La garde du Nouvel An Dès le matin, la neige mouillée collait aux chaussures, aux rambardes, à la plaque vissée au-dessus de l’entrée : « Établissement Municipal d’Activités Extrascolaires ». À midi, le gel durcissait la gadoue en une croûte craquante. Serge Dupuis gravit les marches en se tenant à la rampe glacée. Dans sa poche, les clés tintaient, l’épaule tirée par son sac : thermos, boîte de sarrasin, carnet. Dans le hall flottait une odeur de serpillère humide et de chaleur poussiéreuse émanant des vieux radiateurs – celle qui s’élève quand le métal se réveille après l’hiver. La lampe au plafond diffusait une lumière jaune, comme prête à s’éteindre. Il ôta son bonnet, le suspendit d’un geste machinal, passa la main sur sa nuque grisonnante. Le miroir derrière l’accueil lui renvoya l’image d’un homme de près de soixante-dix ans — visage large, nez empâté, yeux fatigués mais doux. Sur le col de sa doudoune, la neige s’était figée. — Allez, champion, murmura-t-il, encore un dernier tour de garde cette année. Assise au bureau, la gardienne du jour, Madame Lefèvre, en tricot épais, préparait son départ : elle mettait des gants sans doigts, rangeait pommes, clémentines et papiers dans son sac. — Vous arrivez tout juste, déclara-t-elle sans reproche. Je craignais de fêter le réveillon ici ! — Le bus est resté coincé au carrefour — cette affreuse tranchée, comme d’habitude, soupira Serge. — Des nids-de-poule partout, que voulez-vous… Bon. Je vous passe la main. Ils remplirent le registre, signèrent. Madame Lefèvre énuméra rituellemnt : caméras fonctionnelles, alarme OK, ateliers annulés pour les vacances jusqu’au 10, le sapin reste à démonter dans la salle polyvalente. Surtout éviter le bureau du directeur : l’électricien doit venir après les fêtes, les fils font des siennes. — J’ai compris. — Attendez quelques appels. On oublie qu’on “assure la présence” même porte close. Vous avez le calme pour expliquer. Serge esquissa un sourire : médiateur, non, mais sa voix mettait les gens à l’aise. — Vous rentrez ? — Oui, j’attends ma petite-fille, on prépare les salades pour le réveillon. Et vous, pourquoi cette nuit de plus ? Serge haussa les épaules. — Ici, c’est plus tranquille… et j’ai la prime. Un regard pour lui, mais pas de questions. — Appelez si besoin — ou mieux, n’appelez pas. Je compte sur une soirée sans pépin. La porte claqua, le couloir plongea dans le silence. Gémissements de la ventilation, cliquetis des radiateurs. Serge sortit son thermos, sa tasse, sa boîte-repas, posa tout avec soin. Retira sa montre : trois heures. La nuit serait longue. Il versa du thé infusé de millepertuis, offert par sa voisine — « pour les nerfs ». Son calme était solide, mais le parfum lui plaisait. Son vieux téléphone, flanqué d’un autocollant “Garde”, sonna. — Établissement municipal, garde de nuit. — Bonjour… il y a cours ce soir ? On venait pour l’anglais… — Non, madame. Vacances jusqu’au 10, répondit Serge avec douceur. Le prof ne vous a pas prévenu ? — Non… on est déjà prêts à sortir. — Défaites vos manteaux et buvez du thé, plaisanta-t-il. Par ce temps, pas question de risquer un rhume. Ce soir, c’est sombre et morne. Un rire, des remerciements, des vœux. D’autres appels suivirent : une mère mécontente, un homme cherchant la compta. Serge expliquait inlassablement : c’est fermé, tout le monde est parti, seul le veilleur reste. À six heures, la nuit s’était installée. Dehors, l’air flou, les phares traçaient des rubans. Serge s’installa, alluma la petite télé — le son presque muet, pour l’ambiance. Personne ne l’attendait. Sa femme était partie depuis cinq ans. Son fils vivait ailleurs, rare au téléphone — travail, enfants, crédit immobilier. Le petit-fils, Serge ne l’avait vu que deux fois, et quelques fois en vidéo. On est proches… et pourtant loin, à travers la vitre. À sept heures, la porte grinça, le froid et la neige entrèrent brusquement. Un livreur en blouson rouge, carton à la main, les yeux rougis par la bise. — Bonsoir, souffla-t-il, une commande. — Pour qui ? Le livreur scruta son portable. — “Établissement municipal…” Pour Madame Villeneuve. “Vœux à la garde de nuit.” Pizza. Payé. Serge cligna des yeux. — Villeneuve… la comptable, sûrement ? — Je ne sais pas — je dois juste livrer. Serge sourit. — Sans doute un mot de la directrice pour ses “restants”. On a oublié de me prévenir. Donnez, je signe. Le livreur, soulagé, transmit la boîte. — Merci, on évite le retour. Joyeux réveillon ! — À toi aussi, répondit Serge. En refermant la porte, le livreur jeta un œil au hall désert. — Vous êtes seul ? — Presque : pour le moment. Le livreur acquiesça et disparut. La boîte était tiède. Serge l’ouvrit : vapeur qui monte, odeur de fromage et de pâte chaude. — Merci à la patronne… pensa-t-il, touché d’être souvenu. Il mangea une part, puis une seconde — et la porte regrinça. Zina, la femme de ménage, quarante ans, doudoune sombre, joues rouges, mains en gants trempés. — Oh… pizza ! Je tombe à pic ? — Salut Zina. Tu travailles ce soir ? Enfin… c’est vrai, “heures de fête”. — La prime de fêtes. Ceux qui veulent peuvent venir. Après les vacances, ça va courir dans les couloirs… mieux vaut anticiper. Elle souffla sur ses doigts. — Ça sent bon, avoua-t-elle. — Je crois que la directrice a pensé “aux gardes”, Serge glissa la pizza vers elle. Tu veux ? — D’habitude, je ne mange pas au boulot… Mais bon, c’est le réveillon. Pas besoin d’insister : la boîte se rapprocha, un petit morceau, une bouchée prudente. — Chaud, s’étonna-t-elle. Comme au cinéma ! — Au ciné, on fait moins bien, plaisanta Serge. Un rire franc, presque enfantin. — Allez, j’attaque les toilettes et le couloir, dit-elle en mangeant. Si souci, crie. — Pour qui crier ? On est seuls. Elle s’éloigna, le seau grinça sur le sol carrelé, l’eau coula. À huit heures trente, la porte s’ouvrit de nouveau. Un jeune homme anxieux, lunettes, sac sur le dos, haletant comme après une course. — Bonsoir, je… je cherche Madame Villeneuve, la compta. Elle a dit qu’elle laisserait un papier à la garde. — La compta n’est plus là, répondit calmement Serge. Tout le monde est parti. — Oui, mais il y a une attestation. Pour la banque. Je dois la mettre dans mon dossier avant minuit, sinon ma demande tombera. Dernier jour… Serge l’examina : visage crispé, lèvres sèches. — Votre nom ? — Safran. Serge ouvrit le casier à enveloppes. Parmi les pochettes et le sachet de clefs, une enveloppe blanche, bien notée : “Safran. Pour la garde”. — Voilà, dit-il, tendant le document. Madame Villeneuve n’a pas oublié. Safran lâcha un souffle de soulagement. — Merci… Je croyais que c’était raté. Je peux vous laisser des bonbons ? Pour les enfants. — Gardez-les pour eux, fit Serge. Filez chez vous, ne gâchez pas la nuit dans les couloirs. Safran acquiesça, sourire gêné. — Bonne année à vous. J’espère… que tout ira bien. — Merci, à vous aussi. Quand la porte se referma, Serge fixa la vitre, où la neige et les phares dansaient. Un peu de chaleur le gagna — pas tant à cause de la pizza, mais parce que sa présence avait compté pour quelqu’un ce soir. Zina repassa, fatiguée, trempée. — Dis, il te reste de la pizza ? — Oui. Prends vite avant qu’elle refroidisse. Ils partagèrent en silence, puis Zina, essuyant ses doigts, lança : — Mon fils est parti réveillonner chez sa belle-mère. “Plus simple.” J’ai dit : “et moi ?” Il m’a répondu : “T’es au travail.” Alors… je suis venue. Pour de bon. Elle sourit, sans qu’on puisse taire la lassitude. — Mon petit-fils est loin, fit Serge. Je le regarderai à la télé, tant pis. — La télé, c’est pas les gens… soupira Zina. — Parfois, c’est mieux : elle ne discute pas. — Mais elle n’écoute pas, ricana-t-elle. À dix heures, Zina termina sa tournée. — Je file, sinon le métro ferme — je finirai coincée. — Tant pis, on finirait la pizza ! — Non ! Je veux de la salade russe. Bonne année, Serge. — Pareil, Zina. Quand elle partit, le silence devint épais. Les montres de Serge tapaient sur la table. À minuit moins le quart, la porte grince à nouveau. Jeune femme, vingt-cinq ans, long manteau, sac volumineux. Flocons collés aux cils, joues humides, vent ou larmes. Dans le sac, un tintement — sans doute des boules de Noël. — Bonsoir… Il y a encore la “Sapin des Vœux” ? Serge fronça les sourcils. — Quel sapin ? — Eh bien… On m’a donné l’adresse via le groupe de bénévoles. Jusqu’à minuit, pour des cadeaux : enfants du personnel, foyer du quartier… J’avais promis d’amener les miens, mais mon portable a lâché, j’ai peut-être raté un message. Serge souffla. — Mademoiselle… ce soir, il n’y a rien. L’établissement est fermé. Sans doute que l’évènement a été annulé ou reporté. Elle acquiesça, déçue — mais résignée. — Je comprends… Excusez-moi. Je repars. En la voyant tourner vers la porte, Serge eut soudain envie de dire quelque chose : elle va ressortir, affronter la neige, la rue déserte, ses yeux humides. Les mots sortirent tout seuls. — Attendez, dit-il. Elle s’arrêta. — J’ai du thé, indiqua-t-il la table, et de la pizza. Si vous voulez patienter, attendre minuit au chaud. Dehors, c’est la misère. Elle le regarda, étonnée. — Je vous gêne ? — Qui ? Les murs ? Elle s’approcha timidement, retira son manteau ; dessous, un pull avec des rennes. — Je suis Anastasia. — Serge Dupuis. Il lui servit du thé, poussa la boîte de pizza. — Merci, lâcha-t-elle — mais c’était un merci pour l’attention, pas seulement pour le thé. Quelques minutes silencieuses. Dehors, de rares feux d’artifice. — Je ne voulais pas rentrer ce soir, avoua-t-elle enfin. Trop calme. Trop de pensées. Ce “sapin”, j’espérais faire au moins quelque chose d’utile. Me sentir un peu nécessaire… mais finalement, c’est stupide. — Pas stupide : on a tous besoin de présence, même si c’est celle d’étrangers. Un regard de gratitude. — Et vous, pourquoi rester dans un lieu vide pour la Saint-Sylvestre ? Serge haussa les épaules. — Il faut bien quelqu’un de garde. Alarmes, clés… Pour moi… ici, c’est bien aussi. — Ici, au moins quelqu’un vient, murmura Anastasia. — Tu es venue, répondit-il, surpris d’avoir le sourire. Le président apparut à l’écran. Serge baissa le son. — Vous n’écoutez pas ? — Je sais déjà ce qu’il dira. Ce qui compte, ce sont les douze coups. Silence partagé, puis les cloches. Serge leva sa tasse. — Bonne année. — Bonne année ! Ils trinquèrent au thé. Dehors, des éclats colorés contre les vitres. Anastasia, embarrassée, sortit une petite boîte du sac. — J’avais… prévu un cadeau. Des chaussettes en laine, bien chaudes. À offrir à un inconnu. Mais si tout est annulé, ça vous dérange ? C’est froid ici, et vous veillez. — Ce n’est pas nécessaire, commença Serge. — Si, insista-t-elle. J’apporterai les autres demain. Mais vous êtes là. Là, maintenant. Il accepta les chaussettes : laine épaisse, un peu rêche, authentique. — Merci. Il y a longtemps… que personne ne m’a offert quoi que ce soit. Vrai sourire d’Anastasia. — Il était temps. Encore quelques phrases échangées : la neige, la cohue des boutiques, le casse-tête des cadeaux pour adolescents. Puis elle se leva. — Je dois rentrer finalement : ma mère pense que je suis chez une amie. Elle va s’inquiéter. — Allez-y, merci pour la visite. — C’est à moi de vous remercier : vous m’avez offert un Nouvel An. Près de la porte, elle hésita. — Vous êtes souvent là ? Si je veux passer, juste comme ça… — Passez, répondit Serge. La garde est là, toujours. Sourire, départ. Le silence revint, mais il était plus léger. Serge enfila les chaussettes neuves, au-dessus des siennes : ses pieds s’enrobèrent d’une chaleur inattendue. Il était une heure et demie. Les feux d’artifice décroissaient. Son téléphone personnel, carcasse fêlée, vibra soudain. C’était rare. Écran : « Fiston ». Serge appuya sur le bouton vert. — Allô. — Papa, bonne année, la voix familière et pourtant étrangère. — À toi aussi. — Ici… du classique : apéritifs, salades, enfants partout. Merci pour le virement, tu nous as sauvés. On avait du retard. Serge marqua un silence. — De rien. — Ce n’est pas rien… ajouta le fils. On voulait t’inviter, mais tu as dit que tu étais de garde… — Le travail, c’est le travail. — Papa… Peut-être qu’après les fêtes, tu pourrais venir le week-end ? On prépare ta chambre. Le petit a demandé “Quand papi viendra ?” Un pincement, mais doux, chaleureux. — J’essaierai. Il faut que je voie mon planning. — Organise-toi. Ça nous ferait plaisir. Bon, je te laisse. Encore bonne année ! — Bonnes fêtes à tous, murmura Serge, il raccrocha. Il tint le téléphone un instant, puis le posa près de la montre. Étrange sensation — comme la fenêtre qui s’ouvre, laissant passer l’air frais. Serge sortit son carnet, nota soigneusement : « Après les fêtes : demander deux jours de congé. Appeler le fils, fixer une date ». Les lettres s’étalaient, mais le message était limpide. Carnet rangé, il versa du thé, éplucha une clémentine. L’eau gouttait quelque part, la ventilation ronronnait. Dans cette paix, Serge se sentit soudain lui-même : non pas gardien d’une vie étrangère, mais homme avec des projets — petits, mais vrais. Il allongea les jambes, savourant la chaleur des chaussettes toutes neuves, regarda la rue enneigée et se dit tout haut : — Allez… voyons ce que l’avenir nous réserve. Dehors, la neige tombait doucement, et dans l’établissement désert, régnait une quiétude surprenante.

La veille du nouvel an

Depuis le matin, une neige humide recouvrait tout elle collait aux bottes, aux rampes, à la plaque qui surplombait lentrée : « Établissement municipal déducation complémentaire ». À midi, le froid sétait renforcé et la bouillie blanche sétait figée en une croûte qui crissait sous les pas.

Serge Dupuis gravit les marches en sappuyant sur la rampe glacée. Les clés tintaient dans sa poche, une sacoche tirait sur son épaule : thermos, tupperware de lentilles, carnet. Le hall sentait le chiffon mouillé et la poussière tiède qui flottait depuis les vieux radiateurs ce parfum de métal qui reprend vie après une longue pause.

Lampoule au plafond diffusait une lumière jaune et paresseuse, comme si elle aussi voulait dormir.

Il ôta son bonnet, le suspendit à un crochet, passa distraitement sa main sur la brosse grise de sa nuque. Dans le miroir derrière laccueil, un homme de presque soixante-dix ans le regardait : large visage, nez rond, regard fatigué mais sans méchanceté. Le col de sa parka était couvert de neige.

Allez, champion, murmura-t-il. Dernière garde de lannée.

Assise sur la chaise du bureau, la gardienne de jour Jacqueline Fauconnier, en gilet en laine rassemblait déjà ses affaires. Ses doigts finissaient de ranger pommes, clémentines et quelques documents dans un sac.

Tu es en retard, dit-elle avec douceur. Jai cru que cétait moi qui devrais attendre les feux dartifice ici.

Lautobus est resté bloqué au carrefour, répondit Serge. Le creux dans la chaussée est encore là, comme toujours.

Des creux, il y en a partout à Paris, soupira Jacqueline. Bon, à toi le relais.

Ils sinstallèrent au bureau, ouvrirent le registre, signèrent après avoir rempli les cases.

Tout fonctionne : caméras, alarme, enuméra-t-elle. Les ateliers sont annulés, vacances jusquau dix. Le sapin dans la salle polyvalente nest pas encore démonté manque de temps. Et nentre pas dans le bureau de la directrice : lélectricien viendra après les fêtes, ça fait des siennes.

Vu, acquiesça Serge.

Les gens vont appeler, ajouta-t-elle. Personne nintègre que lon est « sur place » même fermé. Tu es diplomate, tu sauras expliquer.

Il haussa les épaules : il parlait dune voix égale, et cela calmait souvent les gens.

Tu rentres ?

Oui, sourit-elle. Ma petite-fille vient, on va faire des salades. Et toi, pourquoi tes inscrit pour le réveillon ?

Serge haussa de nouveau les épaules.

Ici, cest plus tranquille pour moi. Et il y a le supplément.

Jacqueline le scruta, mais najouta rien.

Si tu as un problème, appelle. Mais jespère que non, cette nuit, je veux du calme.

La porte se referma, le couloir devint muet. Restait le grondement sourd de la ventilation et le clic parfois des radiateurs.

Serge sortit thermos, tasse, tupperware. Il plaça tout soigneusement. Il ôta sa montre, la posa près de lui. Trois heures pile. Minuit était encore loin.

Il versa du thé. Sa voisine, madame Hortense, lui avait donné du tilleul séché « pour les nerfs ». Les siens étaient solides, mais il aimait lodeur de plantes.

Son vieux téléphone sonna un combiné fatigué, étiquette « Accueil ».

Établissement municipal, bonsoir, dit-il dun ton posé.

Bonjour, une voix de femme, pressée. Est-ce quil y a cours aujourdhui ? On vient pour langlais

Pas ce soir. Vacances jusquau dix, répondit-il. La prof na pas prévenu ?

Non On sest presque habillées.

Alors posez vos manteaux et prenez un thé, sourit-il. Avec cette neige, vous attraperiez la grippe. Ici cest obscur et triste aujourdhui.

La femme rit, le remercia, lui souhaita bonne année.

Deux autres appels suivirent : une mère se plaignit du manque dinformations, un homme voulait vérifier pour la comptabilité. Serge, imperturbable, répétait : tout est fermé, seuls les gardiens restent.

À six heures, la nuit sétait installée. Au-delà des portes vitrées, lair se faisait flou, les phares formaient des traînées dans la bruine. Serge sinstalla plus confortablement, alluma la petite télé dans un coin du bureau volume au minimum, juste quelques images pour animer la pièce.

Personne ne lattendait à la maison. Sa femme était décédée cinq ans plus tôt. Le fils vivait à Lyon, appelait peu : enfants, travail, crédit. Il voyait son petit-fils deux fois en vrai et quelques fois sur écran. Proches, mais comme séparés par la glace.

À sept heures, le hall reprit vie : une porte grinça, laissant entrer la neige et le froid. Un livreur en manteau rouge, boîte à la main entra, les yeux irrités par le vent.

Bonsoir, dit-il en essuyant ses chaussures. Livraison.

Pour qui ? demanda Serge.

Le livreur vérifia sur son smartphone.

Pour « Établissement municipal » nom de Sylvie Morel. « Félicitations à léquipe de garde ». Pizza. Payée.

Serge cligna des yeux.

Sylvie Morel la comptable ? confima-t-il.

Je ne sais pas, avoua le livreur. Je dépose et c’est tout.

Serge sourit.

Ça doit être la directrice. On oublie toujours de prévenir. Donne, je signe.

Soulagé, le livreur tendit la boîte.

Merci. On me gronde sinon. Bonne année !

Pareillement !

Au moment de sortir, le livreur jeta un œil au hall vide.

Vous êtes seul ?

Quasiment, répondit Serge. Pour linstant.

Il toucha la boîte tiède. En louvrant, la vapeur, lodeur de fromage et de pâte montèrent, réchauffant laccueil.

Merci, madame la directrice, souffla-t-il. Elle a pensé à nous.

Il mangea un morceau puis un second la porte grinça de nouveau.

Voici Émilie lagente dentretien, une quarantaine dannées, manteau sombre. Joues rougies, doigts mouillés dans ses gants en laine.

Oh, souffla-t-elle en voyant la pizza. Je tombe bien ?

Bonsoir, Émilie. Tu fais encore des heures ? Enfin oui, cest la garde spéciale.

Tarif de fête, répondit-elle vite. Ici, après les vacances, les enfants remuent tout, mieux vaut remettre à neuf.

Elle souffla sur ses mains.

Ça a lair bon, avoua-t-elle.

La directrice a envoyé pour nous, répondit Serge en rapprochant la boîte. Tu veux ?

Je ne mange jamais au travail commença-t-elle machinalement, mais ses yeux revinrent vers la pizza fumante. Mais cest la Saint-Sylvestre.

Il ne dit rien, rapprocha juste à nouveau la boîte.

Émilie prit un petit morceau, goûta prudemment.

Cest chaud, sétonna-t-elle. Comme au cinéma.

Au cinéma, cest moins bon, sourit-il.

Le rire dÉmilie était frais, presque enfantin.

Jy vais nettoyer les couloirs et les sanitaires, termina-t-elle en finissant. Si besoin, crie !

À qui crierais-je ? plaisanta-t-il. À part nous ici…

Elle séloigna, le seau résonna sur le carrelage. Au loin sursautait leau.

Vers vingt heures trente, la porte souvrit. Sur le seuil, un jeune homme aux lunettes et sac à dos, respirant fort, comme sil avait couru.

Bonsoir, je viens pour Sylvie Morel, la comptable, lança-t-il vite. Il me faut absolument un justificatif. Elle a dit quelle le laissait à laccueil.

Il ny a plus personne à la compta, répondit calmement Serge. Tout le monde est parti.

Je sais, mais le document pour la banque je dois le charger avant minuit ou la demande sera fermée. Dernier jour de lannée.

Serge observa son visage tendu, ses lèvres sèches.

Votre nom ?

Lefort.

Serge ouvrit le casier à enveloppes. Parmi quelques dossiers et un trousseau de clés, une enveloppe blanche portait : « Lefort Accueil ».

Voilà, dit-il en tendant lenveloppe. La comptable ne vous a pas menti.

Lefort sembla se délester dun poids immense.

Merci, vous imaginez pas Jai cru que cétait fichu, articula-t-il. Je peux vous laisser des chocolats ? Cétait pour les enfants.

Gardez-les pour eux, dit Serge. Allez, rentrez profiter du réveillon.

Lefort acquiesça, sourire gêné.

Bonne année. Que tout aille bien, pour vous.

Bonne année, merci, lui répondit-il avant quil parte.

Sa présence avait soudainement réchauffé le cœur de Serge pas à cause de la pizza, mais parce quil était réellement utile à quelquun.

Émilie repassa, épuisée et mouillée.

Il en reste ? demanda-t-elle.

Oui, prends avant quelle refroidisse.

Ils mangèrent ensemble, en silence. Puis, Émilie essuya ses doigts et confia :

Mon fils est parti chez sa belle-mère. Cest plus simple. Je lui ai dit Et moi ? Il ma répondu : Tu es au travail, maman. Alors je suis venue, au moins…

Elle sourit, mais la fatigue perçait.

Jai mon petit-fils à Nantes, répondit Serge. Je le verrai à la télé, ça ira.

La télé, cest pas pareil que les gens, soupira Émilie.

Parfois, cest mieux, rit-il. Au moins, on na pas de dispute.

Ça discute, la télé, protesta-t-elle. Mais elle ne técoute pas.

À dix heures, Émilie finit son ménage.

Je file, déclara-t-elle en fermant son manteau. Avant que le métro ferme et que je sois coincée toute la nuit.

On aurait fini la pizza, lui lança-t-il.

Non, jattends la salade russe. Bonne année, Serge.

À toi aussi !

Lorsquelle partit, le silence devint épais. Dans le hall, on entendait le tic-tac de sa montre sur le bureau.

La télé passait les vœux de fin dannée : la foule sur les Champs-Élysées, gens en bonnet, animateurs braillant dans le micro. Serge baissa encore le son.

Vers minuit moins le quart, la porte grinça une dernière fois.

Sur le seuil, une jeune femme denviron vingt-cinq ans en doudoune longue, un grand sac à la main. Des flocons sur les cils, les joues humides vent ou larmes. Dans le sac, quelque chose tintait probablement des boules de Noël.

Bonsoir, dit-elle, jetant un regard timide sur le hall vide. Je la « boîte à souhaits » est-elle encore là ?

Serge fronça les sourcils.

Quelle boîte ?

On ma donné ladresse sur le groupe des bénévoles. On ma dit quon pouvait apporter des cadeaux ce soir jusquà minuit : pour les enfants du personnel, et pour ceux du foyer voisin, ceux sans famille. Je Jai promis den déposer. Mais mon portable sest éteint, jai raté un message, je crois.

Serge soupira.

Mademoiselle ce soir, il ny a rien ici. On est fermés. Le rendez-vous a sans doute été annulé ou reporté.

Elle hocha la tête, docile, comme si elle sy attendait.

Daccord, murmura-t-elle. Pardon. Je repars alors.

Elle se retourna, et soudain Serge comprit : si elle franchissait la porte, il ny aurait que le froid, la rue vide et ses yeux embués. Les mots lui sont venus sans quil y pense :

Attendez, dit-il.

Elle sarrêta.

Il me reste du thé, fit-il en désignant la table. Et de la pizza. Si vous nêtes pas pressée. Autant attendre les douze coups ici. Il fait glacial dehors.

La jeune femme le regarda, étonnée.

Je ne dérange pas ?

Qui dérangerais-tu ? Les murs ?

Elle sapprocha, ôta sa doudoune. Dessous, un pull beige avec des cerfs.

Je mappelle Adeline, dit-elle en sasseyant prudemment.

Serge Dupuis.

Il lui servit du thé, poussa la boîte vers elle.

Merci, dit Adeline comme si elle le remerciait pour le simple fait dexister dans cette pièce.

Ils mangèrent un moment, sans parler. Dehors, quelques feux dartifice éclataient dans la nuit.

Je ne voulais pas rentrer, murmura enfin Adeline. Trop silencieux chez moi. Trop de pensées. Jai vu cette boîte à souhaits, je voulais au moins apporter quelque chose, me sentir utile. Mais voilà raté.

Ce nest pas raté, dit Serge. On a juste besoin, parfois, dêtre entouré de gens. Même inconnus.

Elle lui adressa un regard reconnaissant.

Et vous, pourquoi êtes-vous là ? Pour le réveillon ?

Il haussa les épaules.

Il faut bien quelquun. Alarmes, clés, tout ça. Mais moi je suis bien ici.

Ici, au moins, quelquun entre, chuchota-t-elle.

Tu es là, répondit-il, surpris de sourire.

À la télé, le Président fit son apparition. Serge coupa presque totalement le son.

Vous nécoutez pas ?

Je sais ce quil dira. Ce qui compte, cest le carillon.

Ils restèrent silencieux. À minuit, les cloches résonnèrent.

Serge leva sa tasse.

Bonne année !

Bonne année ! répondit Adeline.

Ils trinquèrent au thé. Derrière la porte, les feux dartifice illuminaient la vitre.

Adeline sortit une petite boîte du sac, nouée dun ruban.

Cétait pour la collecte Des chaussettes en laine, fait maison. Pour une personne. Mais personne nest là, alors je vous les donne. Il fait froid ici, vous êtes de garde.

Adeline, commença Serge, ce nest pas nécessaire

Si, insista-t-elle. Demain, je donnerai les autres. Mais vous, cest maintenant. Ici et maintenant.

Il prit les chaussettes. La laine était douce, un peu piquante vraiment fait main.

Merci, souffla-t-il. On ne ma pas offert quelque chose depuis longtemps.

Adeline sourit vraiment cette fois.

Tant mieux, il était temps.

Ils bavardèrent quelques instants : la neige, les courses de Noël, la difficulté doffrir aux ados. Puis Adeline se leva.

Il faut que je rentre Ma mère pense que je suis chez une amie, elle va sinquiéter.

Vas-y, acquiesça Serge. Merci dêtre venue.

Merci à vous. Vous mavez sauvé mon réveillon.

Près de la porte, elle hésita.

Vous êtes là souvent ? Je peux revenir, juste comme ça ?

Reviens, dit Serge. Laccueil est toujours là.

Elle sourit et disparut.

Le silence revint, mais il était devenu paisible. Serge enfila les chaussettes par-dessus les siennes ses pieds se réchauffèrent, comme si ce nétait pas que la laine.

Minuit trente. Les feux dartifice se faisaient discrets.

Son vieux portable vibra un appareil usé, presque oublié. Il sonnait rarement.

Le nom safficha : Fils.

Serge appuya sur la touche verte.

Allô.

Papa, bonne année, lança la voix, familière et un peu lointaine.

Bonne année, répondit-il.

Ici comme dhabitude : table, salades, les enfants font les fous. Merci dailleurs pour le virement. Tu nous as vraiment aidés, on ny arrivait pas.

Serge hésita une seconde.

Ce nest rien, dit-il.

Pour nous, ce nest pas rien, rectifia son fils. On avait pensé tinviter, mais tu as dit que tu travaillais…

Le boulot, cest important, confirma Serge.

Papa tu pourrais venir après les fêtes ? Un week-end ? On a une chambre pour toi. Ton petit-fils demande : « Pourquoi papy nest pas là ? »

Quelque chose se serra dans le cœur de Serge pas douloureux, mais comme un rayon de chaleur inattendu.

Jessaierai de marranger, dit-il. On voit avec mon planning.

Parfait. On sera heureux de taccueillir. Bon, Papa, on mappelle ; à très vite et encore bonne année !

À vous aussi, dit Serge, puis raccrocha.

Il resta un moment, le téléphone en main, puis le posa près de la montre. Il ressentait quelque chose de neuf : comme si, au loin, une petite fenêtre venait de souvrir sur la vie.

Serge sortit son carnet, ouvrit une page blanche et écrivit, bien lisiblement :

« Après les fêtes : vérifier planning, demander deux jours consécutifs. Appeler mon fils pour fixer la date. »

Son écriture était plus grosse, les lettres dansaient, mais lidée restait claire.

Il rangea le carnet, versa du thé, éplucha une clémentine quartier par quartier. Leau coulait quelque part dans le bâtiment, la ventilation rassurait. Dans ce calme, Serge comprit quil nétait pas seulement le veilleur dune vie qui passait : il avait aussi ses propres projets, modestes, mais authentiques.

Les pieds au chaud dans ses nouvelles chaussettes, le regard sur la rue enneigée, il murmura à lui-même :

Allez voyons ce que la vie nous réserve.

Dehors, la neige tombait doucement, et dans létablissement vide, un apaisement tout neuf régnait.

La vie avance, parfois dans la solitude, mais il suffit parfois quune main se tende ou quun simple mot soit échangé pour sentir quon compte encore pour quelquun. Parfois, un petit geste, une attention, suffit pour réveiller lespoir et ouvrir une porte vers demain.

Оцените статью
La garde du Nouvel An Dès le matin, la neige mouillée collait aux chaussures, aux rambardes, à la plaque vissée au-dessus de l’entrée : « Établissement Municipal d’Activités Extrascolaires ». À midi, le gel durcissait la gadoue en une croûte craquante. Serge Dupuis gravit les marches en se tenant à la rampe glacée. Dans sa poche, les clés tintaient, l’épaule tirée par son sac : thermos, boîte de sarrasin, carnet. Dans le hall flottait une odeur de serpillère humide et de chaleur poussiéreuse émanant des vieux radiateurs – celle qui s’élève quand le métal se réveille après l’hiver. La lampe au plafond diffusait une lumière jaune, comme prête à s’éteindre. Il ôta son bonnet, le suspendit d’un geste machinal, passa la main sur sa nuque grisonnante. Le miroir derrière l’accueil lui renvoya l’image d’un homme de près de soixante-dix ans — visage large, nez empâté, yeux fatigués mais doux. Sur le col de sa doudoune, la neige s’était figée. — Allez, champion, murmura-t-il, encore un dernier tour de garde cette année. Assise au bureau, la gardienne du jour, Madame Lefèvre, en tricot épais, préparait son départ : elle mettait des gants sans doigts, rangeait pommes, clémentines et papiers dans son sac. — Vous arrivez tout juste, déclara-t-elle sans reproche. Je craignais de fêter le réveillon ici ! — Le bus est resté coincé au carrefour — cette affreuse tranchée, comme d’habitude, soupira Serge. — Des nids-de-poule partout, que voulez-vous… Bon. Je vous passe la main. Ils remplirent le registre, signèrent. Madame Lefèvre énuméra rituellemnt : caméras fonctionnelles, alarme OK, ateliers annulés pour les vacances jusqu’au 10, le sapin reste à démonter dans la salle polyvalente. Surtout éviter le bureau du directeur : l’électricien doit venir après les fêtes, les fils font des siennes. — J’ai compris. — Attendez quelques appels. On oublie qu’on “assure la présence” même porte close. Vous avez le calme pour expliquer. Serge esquissa un sourire : médiateur, non, mais sa voix mettait les gens à l’aise. — Vous rentrez ? — Oui, j’attends ma petite-fille, on prépare les salades pour le réveillon. Et vous, pourquoi cette nuit de plus ? Serge haussa les épaules. — Ici, c’est plus tranquille… et j’ai la prime. Un regard pour lui, mais pas de questions. — Appelez si besoin — ou mieux, n’appelez pas. Je compte sur une soirée sans pépin. La porte claqua, le couloir plongea dans le silence. Gémissements de la ventilation, cliquetis des radiateurs. Serge sortit son thermos, sa tasse, sa boîte-repas, posa tout avec soin. Retira sa montre : trois heures. La nuit serait longue. Il versa du thé infusé de millepertuis, offert par sa voisine — « pour les nerfs ». Son calme était solide, mais le parfum lui plaisait. Son vieux téléphone, flanqué d’un autocollant “Garde”, sonna. — Établissement municipal, garde de nuit. — Bonjour… il y a cours ce soir ? On venait pour l’anglais… — Non, madame. Vacances jusqu’au 10, répondit Serge avec douceur. Le prof ne vous a pas prévenu ? — Non… on est déjà prêts à sortir. — Défaites vos manteaux et buvez du thé, plaisanta-t-il. Par ce temps, pas question de risquer un rhume. Ce soir, c’est sombre et morne. Un rire, des remerciements, des vœux. D’autres appels suivirent : une mère mécontente, un homme cherchant la compta. Serge expliquait inlassablement : c’est fermé, tout le monde est parti, seul le veilleur reste. À six heures, la nuit s’était installée. Dehors, l’air flou, les phares traçaient des rubans. Serge s’installa, alluma la petite télé — le son presque muet, pour l’ambiance. Personne ne l’attendait. Sa femme était partie depuis cinq ans. Son fils vivait ailleurs, rare au téléphone — travail, enfants, crédit immobilier. Le petit-fils, Serge ne l’avait vu que deux fois, et quelques fois en vidéo. On est proches… et pourtant loin, à travers la vitre. À sept heures, la porte grinça, le froid et la neige entrèrent brusquement. Un livreur en blouson rouge, carton à la main, les yeux rougis par la bise. — Bonsoir, souffla-t-il, une commande. — Pour qui ? Le livreur scruta son portable. — “Établissement municipal…” Pour Madame Villeneuve. “Vœux à la garde de nuit.” Pizza. Payé. Serge cligna des yeux. — Villeneuve… la comptable, sûrement ? — Je ne sais pas — je dois juste livrer. Serge sourit. — Sans doute un mot de la directrice pour ses “restants”. On a oublié de me prévenir. Donnez, je signe. Le livreur, soulagé, transmit la boîte. — Merci, on évite le retour. Joyeux réveillon ! — À toi aussi, répondit Serge. En refermant la porte, le livreur jeta un œil au hall désert. — Vous êtes seul ? — Presque : pour le moment. Le livreur acquiesça et disparut. La boîte était tiède. Serge l’ouvrit : vapeur qui monte, odeur de fromage et de pâte chaude. — Merci à la patronne… pensa-t-il, touché d’être souvenu. Il mangea une part, puis une seconde — et la porte regrinça. Zina, la femme de ménage, quarante ans, doudoune sombre, joues rouges, mains en gants trempés. — Oh… pizza ! Je tombe à pic ? — Salut Zina. Tu travailles ce soir ? Enfin… c’est vrai, “heures de fête”. — La prime de fêtes. Ceux qui veulent peuvent venir. Après les vacances, ça va courir dans les couloirs… mieux vaut anticiper. Elle souffla sur ses doigts. — Ça sent bon, avoua-t-elle. — Je crois que la directrice a pensé “aux gardes”, Serge glissa la pizza vers elle. Tu veux ? — D’habitude, je ne mange pas au boulot… Mais bon, c’est le réveillon. Pas besoin d’insister : la boîte se rapprocha, un petit morceau, une bouchée prudente. — Chaud, s’étonna-t-elle. Comme au cinéma ! — Au ciné, on fait moins bien, plaisanta Serge. Un rire franc, presque enfantin. — Allez, j’attaque les toilettes et le couloir, dit-elle en mangeant. Si souci, crie. — Pour qui crier ? On est seuls. Elle s’éloigna, le seau grinça sur le sol carrelé, l’eau coula. À huit heures trente, la porte s’ouvrit de nouveau. Un jeune homme anxieux, lunettes, sac sur le dos, haletant comme après une course. — Bonsoir, je… je cherche Madame Villeneuve, la compta. Elle a dit qu’elle laisserait un papier à la garde. — La compta n’est plus là, répondit calmement Serge. Tout le monde est parti. — Oui, mais il y a une attestation. Pour la banque. Je dois la mettre dans mon dossier avant minuit, sinon ma demande tombera. Dernier jour… Serge l’examina : visage crispé, lèvres sèches. — Votre nom ? — Safran. Serge ouvrit le casier à enveloppes. Parmi les pochettes et le sachet de clefs, une enveloppe blanche, bien notée : “Safran. Pour la garde”. — Voilà, dit-il, tendant le document. Madame Villeneuve n’a pas oublié. Safran lâcha un souffle de soulagement. — Merci… Je croyais que c’était raté. Je peux vous laisser des bonbons ? Pour les enfants. — Gardez-les pour eux, fit Serge. Filez chez vous, ne gâchez pas la nuit dans les couloirs. Safran acquiesça, sourire gêné. — Bonne année à vous. J’espère… que tout ira bien. — Merci, à vous aussi. Quand la porte se referma, Serge fixa la vitre, où la neige et les phares dansaient. Un peu de chaleur le gagna — pas tant à cause de la pizza, mais parce que sa présence avait compté pour quelqu’un ce soir. Zina repassa, fatiguée, trempée. — Dis, il te reste de la pizza ? — Oui. Prends vite avant qu’elle refroidisse. Ils partagèrent en silence, puis Zina, essuyant ses doigts, lança : — Mon fils est parti réveillonner chez sa belle-mère. “Plus simple.” J’ai dit : “et moi ?” Il m’a répondu : “T’es au travail.” Alors… je suis venue. Pour de bon. Elle sourit, sans qu’on puisse taire la lassitude. — Mon petit-fils est loin, fit Serge. Je le regarderai à la télé, tant pis. — La télé, c’est pas les gens… soupira Zina. — Parfois, c’est mieux : elle ne discute pas. — Mais elle n’écoute pas, ricana-t-elle. À dix heures, Zina termina sa tournée. — Je file, sinon le métro ferme — je finirai coincée. — Tant pis, on finirait la pizza ! — Non ! Je veux de la salade russe. Bonne année, Serge. — Pareil, Zina. Quand elle partit, le silence devint épais. Les montres de Serge tapaient sur la table. À minuit moins le quart, la porte grince à nouveau. Jeune femme, vingt-cinq ans, long manteau, sac volumineux. Flocons collés aux cils, joues humides, vent ou larmes. Dans le sac, un tintement — sans doute des boules de Noël. — Bonsoir… Il y a encore la “Sapin des Vœux” ? Serge fronça les sourcils. — Quel sapin ? — Eh bien… On m’a donné l’adresse via le groupe de bénévoles. Jusqu’à minuit, pour des cadeaux : enfants du personnel, foyer du quartier… J’avais promis d’amener les miens, mais mon portable a lâché, j’ai peut-être raté un message. Serge souffla. — Mademoiselle… ce soir, il n’y a rien. L’établissement est fermé. Sans doute que l’évènement a été annulé ou reporté. Elle acquiesça, déçue — mais résignée. — Je comprends… Excusez-moi. Je repars. En la voyant tourner vers la porte, Serge eut soudain envie de dire quelque chose : elle va ressortir, affronter la neige, la rue déserte, ses yeux humides. Les mots sortirent tout seuls. — Attendez, dit-il. Elle s’arrêta. — J’ai du thé, indiqua-t-il la table, et de la pizza. Si vous voulez patienter, attendre minuit au chaud. Dehors, c’est la misère. Elle le regarda, étonnée. — Je vous gêne ? — Qui ? Les murs ? Elle s’approcha timidement, retira son manteau ; dessous, un pull avec des rennes. — Je suis Anastasia. — Serge Dupuis. Il lui servit du thé, poussa la boîte de pizza. — Merci, lâcha-t-elle — mais c’était un merci pour l’attention, pas seulement pour le thé. Quelques minutes silencieuses. Dehors, de rares feux d’artifice. — Je ne voulais pas rentrer ce soir, avoua-t-elle enfin. Trop calme. Trop de pensées. Ce “sapin”, j’espérais faire au moins quelque chose d’utile. Me sentir un peu nécessaire… mais finalement, c’est stupide. — Pas stupide : on a tous besoin de présence, même si c’est celle d’étrangers. Un regard de gratitude. — Et vous, pourquoi rester dans un lieu vide pour la Saint-Sylvestre ? Serge haussa les épaules. — Il faut bien quelqu’un de garde. Alarmes, clés… Pour moi… ici, c’est bien aussi. — Ici, au moins quelqu’un vient, murmura Anastasia. — Tu es venue, répondit-il, surpris d’avoir le sourire. Le président apparut à l’écran. Serge baissa le son. — Vous n’écoutez pas ? — Je sais déjà ce qu’il dira. Ce qui compte, ce sont les douze coups. Silence partagé, puis les cloches. Serge leva sa tasse. — Bonne année. — Bonne année ! Ils trinquèrent au thé. Dehors, des éclats colorés contre les vitres. Anastasia, embarrassée, sortit une petite boîte du sac. — J’avais… prévu un cadeau. Des chaussettes en laine, bien chaudes. À offrir à un inconnu. Mais si tout est annulé, ça vous dérange ? C’est froid ici, et vous veillez. — Ce n’est pas nécessaire, commença Serge. — Si, insista-t-elle. J’apporterai les autres demain. Mais vous êtes là. Là, maintenant. Il accepta les chaussettes : laine épaisse, un peu rêche, authentique. — Merci. Il y a longtemps… que personne ne m’a offert quoi que ce soit. Vrai sourire d’Anastasia. — Il était temps. Encore quelques phrases échangées : la neige, la cohue des boutiques, le casse-tête des cadeaux pour adolescents. Puis elle se leva. — Je dois rentrer finalement : ma mère pense que je suis chez une amie. Elle va s’inquiéter. — Allez-y, merci pour la visite. — C’est à moi de vous remercier : vous m’avez offert un Nouvel An. Près de la porte, elle hésita. — Vous êtes souvent là ? Si je veux passer, juste comme ça… — Passez, répondit Serge. La garde est là, toujours. Sourire, départ. Le silence revint, mais il était plus léger. Serge enfila les chaussettes neuves, au-dessus des siennes : ses pieds s’enrobèrent d’une chaleur inattendue. Il était une heure et demie. Les feux d’artifice décroissaient. Son téléphone personnel, carcasse fêlée, vibra soudain. C’était rare. Écran : « Fiston ». Serge appuya sur le bouton vert. — Allô. — Papa, bonne année, la voix familière et pourtant étrangère. — À toi aussi. — Ici… du classique : apéritifs, salades, enfants partout. Merci pour le virement, tu nous as sauvés. On avait du retard. Serge marqua un silence. — De rien. — Ce n’est pas rien… ajouta le fils. On voulait t’inviter, mais tu as dit que tu étais de garde… — Le travail, c’est le travail. — Papa… Peut-être qu’après les fêtes, tu pourrais venir le week-end ? On prépare ta chambre. Le petit a demandé “Quand papi viendra ?” Un pincement, mais doux, chaleureux. — J’essaierai. Il faut que je voie mon planning. — Organise-toi. Ça nous ferait plaisir. Bon, je te laisse. Encore bonne année ! — Bonnes fêtes à tous, murmura Serge, il raccrocha. Il tint le téléphone un instant, puis le posa près de la montre. Étrange sensation — comme la fenêtre qui s’ouvre, laissant passer l’air frais. Serge sortit son carnet, nota soigneusement : « Après les fêtes : demander deux jours de congé. Appeler le fils, fixer une date ». Les lettres s’étalaient, mais le message était limpide. Carnet rangé, il versa du thé, éplucha une clémentine. L’eau gouttait quelque part, la ventilation ronronnait. Dans cette paix, Serge se sentit soudain lui-même : non pas gardien d’une vie étrangère, mais homme avec des projets — petits, mais vrais. Il allongea les jambes, savourant la chaleur des chaussettes toutes neuves, regarda la rue enneigée et se dit tout haut : — Allez… voyons ce que l’avenir nous réserve. Dehors, la neige tombait doucement, et dans l’établissement désert, régnait une quiétude surprenante.
La nouvelle épouse de mon père a vidé notre maison de tous les objets de ma mère pendant que j’étais au travail.