thé, il se rendit compte qu’il n’avait demandé d’aide à personne depuis plusieurs jours. Il venait de reporter un RDV médical après avoir appelé la secrétaire, avait commandé ses courses sur l’appli installée par le petit-fils au printemps (aujourd’hui, il avait trouvé lui-même le bouton « Produits laitiers », sélectionné lait, œufs, pain). Le livreur avait apporté la commande, Pierre Simon avait signé sur l’écran, un peu gêné — et un peu fier aussi. Ce jour-là, une nouvelle tâche se présenta. Le syndic envoyait un message : il fallait relever les compteurs. Autrefois, Lydie notait les chiffres, téléphonait elle-même. Il ouvrit son carnet, retrouva le numéro, composa. — Bonjour, gestion du syndic ? — fit une voix féminine. — Bonjour, — répondit-il. — C’est pour les relevés de compteurs et savoir quand vous passez. On le transféra deux fois, chaque interlocuteur lui parlait à un rythme différent, il inversa deux chiffres, s’excusa, fit recommencer. Finalement : — Je note comme ça, si besoin on rectifie le mois prochain. — Merci, — répondit Pierre Simon, raccrocha. Il regarda l’heure. Il restait une demi-heure avant de retrouver son fils en visio. Il s’approcha de la fenêtre. Dehors, les lumières s’allumaient. Les ados faisaient de la trottinette sur le trottoir, des chiens étaient promenés, des téléviseurs scintillaient dans les appartements d’en face. Le téléphone sonna. Sur l’écran, le visage de son fils, son petit-fils apparaissait aussi, souriant. — Alors, comment ça va ? — lança le fils. — Je vis, — répondit-il. — J’ai appelé le syndic aujourd’hui. — Encore un souci ? — s’inquiéta le fils. — Non, j’ai juste donné les chiffres. Et j’ai commandé les courses. Pour demain, j’ai un RDV. — Tu as pris le RDV toi-même ? — coupa le petit-fils, s’approchant de la caméra. — Avec ton post-it — acquiesça Pierre Simon. — Où tu avais dessiné les flèches. J’ai trouvé la rubrique, choisi l’heure, et j’ai rappelé pour vérifier. — Papy, tu vas bientôt m’apprendre des trucs ! — s’amusa le petit-fils. — N’exagère pas, — dit Pierre Simon, avec la chaleur au fond du cœur. — Je veux juste que vous n’ayez pas à courir pour moi tout le temps. Le fils le regarda avec attention. — Papa, on n’a jamais couru, on t’aidait. Et on continuera, si tu veux. Mais je vois bien que tu fais déjà beaucoup. N’hésite jamais à appeler. — J’appellerai par choix, — dit-il calmement. — Pas parce que je ne peux pas, parce que je veux juste vous entendre. Le petit-fils acquiesça. — C’est la bonne attitude. Ils parlèrent encore un peu de la météo, des examens du petit-fils, du boulot du fils. Puis la connexion coupa. Pierre Simon reposa le téléphone, revint à la table. Sur la table était ouvert son carnet, à la dernière page : « Appel au syndic. Courses pour jeudi. RDV médecin 10h ». La tasse de thé refroidissait à côté. Il passa la main sur les lignes, juste pour sentir le papier. Dans ces lettres penchées, ces flèches, il y avait comme une nouvelle stabilité. Non plus celle offerte par Lydie, le fils, le petit-fils, mais une force intérieure, calme. Il se leva, alla vers le frigo. Sur la porte, le calendrier avec les rendez-vous, les paiements. Dessous, une feuille avec les numéros importants : « Fils », « Petit-fils », « Médecin », « Syndic ». Il savait que, si besoin, il pourrait composer l’un de ces numéros et obtenir de l’aide. Mais ce n’était plus la seule solution. Juste l’une d’entre elles. Le soir, avant de se coucher, il vérifia une dernière fois le carnet, s’assura de n’avoir rien oublié pour le lendemain. Il éteignit la lumière, marcha dans le couloir. Dans la chambre, un silence épais. Sur la table de nuit, la photo de Lydie. Il s’assit, contempla son visage. — J’apprends, Lydie, — murmura-t-il. — Pas aussi vite que tu aurais voulu, mais j’apprends. Bien sûr, pas de réponse. Il n’en attendait pas. Il se coucha, s’enroula dans la couette, écouta le tic-tac régulier de l’horloge. Demain, il devrait aller seul à la maison de santé, trouver le cabinet, passer à la pharmacie, puis retirer un peu d’argent au distributeur. Ce n’était plus une montagne, juste des choses à faire. Il ferma les yeux, songeant à tout ce qui restait obscur : applis, règles, nouvelles factures. Mais il y avait moins d’inquiétude. Au milieu de l’inconnu, il avait saisi quelque chose, un carnet en main, un téléphone où il savait, lui aussi, appuyer sur les bonnes touches. Et, pour aujourd’hui, c’était suffisant.