Donner l’appartement à ta sœur ? Vous rêvez
Tu es vraiment incroyable ! lança Madame Claire Dubois.
Moi aussi, je taime, maman murmura doucement Mireille.
Quest-ce quil faut faire pour devenir la favorite de sa mère ? Parfois, rien du tout.
Il suffit, à un moment, de refuser daider lautre, la fille aimée, car il y a, dans toutes les familles, quelquun quon chérit tout particulièrement
Quon se comprenne, ce nétait jamais Mireille.
Tout avait commencé avec la naissance de Lison : « Cède, après tout, tu es laînée ! » « Pour la petite, ça sera plus pratique, plus confortable, plus proche » Souligner loption pertinente.
Et la fillette cédait, par affection pour sa petite sœur, quelle trouvait attachante, mais toujours perdue.
Perdue, oui, car Lison ne savait jamais rien faire seule : il fallait laide de leurs parents ou bien celle de Mireille, toujours présente.
Était-ce de la naïveté ? Certainement
Immédiatement, tout le monde volait à son secours. Ou, comme disait Mamy Odette, « se précipitait » à son aide. Mamy, qui, au contraire des autres, avait toujours préféré laînée.
Pour elle, les parents étaient injustes avec sa grande petite-fille.
En plus, il fallait reconnaître que la petite Lison était, sans nul doute, jugée bien plus jolie que Mireille : « un vrai poupon », disaient-ils rien à voir avec toi !
Un jour, la maman navait-elle pas déclaré froidement à Mireille : « Toi, ma fille, franchement, tu nas rien pour quon taime ! »
Cétait cruel, surtout pour une fille brillante à lécole, qui ne posait jamais de problèmes, alors que Lison, jusqu’à quinze ans, ne savait pas même remuer le sucre dans sa tisane seule.
Mireille aimait follement aller chez sa grand-mère ; là, elle sy sentait bien, accueillie et comprise, comme on ne lest que dans les endroits où on tient véritablement à vous.
Odette habitait un grand T3 hérité de son défunt époux, Monsieur Pierre, ancien ouvrier dusine.
Cest là que leur fils, Étienne, père de Mireille et Lison, avait vu le jour et grandi, avant dy amener sa femme, Claire.
Plus tard, ils avaient pris un crédit immobilier pour acheter leur propre appartement et quitter les parents d’Étienne.
Le logis dOdette débordait dobjets ce quelle appelait « mon trésor » sa belle-fille, Madame Claire, parlait, elle, de « babioles de vieux »
Les pièces sentaient les vieux livres et les épices, et partout traînaient des napperons crochetés par la vieille dame.
Tout était ancien, mais fonctionnait « autrefois, on fabriquait solide ! », disait-elle.
Il faudrait tout balancer, tous ces nids à poussière ! se plaignait Claire lors de ses visites. Vous auriez moins à nettoyer.
Bah, ça ne me dérange pas ! répondait Odette. Cest ma vie ici. Dailleurs, je ne te donne pas de conseils ; alors, fiche-moi la paix avec les tiens ! Vivez comme vous voulez mais chez vous !
Et là, Claire se taisait : que pouvait-elle répondre à la sagesse d’Odette ?
Mireille se réjouissait intérieurement de chaque victoire de sa grand-mère sur sa mère.
Mais sa mère, elle, enrageait en silence
Odette savait rester à sa place, ne jugeant ni sa belle-fille ni son fils, même si elle voyait la flagrante injustice qui frappait sa grande petite-fille.
Elle sétait risquée un jour à parler à Étienne : « Ce nest pas juste, tu sais Tu laisses tout reposer sur Mireille ! Elle aussi a le droit davoir sa vie… »
Mais Étienne sétait contenté de rétorquer : « On gère ça comme on veut ! »
Ce qui voulait dire : « mêle-toi de tes affaires ! » Odette sétait tue.
Les années passèrent, lécart dâge de cinq ans entre les sœurs seffaça peu à peu. À vingt-deux ans, la jolie Lison sétait mariée rapidement, tandis que Mireille, à vingt-sept ans, navait ébloui aucun homme de son intelligence.
Pourtant, du charisme, elle nen manquait pas, ni de conversation ; loin dêtre laide, mais côté prétendants, cétait le désert.
Cest alors que Mamy Odette séteignit, paisiblement, dans son sommeil « une belle mort », dit-on.
On sy attendait, mais ce qui surprit la famille, ce fut le testament : Odette laissait tout à Mireille. Aucune exception.
Rien à la « préférée » Lison, déjà mère de jumeaux, qui vivait dans un studio en location, alors que Mireille navait ni compagnon, ni enfant.
Pourquoi avait-elle besoin dun appartement ? Quelle reste donc chez Papa et Maman ! Il ne lui manque rien, nest-ce pas ?
Tu partageras avec ta sœur, dis ? Non, mieux : offre-lui lappartement, franchement ! Fais-le pour le Nouvel An, cest la bonne occasion !
Ce serait un geste généreux, juste. La famille réunie dans le salon dOdette, au nouvel an, et toi, tu déclares : « Jai décidé, lappartement doit revenir à Lison. À qui dautre, hein ? »
Lidée ravissait les parents, une idée royale !
Du côté de Lison, tout était parfait ainsi. Pour Mireille, une fois de plus, restait la part du pauvre : mais vas-y, fais-toi plaisir, ma fille !
Claire commença à élaborer dans sa tête tout un scénario, détaillé à loisir. Les préparatifs commençaient : il fallait vider lappartement dOdette jeter tout ce qui encombre ! À ses yeux, tout nétait que vieilleries.
Surtout les napperons quelle détestait sans raison.
Et tout, cétait à laînée de le faire : qui dautre ?
Il fallait prévoir des couchages pour tout le monde : car le réveillon se tiendrait là, cétait décidé, enfin décidé par la mère !
En cuisine, pareil : préparer un festin digne du nouvel an, selon le menu exigeant de Claire Dubois sans oublier le tarama, la gourmandise de Lison !
Et préparer des cadeaux, bien sûr : Mireille avait le chic pour offrir de vrais beaux présents ; elle touchait dailleurs une prime, chaque décembre, quelle ne dépensait jamais pour elle.
Bref, qui devait sen charger, si Lison croulait sous les couches et si la mère travaillait (pour un salaire bien moindre que celui de Mireille, naturellement) ?
« Tu pourrais faire un effort pour la famille ! », gronda la mère.
Ainsi allait la routine depuis plusieurs années, depuis que Mireille travaillait. On venait chez les parents autrefois, mais cest toujours elle qui achetait, cuisinait. Et tous attendaient quelle gère tout, sans broncher.
Sauf que, pour la première fois, Mireille comprit quelle nen voulait plus. Ni céder lappartement à sa sœur, ni organiser la fête.
Ce nétait même pas une question dargent juste, elle en avait assez.
Cétait terminé. Des années à se plier en quatre, personne ne lavait jamais remerciée. Le self-service fermait.
En plus, nouveauté dans sa vie : un collègue charmant, Olivier, lui faisait la cour ; ils étaient déjà sortis dîner. Et il lui avait proposé de passer le réveillon ensemble et plus, si affinités.
Le Nouvel An approchait ; il restait quelques semaines. Mireille, sur les conseils de sa meilleure amie (qui connaissait une agente immobilière), prit une décision audacieuse.
La grande T3 dOdette fut vendue. Grâce à largent, Mireille se paya un joli studio avec grande cuisine près du métro ; pas de travaux à faire, la cuisine et les meubles étaient même inclus.
Avec le reste, quelques meubles furent achetés ; un petit pécule placé à la banque.
Au déménagement, Mireille nemporta que les livres de Mamy, impossible de sen séparer. Le reste partit à une association damoureux dantiquités. Chez Mamy, il y avait de quoi fouiller.
Une semaine avant le Nouvel An, tout était prêt. Le soir du 30, elle quitta définitivement le domicile parental pour son nouveau chez-elle.
Les autres pensaient quelle partait chez Odette pour préparer la fête
Tu as dressé le sapin ? demanda la mère.
Bien sûr ! répondit Mireille. Ce nétait pas un mensonge : elle et Olivier lavaient décoré la veille.
Tu nas pas oublié le bon champagne ? insista Claire.
Je crois que oui ! Olivier sen était chargé.
Tu as préparé les draps pour tout le monde ?
Naturellement, maman Oui : cette nuit promettait pour Mireille autre chose quun réveillon en famille
Très bien : on arrive vers huit heures ! Que tout soit prêt quand on arrive, on veut fêter le passage ensemble !
Cela sonnait comme un ordre. Mireille sut alors quelle avait fait le bon choix.
La suite se déroula comme dans un bon mot qui circule sur les réseaux : « On arrive chez toi ! Allez-y, bonne route »
À vingt heures tapantes, la famille déboula joyeusement à lancienne adresse, certaine de trouver la table, laccueil, la fête tout préparé par Mireille.
À elle de gérer les couchages pour quatre adultes, plus deux enfants.
Au beau milieu de la fête, la grande sœur devrait, selon les plans parentaux, offrir magnanimement l’appartement à Lison. Avec applaudissements à la clé.
Mais le destin La clé ne correspondait plus. Heureusement, il restait un double.
Ils sonnèrent. Un homme échevelé, visiblement éméché, ouvrit la porte, flanqué dun énorme chien sale.
Il évoquait un saltimbanque du carnaval. Avait-elle donc engagé des animateurs, Mireille ? Un clown ? Mais pourquoi la bête ?
Vêtu simplement d’une marinière, dun caleçon noir dun autre siècle et de vieilles bottes de feutre, il les jaugea.
Quest-ce que tu fais là, toi ? lança-t-il dun ton bourru, en direction de Claire Dubois qui nen finissait plus dappuyer sur la sonnette. Tes pas chez toi ici, va falloir déguerpir vite fait !
Qui êtes-vous, au juste ? souffla le mari de Lison.
Lhomme esquissa un sourire :
Moi ? Le nouveau locataire sans pardessus ! Désolé pour la tenue, jai pas récupéré mon smoking du pressing Faut croire que tout le monde envoie ses habits au nettoyage avant le Nouvel An ! On vit mal, paraît-il.
Et Mireille ? la voix de Claire faillit se briser.
Cest qui, ça ? fit lhomme en hochant la tête.
Une jeune femme, grande, cheveux châtains balbutia Étienne en mimant.
Ah ça Oui, elle est partie.
Partie où ? Comment ça, partie ? sénerva le père.
Partie vivre sa vie, ma-t-elle confié ! Je suis lheureux nouveau propriétaire, ravi de vous rencontrer. Dailleurs, elle ma chargé de vous saluer, la famille ! Alors, bonsoir, cest de la part de Mireille et bonne route !
Voilà, jai fait ma part, laissez-moi fêter à mon tour ! Dépêchez-vous de rentrer, sinon vous manquerez les douze coups de minuit, chers cousins ! Et Columbo est daccord avec moi !
Le chien aboya doucement.
Au fait, jen oubliais les bonnes manières bonne année à vous ! ajouta-t-il en fermant la porte
Tu es vraiment incroyable ! souffla Claire, dépitée, à Mireille qui venait de décrocher le téléphone.
Moi aussi, je taime, maman susurra calmement la jeune femme avant de raccrocher.
Elle aussi, avait entamé une nouvelle vie. Une vie qui promettait dêtre bien meilleure que la précédenteDans son petit appartement baigné de la lumière dorée des lampadaires, Mireille sinstalla près de la fenêtre ouverte sur la nuit bruissante. Olivier venait darriver avec deux flûtes, un gâteau minuscule, une poignée de mots doux. En silence, ils trinquèrent : à lamour, à la liberté, à la première page dune histoire inconnue.
En bas, la grande ville sanimait. Les feux dartifice éclataient, éparpillant leurs rouges et bleus dans le ciel, toute une fête qui ne dépendait plus delle, ni de sa dévotion, ni de ses renoncements. Elle pensa à Mamy Odette, à la force tranquille de son affection et sourit. Désormais, elle ne devait plus rien à personne, sauf à elle-même.
Un instant, elle imagina ses parents, sa sœur, séloignant de limmeuble, emportant avec eux le vieux scénario des sacrifices sans retour. Peut-être un jour comprendraient-ils. Peut-être pas. Mais la porte, en bas, était fermée.
Dans la pièce, Olivier lui tendit la main. Elle la saisit et, ensemble, ils sélancèrent vers la nouvelle année, cœur léger, mains chaudes, libres de rêver enfin rien que pour eux.