Ça fait deux jours que je suis alitée avec la fièvre, et tu nas même pas fait de thé! Tu nes pas un homme, mais une créature inutile! Et maintenant, si tu veux manger, cuisinetoi!
Vincent Vincent, sil te plaît descends à la pharmacie.
La voix était étrangère, sèche, cassée comme des feuilles mortes. Camille peinait à la reconnaître. Il grattait une gorge assoiffée, chaque syllabe résonnant dans sa tête comme un coup sourd et brûlant. Elle était couchée, enfoncée dans un oreiller trempé de sueur, les yeux rivés au plafond qui semblait lentement sabaisser, prête à lécraser. Son corps était devenu un brasier continu de douleur. Chaque articulation, chaque petit os était comme du verre brisé, et le moindre mouvement, même le simple tournement de la tête, déclenchait une nouvelle vague de souffrance. La chaleur nétait pas quune températurecétait une créature vivante qui sétait glissée sous la peau, inondant les muscles de plomb fondu, les faisant fondre de lintérieur.
Du salon, on entendait le cliquetis rythmique des touches et les claquements furieux de la souris, ponctués de cris gutturaux. Cétait le monde de Vincent. Un univers où il simmergeait la tête la première, casque de gamer géant comme un casque daviateur, oreilles plongées dans la bandeson. Là, en réalité virtuelle, sengageaient des batailles, des bases étaient conquises, le sang numérique coulait à flot. Il était alors un commandant, un héros. Ici, dans la petite cuisine parisienne, il nétait quune silhouette affaissée sur son fauteuil de jeu.
Vincent, tu mentends? Je me sens très mal. Jai besoin dun antipyrétique et de quelque chose pour la gorge.
Elle voyait son dos. Large, puissant, maintenant crispé par ladrénaline du jeu. Il ne se tourna pas. Seulement son bras gauche séleva brièvement du clavier, faisant un geste vague qui voulait dire «je tentends, jai compris, laissemoi tranquille».
Oui, tout de suite
«Tout de suite» narrivait jamais. Le temps se changeait en une masse épaisse, collante. Les minutes se fondaient en heures. La lumière du soleil qui filtrait par la fente entre la fenêtre et le cadre se transforma en crépuscule gris, puis disparut dans une obscurité épaisse. Camille oscillait entre un songe collant, peuplé dondes brûlantes et dombres grotesques, et la réalité crue de la douleur, de la soif et du bruit incessant du combat. Elle rêvait dun simple bouillon de poulet. Pas dun plat raffiné, mais dun liquide chaud et salé qui pourrait la réchauffer de lintérieur et lui rendre un peu de force.
À un moment, le vacarme du salon changea. Un bip de linterphone, une courte conversation, le frottement dune porte. Puis une odeur envahit lappartement. Une odeur épaisse, épicée, presque meurtrière de pâte chaude, fromage fondu et pepperoni. Une pizza. Vincent lavait commandée. Cette pensée ne provoqua pas de colère, il navait plus de forces pour cela. Elle déclencha seulement une vague de désespoir sourd. Il était là, à dix mètres, en train de manger, de vivre, de se délecter, pendant quelle, dans la même chambre, se dissolvait lentement dans la fièvre, oubliée comme un objet inutile.
Rassemblant les dernières miettes de volonté, elle appela de nouveau, cette fois sa voix ressemblant à un râle.
Vincent de leau, sil te plaît je veux boire.
Il réagit enfin. Il retira un écouteur et tourna la tête. Son visage, éclairé par la lueur bleutée de lécran, était étranger, inconnu. Ses yeux brillaient dexcitation, ses lèvres portaient un demisourire de victoire imminente. Il la regardait, mais ne la voyait pas. Son regard glissait sur elle comme sur un objet de décoration.
Tout de suite, je finis la partie. Presque la finale.
Il remit lécouteur, et le mur sonore le sépara delle définitivement. Camille ferma les yeux. «Je finis la partie». Cette phrase, jetée avec un léger agacement, fut le dernier clou planté dans le couvercle de sa patience. Elle ne supplia plus. Elle restait allongée, sentant une larme chaude glisser sur sa joue, sévaporer instantanément sur sa peau brûlée. Elle nétait pas simplement malade. Elle était seule. Absolument, complètement seule dans cet appartement avec lhomme qui avait promis dêtre présent dans les bons comme dans les mauvais moments. La fièvre, près de quarante degrés, ne rentrait dans aucune de ces catégories.
Le temps sévanouissait. Il se dissolvait dans une succession de rêves collants, lourds, et de réveils douloureux. Camille ne savait pas si un jour ou une éternité sétaient écoulés. Mais, à un instant indéfini, elle comprit que le feu en elle séteignait. À sa place arriva une froideur épuisante. Son corps, qui était une fournaise, devint soudain étranger et glacé. Le drap sous elle était humide et collant, et un goût répugnant de maladie remplissait sa bouche.
La soif était dévorante. Ce nétait plus un simple désir, mais un cri de chaque cellule déshydratée. Elle décrocha ses pieds du lit, et la pièce vacilla, se déforma, perdant ses repères. Camille ferma les yeux, sagrippant aux bords du matelas, attendant lassaut de la nausée. Les bruits du salon ne disparurent pas ; ils changèrent simplement de ton. Ce nétait plus une fusillade furieuse, mais un écho lointain dun commentaire de Vincent adressé à des interlocuteurs invisibles dans le chat. Il vivait. Son monde continuait de tourner.
Le chemin vers la cuisine devint pour elle lascension de lEverest. Chaque pas résonnait comme un grondement dans ses tempes. Sappuyant contre le mur comme un vieil homme sans force, elle avançait, vacillante. Lair du couloir était chaud, chargé dune odeur acide et vieillie. En sortant de la pénombre de la chambre vers le vaste espace cuisinesalon, un éclair de lumière du jour laveugla, lobligeant à se figer, à chercher la mise au point. Quand elle y parvint, elle vit
Ce ne était pas simplement le désordre. Cétait un monument à légoïsme, bâti durant les deux jours denfer quelle avait traversés. Sur la table basse trônait une pyramide de trois boîtes à pizza, couvertes de gras figé. À côté, une montagne de canettes dénergie et un anneau collant de soda renversé. Lévier était envahi par une tour de vaisselle sale, assiettes, casseroles et fourchettes noyées dans une eau trouble à lodeur âcre. Le sol était jonché de miettes et demballages. Il ne se contentait pas de ne pas nettoyer; il transformait méticuleusement leur domicile commun en une barrière à ordures, où la seule zone claire était lécran de son moniteur.
Camille tourna les yeux vers lui. Vincent était toujours assis, dos à elle, dans le même fauteuil, les mêmes écouteurs. Il ne remarqua pas son arrivée. Il était immergé dans son univers où tout était simple et compréhensible, où il ny avait ni femmes malades, ni problèmes ménagers, ni responsabilités.
Elle sapprocha du frigo, louvrit et sempara dune bouteille deau minérale. Elle but de grosses gorgées, sentant la vie revenir sous forme dune humidité salvatrice. Alors, entendant le bruit de la porte qui souvrait, il se retourna. Il enleva les écouteurs, et sur son visage apparut une curiosité paresseuse, presque indifférente. Il la scruta pâle, décolorée, en teeshirt usé et un sourire crispé se forma sur ses lèvres.
Ah, tu as faim? Jai déjà envie de manger.
Cette phrase retomba dans le vide de sa conscience comme une pierre dans un puits profond. Pas «Comment vastu?», pas «Tu as besoin de quoi que ce soit?», mais un simple «tu as faim». Comme si elle était un appareil ménager réparé, prête à reprendre son rôle. Et alors son besoin sexprima: «Je veux manger». À cet instant, toute sa faiblesse physique sévapora, remplacée par une vague de colère brûlante et cristalline. Elle regarda les montagnes de détritus autour delle, et, pour la première fois depuis deux jours, se sentit incroyablement puissante.
Lunivers, qui vacillait comme une mer avant de se figer, devint soudain dune netteté aiguë. La faiblesse qui voilait son esprit séteignit, consumée par un feu blanc de rage. Ce nétait pas une crise, ni un caprice. Cétait une explosion, un glissement tectonique que Vincent, dans son cocon pixelisé de fastfood, navait pas pu anticiper.
Tu as faim? sécria Camille, non pas par faiblesse, mais par une tension terrible. Sa voix cracha comme du verre brisé. Tu plaisantes? Ça fait deux jours que je me débats dans ma sueur, que je ne peux même pas me lever pour aller aux toilettes! Je tai supplié, imploré comme une mendiante, daller chercher des médicaments! Et toi? Tu finissais ta partie! Jai tellement soif que mes lèvres collent aux dents, et toi tu dévorais ta pizza, dont lodeur envahissait ma chambre! Je me noyais, et tu nas même pas bougé!
Elle ne criait pas, elle crachait les mots, chaque syllabe était un caillou lourd quelle lançait dans son calme impénétrable. Les accusations étaient si précises, si inattaquables, quon ne pouvait y répondre par un simple «cest ma faute» ou «exagère».
Vincent observait ce feu dartifice verbal avec une indifférence paresseuse. Il se recula dans son fauteuil, les bras croisés, un sourire condescendant dessinant les traits quelle détestait le plus: celui dun adulte qui écoute les babillages incohérents dun enfant. Il attendait que le flot de mots sépuise, que le silence revienne, afin de remettre ses écouteurs. Pour lui, ce nétait que du bruit de fond.
Enfin, Camille se tut. Ce nétait pas parce que les mots étaient épuisés, mais parce quelle réalisa labsurdité de la scène. Tout était vide, comme lire des poèmes à un mur sourd. Elle le regarda, son attitude, son sourire en coin, et toute sa colère se condensa en une boule de glace lourde au centre de son être.
Vincent attendit la pause théâtrale, puis, dune voix empreinte dune fausse sollicitude, demanda :
Tu as fini de te défouler?
Ce fut la dernière erreur. Il attendait des larmes, des excuses, une suite à la dispute. Il nétait pas préparé à ce qui allait suivre.
Camille ne répondit pas. Elle fixa ses yeux dans les siens quelques secondes, un regard dépourvu de douleur ou de rancune, seulement la froide détermination dun chirurgien avant une opération. Puis elle se retourna.
Jai deux jours de fièvre, et tu nas même pas fait de thé! Tu nes pas un homme, mais une créature inutile! Et maintenant, si tu veux manger, préparetoi à tout avaler tout seul!
Ces mots furent suivis dun coup déclat lorsquelle ouvrit la porte du réfrigérateur. Une vapeur glacée séchappa, lenveloppant comme un manteau. Vincent, stupéfait, la regardait agir. Elle ne prit pas dassiette. Ses mains se posèrent fermement sur une marmite de cinq litres, où attendait un gaspacho rougerubis, préparé avant même la maladie. Elle le souleva, le posa sur le sol. Ensuite, elle saisit un grand contenant doré de riz pilaf parfumé aux épices, le déposa à côté du gaspacho. Puis vinrent le ragoût de bœuf, les choux braisés, les steaks de poulet tout ce quelle avait patiemment cuisiné pour les jours à venir.
Vincent, les yeux écarquillés, ne comprenait pas le dessein. Aucun raisonnement logique ne pouvait contenir cela. Son visage affichait un étonnement stupide. Il ouvrit la bouche, mais Camille, sans se retourner, souleva la marmite la plus lourde et marcha dun pas résolu vers les toilettes.
La porte des toilettes souvrit. Le blanc céramique du WC, habituellement banal, ressemblait maintenant à un autel sacrificiel. Camille se tint au-dessus, la marmite en main. Ses mains ne tremblaient pas. Elle inclina légèrement le corps, et le flot épais, rubis, du gaspacho, riche en morceaux de viande et de légumes, sélança dans leau. Larôme de betterave, dail et de bouillon réconfortant emplit la petite pièce, se mêlant à lodeur âcre du chlore.
Vincent, figé dans lembrasure de la cuisine, ne pouvait assimiler limage. Cétait audelà de son entendement, absurde.
Questce que tu fais? Cest fini? demandat-il, la voix tremblante.
Elle ne répondit pas. Elle observa le dernier morceau de pomme de terre disparaître dans le tourbillon, appuya le bouton de chasse dun geste mécanique. Le rugissement de leau tourbillonnante fut son unique réponse, un bruit retentissant comme un point final à une phrase interminable. Elle posa la marmite vide sur le carrelage, se retourna et regagna la cuisine.
Ce nest qualors que Vincent comprit lampleur du drame. Ce nétait pas une simple crise. Cétait une destruction méthodique, froide.
Tu as perdu la tête? criatil, la voix éclatée. Cest de la nourriture! Des produits! Tu ne sais pas combien tout cela coûte?
Son cri sadressait non à elle, mais à la marmite, au contenant, à la valeur de ce quil voyait comme un gaspillage. Il ne laccusait pas, mais la dépense, le travail, labsurdité. Camille le dépassa, comme sil était un vide. Elle porta un second contenant de riz doré, le jeta dans les toilettes, le regarda sévaporer dans les eaux sombres. Un autre claquement, encore le bruit assourdissant de leau.
La rage de Vincent atteignit son paroxysme. Il se rua dans la cuisine, les bras en lair, le visage rougi.
Mais questce que tu fais! Jette tout! Tout la nourriture! Tu crois que je vais devoir manger ça? Tu lavais préparée, et maintenant tu la jettes aux toilettes! Cest anormal!
Mais ses mots navaient plus de poids. Ils se mêlaient au bruit de fond de ses propres gestes. Elle avançait, mécanique, comme une chaîne de montage. Le ragoût, les steaks, le chou braisé, chaque trajet de la cuisine aux toilettes était un pas qui léloignait davantage de lui, de leur passé partagé. Elle ne le regardait pas, ne répondait pas à ses cris. Elle accomplissait simplement ce quelle avait décidé: anéantir tous les ponts, toutes les liaisons, tout ce qui, chez lui, représentait un confort matériel quil consommait sans jamais rendre.
Quand la dernière marmite fut vidée, elle revint à la cuisine. Le sol était jonché dune batterie de vaisselle sale, imprégnée dodeurs daliments. Vincent, haletant, sappuya contre le mur, le regard brûlant. Il attendait, cherchant des explications, la suite du conflit.
Camille balaya du regard le champ de bataille,Finalement, elle sassit sur le canapé, alluma le projecteur, et, tandis que les images scintillaient, la chaleur du bourdonnement de lécran la reconforta comme un dernier souffle de rêve.
