Tu n’es personne pour moi

«Tu nes rien pour moi», tu crois? demanda doucement Claire à son mari, Jean. Je sais que tu aimes ta fille. Je ne vais pas tinterdire de la voir Mais tu ne trouves pas bizarre que ton exépouse te soutire de largent à travers leur enfant? On se prive à cause des caprices de ton exfemme. Quand estce que ça va finir?

Claire rentre plus tôt du travail que Jean, pose la vaisselle sur la table. Cest vendredi, donc ce soir la fille de Jean, issue de son premier mariage, Léa, qui a onze ans, va arriver. On frappe à la porte, Claire se précipite dans le couloir. Au seuil, Jean et la petite se tiennent. La fille, sans même regarder Claire, entre, lance un bref «Salut». Jean, gêné, se tourne vers sa femme et marmonne :

Salut ma belle, comment sest passée ta journée?
Ça va, répond Claire en essayant de masquer son agacement, asseyezvous, on dîne.

Un silence lourd sinstalle. Jean tente de détendre latmosphère en racontant sa journée à Léa, mais la gamine répond en monosyllabes ou reste muette, en lignorant ouvertement. Claire, elle, mange en silence, sentant la gorge se serrer.

Papa, maman a besoin dargent de toute urgence pour un nouveau manteau dhiver, lance soudain Léa, le sien est tout usé, il a honte daller à lécole comme ça.
Daccord, Léa, répond calmement Jean, on en parlera après le dîner.
Claire sent la colère bouillonner en elle.

«Encore de largent, encore ces demandes qui nen finissent plus,» se ditelle. «Combien de fois?»

Après le repas, Jean et Léa montent dans la chambre de la petite pour faire leurs devoirs. Claire reste à la cuisine, les mains dans lévier. Elle entend à peine les fragments de leur conversation :

Papa, tu sais bien que maman en a vraiment besoin. Cest elle qui nous soutient, et son la voix de Léa baisse.
Mais le mari, il ne peut pas lui acheter un nouveau manteau? demande timidement Jean.
Papa, cest quoi le mari! Il na pas dargent! Je ne te laurais pas demandé si la situation nétait pas désespérée. Toi, tu es un homme, tu dois la soutenir! Et tu es mon papa!

Claire nen peut plus. Elle jette léponge dans lévier et fonce dans la chambre.

Jean, il faut quon parle, lance-telle fermement.
Pas maintenant, Claire, évite Jean, on est en plein devoir.
Non, maintenant, insiste Claire, Léa, tu peux nous laisser une minute?
Léa grimace, mais sort de la pièce. Claire referme la porte dun claquement et se tourne vers Jean.

Jusquoù ça va durer? demandetelle.
De quoi? feint lincompréhension Jean.
Dargent, Jean! De ton exépouse, de Léa, de tout ça! On a peine assez pour rembourser notre crédit immobilier, je me prive de tout, et toi tu continues à lui filer de largent! Cest inacceptable!
Claire, cest ma fille. Je ne peux pas la priver, commence Jean à se justifier.
Et moi alors? Tu penses à nous? On a aussi nos besoins! Je ne peux même pas me faire soigner les dents faute de sous!
Je comprends, avoue Jean, je je parlerai à Isabelle
Elle nécoutera jamais! Tu le sais! Elle a toujours ce quelle veut! Peutêtre que tu devrais lui rappeler quelle a aussi un mari qui doit prendre soin de sa propre famille? senfle Claire.
Pas besoin dinsulter Isabelle, se renfrogne Jean, cest une bonne mère.
Une bonne mère? Si elle était vraiment bonne, elle ne te jetterait pas tous ses problèmes sur le dos! Elle profite que tu paies tout, rétorque Claire.
Ça suffit! explose Jean, ne me parle pas comme ça de la mère de mon enfant!
Noublie pas que tu as aussi une vraie épouse! Une femme qui taime et te soutient! sécrie Claire, les larmes aux yeux.
Je taime, murmure Jean, mais je ne peux pas abandonner ma fille.
Alors, choisis qui tu aimes le plus, daccord? le défie Claire.
Jean baisse la tête, reste muet.

Vous vous disputez? interroge Claire, en voyant Léa en pleurs, Vous vous battez?
Non, Léa, répond Jean en tentant de calmer la petite, tout va bien.
Pas du tout! sexclame Claire, on se crie dessus à cause de toi et de ta mère!
À cause de moi? sétonne Léa, haussant les sourcils.
Oui, à cause de toi! Toujours à demander de largent, toujours à me traiter comme si je nexistais pas! crie Claire.
Et pourquoi, moi, taimer? Tu nes rien pour moi! rétorque Léa, jai ma maman!

Claire ressent un coup de massue. Elle regarde Jean, attend quil dise quelque chose, mais il reste silencieux, la tête baissée.

Tu sais quoi, Léa, finit Claire, tu peux rester ici tout le temps que tu veux, mais je ne supporte plus ça. Je ne me tairai plus, je ne ferai plus semblant que tout va bien. Ma patience a atteint sa limite.
Elle sort de la pièce, laissant Jean et Léa seuls. Dans la chambre, Claire prend son téléphone et compose le numéro de sa meilleure amie.

Salut, sangloteelle, il faut quon parle.

Le lendemain, Claire retrouve son amie au café du coin. Elle a lair abattue, touche à peine à son croissant. Lamie, après lavoir écoutée, demande :

Claire, tu penses vraiment au divorce?
Je sais pas, répond Claire honnêtement, jaime Jean, mais je nen peux plus. Il se déchire entre moi et son ancienne famille, et je me sens superflue. Jen ai assez.
Je comprends. Mais pourquoi ne pas tenter encore une fois de lui parler? De lui expliquer ce que tu ressens, ce dont tu as besoin?
Je lui ai déjà répété mille fois! réplique Claire, il comprend, mais rien ne change. Il ne veut pas blesser sa fille, mais il me blesse.
Et Léa? Tu as essayé de discuter avec elle? demande lamie.
Cest inutile! sexclame Claire, elle nécoute que sa mère et fait tout pour me piquer. Elle ne me voit même pas comme une personne.
Tu sais, les enfants reproduisent souvent les comportements de leurs parents, observe lamie, peutêtre que tu devrais vraiment chercher un terrain dentente avec elle.
Elle ne me supporte plus! Elle mignore exprès! Cest impossible, coupe Claire.
Mais si tu essayais quand même? insiste lamie, si tu lui montrais que tu veux vraiment améliorer les choses, peutêtre que son attitude changerait.
Claire réfléchit. Elle sait que son amie a raison. Si elle veut sauver son mariage, il faut tout tenter, même mettre son orgueil de côté pour apaiser la relation avec cet adolescent rebelle.

Daccord, finitelle par dire, je vais essayer. Mais je ne mattends pas à un miracle

Le même jour, quand Jean ramène Léa à la maison, Claire décide dagir. Elle sort de la cuisine avec un plateau de madeleines et du thé. Léa est affalée sur le canapé, le téléphone en main.

Léa, sadresse Claire, tu veux un thé avec des madeleines?
Léa relève la tête, la fixe dun regard méprisant.

Jai pas faim, répondelle.
Essaie quand même, propose Claire en posant le plateau, je les ai faites moimême.
Léa prend à contrecœur un morceau et le goûte.

Cest bon, marmonnetelle.
Ça me fait plaisir, sourit Claire, assiedstoi, je tapporte du thé.
Léa sassoit, lair un peu méfiant. Elle a encore entendu sa bellemère crier, et maintenant elle la voit tendre la main.

Léa, jaimerais parler, commence Claire, je sais que tu naimes pas que je sois là avec ton père.
Ça devrait pas me plaire, interromptelle, tu nes pas ma mère.
Je comprends, hoche Claire, je ne veux pas me substituer à ta mère. Je veux juste quon vive en paix. Ton père souffre à cause de nos disputes.
Léa reste muette, les yeux dans sa tasse.

Je sais que tu adores ta maman, et cest normal, poursuit Claire, mais ça ne veut pas dire que tu dois me haïr. Jaime aussi ton père.
Tu mens! sécrie Léa, vous narrêtez jamais de vous disputer!
On se dispute parce que cest compliqué, admet Claire, mais ça ne veut pas dire quon ne saime pas.
Un silence sinstalle, Léa observe le motif de la nappe.

Léa, je nai jamais voulu te faire du mal, dit Claire doucement, je veux juste que tout le monde soit heureux. Tu es la fille de la personne la plus proche de moi, tu comprends?
Léa lève les yeux, la regarde droit dans le visage. La rage a disparu.

Vraiment? demandetelle à voix basse.
Oui, vraiment, répond Claire, je le jure.

À ce moment, Jean entre. Il regarde surpris Claire et Léa, tranquilles à la table.

Il sest passé quelque chose? demandetil.
On discute, répond Claire en souriant.

Le soir se passe à merveille. Léa samuse à jouer au Twister avec sa bellemère, Jean éclate de rire. Cest la première fois que Léa ne ressent aucune animosité envers Claire. Elle finit par se rendre compte que la bellemaman nest pas si méchante, loin de là.

Оцените статью
Tu n’es personne pour moi
Ah non, ma chérie, les ennuis, c’est toi qui les as : cet appartement n’est pas à toi ! Ma tante du côté maternel n’a jamais eu d’enfants, mais elle possédait un magnifique appartement de trois pièces en plein centre-ville, en plus de sérieux problèmes de santé. Son mari était un collectionneur passionné : leur appartement ressemblait à un petit musée parisien. Ma petite sœur, Ludivine, a un mari fainéant et deux enfants. Ils logeaient tous les quatre dans une chambre d’un foyer étudiant. Dès qu’elle a appris les soucis de santé de ma tante, Ludivine s’est précipitée chez elle pour se plaindre de sa propre situation difficile. Je dois préciser dès le départ que notre tante a un caractère bien trempé et ne mâche pas ses mots – elle sait recadrer quand il le faut. Plusieurs années durant, elle a invité mon mari et moi à venir vivre chez elle, en nous promettant de nous léguer son appartement. Mais nous avions déjà notre propre logement et avons donc décliné cette « généreuse offre ». Nous lui apportions régulièrement des courses et ses médicaments par devoir familial, non pour espérer récupérer son logement. Pourtant, après l’arrivée de ma sœur chez notre tante, Ludivine et sa petite famille ont emménagé chez elle après quelques jours. Entre ma sœur et moi, ça n’a jamais été le grand amour : elle m’a toujours enviée – mon mari attentionné et travailleur, un fils adorable, un bon emploi, un salaire confortable, et déjà un appartement à moi. Elle ne m’appelait que quand elle voulait me demander de l’argent, sans jamais rembourser ses dettes. Après la naissance de mon deuxième enfant, je n’avais plus le temps de voir autant ma tante, même si mon mari continuait à lui déposer de temps en temps des gourmandises. Quand mon bébé avait six mois, j’ai enfin pu passer la voir. Arrivée devant la porte, j’ai entendu des cris, et j’ai reconnu la voix de Ludivine : — Tant que tu n’auras pas signé de donation, tu n’auras rien à manger ! Retourne dans ton trou à rat et ce soir, tu restes dans ta niche ! J’ai sonné. Ludivine a refusé de m’ouvrir, me claquant presque la porte au nez : — Même pas en rêve ! Tu ne mets pas un pied ici, cet appartement n’est pas pour toi ! Ce n’est qu’en menaçant d’appeler la police qu’elle a daigné me laisser entrer. J’ai découvert ma tante très affaiblie, vieillie de dix ans. Lorsqu’elle m’a vue, elle a fondu en larmes. — Pourquoi tu pleures ? Allez, raconte-lui comme tu es heureuse avec nous, et demande-lui de nous lâcher la grappe ! D’ailleurs, même pas capable de ramener ton bébé… a hurlé Ludivine. Dans la chambre de ma tante, il ne restait plus qu’un lit. Même l’armoire avait disparu, toutes ses affaires entassées à même le sol. Plus aucune pièce de collection, adieu les bijoux fantaisie : il était clair que ma sœur et son mari vidaient l’appartement pour en tirer le moindre centime. Prétextant une envie pressante, je suis allée discrètement envoyer un SMS à mon mari : « Il faut sauver tata, elle ne peut pas rester avec Ludivine ! ». Puis j’ai raconté à ma tante tous les événements marquants de l’année passée. À l’évocation de la naissance de mon petit, je lui ai glissé « Attends encore un peu » en lui serrant la main et en lui lançant un clin d’œil complice. Elle a tout de suite compris. Ludivine tentait de me pousser vers la sortie, son mari rôdait, me demandant si je ne traînais pas trop parce que, soi-disant, mon bébé me réclamait. Mon mari est arrivé une heure plus tard… accompagné d’une agente de la police municipale. Ludivine a mis du temps à ouvrir, surprise. J’ai alors expliqué à l’agente la situation dramatique : — Voici la victime, j’ai moi-même entendu qu’on l’affamait, et ils ont tout revendu : mobilier, bijoux, collections… Le mari de ma tante était un collectionneur remarquable. Au gémissement de Ludivine, la policière a demandé à ma tante : — Souhaitez-vous porter plainte, madame ? Résultat : ma sœur n’a écopé que d’une petite peine, mais son mari a fait deux ans de prison. Ma mère, indignée de l’affaire, a recueilli Ludivine et ses enfants chez elle, alors qu’elle les avait déjà mis à la porte quelques années auparavant… Depuis, elle m’en veut à mort et déclare que je n’hériterai jamais. Mais, en remerciement pour l’avoir sauvée, c’est à moi que ma tante a légué son appartement. Aujourd’hui, avec mon mari, nous allons rendre visite à ma tante comme avant et avons engagé une infirmière rien que pour elle. Je n’ose même pas imaginer ce qu’elle a enduré durant cette période avec ma sœur !