Je crois que lamour sest dissipé.
Tu es la fille la plus ravissante de toute la fac, avait-il soufflé, en lui tendant un bouquet de marguerites, achetées au marché près du métro Belleville.
Églantine avait ri, acceptant les fleurs. Les marguerites sentaient lété et quelque chose de subtilement juste. Louis se tenait devant elle, le regard dun homme qui sait exactement ce quil veut. Et ce quil désirait, cétait elle.
Leur premier rendez-vous eut lieu au parc des Buttes-Chaumont. Louis avait amené un plaid, un thermos de thé et des sandwichs préparés par sa mère. Ils restèrent assis sur lherbe jusquà la nuit tombée. Églantine se souvenait comme il riait, la tête renversée en arrière. Comme il caressait sa main, presque par accident, comme il la regardait elle avait eu limpression dêtre lunique personne dans tout Paris.
Trois mois plus tard, il lemmena voir un film comique français quelle ne comprit pas vraiment, mais elle sesclaffait avec lui. Six mois plus tard présentation à la famille. Un an après il lui demanda de venir vivre chez lui.
On passe chaque nuit ensemble, après tout, disait Louis en jouant avec ses cheveux. Pourquoi payer deux loyers ?
Églantine avait accepté. Ce nétait pas pour largent, bien sûr. Près de lui, le monde prenait sens.
Leur deux-pièces loué sentait la soupe aux légumes du dimanche et le linge tout juste repassé. Elle apprit à cuisiner ses boulettes préférées avec de lail et de laneth, exactement comme faisait sa mère. Le soir, Louis lui lisait à voix haute des articles de journaux sur léconomie et lentrepreneuriat. Il rêvait davoir sa propre boîte. Églantine lécoutait, la joue posée sur sa main, croyant chaque mot.
Ils faisaient des plans. Dabord économiser pour un apport. Ensuite leur propre appartement. Puis une voiture. Des enfants aussi, naturellement. Deux, un garçon et une fille.
On a le temps, répétait Louis en lembrassant sur le sommet de la tête.
Églantine acquiesçait. Avec lui, elle ne craignait rien.
Quinze ans plus tard, leur vie sétait tapissée dobjets, dhabitudes, de rituels. Un appartement dans un arrondissement chic, vue sur la place arborée. Un prêt immobilier de vingt ans quils remboursaient en avance, renonçant aux restaurants et aux vacances. Une Citroën grise sur le parking Louis lavait choisie, négocié le prix, et astiquait le capot chaque samedi matin.
La fierté leur gonflait la poitrine. Ils lavaient mérité. Sans aide familiale, sans piston, sans hasard. Juste du travail, des économies, de la patience.
Églantine na jamais plaint. Même lorsquelle était épuisée au point de sendormir dans le métro, se réveillant au terminus. Même quand elle voulait tout plaquer pour senfuir vers la mer. Ils étaient une équipe, disait Louis, et elle y croyait.
Son bonheur à lui était toujours prioritaire. Églantine avait appris cette loi jusquà linscrire dans son ADN. Mauvaise journée au bureau ? Elle préparait le dîner, servait le thé, écoutait. Une dispute avec le chef ? Elle caressait ses cheveux, murmurant que tout irait mieux. Ses doutes ? Elle trouvait les bons mots, le sortait du gouffre.
Tu es mon ancre, mon port et mon alliée, disait-il parfois.
Églantine souriait. Être lancre de quelquun, nest-ce pas le bonheur ?
Les tempêtes ne manquaient pas. La première crise, cinq ans après. Lentreprise de Louis fit faillite. Trois mois à traîner chez eux, égrenant les offres demploi en devenant sombre.
La seconde fois, pire encore. Des collègues le piégèrent, il perdit non seulement son boulot, mais aussi une grosse somme. Ils durent vendre la voiture pour rembourser.
Jamais Églantine na reproché. Pas un mot, pas un regard. Elle prit des missions supplémentaires, bossait la nuit, économisait. Seule une chose linquiétait : comment allait-il ? Tenait-il ? Garderait-il confiance en lui ?
Louis finit par rebondir. Un travail meilleur. Ils achetèrent à nouveau une Citroën grise. La vie reprit son cours.
Un soir, un an auparavant, ils buvaient du thé dans la cuisine. Églantine osa enfin nommer ce quelle gardait pour elle depuis longtemps :
Tu sais, il serait temps. Jai dépassé la trentaine Si on attend encore
Louis hocha la tête, grave, réfléchi.
Cest vrai. Commençons à nous préparer.
Églantine retint son souffle. Des années à rêver, remettre à plus tard, en attendant le « bon moment ». Et enfin, il était là.
Elle avait tout imaginé. Des petites mains agrippant la sienne. Lodeur du talc, les premiers pas dans le salon, Louis lisant un conte le soir.
Un enfant. Leur enfant. Enfin.
Les changements arrivèrent sans tarder. Elle revit ses habitudes alimentation, horaires, activité physique. Sinscrivit chez le médecin, fit des analyses, avala des vitamines. La carrière passa au second plan, alors quon parlait justement de la promouvoir.
Tu es sûre ? interrogea sa patronne, par-dessus ses lunettes. Une occasion pareille, ça ne se présente quune fois.
Églantine était sûre. La promotion signifiait déplacements, horaires décalés, stress. Rien de bon pour une grossesse.
Je préfère aller à lagence du quartier, répondit-elle.
La patronne haussa les épaules.
Lagence se trouvait à quinze minutes à pied. Un travail routinier, sans perspectives, mais elle partait à six heures pile et ne pensait plus au boulot le week-end.
Elle sy fit vite. Les collègues étaient gentils, quoique peu ambitieux. Elle préparait ses repas, flânait dehors à la pause, se couchait avant minuit. Tout pour lenfant à venir. Tout pour leur famille.
Le froid sinstalla sans bruit. Dabord, Églantine ny prêta pas attention. Louis travaillait beaucoup, il était fatigué. Ça arrive.
Mais il cessa de demander comment se passait sa journée. Ne la prenait plus dans ses bras pour dormir. Ne la regardait plus comme au début, quand il la trouvait sublime.
La maison était devenue trop silencieuse. Ce nétait pas normal. Avant, ils papotaient des heures boulot, projets, absurdités. Maintenant, Louis était plongé dans son portable tous les soirs. Il répondait brièvement. Se couchait, dos tourné à Églantine.
Elle était à ses côtés, fixait le plafond. Entre eux, un gouffre, large comme un demi-matelas.
Lintimité disparut. Deux semaines, trois, un mois. Églantine ne comptait plus. Son mari avait toujours une excuse :
Je suis crevé. Demain, daccord ?
Demain ne venait jamais.
Un soir, elle osa demander. Elle lui barra la route vers la salle de bain, le regard droit.
Quest-ce qui se passe ? Sois sincère.
Louis regardait ailleurs. Vers la porte, le chambranle.
Tout va bien.
Tu mens.
Tu dramatises. Cest une période, ça passera.
Il la contourna, senferma dans la salle de bain. Bruit de leau.
Églantine resta dans le couloir, la paume sur sa poitrine. Ça faisait mal. Froid, sourd, continu.
Elle tint un mois encore. Puis, Églantine, épuisée, demanda franchement :
Est-ce que tu maimes ?
Silence. Horriblement long.
Je je ne sais pas ce que je ressens pour toi.
Églantine seffondra sur le canapé.
Tu ne sais pas ?
Louis chercha ses yeux. Il ny avait rien. Du vide. Pas une flamme de ces quinze années passées ensemble.
Je crois que lamour est parti. Depuis longtemps. Je ne disais rien pour ne pas te blesser.
Des mois à vivre cet enfer, sans comprendre. À guetter son regard, disséquer chaque phrase, chercher des raisons. Peut-être le boulot. Peut-être une crise. Juste un mauvais passage peut-être.
Mais il avait cessé de laimer. Sans rien dire, tandis quelle rêvait, renonçait à sa carrière, préparait son corps pour devenir mère.
La décision tomba, claire comme une cloche. Plus de « peut-être », plus de « ça ira mieux », plus dattente. Assez.
Je demande le divorce.
Louis pâlit. Églantine vit son cou tressaillir.
Attends Pas si vite On peut encore essayer
Essayer ?
On pourrait avoir un enfant, tu crois pas ? Les gens disent que ça rapproche.
Elle eut un rire amer, presque laid.
Un enfant, ça détruirait tout. Tu ne maimes pas. À quoi bon ? Pour se séparer avec un bébé dans les bras ?
Louis se tut. Il navait plus rien à répondre.
Églantine partit ce jour-là. Elle remplit un sac du strict nécessaire, loua une chambre chez une amie. Les papiers du divorce furent déposés une semaine plus tard, quand ses mains cessèrent de trembler.
Le partage des biens serait long. Appartement, voiture, quinze ans dachats et de décisions. Lavocat parlait destimation, de parts, de discussions. Églantine acquiesçait, prenait des notes, essayait de ne pas penser que leur vie se réduisait désormais à des mètres carrés et des chevaux sous le capot.
Bientôt, elle trouva un studio rien quà elle. Elle apprit à exister seule. Cuisiner pour une. Regarder les séries sans commentaire à loreille. Dormir sur tout le lit.
La nuit était rude. Elle se couchait, la tête dans loreiller, et se rappelait. Les marguerites du marché. Les plaids aux Buttes-Chaumont. Son rire, ses mains, sa voix murmurant « tu es mon ancre ».
La douleur était aiguë. On ne chasse pas quinze ans du cœur comme on jetterait de vieux objets.
Mais il y avait autre chose dans la brèche. Un soulagement. Une justesse. Elle avait réussi. À sarrêter avant de sattacher par un enfant à cet homme ; avant de senliser dans un mariage inutile pour « sauver la famille ».
Trente-deux ans. Toute une vie à venir.
Ça fait peur ? Follement.
Mais elle avancera. Elle na simplement pas le choix.



