Pars vivre chez ta mère pour de bon, dit sa femme.
Si tu pars maintenant, murmura Solène, ne reviens plus. Du tout. Prends tes bidons, tes outils, tes catalogues de tracteurs. Va chez ta mère, définitivement.
Lappartement est à moi, Alain. Hérité de mes parents. Quant à ton argent… tu sais quoi, je men sortirai.
Alain, cest samedi aujourdhui. On a promis à notre fille daller au cirque. Et il faudrait faire les courses le frigo est vide.
Alain grimaça.
Tu feras les courses, il y a une supérette au coin. Le cirque… On ira le week-end prochain, je te jure. Ma mère a vraiment besoin de moi, elle va geler, là.
Elle gèle chaque semaine depuis cinq ans, murmura Solène. La chaudière, la clôture, les concombres, toujours une excuse.
Tu ne trouves pas que tu passes plus de temps là-bas quici, chez toi ?
Cest ma maison aussi ! aboya Alain. Jai grandi là-bas. Ton Paris… cest comme une prison pour moi. Travail-maison, travail-maison.
Je me sens pas chez moi ici, tu piges ? Moi, je veux retourner au village, cest là-bas que je vis vraiment !
***
Depuis que Solène était tombée enceinte, Alain avait dressé entre eux une barrière invisible.
Elle était devenue « la mère de son enfant », un être sacré et asexué quon ne touche plus trop.
Leurs disputes duraient depuis presque cinq ans, mais ils restaient ensemble comme si tous les deux cherchaient des raisons à ce mariage.
Et à chaque départ dAlain pour la campagne, le scandale éclatait.
Encore la même histoire ! hurlait-il dans lentrée en se chaussant. Japporte de largent, non ? Je règle les problèmes, non ? Tu veux quoi de plus ?
Je veux un mari, Alain. Pas juste un coloc qui passe ici changer de chemise et manger entre deux séjours chez sa mère.
Ça suffit. Tu me fatigues ! Je rentrerai tard demain, ne mattendez pas.
Alain claqua la porte, Solène sapprocha de la fenêtre. Leur voiture démarra brusquement et disparut au coin de la rue.
Pourtant, avant la naissance de Clara, leur vie nétait pas si mauvaise Quest-ce qui lui arrive maintenant ? Seize ans ensemble, quand même…
***
Deux semaines plus tard, une mauvaise nouvelle. Lappartement de sa grand-mère, vide depuis quelle était partie en maison de repos, avait été squatté par un cousin éloigné.
Hugo, son petit-cousin, débarqué de Marseille, avait investi lendroit et déclarait quil ne partirait pas.
Quand Solène lui demanda doù venait la clé, il répondit : « Cest mamie qui la donnée », tout en répondant à ses requêtes avec mépris.
Solène tenta de régler le problème seule, mais Hugo costaud et arrogant lui claqua la porte au nez.
Alain, dit-elle le soir, profitant du fait que son mari était à la maison. Il faut aller chez mamie.
Hugo sest installé là-bas, il fait nimporte quoi. Mamie sinquiète, son tension monte. Elle na jamais autorisé personne à vivre dans son appartement.
Ce… gars a sûrement changé les serrures, mes clés ne marchent plus. Il faut juste le mettre dehors.
Toi, il técoutera.
Alain lâcha son téléphone où il regardait des photos de tracteurs.
Tu veux que je le mette dehors ? Et ses affaires, on en fait quoi ?
Même dans le couloir ! Il na aucun droit. Alain, jai vraiment besoin de toi. Jai peur dy aller seule.
Alain soupira, se gratta la tête.
Bon, jirai après le boulot demain, je lui parle. Mais pas de drame, Solène. Je déteste ces histoires.
Le lendemain, il y alla vraiment. Léchange fut bref. Hugo, jaugeant Alain, rassembla ses sacs et disparut.
Solène souffla, soulagée. Elle prépara même le dîner, espérant que ce geste de son mari serait enfin un premier pas vers eux.
Erreur ! Ce soir-là, la belle-mère téléphona. Solène pensa entendre les plaintes habituelles, mais…
Solène, je sais tout.
À propos de quoi, Madame Martin ? sétonna Solène.
À propos de comment tu utilises mon fils ! Il test arrivé quoi ? Tu le prends pour quoi, ton larbin ? Pourquoi tu lembarques dans tes affaires ?
Tes parents, leurs appartements débrouille-toi seule ! Pourquoi ce serait à lui de faire le sale boulot ?
Solène resta bouche bée :
Madame Martin, cest mon mari. Cest notre problème. Il a juste aidé à mettre quelquun dehors. Quy a-t-il de mauvais ?
Ce qui est mauvais, Solène, cest que chez nous, au village, on dit que tu nas pas besoin dun mari ! siffla la belle-mère. Tu le traites comme ton domestique !
Avant tout, cest mon fils ! Débrouille-toi seule, et ne lembête plus avec tes problèmes minables !
Chez lui, il a sa maison, sa mère, sa vie ! Toi, tu nes quun couchage occasionnel sois déjà reconnaissante !
Tu le gardes sous prétexte denfant, tu nous empêches de vivre !
Solène écoutait, la gorge serrée jamais, en seize ans, sa belle-mère ne lavait parlé ainsi.
Madame Martin, réalisez-vous ce que vous dites ? Voulez-vous vraiment détruire notre mariage…
Quel mariage, Solène ? linterrompit-elle froidement. Vous navez jamais été mariés. Alain est ici, de tout son cœur.
Tu as eu une enfant ? Bravo. Mission accomplie. Laisse mon fils vivre comme il veut maintenant.
Il me raconte tout, Solène. Tu lennuies avec tes reproches, tu le harcèles. Fiche-lui la paix !
Solène posa doucement le téléphone et se retourna vers la fenêtre. Alain entra dans la pièce, et comprit aussitôt.
Cétait ma mère ?
Elle dit que je nai aucun droit à ton aide. Que je ne te sers à rien. En somme, que tu nas pas besoin de moi.
Alain resta immobile, troublé, mais se ressaisit.
Elle a exagéré, sûrement. Elle est inquiète, tu sais comment elle est, impulsive…
Impulsive ? Elle vient de me rayer de sa vie. Elle ma clairement dit que je nétais rien pour toi.
Quest-ce que tu lui as raconté ? Que je te force à décharger des wagons ?
Mais non ! Juste que jétais fatigué hier, à cause daller chez ta grand-mère…
Fatigué ? De quoi ? Alain, regarde-moi. Jai trente-neuf ans. Seize ans de mariage.
Tu comprends que tu es marié… à ta mère ? Profondément, maladivement ? Ta vraie famille est là-bas, au village ; ta mère rêve de ty garder pour elle seule.
T’exagères, répliqua Alain en reculant. Tu dramatises. Jaide mes parents, cest tout, cest mon devoir.
Solène explosa.
Et ici, il y a une enfant ! Une femme qui a été ton amour ! Sais-tu pourquoi il n’y a plus rien entre nous ?
Parce que ta mère a remplacé tout le reste dans ta tête. Cest maladif !
Assez ! il frappa le chambranle du poing. Je ne veux plus tentendre. Je pars au village. Quelques jours. Faut que ça se calme.
Si tu pars, murmurera Solène, ne reviens pas. Jamais. Prends tes bidons, tes outils, tes catalogues de tracteurs. Va chez ta mère, pour de bon.
Le bricolage, le potager, les thés du soir cest ça ton rêve, non ?
Lappartement est à moi, Alain. Hérité de mes parents. Ton argent je men sortirai.
Mieux vaut être seule que de se sentir de trop chez soi.
Alain rassembla ses affaires sans mot dire. Il était convaincu que Solène bluffait. Les femmes de sa famille encaissaient toujours. Sa mère avait encaissé, ses tantes aussi.
***
Deux semaines passèrent. Pas de nouvelles dAlain. Solène connaissait cette stratégie il attendait quelle vienne sexcuser. Comme avant, elle faisait toujours le premier pas.
Au village, probablement, cétait la fête : Madame Martin faisait des crêpes pour fêter le retour du fils prodigue.
Solène ne resta pas passive. Elle fit changer les serrures, demanda une pension alimentaire pas les miettes quAlain donnait « pour la maison », mais le pourcentage légal de son confortable salaire déclaré.
Elle trouva un avocat et lança la procédure de divorce.
Son téléphone vibra trois semaines plus tard.
Solène, tu as changé les serrures ? la voix dAlain au bout du fil, perdue. Je suis venu, la clé ne marche pas. Les voisins me regardent de travers…
Solène, installée dans la cuisine de son amie, répondit calmement.
Il ny a pas de visite aujourdhui.
Tes folle ou quoi ? Ouvre ! Mes affaires, mon passeport sont là
Tes affaires sont à la conciergerie en bas. Dans des cartons. Le passeport aussi. Tu trouveras aussi les papiers du divorce. Prends ton temps pour lire.
Quel divorce ? Solène, enfin cest à cause de ma mère ? Je peux lui parler, elle sexcusera…
Ce nest pas la peine, Alain. Elle a ce quelle voulait. Elle ta pour elle. Tu peux célébrer.
Solène raccrocha, son amie lui tapota lépaule avec compassion.
***
Solène et Clara se préparaient à sortir. Sa fille de quatre ans était plus calme désormais, elle ne demandait plus pourquoi papa était parti.
Papa passait dorénavant une fois toutes les deux semaines, pour quelques heures, apportant des jouets et paraissant étonnamment… défait.
Ce jour-là, Solène le croisa devant limmeuble. Alain attendait près de sa voiture.
Salut, grogna-t-il. Je peux prendre Clara une heure ? Je lemmène au café.
Salut. Vas-y. Garde-lui bien son bonnet, il fait froid.
Solène sassit sur le banc, observant son ex-mari qui installait leur fille dans le siège auto.
Et… la vie, au village ? demanda-t-elle, polie.
Alain haussa les épaules.
Ça va. Mais cest lennui total.
Vraiment ? Tu as tes copains, lair pur, la nature. Ta mère est là.
Alain lui lança un regard furieux.
Ma mère elle râle tous les jours. Rien ne va jamais, tout est toujours mal. Elle trouve que je ne lui donne pas assez surtout depuis que la pension est prélevée, le salaire nest pas extensible.
Avant, je lui donnais tout, maintenant Elle crie tous les jours. Elle me traite de « raté » parce que je nai pas su garder ma femme.
Solène narriva pas à cacher un sourire.
Incroyable. Elle était si fière de nous séparer…
Alain haussa de nouveau les épaules.
Elle croyait que je serais toujours là… et avec largent. Sauf que je suis là, mais sans largent.
Au final, entretenir la maison au village, ce nest pas juste repeindre la clôture une fois par an. Tout tombe en ruines.
Et les copains… ils savent juste boire. Pour bosser, il ny a plus personne.
Alain se tut, puis se tourna vers son ex-femme.
Jai réfléchi On pourrait reprendre à zéro ? Je prendrai une chambre en ville. Je pourrais venir voir Clara…
Solène se leva. Elle arrangea son écharpe, plongea son regard dans le sien.
Non, Alain. On ne recommencera pas. Tu sais, jai compris un truc récemment. Tu nas jamais aimé ton village autant que tu le disais.
Tu fuyais juste là-bas, pour éviter tes responsabilités, la vraie vie dadulte. Là-bas, tu restes « le fils », quon excuse toujours.
Ici, il fallait devenir un homme. Tu nas pas su.
Solène
Tu ramènes Clara dans une heure. Pas de glace !
Solène se dirigea vers limmeuble. Enfin, tout était clair.
Contre toute attente, elle éprouva une légère compassion pour son ex-mari.
Cest triste, après quarante ans passés, de ne pas avoir le courage de lâcher la jupe de sa mère.
Et quespérait-il, lui ? Quelle femme censée retomberait dans le même piège ?