«Une inconnue fait frire des boulettes pour mon mari»
Qui estcette femme et que faitelle ici? crie Adèle en lâchant son sac, prête à se jeter dans la mêlée.
Cest Béatrice! répond calmement Henri.
Cest inacceptable! son visage se crispe. Questce quelle fait chez nous?
Comme tu le vois! Henri inspire lodeur qui emplit lappartement. Elle fait frire des boulettes!
Tas trop mangé de fromage? sécrie de nouveau Adèle. Tu as invité une étrangère dans ma cuisine pour quelle cuise des boulettes?
Exactement! hoche Henri. Après le fromage, jai eu envie de boulettes!
Béatrice apparaît depuis la cuisine :
Ah! Me voilà! Je devais être la patronne! Mon mari ne peut pas préparer ses boulettes!
Quoi? Tu ne peux pas? sindigne Adèle, bouche bée. Si, je peux!
Je nai pas vu que ton mari ait refusé quand je lui ai proposé de cuisiner! ricane Béatrice. Peutêtre que je lui proposerai autre chose? Qui sait?
Je vais te découper en petits morceaux de mes propres mains! hurle Adèle.
À tes petites griffes, rien ne meffraie! Tu tes fait les ongles, tu tes pommade les mains!
Avec de telles mains, tu devrais plutôt te coiffer et faire semblant dêtre importante! On voit tout de suite que tu nas jamais mis les pieds aux tâches ménagères!
Oui Balbutie Adèle, rouge de colère. Pour que tu saches
Allez, ma dame, prends une boulette! Mais juste une, sinon ton tailleur daffaires ne tiendra pas! lance Béatrice, linvitant à la cuisine.
Tu vas voir! déclare Adèle en passant à côté dHenri. Je règle ça tout de suite, préparetoi!
Ne me vole pas toutes mes boulettes! crie Henri en la suivant.
Adèle entre dans la cuisine, décidée à lexpulser. Elle est prête à chasser cette intruse.
Béatrice lattend, assise à la table, en train de servir du thé dans des tasses.
Un petit remontant? proposetelle avec un sourire.
Je ten… grince Adèle entre les dents.
Comme tu veux, répond Béatrice, hausse les épaules, je me servirai mon thé!
Tu nen peux plus! fulmine Adèle, lançant quelques jurons.
Tu tes tirée la langue! se redresse Béatrice. Tu as poussé Henri à se promener dans le quartier à la recherche de quelquun qui lui cuiserait des boulettes?
On ne peut affamer un mari que si, pour la première fois, il te promet davancer dans la vie. Sinon, il doit rester rassasié, propre et aimé.
Euh répond Adèle, incertaine.
Cest bien que je laie intercepté! Sinon il aurait tourné en rond, avec ses cheveux artificiels! Elle aurait pu déjà frire des boulettes, préparer le lit et tout le reste!
Et toi? demande Béatrice, surprise, en sasseyant sur le tabouret.
Ça me regarde? ricane Béatrice en sirotant son thé. Jai mon mari! Et je décide daider le tien, client régulier!
Je le protège pour toi! Il errait presque dans la rue, cherchant qui lui frirait des boulettes!
Il est pourtant un homme respectable, on le garderait à la maison et il ne senfuirait pas! Alors je lai préservé pour toi!
On sest déjà rencontrées? demande Adèle, méfiante.
Quel souvenir! sourit Béatrice. Je travaille à la boucherie sous votre immeuble! Vous achetez toujours chez moi!
Cest vrai! sillumine Adèle.
Dans tes poches! réplique Béatrice. Tu as poussé Henri à laisser une inconnue dans ta cuisine pour des boulettes? Cest normal?
***
Au départ, Henri et Adèle formaient un couple classique. Henri travaille et pourvoit aux besoins de la famille, tandis quAdèle est en congé parental.
Elle a eu la chance de passer huit ans en congé, a eu trois enfants et se considère satisfaite davoir atteint ses objectifs.
Henri est fier de leur belle famille, nombreuse dailleurs. Il était fils unique, se rappelant les moments où ses parents étaient absents du travail.
Il rêvait alors :
Si javais un frère ou une sœur! On jouerait ensemble!
Dans sa propre famille, Henri a tout fait pour que ses enfants naient pas à subir les mêmes manques.
Premièrement, ils sont trois, et Adèle ne travaille pas, restant à la maison.
Beaucoup se demandent comment Henri entretient une si grande famille. Il est professeur à luniversité, où les salaires restent modestes.
Sa stabilité financière ne vient pas de stratagèmes illégaux mais de chance.
À ses dixhuit ans, ses parents lui offrent une petite maison de campagne. Il ne sait pas vraiment à quoi elle sert, mais ils loffrent.
Henri poursuit ses études et envisage de rester enseignant. La maison ne lintéresse pas.
Deux ans plus tard, il la vend à bon prix, évitant les dépenses inutiles. Largent va à un ami, Armand, qui lance une entreprise.
Armand ne gaspille pas largent et développe son commerce. Henri devient cofondateur sans vraiment sy impliquer :
Armand, cest ton domaine, occupetoi! dit Henri. Envoiemoi ma part des bénéfices!
Les revenus modestes croissent avec le temps. Les profits excédentaires sont placés sur un compte.
Pour un projet grand ou cher, explique Henri en souriant. Les enfants pourront en profiter plus tard! Études, logement, voitures, mariages!
Ainsi la famille vit confortablement. Henri enseigne, fait de la recherche, aime son métier.
Adèle soccupe du foyer, des enfants et du mari. Les loisirs se font en commun, les finances permettent de voyager et de se faire plaisir.
Tout se passe bien jusquau dixième anniversaire du plus jeune fils.
Henri reste inchangé, mais Adèle ressent un vide. Ses enfants ne dépendent plus delle comme avant, et elle se sent inutile.
Le temps quelle consacrait à ses enfants devient un néant. Les enfants la laissent tranquille, demandant de ne pas les déranger.
Adèle sent un vide qui lécrase. Elle fait toujours les mêmes tâches, mais sans joie. Son temps libre la ronge.
Henri, je suis à bout, je ne peux plus! déclaretelle un jour. Je taime, jaime notre famille, mais je me sens en train de me dissoudre!
Cest sérieux, répond Henri. Que proposestu?
Il est prêt à entendre «Je ne sais pas!» un classique féminin dexprimer le chaos puis de laisser les autres régler les problèmes.
Henri commence à imaginer des activités pour Adèle afin déloigner ses pensées sombres.
Mais Adèle le surprend :
Je veux lancer mon entreprise! affirmet-elle. Nous avons des économies qui rapportent des intérêts.
Si jy mets un peu, je peux faire fructifier largent ou, même si je perds tout, ce ne sera pas la fin du monde pour nous.
Mmm réfléchit Henri.
Mon chéri, sourit Adèle. Si je réussis, je serai femme daffaires, pas seulement épouse et mère! Si jéchoue, japprendrai que ce nest pas pour moi, mais au moins je naurai pas tout raté!
Alors fais comme tu lestimes, accepte Henri.
Il ne pouvait pas dire non. Il ne restait plus quà définir comment Adèle mènerait ce projet. Le danger planait.
Adèle se lance corps et âme dans le business, oubliant parfois sa famille. Seules les urgences lui rappellent quelle est aussi épouse, mère et maîtresse de maison.
Henri, professeur et chercheur, nest pas un «handicapé». Il sait nettoyer, cuisiner, surveiller les enfants, mais toujours à la manière masculine.
Le ménage, il le fait à moitié, le désordre restant invisible. Les déchets, il les cache sous le tapis ou la chaise : «Loin des yeux, loin du cœur!»
Les enfants sont autonomes, sauf pour les devoirs ou largent de poche.
La cuisine, cependant, reste un point faible. Henri nest pas cuisinier, il fait des plats simples, parfois des boulettes surgelées ou des nuggets. «Je veux quelque chose de maison!», ditil à la boulangère.
Que vous manquetil? demande la vendeuse.
Rien, si je suis à la maison! Mais je ne suis jamais chez moi, le business me prend tout le temps! sépuise Henri. Je voudrais de la viande hachée pour des boulettes, mais je ne sais pas les préparer! Pourquoi acheter si elles restent au congélateur?
Monsieur, laissezmoi vous les préparer! propose une cliente. Je cuisine très bien!
Je sais comment vous cuisinez! répond la vendeuse. Vous venez depuis cinq ans, mais vous nachetez que des raviolis! Vous savez comment préparer ces boulettes?
La cliente, vexée, sen va. La vendeuse dit à Henri :
Vous tenez jusquà sept heures? Je termine à sept. Je peux passer et vous frire des boulettes! Mon mari est en déplacement, rien à faire à la maison! Au moins je vous nourris!
Henri, impatient dune boulette maison quil na pas vue depuis trois ans, accepte. Il passe à la caisse à sept heures trente, aide Béatrice à compter largent, puis achète le reste des ingrédients : pain, lait, oignons.
Le feu sallume! Béatrice fait frire les boulettes pour Henri, en attendant que sa vraie maîtresse revienne! Elle a de quoi dire!
***
Fais attention à ton entreprise, conseille Béatrice en rangeant la cuisine. Tout est bien tant que ton mari ne séchappe pas à nouveau! Tu las presque perdu à la fête du quartier, puis tu las rattrapé avec des boulettes!
Je ne suis pas fâchée, répond Adèle.
Quy atil à se plaindre? ricane Béatrice. Aujourdhui les boulettes lont attiré, demain ce seront les pâtisseries, puis la soupe! Tu risques de rester seule sans ton mari, même si tout va bien!
Merci, murmure Adèle.
Adèle natteint pas des sommets extraordinaires, mais elle ne fait pas faillite non plus. Le profit est moyen, suffisant pour être reconnaissante.
Si elle continuait à négliger la famille, elle aurait peutêtre atteint de plus hautes performances, mais la leçon de Béatrice la pousse à réévaluer ses priorités.
En cas de survie, il serait logique de tout sacrifier, mais pour sa propre estime, une journée de travail de huit heures avec deux jours de repos suffit.
Et surtout, Henri ne cherche plus dautres femmes pour ses boulettes.
