Essaie, c’est tout

La famille Morel vivait dans une HLM de cinq étages à la périphérie de Lyon. Le père, Jacques, après avoir été licencié de lusine, était devenu chauffeur routier, passant des mois sur les routes. La mère, Élodie, cumulait deux emplois : caissière le jour, femme de ménage le soir.

Leur fille aînée, Camille, 22 ans, était la fierté de la famille. Mature pour son âge, elle avait suivi des études de comptabilité dans un lycée professionnel pour aider financièrement ses parents. Toute leur vie tournait autour dun seul objectif : permettre à leur cadet, Théo, dentrer à luniversité. Doué en maths depuis le primaire, il était leur «projet familial», leur seul espoir dascension sociale.

Après les cours, Camille travaillait comme comptable pour un petit entrepreneur, et la nuit, quand la maison sendormait, elle ouvrait son vieil ordinateur acheté doccasion. Elle écrivait des histoires. Des récits tendres, mélancoliques, emplis de lumière, sur des gens qui rêvaient, aimaient et cherchaient leur place. Cétait son échappatoire à la grisaille du quotidien.

Un jour, une amie denfance sa seule lectrice fidèle la convainquit denvoyer un texte à un concours littéraire. À sa grande surprise, Camille remporta le premier prix : une petite somme dargent et une invitation à un stage dans la rédaction dun journal régional.

Elle décida den parler à ses parents pendant le dîner, tandis que Théo faisait ses devoirs dans sa chambre.

Maman, Papa commença-t-elle en repoussant son assiette de pâtes. Jai reçu une proposition. Du journal *Le Courrier*. Un stage dun mois. Cest une chance.

Quel *Courrier* ? grogna Jacques en se frottant les yeux. Tu as un bon poste chez Monsieur Lambert. Cest stable.

Papa, cest différent. Jécris des histoires. Et on ma remarquée.

Élodie cessa de laver la vaisselle. Elle se tourna vers sa fille, sessuyant les mains sur son tablier.

Des histoires ? murmura-t-elle, incrédule. Camille, quand trouves-tu le temps ? Tu dois dormir, tu as ton travail ! Et Théo a besoin daide en maths.

Je sais. Mais cest mon rêve ! sa voix trembla. Je veux faire ce que jaime ! Juste essayer !

Ce que tu *aimes* ? Jacques se leva, son ombre recouvrant Camille. Et qui paiera les factures, hein ? Tu crois que je passe ma vie dans ce camion par passion ? Tu crois que ta mère sépuise à deux boulots par plaisir ? Non ! Par devoir ! Et toi, tu penses à ton petit confort ! Tant que Théo naura pas son diplôme, je ne veux plus entendre parler de ces bêtises.

Ce ne sont pas des bêtises ! cria Camille en se levant. Pourquoi Théo a le droit de rêver de la Sorbonne, et pas moi dune carrière décrivaine ?

Parce que Théo est un homme ! Cest à lui de subvenir aux besoins de la famille ! tonna son père. Toi, ton rôle, cest de te marier et de ne pas nous déshonorer ! Au lieu décrire des contes, cherche-toi un mari !

Ces mots la frappèrent comme une gifle. Elle recula, contemplant leurs visages fatigués et fermés. Ses parents ne la voyaient pas comme une personne à part entière. Juste comme une aide, un soutien pour Théo. Discuter était inutile.

Daccord, murmura-t-elle.

Le lendemain matin, elle partit, laissant sur la table presque tout son prix et un mot : *Pour les cours particuliers de Théo*. Avec juste un sac à dos contenant son ordinateur, des vêtements et ses manuscrits.

Le stage nétait pas rémunéré cétait ainsi que le journal repérait de nouveaux talents. Rédiger des articles sur commande était bien moins inspirant quécrire ses propres histoires. Le travail de journaliste nétait pas le paradis créatif quelle imaginait, mais une routine harassante. Pourtant, Camille adorait tout : les rencontres, lambiance, découvrir des personnages réels.

Vivre dans une grande ville coûtait cher. Elle logea dans une auberge de jeunesse près de son travail et devint serveuse de nuit. Le jour, interviews et corrections ; le soir, service en salle. Elle vivait de sandwichs et de café, épuisée mais libre.

Une nuit, sa mère lappela, la voix rauque :

Camille Ton père est à lhôpital. Le cœur. Il a eu un malaise au travail Il il sest tant inquiété pour toi. Au moins, là-bas, tu manges à ta faim ?

Camille regarda son dîner : un sandwich sec. Son cœur se serra. De pitié pour elle-même. De culpabilité.

Tout va bien, maman, mentit-elle. Et Théo ?

Il ne toublie pas, mais ses notes baissent. Je ne peux rien pour laider

Il shabituera, maman. Dis-lui que je pense à lui. Et à Papa dis-lui que je viendrai bientôt.

Elle ny alla pas. Elle envoya la moitié de son maigre salaire, gardant juste de quoi survivre. Oui, cétait dur. Mais elle avait la liberté. Les idées affluaient, et elle écrivait presque chaque nuit. Un de ses textes fut publié dans une revue jeune. Peu payé, mais quand elle vit son nom imprimé, elle pleura devant le kiosque.

Six mois plus tard, Camille fut embauchée au journal. Elle loua une chambre de bonne sous les toits, avec des fuites quand il pleuvait, et se sentit heureuse.

Un jour, Théo apparut sur son palier. Il avait grandi, le regard sombre.

Camille, dit-il sans entrer. Je ne veux plus aller à luniversité.

Elle resta pétrifiée.

Quoi ? Mais tu

Je veux être cuisinier. Papa et maman sont dévastés. Leur espoir sest écroulé, dit-il avec amertume. Et tu sais pourquoi ? Parce que je déteste les maths ! Jai toujours voulu cuisiner ! Avant que tu ne partes, je nosais pas leur dire

Il tourna les talons. À cet instant, Camille comprit que sa fuite navait pas été quun acte égoïste. Elle avait donné à Théo le courage de briser le destin quon lui imposait.

Un an plus tard, une lettre de son père arriva. Quelques mots griffonnés au crayon :

*»Ma fille. Ta mère ma dit que tu écrivais. Dans un café, jai vu ton nom dans un magazine. Je lai montré aux collègues. Jai dit : cest ma fille. Ils nont pas cru. Prends soin de toi. Je pense à toi. Papa.»*

Camille relut ces lignes des dizaines de fois. Ce nétait pas un pardon. Cétait une reconnaissance. La preuve quelle existait. Que sa voix comptait.

Elle sortit sur le balcon. Il pleuvait. Le toit fuyait, les voisins se disputaient, mais elle regarda les toits mouillés de sa nouvelle ville et sentit que cette vie pauvre, fatiguée, coupable était *la sienne*. Elle nétait plus un «soutien», une «fonction». Elle était Camille. Auteure de récits. Auteure de sa vie. Et cétait le plus précieux.

Parfois, il faut oser partir pour que les autres comprennent quils ont, eux aussi, le droit de vivre.

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Essaie, c’est tout
Le destin d’une naissance : le choix impossible de Nathalie en 1993 Nathalie n’avait jamais été aussi furieuse. Tout était clair désormais : elle était enceinte, mais à un moment terriblement inopportun. Nous étions en 1993, une ère de bouleversements où seuls les chanceux gardaient un emploi. Nathalie venait tout juste d’obtenir un poste stable, bien rémunéré pour l’époque. À peine commençait-elle à voir la vie s’améliorer qu’une grossesse bouleversait tout. Après un long dîner éprouvant, Nathalie et son mari Nicolas décidèrent ensemble de recourir à l’avortement. Ils vivaient dans une grande commune, à deux pas de la polyclinique où Nathalie prit rendez-vous sans qu’on ne lui propose les traditionnels « temps de réflexion », alors inexistants. L’unique gynécologue du coin devait réaliser l’intervention, mais le jour venu, Nathalie, accablée de fatigue et de malaise, rebroussa chemin. Le lendemain, elle apprit que la médecin était tombée malade et serait absente au moins deux semaines. Au téléphone, Nathalie s’insurgea contre sa mère, et sa belle-mère lui suggéra que « ce n’est peut-être pas le destin ». Mais Nathalie ne voulait rien entendre. Les délais s’allongeaient ; à l’hôpital du département, les listes d’attente étaient immenses, et seules des connaissances pouvaient peut-être l’aider. Une amie de longue date lui recommanda une praticienne au chef-lieu. Levée tôt, sous une pluie battante, Nathalie prit le bus. Mais en arrivant, elle fit face à une atmosphère lugubre et une secrétaire mystérieuse prétendant que Docteur Grichine n’existait pas. Paniquée, Nathalie s’enfuit et reprit le bus, rassurée seulement au milieu des autres voyageurs. Son amie la réprimanda, mais Nathalie attendit finalement le retour de sa gynécologue habituelle. Quelques jours plus tard, cette dernière lui annonça simplement qu’il était trop tard. Le soir même, devant la fenêtre, Nathalie croisa le regard de deux enfants riant sous la pluie, et son cœur se serra à l’idée qu’eux aussi, bientôt, pourraient marcher ainsi sous l’averse. Finalement, elle rentra chez elle, rassurée, pour annoncer à son mari qu’ils auraient un second enfant. Cette nuit-là, Nathalie fit un rêve merveilleux : elle croisa une adolescente lumineuse qui lui lança, en souriant, « Appelle-moi Lydie ! » Avant de disparaître… Seize ans plus tard, alors qu’elle admirait sa fille Lydie, pleine de vie et de taches de rousseur, Nathalie repensa à cette suite d’obstacles. Elle comprit alors que les enfants choisissent leurs parents – et la vie, parfois, s’acharne à nous le prouver.