Eh bien, maman, es-tu prête à rencontrer papa ?» sourit l’infirmière en me tendant un bébé soigneusement emmailloté. «Regarde, tout le monde est déjà rassemblé sous les fenêtres avec des fleurs.

**Mon journal intime**

« Alors, maman, tu es prête à rencontrer papa ? » Linfirmière sourit en me tendant un petit paquet bien emmailloté. « Regarde, tout le monde est déjà rassemblé sous les fenêtres avec des fleurs. »

Je hochai la tête, serrant mon fils contre moi. Son petit visage était sérieux, presque renfrogné. Mon garçon. Notre garçon celui dAntoine et le mien. Je me dirigeai vers la fenêtre, cherchant la voiture familière de mon mari, mais elle nétait pas là. Seulement des visages inconnus, joyeux, des ballons qui senvolaient dans le ciel et des bouquets ressemblant à des nuages.

Le téléphone dans la poche de ma robe vibra. Antoine. Enfin.

« Allô ! Où es-tu ? On va nous donner mon congé », dis-je avant même quil ne parle. « Je suis déjà habillée, et le bébé est prêt. »

Jentendis un bruit semblable au bourdonnement dun aéroport dans lécouteur, et le rire dune femme en fond.

« Élodie, salut. Écoute, voilà » Sa voix était étrangement détachée, presque enjouée. « Je ne viens pas. »

Mon sourire seffaça.

« Comment ça ? Il sest passé quelque chose ? »

« Non, tout va bien ! Simplement, je pars. Pour me reposer. Tu sais, une dernière minute, une offre alléchante comment refuser ? »

Je regardai mon fils. Il reniflait dans son sommeil.

« Tu pars où ? Antoine, nous avons un enfant. Nous devions rentrer à la maison. Tous les trois. »

« Oh, arrête, ce nest pas grave. Jai appelé ta mère, elle viendra te chercher. Ou prends un taxi. Jai viré de largent sur ton compte. »

De largent. Il avait dit « de largent ». Comme pour nous acheter, comme si nous étions une erreur gênante.

« Tu pars seul ? »

Il hésita. Dans ce silence, je compris tout. Tous ses mensonges, ses « réunions » tardives, ses « déplacements urgents ». Ce brouillard épais dhypocrisie que javais refusé de voir.

« Élodie, ne commence pas, daccord ? Je suis juste fatigué, jai besoin de décompresser. Jen ai le droit. »

« Bien sûr », répondis-je dune voix neutre. Lair me manqua soudain. « Tu as raison. »

« Super alors ! » sexclama-t-il, soulagé. « Bon, on embarque. Bisous ! »

La communication sinterrompit.

Je restai immobile au milieu de la chambre, meublée dobjets impersonnels, fixant mon fils. Il était si réel, si chaud, si vivant. Et ma vie davant venait de se transformer en un décor de carton.

Linfirmière passa la tête dans la pièce.

« Alors ? Papa est arrivé ? »

Je secouai lentement la tête, sans quitter mon fils des yeux.

« Non. Notre papa est parti en vacances. »

Je ne pleurai pas. Quelque chose en moi devint dur et froid, comme une pierre jetée dans leau glacée. Je sortis mon téléphone et composai le numéro de ma mère.

« Maman, salut Tu peux venir me chercher ? Oui, seul. Ramène-nous chez toi. Au village. »

Mon père nous attendait à la sortie de la maternité dans sa vieille Renault. Sans un mot, il prit le petit paquet contenant Mathis et, maladroit mais délicat, le pressa contre sa large poitrine. Il ne dit rien pendant tout le trajet vers le village, les muscles de son visage buriné se contractant silencieusement.

Ce soutien tacite valait mieux que tous les mots.

Le village nous accueillit avec lodeur de fumée et de feuilles humides. Notre vieille maison, que je navais pas habitée depuis dix ans, me sembla étrangère. Tout y était empreint dune autre époque oubliée : les parquets qui craquaient, le poêle quil fallait alimenter le matin, leau du puits. Ma vie citadine, avec ses illusions et ses conforts, était loin derrière nous, à des centaines de kilomètres.

Les premières semaines se confondirent en une seule journée interminable, entre les pleurs de Mathis et mon désespoir. Je me sentais comme un fardeau. Ma mère soupirait en me regardant, une tristesse silencieuse dans les yeux. Mon père se repliait, et je savais quil men voulait non pas dêtre revenue, mais davoir un jour choisi Antoine, malgré ses avertissements.

Puis il rappela. Deux semaines plus tard. Enjoué, à en juger par sa voix reposé, plein dentrain.

« Salut, ma chérie ! Comment va le champion ? » lança-t-il, comme si notre conversation à lhôpital navait jamais eu lieu.

« Nous sommes chez mes parents », répondis-je sèchement, essuyant le bavoir de Mathis.

« Ah, oui, cest vrai. Cest bien lair pur, la nature. Bon pour lui. Je rentre bientôt, je passerai voir mon héritier. »

*Mon héritier.* Il parlait de son fils comme dun objet que lon range et ressort à volonté.

Il commença à appeler une fois par semaine. Il demandait à voir Mathis en vidéo, faisait des petits bruits doux devant lécran, puis raccrochait vite. Il agissait comme si nous vivions séparés par consentement mutuel. Comme sil ne mavait pas abandonnée avec un nourrisson dans les bras.

Puis une « amie » de la ville menvoya une capture décran des réseaux sociaux. Une photo. Cette femme dont javais entendu le rire au téléphone était attablée dans un café, et derrière elle, Antoine, les mains sur ses épaules. Heureux. Amoureux. La légende disait : « La meilleure décision de ma vie. »

Je regardai la photo, puis mes mains aux ongles cassés, la pile de couches à laver à leau froide. Et je compris. Il nétait pas simplement en vacances. Il construisait une nouvelle vie.

Et nous Mathis et moi nétions quun obstacle gênant, à acheter avec quelques miettes pour quil puisse dormir tranquille.

Lécran séteignit, mais limage resta gravée devant mes yeux. Lhumiliation était presque physique, brûlant mes joues, serrant ma gorge.

Je cessai de lui écrire, de lappeler. Jattendis.

Antoine rappela un mois plus tard. Sa voix était posée, professionnelle, sans trace de sa légèreté dantan.

« Élodie, salut. Nous devons parler. Jai décidé de vendre notre appartement. »

Je massis sur le vieux banc en bois dans la cour. Mathis dormait dans sa poussette à côté de moi.

« Notre appartement ? Antoine, cest notre seul chez-nous. Où suis-je censée retourner avec le bébé ? »

« Écoute, cest une question daffaires. Jai besoin de liquidités pour un nouveau projet. Je ne peux pas laisser cet argent immobilisé. Je te verserai ta part, bien sûr. Trois cent mille euros, ça devrait suffire. »

Trois cent mille. Il estimait lavenir de son fils à trois cent mille euros.

« Antoine, tu ne peux pas faire ça. La loi stipule que la moitié revient à Mathis et à moi. »

Il eut un rire froid, désagréable.

« Quelle loi, Élodie ? Lappartement est au nom de ma mère, tu te souviens ? Pour éviter les ennuis. Tu as accepté à lépoque. Alors, porte plainte si tu veux. Bonne chance. »

Ce fut la goutte deau. Pas linfidélité. Ce ton glacial

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Eh bien, maman, es-tu prête à rencontrer papa ?» sourit l’infirmière en me tendant un bébé soigneusement emmailloté. «Regarde, tout le monde est déjà rassemblé sous les fenêtres avec des fleurs.
Tu vas céder l’appartement à ta sœur ? Rêve toujours ! – Mais quelle ingrate tu fais, vraiment ! – lança sèchement Madame Allard. – Moi aussi je t’aime, maman ! – répondit doucement Julie. Que faut-il faire pour être la préférée de sa mère ? Parfois, rien du tout. Il suffit simplement de refuser d’aider l’autre fille – la favorite bien-aimée : car dans toutes les familles, il y a toujours celle qu’on aime davantage… Et cette fille, ce n’était certainement pas Julie… Dès la naissance de sa petite sœur Alice, tout était posé : cède, tu es l’aînée ! La petite a forcément plus besoin, ce sera mieux, plus confortable pour elle – choisis la justification. Et Julie cédait, parce qu’elle adorait sa petite sœur maladroite ! Pourquoi maladroite ? Parce qu’Alice ne savait jamais rien faire seule : il lui fallait toujours l’aide de quelqu’un – ses parents ou Julie. N’était-ce pas de l’incapacité ? Et tout le monde se précipitait pour l’aider. Ou “se kydait”, comme disait la grand-mère Olga, qui, contrairement aux parents, affectionnait davantage sa petite-fille aînée. Elle estimait que les parents étaient injustes avec Julie. Et, en plus, ils trouvaient la cadette bien plus jolie que l’aînée : une vraie poupée, pas comme toi ! Oui, un jour, la maman l’avait dit très franchement à Julie : en somme, rien ne pousse à t’aimer, ma fille ! Pourtant, Julie travaillait bien à l’école et ne posait jamais de souci. Quant à la petite, on lui mélangeait son sucre dans le thé jusqu’à ses quinze ans… Julie adorait se rendre chez sa grand-mère : là-bas, elle se sentait aimée, choyée. C’est toujours ainsi dans un endroit où on vous traite vraiment bien. Mamie Olga vivait dans un F3 spacieux, attribué à son mari, feu grand-père Pierre, un ouvrier d’usine. C’est là que leur fils Arnaud – le père des filles – était né et avait grandi. Il y avait emménagé avec sa femme, Anne. Ensuite, ils avaient pris un crédit et quitté les lieux pour leur propre appartement. Le logement de mamie regorgeait de trésors – “mes petites merveilles”, comme elle disait. Ou de “vieilleries poussiéreuses”, selon la belle-fille. Ça sentait les livres et les épices, des napperons faits main décoraient chaque meuble. Tout était vieux, mais fonctionnait encore parfaitement, affirmait mamie : avant, on fabriquait solide ! – Faudrait jeter toutes ces antiquités ! – s’exclamait Anne lors de ses visites. – Tu aurais moins de ménage à faire ! – Je n’en ai pas besoin ! – répliquait mamie. – C’est ma vie ici ! Et moi, je ne me mêle pas de la vôtre, alors laissez-moi vivre la mienne ! La maman s’inclinait : difficile d’argumenter contre la sagesse de mamie Olga. Julie sentait alors que sa grand-mère avait marqué un point – et cela lui faisait un bien fou. Mais à sa mère… nettement moins. Jamais mamie Olga n’a monté Julie contre sa mère, bien qu’elle voyait la flagrante injustice des parents envers l’aînée. Un jour, elle tenta d’en parler à Arnaud : “Pourquoi tu fais tout reposer sur Julie ? Elle n’a pas de vraie vie, tout est sur ses épaules avec Alice !” Mais Arnaud répondit sèchement : “On sait ce qu’on fait, merci !” Ce qui voulait dire : n’interviens pas, maman. Les années ont passé. Cinq ans de différence entre les sœurs. À 22 ans, Alice, toute mignonne, épousa un garçon. Julie, 27 ans, brillante mais pas fatale, n’avait conquis personne. Charisme, cerveau, pas vilaine non plus, mais côté relations… c’était la loose. Puis mamie Olga disparut dans son sommeil, en douceur – la belle mort. Prévisible, mais pas ce qui suivit : mamie avait légué son appartement à Julie. Juste à Julie. Oui, UNIQUEMENT à l’aînée ! Les parents en furent sidérés : comment ça, la chérie de la famille se retrouvait lésée ? Jamais de la vie ! Elle, elle a un mari, des petits – Alice a eu des jumelles entretemps – mais vit dans un deux-pièces en location. Julie, elle, n’a ni enfant, ni compagnon ! Pourquoi garder l’appartement ? Qu’elle reste avec ses parents ! Ça lui va bien, non ? Tu partages avec ta sœur ? Ou mieux : tu lui DONNES l’appartement ! Allez – fais-en son cadeau de Nouvel An ! C’est bientôt, non ? Ce serait le GESTE juste et équitable. La famille entière rassemblée dans l’ancien appartement le soir du 31 décembre, et tu annonces : voilà, l’appartement revient à Alice, c’est elle qui en a besoin ! Quelle sublime idée, pensaient les parents ! Royal, même. Du point de vue d’Alice. Mais de celui de Julie… c’était encore la dinde avec rien au bout : “Prends et sois contente, ma fille !” Aussitôt, maman mit en branle le projet, déjà en train d’engraisser de mille détails : il fallait débarrasser l’appartement du bric-à-brac, selon elle tout était à jeter — haine particulière pour les napperons tricotés. Qui devait s’en charger ? L’aînée, bien sûr ! Aménager les couchages : on fêterait le réveillon là-bas, point barre — décision de maman. Ensuite, préparer un banquet : on fête le Nouvel An, quand même ! Menu concocté, délégué à Julie : n’oublie pas le tarama, Alice adore ! Et les cadeaux : Julie offrait toujours d’excellents présents, sa prime de fin d’année y passait intégralement… Qui d’autre pour tout gérer ? Alice a ses bébés, moi je travaille, et mon salaire n’arrive pas à ta cheville – alors, tu peux bien aider la famille, non ? Julie avait toujours tout préparé, depuis des années. On s’était bien habitué : c’est Julie qui gère ! Sauf que, pour la première fois, Julie ne voulait ni donner son appartement ni organiser la fête. Ce n’était même pas une histoire d’argent… elle en avait simplement marre. Bref, basta ! Des années à tout assurer, sans un merci : cette fois, la cantine gratuite, c’est terminé. Et puis, un changement se profilait dans sa vie : un collègue sympathique lui faisait la cour, des rendez-vous avaient eu lieu. Il lui avait proposé de fêter le réveillon rien qu’à deux. Et plus si affinités… À un gros mois du Nouvel An, Julie prit une décision radicale – après discussion avec sa meilleure amie et un agent immobilier. Résultat : le F3 de mamie vendu. Avec le fruit de la vente, elle acheta un studio avec grande cuisine, près du métro, rénové et tout équipé ! Les économies restantes lui permirent quelques achats de meubles, le reste fut mis à la banque. Julie n’emporta que les livres de mamie (impossible de les jeter). Des passionnés de brocante rachetèrent le reste à bas prix — il y avait de quoi faire ! Une semaine avant le Nouvel An, tout était prêt. Le 30 au soir, Julie s’installa dans son “chez-elle”. Les autres la croyaient occupée à préparer le réveillon dans le vieil appartement de mamie. “Tu as fait le sapin ?” s’enquit sa mère. “Oui !” répondit Julie, et ce n’était pas un mensonge : elle l’avait décoré la veille avec Olivier. “Et le champagne ?” “Olivier s’en occupe !” “Et la literie pour tout le monde ?” “Bien sûr, mam’, tout est prêt.” Cette nuit s’annonçait spéciale pour Julie, à plus d’un titre… “On arrive pour huit heures ! Que tout soit prêt à notre arrivée… on commence la fête directement !” C’était presque une menace. Julie sut alors qu’elle avait eu raison. Puis, tout se déroula comme dans la blague qui circule sur Internet : “On est déjà en route chez toi ! … Mais allez donc chez vous !”. À huit heures, la joyeuse troupe débarqua à l’ancienne adresse, s’attendant à trouver la table et les lits dressés par Julie. Mais voilà que la clé ne tourne pas. En insistant à la sonnette, un homme barbu, passablement éméché, ouvre la porte – flanqué d’un énorme chien sale. Déguisé comme pour un sketch du réveillon, il portait un t-shirt marin, et un antique caleçon noir, ses jambes maigres terminant dans de grosses bottes de feutre. – Tu veux quoi, toi ? – grommela-t-il à Anne, qui martelait la sonnette. – J’vais t’arracher la main, tu piges ? – Euh, monsieur, vous êtes qui ? – balbutia le gendre. – Le nouveau locataire, pardi ! – répondit-il d’un ton moqueur, puis éclata de rire. – Désolé pour la tenue, pas eu le temps de récupérer mon smoking au pressing, la veille. Le rush du Nouvel An, que voulez-vous ! – Julie est où ? – la voix de la mère se brisa. – C’est qui Julie ? Non, ça m’dit rien… – bredouilla l’homme. – Vous savez, une jeune femme… – fit Arnaud en dessinant le contour d’une silhouette avec ses bras. – Ah, OUI, ELLE ! Ben, elle est partie ! – Partie ? Où ça ? Qu’est-ce que vous racontez ? – s’indigna le père. – Partie commencer une nouvelle vie ! Moi, j’suis le nouveau propriétaire – ravi de faire votre connaissance ! Oh, d’ailleurs, j’ai un message pour vous… C’est ça, vous êtes la famille, hein ? Ben, Julie a dit : “Transmettez-leur le bonjour !” Voilà, c’est fait ! Maintenant, filez vite chez vous, la cloche va sonner, chers amis ! Colombo (le chien) est d’accord avec moi ! Le chien aboya doucement. – Ah, mais j’oubliais !… Bonne année ! Et sur cette tirade “joyeuse”, le nouveau maître des lieux referma la porte devant eux… – Tu n’es vraiment qu’une ingrate ! – lança Anne à Julie, qui répondit au téléphone. – Moi aussi je t’aime, maman ! – souffla doucement Julie, et elle raccrocha. Car, enfin, elle était partie vers une nouvelle vie. Prometteuse, bien plus que l’ancienne.