La garde du Nouvel An Dès le matin, la neige mouillée collait aux chaussures, aux rambardes, à la plaque vissée au-dessus de l’entrée : « Établissement Municipal d’Activités Extrascolaires ». À midi, le gel durcissait la gadoue en une croûte craquante. Serge Dupuis gravit les marches en se tenant à la rampe glacée. Dans sa poche, les clés tintaient, l’épaule tirée par son sac : thermos, boîte de sarrasin, carnet. Dans le hall flottait une odeur de serpillère humide et de chaleur poussiéreuse émanant des vieux radiateurs – celle qui s’élève quand le métal se réveille après l’hiver. La lampe au plafond diffusait une lumière jaune, comme prête à s’éteindre. Il ôta son bonnet, le suspendit d’un geste machinal, passa la main sur sa nuque grisonnante. Le miroir derrière l’accueil lui renvoya l’image d’un homme de près de soixante-dix ans — visage large, nez empâté, yeux fatigués mais doux. Sur le col de sa doudoune, la neige s’était figée. — Allez, champion, murmura-t-il, encore un dernier tour de garde cette année. Assise au bureau, la gardienne du jour, Madame Lefèvre, en tricot épais, préparait son départ : elle mettait des gants sans doigts, rangeait pommes, clémentines et papiers dans son sac. — Vous arrivez tout juste, déclara-t-elle sans reproche. Je craignais de fêter le réveillon ici ! — Le bus est resté coincé au carrefour — cette affreuse tranchée, comme d’habitude, soupira Serge. — Des nids-de-poule partout, que voulez-vous… Bon. Je vous passe la main. Ils remplirent le registre, signèrent. Madame Lefèvre énuméra rituellemnt : caméras fonctionnelles, alarme OK, ateliers annulés pour les vacances jusqu’au 10, le sapin reste à démonter dans la salle polyvalente. Surtout éviter le bureau du directeur : l’électricien doit venir après les fêtes, les fils font des siennes. — J’ai compris. — Attendez quelques appels. On oublie qu’on “assure la présence” même porte close. Vous avez le calme pour expliquer. Serge esquissa un sourire : médiateur, non, mais sa voix mettait les gens à l’aise. — Vous rentrez ? — Oui, j’attends ma petite-fille, on prépare les salades pour le réveillon. Et vous, pourquoi cette nuit de plus ? Serge haussa les épaules. — Ici, c’est plus tranquille… et j’ai la prime. Un regard pour lui, mais pas de questions. — Appelez si besoin — ou mieux, n’appelez pas. Je compte sur une soirée sans pépin. La porte claqua, le couloir plongea dans le silence. Gémissements de la ventilation, cliquetis des radiateurs. Serge sortit son thermos, sa tasse, sa boîte-repas, posa tout avec soin. Retira sa montre : trois heures. La nuit serait longue. Il versa du thé infusé de millepertuis, offert par sa voisine — « pour les nerfs ». Son calme était solide, mais le parfum lui plaisait. Son vieux téléphone, flanqué d’un autocollant “Garde”, sonna. — Établissement municipal, garde de nuit. — Bonjour… il y a cours ce soir ? On venait pour l’anglais… — Non, madame. Vacances jusqu’au 10, répondit Serge avec douceur. Le prof ne vous a pas prévenu ? — Non… on est déjà prêts à sortir. — Défaites vos manteaux et buvez du thé, plaisanta-t-il. Par ce temps, pas question de risquer un rhume. Ce soir, c’est sombre et morne. Un rire, des remerciements, des vœux. D’autres appels suivirent : une mère mécontente, un homme cherchant la compta. Serge expliquait inlassablement : c’est fermé, tout le monde est parti, seul le veilleur reste. À six heures, la nuit s’était installée. Dehors, l’air flou, les phares traçaient des rubans. Serge s’installa, alluma la petite télé — le son presque muet, pour l’ambiance. Personne ne l’attendait. Sa femme était partie depuis cinq ans. Son fils vivait ailleurs, rare au téléphone — travail, enfants, crédit immobilier. Le petit-fils, Serge ne l’avait vu que deux fois, et quelques fois en vidéo. On est proches… et pourtant loin, à travers la vitre. À sept heures, la porte grinça, le froid et la neige entrèrent brusquement. Un livreur en blouson rouge, carton à la main, les yeux rougis par la bise. — Bonsoir, souffla-t-il, une commande. — Pour qui ? Le livreur scruta son portable. — “Établissement municipal…” Pour Madame Villeneuve. “Vœux à la garde de nuit.” Pizza. Payé. Serge cligna des yeux. — Villeneuve… la comptable, sûrement ? — Je ne sais pas — je dois juste livrer. Serge sourit. — Sans doute un mot de la directrice pour ses “restants”. On a oublié de me prévenir. Donnez, je signe. Le livreur, soulagé, transmit la boîte. — Merci, on évite le retour. Joyeux réveillon ! — À toi aussi, répondit Serge. En refermant la porte, le livreur jeta un œil au hall désert. — Vous êtes seul ? — Presque : pour le moment. Le livreur acquiesça et disparut. La boîte était tiède. Serge l’ouvrit : vapeur qui monte, odeur de fromage et de pâte chaude. — Merci à la patronne… pensa-t-il, touché d’être souvenu. Il mangea une part, puis une seconde — et la porte regrinça. Zina, la femme de ménage, quarante ans, doudoune sombre, joues rouges, mains en gants trempés. — Oh… pizza ! Je tombe à pic ? — Salut Zina. Tu travailles ce soir ? Enfin… c’est vrai, “heures de fête”. — La prime de fêtes. Ceux qui veulent peuvent venir. Après les vacances, ça va courir dans les couloirs… mieux vaut anticiper. Elle souffla sur ses doigts. — Ça sent bon, avoua-t-elle. — Je crois que la directrice a pensé “aux gardes”, Serge glissa la pizza vers elle. Tu veux ? — D’habitude, je ne mange pas au boulot… Mais bon, c’est le réveillon. Pas besoin d’insister : la boîte se rapprocha, un petit morceau, une bouchée prudente. — Chaud, s’étonna-t-elle. Comme au cinéma ! — Au ciné, on fait moins bien, plaisanta Serge. Un rire franc, presque enfantin. — Allez, j’attaque les toilettes et le couloir, dit-elle en mangeant. Si souci, crie. — Pour qui crier ? On est seuls. Elle s’éloigna, le seau grinça sur le sol carrelé, l’eau coula. À huit heures trente, la porte s’ouvrit de nouveau. Un jeune homme anxieux, lunettes, sac sur le dos, haletant comme après une course. — Bonsoir, je… je cherche Madame Villeneuve, la compta. Elle a dit qu’elle laisserait un papier à la garde. — La compta n’est plus là, répondit calmement Serge. Tout le monde est parti. — Oui, mais il y a une attestation. Pour la banque. Je dois la mettre dans mon dossier avant minuit, sinon ma demande tombera. Dernier jour… Serge l’examina : visage crispé, lèvres sèches. — Votre nom ? — Safran. Serge ouvrit le casier à enveloppes. Parmi les pochettes et le sachet de clefs, une enveloppe blanche, bien notée : “Safran. Pour la garde”. — Voilà, dit-il, tendant le document. Madame Villeneuve n’a pas oublié. Safran lâcha un souffle de soulagement. — Merci… Je croyais que c’était raté. Je peux vous laisser des bonbons ? Pour les enfants. — Gardez-les pour eux, fit Serge. Filez chez vous, ne gâchez pas la nuit dans les couloirs. Safran acquiesça, sourire gêné. — Bonne année à vous. J’espère… que tout ira bien. — Merci, à vous aussi. Quand la porte se referma, Serge fixa la vitre, où la neige et les phares dansaient. Un peu de chaleur le gagna — pas tant à cause de la pizza, mais parce que sa présence avait compté pour quelqu’un ce soir. Zina repassa, fatiguée, trempée. — Dis, il te reste de la pizza ? — Oui. Prends vite avant qu’elle refroidisse. Ils partagèrent en silence, puis Zina, essuyant ses doigts, lança : — Mon fils est parti réveillonner chez sa belle-mère. “Plus simple.” J’ai dit : “et moi ?” Il m’a répondu : “T’es au travail.” Alors… je suis venue. Pour de bon. Elle sourit, sans qu’on puisse taire la lassitude. — Mon petit-fils est loin, fit Serge. Je le regarderai à la télé, tant pis. — La télé, c’est pas les gens… soupira Zina. — Parfois, c’est mieux : elle ne discute pas. — Mais elle n’écoute pas, ricana-t-elle. À dix heures, Zina termina sa tournée. — Je file, sinon le métro ferme — je finirai coincée. — Tant pis, on finirait la pizza ! — Non ! Je veux de la salade russe. Bonne année, Serge. — Pareil, Zina. Quand elle partit, le silence devint épais. Les montres de Serge tapaient sur la table. À minuit moins le quart, la porte grince à nouveau. Jeune femme, vingt-cinq ans, long manteau, sac volumineux. Flocons collés aux cils, joues humides, vent ou larmes. Dans le sac, un tintement — sans doute des boules de Noël. — Bonsoir… Il y a encore la “Sapin des Vœux” ? Serge fronça les sourcils. — Quel sapin ? — Eh bien… On m’a donné l’adresse via le groupe de bénévoles. Jusqu’à minuit, pour des cadeaux : enfants du personnel, foyer du quartier… J’avais promis d’amener les miens, mais mon portable a lâché, j’ai peut-être raté un message. Serge souffla. — Mademoiselle… ce soir, il n’y a rien. L’établissement est fermé. Sans doute que l’évènement a été annulé ou reporté. Elle acquiesça, déçue — mais résignée. — Je comprends… Excusez-moi. Je repars. En la voyant tourner vers la porte, Serge eut soudain envie de dire quelque chose : elle va ressortir, affronter la neige, la rue déserte, ses yeux humides. Les mots sortirent tout seuls. — Attendez, dit-il. Elle s’arrêta. — J’ai du thé, indiqua-t-il la table, et de la pizza. Si vous voulez patienter, attendre minuit au chaud. Dehors, c’est la misère. Elle le regarda, étonnée. — Je vous gêne ? — Qui ? Les murs ? Elle s’approcha timidement, retira son manteau ; dessous, un pull avec des rennes. — Je suis Anastasia. — Serge Dupuis. Il lui servit du thé, poussa la boîte de pizza. — Merci, lâcha-t-elle — mais c’était un merci pour l’attention, pas seulement pour le thé. Quelques minutes silencieuses. Dehors, de rares feux d’artifice. — Je ne voulais pas rentrer ce soir, avoua-t-elle enfin. Trop calme. Trop de pensées. Ce “sapin”, j’espérais faire au moins quelque chose d’utile. Me sentir un peu nécessaire… mais finalement, c’est stupide. — Pas stupide : on a tous besoin de présence, même si c’est celle d’étrangers. Un regard de gratitude. — Et vous, pourquoi rester dans un lieu vide pour la Saint-Sylvestre ? Serge haussa les épaules. — Il faut bien quelqu’un de garde. Alarmes, clés… Pour moi… ici, c’est bien aussi. — Ici, au moins quelqu’un vient, murmura Anastasia. — Tu es venue, répondit-il, surpris d’avoir le sourire. Le président apparut à l’écran. Serge baissa le son. — Vous n’écoutez pas ? — Je sais déjà ce qu’il dira. Ce qui compte, ce sont les douze coups. Silence partagé, puis les cloches. Serge leva sa tasse. — Bonne année. — Bonne année ! Ils trinquèrent au thé. Dehors, des éclats colorés contre les vitres. Anastasia, embarrassée, sortit une petite boîte du sac. — J’avais… prévu un cadeau. Des chaussettes en laine, bien chaudes. À offrir à un inconnu. Mais si tout est annulé, ça vous dérange ? C’est froid ici, et vous veillez. — Ce n’est pas nécessaire, commença Serge. — Si, insista-t-elle. J’apporterai les autres demain. Mais vous êtes là. Là, maintenant. Il accepta les chaussettes : laine épaisse, un peu rêche, authentique. — Merci. Il y a longtemps… que personne ne m’a offert quoi que ce soit. Vrai sourire d’Anastasia. — Il était temps. Encore quelques phrases échangées : la neige, la cohue des boutiques, le casse-tête des cadeaux pour adolescents. Puis elle se leva. — Je dois rentrer finalement : ma mère pense que je suis chez une amie. Elle va s’inquiéter. — Allez-y, merci pour la visite. — C’est à moi de vous remercier : vous m’avez offert un Nouvel An. Près de la porte, elle hésita. — Vous êtes souvent là ? Si je veux passer, juste comme ça… — Passez, répondit Serge. La garde est là, toujours. Sourire, départ. Le silence revint, mais il était plus léger. Serge enfila les chaussettes neuves, au-dessus des siennes : ses pieds s’enrobèrent d’une chaleur inattendue. Il était une heure et demie. Les feux d’artifice décroissaient. Son téléphone personnel, carcasse fêlée, vibra soudain. C’était rare. Écran : « Fiston ». Serge appuya sur le bouton vert. — Allô. — Papa, bonne année, la voix familière et pourtant étrangère. — À toi aussi. — Ici… du classique : apéritifs, salades, enfants partout. Merci pour le virement, tu nous as sauvés. On avait du retard. Serge marqua un silence. — De rien. — Ce n’est pas rien… ajouta le fils. On voulait t’inviter, mais tu as dit que tu étais de garde… — Le travail, c’est le travail. — Papa… Peut-être qu’après les fêtes, tu pourrais venir le week-end ? On prépare ta chambre. Le petit a demandé “Quand papi viendra ?” Un pincement, mais doux, chaleureux. — J’essaierai. Il faut que je voie mon planning. — Organise-toi. Ça nous ferait plaisir. Bon, je te laisse. Encore bonne année ! — Bonnes fêtes à tous, murmura Serge, il raccrocha. Il tint le téléphone un instant, puis le posa près de la montre. Étrange sensation — comme la fenêtre qui s’ouvre, laissant passer l’air frais. Serge sortit son carnet, nota soigneusement : « Après les fêtes : demander deux jours de congé. Appeler le fils, fixer une date ». Les lettres s’étalaient, mais le message était limpide. Carnet rangé, il versa du thé, éplucha une clémentine. L’eau gouttait quelque part, la ventilation ronronnait. Dans cette paix, Serge se sentit soudain lui-même : non pas gardien d’une vie étrangère, mais homme avec des projets — petits, mais vrais. Il allongea les jambes, savourant la chaleur des chaussettes toutes neuves, regarda la rue enneigée et se dit tout haut : — Allez… voyons ce que l’avenir nous réserve. Dehors, la neige tombait doucement, et dans l’établissement désert, régnait une quiétude surprenante.
La veille du nouvel an Depuis le matin, une neige humide recouvrait tout elle collait aux bottes, aux
Без рубрики
00
Ensemble vers de nouveaux horizons
Ils quittèrent la petite ville de Yvelines tôt un matin de juillet, alors que lautoroute était encore
Journal de santé : Chronique d’une femme française entre boulangeries, tablettes de chocolat et prise en main face à l’hypertension – entre petits déjeuners bien sucrés, suivi médical à la clinique du quartier, nouveaux rituels et doutes, erreurs de parcours, soutien familial, et apprentissage d’une régularité imparfaite au fil des jours.
Le Journal de Santé Le matin débute toujours sur la même note : lalarme du téléphone qui vibre, un rapide
«Мам, рядом с тобой даже постоять стыдно»: Как мать положила жизнь ради дочери, а оказалась не приглашена на собственную свадьбу
Мама, это полный ужас, выдохнула дочь, даже не поздоровавшись. Мой ноутбук сломался. Совсем.
ВРЕМЯ РАСПРАВИТЬ КРЫЛЬЯ — Мам, мы тебе внучку Дашу привели, она на улице играет, пригляди за ней! — сын Виктор позвонил Лидии Николаевне. — Мы с женой на юбилей пригашены. — А как же Даша? Ей завтра в садик! — всполошилась Лидия Николаевна. — Я ведь сама собиралась к подруге на дачу, уже договорилась. — Мам, ну ты что, правда?! После твоих причуд нам теперь на юбилей не идти? Мы подарок уже купили. А Дашу можно и не вести в садик. Посидите дома, мультики посмотрите, — сын нервно постукивал по телефону. — Какой садик? Завтра же суббота! Ты меня совсем сбила! Точно, в воскресенье заберём. Всё, пока! Мать не успела сказать, что в воскресенье у неё встреча с подругой, как сын бросил трубку. — Мам, дай денег! — в комнату заглянула младшая дочь. — Мы на квест хотим сходить. — Лиза, у меня сейчас нет свободных денег, — мать считала, сколько наличных в кошельке, сколько осталось на карте и когда ждать зарплату. — Я на лекарства отложила. — Ну, как всегда! — недовольно фыркнула дочь. — Все пойдут, а я одна как сирота дома останусь. — Хорошо, Лизонька, — мать встала, а потом вспомнила о внучке, оставшейся на улице. — Доча, выгляни в окно, Дашенька во дворе гуляет. Проверь. — Ещё чего, зачем за ней смотреть? Не маленькая, дорогу знает, сама придёт, — огрызнулась дочь. — Ну почему ты так? Она ещё маленькая! Ладно, я пока посмотрю, смогу ли тебе дать на квест. Сколько нужно? Лиза назвала сумму. Мать вздохнула. Это именно та сумма, что была отложена на лекарства. Придётся отложить приём. Суставы поболят — не привыкать. Зато дочь довольна будет. — Ты проверила Дашу? — крикнула Лидия Николаевна. — Проверила, проверила, — отмахнулась та. — Вон, гуляет твоя Даша. В этот момент девочка полезла на железную горку, оступилась и полетела вниз. — Ой, кажется, она упала, — Лиза спокойно смотрела, как ее племянница плачет под горкой. — Ну что ж это такое?! — Лидия Николаевна, в халате и тапочках, помчалась на улицу. Даша держала руку, плакала от боли. Срочно вызвали такси. В травмпункте на снимке ничего серьёзного. — Ушиб, — диагностировал врач. — Ну хоть не перелом, — с облегчением вздохнула бабушка и позвонила сыну. — Витя, мы с Дашей в травмпункте, но не волнуйтесь, просто ушиб. С горки упала. — Мама, какого чёрта?! Тебе ребёнка нельзя доверить! Мы раз в год выбрались отдохнуть! — Всё хорошо, отдыхайте, — неловко ответила мать. Сын так орал, что врач переглянулся с ней. — Даже бинтовать не стали. — Ладно, — стих Виктор, — из дома ни шагу больше. Лидия Николаевна не успела сказать, что у неё билеты в театр — сын бросил трубку. Передзванивать она не решилась. «Что-нибудь придумаю. До воскресенья далеко», — подумала она. Дома ждала сердитая дочка. — Ты не могла мне денег оставить, а потом ехать, куда хотела? — набросилась она на мать. — Все только и ждут, пока я исполню их желания. Давай! Я спешу! — протянула руку. Мать поспешно отдала ей все наличные. Лиза пересчитала и скривилась: — Прямо копейка в копейку! А кофе?! — Лиза, солнышко, это всё. На карте только на проезд на работу и обратно, — развела руками мама. — Могла бы и пешком прогуляться, — пробурчала дочь и выскочила из дома. — Бабушка, кушать хочу! — напомнила о себе внучка, и бабушка поспешила накормить её. Пока Даша ела, Лидия Николаевна смотрела на нее и думала: «И мои были такими же малыми. А теперь… Витюшке тридцать лет! А Лизе скоро восемнадцать. Надо ж дочери праздник устроить!» Потом вспомнился разговор с сыном, и стало обидно. Раз в сто лет отдохнуть решили? Каждые выходные ребёнка подбрасывают! И всё без предупреждения. Так дочку и не видят, еще и на выходных сплавляют. Лидия Николаевна всю жизнь посвятила детям. Себя обделяла, последнюю копейку отдавала. Муж ушёл к другой, когда сын женился. — Одного на ноги поставил, — сказал, собирая вещи, — со второй сама справишься. Алименты до восемнадцати буду платить. Он ушёл, хлопнув дверью. Она так и не поняла, в чём была не права. Жили как-то отдельно друг от друга: она детьми, он своими делами. В субботу ей пришлось извиниться перед подругой. — Ниночка, извини, внучку без предупреждения привезли, не смогу приехать. — Лида, я не поняла! У тебя своих дел не может быть? Что за эгоизм у твоих детей?! — Они уже подарок купили, на юбилей собрались, — оправдывалась она. — А ты? Ты мне обещала шашлыки! Всё уже куплено. Бери внучку, пусть с моими кошками играет. Заказываю такси! Жду через 15 минут! Подруга сбросила звонок. Пришлось быстро собираться, брать внучку и идти к подъезду. На даче было классно: Даша забыла про руку. Кошка с котятами и целый сад в распоряжении. — Лида, — нанизывая мясо, осуждала Нина, — твои дети сели тебе на шею. Лизе всего семнадцать, а запросы, молчу! Когда была последний раз в парикмахерской? — А зачем? Я и сама смогу. Нина по-театральному прикрыла лицо рукой. — Когда себе что-то покупала? — Да есть, что носить… — опять пожала плечами Лида. — Свадебные вещи еще? Пора менять жизнь, подруга, давай за нас! Налили по бокалу, накормили Дашу, уложили, сами душевно пообщались. Вышло, что у Лиды, кроме семьи и детей, ничего не сбылось. От семьи — лишь название. Провожая на следующий день подругу с внучкой, Нина обняла Лиду и прошептала: — Не предавай свои мечты! Она кивнула. Дома ждала рассерженная пара — родители Даши. — Мама, ты с ума сошла? Таскать больного ребёнка неизвестно куда?! — Виктор был в бешенстве. — Почему неизвестно? Мы ездили к тёте Нине на дачу, — пыталась успокоить Лидия Николаевна. — Там здорово! — попыталась вставить слово Даша, но её игнорировали. — Это безответственно! — присоединилась невестка. — Мы чуть с ума не сошли, когда нашли пустую квартиру! — А что тут сходить с ума? Я бы позвонила, случись что. — Мы от тебя не ожидали такого! — сын с невесткой забрали Дашу и ушли. — Странные они, — вышла Лиза, — вчера не горевали за дочкой, спокойно отдыхали, а сегодня истерика. Лида подумала: всё верно, но вслух не сказала. — Как вчера сходила? — спросила у дочери. — Нормально, только все потом в кафе пошли, а я одна домой. Баб, куда ты алименты тратишь? Мне даже не на что потусоваться! — Как куда? Репетиторы, новый телефон, фирменная одежда! Ты знаешь, сколько стоит футболка?! — Ты ничего не понимаешь в моде! — фыркнула Лиза и ушла. Мимоходом Лида услышала, как дочь по телефону обсуждает её: «Выглядит как бомж, кофты растянуты, волосы — ужас… Стыдно рядом идти. Я не удивляюсь, что папа ушёл… Скоро Днюха, опять начнет ныть: нет денег, на лекарства…» Лида замерла. Главное — про день рождения. «Не могу же я подвести дочь. Позайму денег — но будет праздник!» Праздник приближался. Лида взяла взаймы у подруги, купила цветы, торт, приготовила салаты, куриные ножки с овощами. В конверт положила три тысячи. Утром именинница вышла на кухню — мама с цветами и конвертом. — Малышка, поздравляю… — О, конвертик! Сколько? — перебила Лиза. — Всё?! Да ну! Ладно, папа подкинул — не опозорюсь перед друзьями, кафе не отменяется. Куда цветы поставить? Сунула цветы маме и в комнату ушла. Лида смотрела на угощения, и внутри все закипало. Вспомнился звонок дочери, претензии сына и невестки. Вспомнились слова Нины. Она подошла к зеркалу. — Мне пятьдесят два. А выгляжу как? — впервые за много лет критически оценила себя. Хорошая фигура за мешковатыми юбками и кофтами, ни грамма макияжа, уставшее лицо, темные круги. Волосы — как мочалка. — Даже Баба-яга выглядела лучше. Ради чего всё? Ради претензий и неблагодарности? Никто даже не спросил, чего хочу я! Лида ходила по квартире, внутри всё кипело. Всю жизнь детям! Мужу внимания мало, на себя — плевать, только детям всё. Потому и ушёл. — Я бы тоже ушла, — улыбнулась себе. Взяла телефон. — Нина, дай номер своего парикмахера. И в магазин со мной сходишь? Только с зарплаты, я тебе ещё должна за праздник дочери, — огорчённо улыбнулась. Рассказала о подарке. — Считай, это был мой подарок, — засмеялась подруга, — а с тобой схожу, чтобы не передумала. Собирайся! Сегодня твой праздник. Только договорила — звонок от сына. — Мама, мы Дашу сейчас завезём. Лизка нас в кафе зовёт. — Меня дома нет и не будет, — чётко сказала Лида и положила трубку. На глазах выступили слёзы. — Вот так! Мать только для того нужна — из нее деньги трясти да с внуками сидеть. А как самой праздник — без мамы! — Слёзы текли по щекам. — Сама виновата. Телефон зазвонил снова. — Мама, ты что? Куда тебя понесло? Мы уже подъехали! Не везти же её обратно?! — Везите, куда хотите! Подъехали они! Ты меня спросил: я свободна? Занята? И впредь — за два дня предупреждайте, если хотите оставить ребёнка. Против Даши ничего не имею, но у меня есть СВОЯ жизнь. Ты понял? Витя молчал, ошарашен. — Я не слышу! — строго сказала Лида. — Понял, — сдулся сын. Вызов был сброшен. На следующий день Лиза не узнала маму: та вернулась поздно, а утром красивая женщина с короткой стильной стрижкой, лёгким макияжем и модным костюмом сидела на кухне и пила кофе. — Здрасте! А мама где? — Ни где. Я — твоя мама. — Мам?! — Лиза округлила глаза. — Нет, голограмма! — ответила Лида. — Ну что, с совершеннолетием! С сегодняшнего дня алименты закончились. Я была обязана содержать тебя до 18 лет. Миссия выполнена. Если пойдёшь учиться — помогу деньгами. Не содержать, а помогу. А если работать — не мешать не стану. Даже квартиру снимай, пора учиться самостоятельности. Лиза не верила своим глазам. Загнанная мама теперь гордо сидела, как королева. Новая стрижка, макияж, стильный костюм и даже серьги. — Я на работу. Посуду помоешь. Еды — на три дня. Торт можешь есть сама. После работы — к тёте Нине на дачу. У меня праздник: дети выросли, а впереди свободная жизнь с чистого листа! Лиза смотрела в окно: мама на каблуках легко перескочила через лужу и уверенным шагом скрылась за углом. Дочь надеялась, что мама передумает и станет прежней, но Лидия Николаевна уже предпочла образ гордой орлицы, расправившей крылья навстречу ветрам перемен.
ВРЕМЯ РАСПРАВИТЬ КРЫЛЬЯ Мама, мы тебе Ксюшу привели, она на улице осталась погулять, присмотри за ней!
В моём доме — по моим правилам: история о том, как чужой ребёнок становится родным, или почему нельзя делить детей на «своих» и «чужих»
Живёшь под моей крышей живи по моим правилам Ты понимаешь, Оля, я не делю детей на своих и чужих.
Следы прошлого: когда внучка открывает семейные тайны
Внучка. С самого рождения Олечка казалась Жанне, её матери, лишь лишним предметом в квартире будто полка
J’ai mis à la porte les invités de mon mari lorsqu’ils ont commencé à critiquer ma maison et mes plats préparés.
Je me souviens, il y a bien longtemps, dun soir où jai dû chasser les invités de mon mari dès quils ont
Без рубрики
07
La liste sur le quartier Nadège Simon, l’infirmière, marchait dans le couloir du centre médical, une pile de dossiers sous le bras, son badge tirant sur son col, ses lunettes glissant sans cesse sur le nez. Les voix bourdonnaient, les chaises grinçaient, quelqu’un éternuait bruyamment, et par-dessus tout flottait une odeur persistante de Javel et de savon provenant des toilettes. — Madame l’infirmière, c’est encore long ? — interpella une femme en doudoune, collée contre le mur avec un sachet d’analyses sur la poitrine. — Chacun son tour, — répondit Nadège Simon sans regarder. — Vous avez donné vos dossiers ? Alors attendez. Elle entra dans la salle de soins, posa les dossiers, retira ses gants encore un peu collants, et poussa un soupir. Il restait trois jours avant le Nouvel An, qu’on ne sentait que par quelques guirlandes en papier accrochées aux portes, et les gens dans la file râlaient autant contre leur tension que contre les prix des magasins. — Nadège, tu tiens le coup ? — la docteure généraliste, menue, entra tête coiffée d’une queue-de-cheval. — Je t’ai remis deux visites à domicile, ne râle pas. C’est du quartier, des seniors. — Je vais bien, — dit simplement Nadège. — Passe le papier. Elle glissa le feuillet avec les adresses dans sa poche, vérifia son sac avec le tensiomètre et les seringues. Les visites étaient pour son secteur, ces immeubles en béton qu’elle connaissait par cœur, ascenseurs inclus, rien qu’au bruit. À midi, l’affluence s’estompa. Nadège enfila par-dessus sa blouse une parka épaisse, chaussa ses bottines fourrées qu’elle gardait sous la table, et sortit dehors. La neige crissait, les voitures dormaient dans la neige sale, roues dépassant. Elle serra son sac à outils sous le bras et fila vers l’arrêt de bus. Première visite, dans la cour voisine. Immeuble gris, porte lourde qu’il fallait pousser du bassin pour la fermer. À l’intérieur, odeur de croquettes et de serpillère mouillée. L’ampoule papillotait au plafond, la musique résonnait en haut. Appartement au cinquième, sans ascenseur. Nadège comptait les marches, s’arrêta au troisième pour souffler, adossée au mur, le cœur battant fort. Elle songea brièvement qu’elle aussi, bientôt, appellerait «la visite à domicile» plutôt que de courir chez les autres. La porte ouvrit sur une femme maigre de quarante ans au pull déformé. — Entrez, — dit-elle puis cria dans le salon : — Maman, c’est l’infirmière. Dans la pièce, la vieille dame était allongée en gilet tricoté sous la fenêtre. Sur le rebord, trois pots de fleurs, un vieux pompon brillant suspendu. — La tension monte et descend, et la toux… Le docteur a dit de vérifier, — expliqua sa fille. Routine : Nadège posa le brassard, la grand-mère la regardait avec ses yeux lavés et vifs. — Vous préparez le Nouvel An ? — demanda-t-elle alors que l’appareil siffla. — Oh, moi… — Nadège fit un geste. — Des gardes, des visites. Je brancherai la télé, ferai un petit plat, rien de plus. — Nous, — la vieille pivota vers la fenêtre, — on a accroché cette boule pour ne pas oublier la fête. Ma fille travaille, je serai seule. Mais voyez, j’y suis habituée. Elle le disait sans plainte, et Nadège en fut gênée. Elle revit son studio, l’étendoir encombrant la cuisine, l’aneth sec dans un verre. Le sapin n’était plus de mise depuis cinq ans, la boîte à boules prenait la poussière. — Votre tension est bonne, continuez les comprimés comme prévu. Je vais écouter la toux. Stéthoscope posé, souffle râpeux. La pièce laissait à peine entendre le tic-tac de l’horloge et la vaisselle chez les voisins. — Vous repasserez avant la fête ? — demanda la vieille. — Si on m’appelle, je viendrai. Autrement… On ne peut pas passer «juste comme ça». — Je comprends, — acquiesça la grand-mère, puis soudain : — Et chez vous, il y aura quelqu’un ? À minuit ? Pour trinquer ? Question toute simple, mais si directe. Nadège sentit un pincement. — Qui voudrez-vous que vienne… Les grands sont ailleurs. Ils appelleront, sûrement. La vieille la regarda avec une étrange chaleur. — Alors on regardera la télé ensemble, — dit-elle. — Chacune chez soi. En redescendant, Nadège rumina cette phrase. «Ensemble par écran interposé». Elle se rappela s’être assoupie pendant le réveillon précédent, lumières allumées, télé bruitant à la cuisine. Le lendemain, routine, sans grand écart entre fête et jour ordinaire. Deuxième visite, même immeuble, autre cage. «Patient grabataire», disait la fiche. Un homme seul après AVC, les aides se relayaient. Même décor : murs gris, boîtes aux lettres marquées au feutre. La porte ouvrit sur une aide-soignante. Dans la chambre, l’homme regardait le plafond, mains tombantes. La télé diffusait un vieux film. — Alors, notre champion ? — sourit Nadège. — La nuit, la toux et la tension… J’ai appelé le médecin, elle vous a envoyée. Il la regarda à peine. — Bonjour. Bientôt la fête, et vous êtes là… Ça ne se fait pas. Il eut un mince sourire. — Moi, la fête… Pourvu que la nuit passe. Nadège vérifia la perf, la tension, nota dans le cahier. Odeur de médicaments, de cuisine. On aurait dit que la bonbonnière sur le rebord attendait toujours des visites. — De la famille ? — murmura-t-elle à l’aide-soignante dans le couloir. — Une sœur, mais elle passe rarement. Pas de réveillon, elle a dit au téléphone. Moi, je suis là la nuit, c’est mon service. En descendant l’escalier, Nadège réalisa : même dans SA propre cage, il y avait des gens pour qui la fête rimerait avec silence allongé. Elle, voisine mur à mur, ne s’en souvenait que lors des visites médicales. Quand elle rapporta ses dossiers à la polyclinique, la nuit était tombée. Les flocons voltigeaient dehors sous les lampadaires. Quelqu’un mâchonnait un sandwich, la télé marmonnait les infos. — Nadège, t’es pas joyeuse ? — demanda la généraliste, un thé à la main. — Comme tout le monde… Dis, sur notre secteur, il y en a beaucoup des vraiment seuls ? — Tu voulais quoi… La moitié des dossiers. Pas vraiment de famille. Pourquoi ? Nadège regarda la liste des visites accrochée au mur. «Je passerai seule», «C’est quoi la fête pour moi»… Les phrases tournaient. — Je me demandé… On ne pourrait pas… Je sais pas. Les féliciter ? Un sachet de mandarines, du thé, juste dire bonjour… La médecin leva les yeux, surprise. — Tu vas te faire taper sur les doigts ! Pas de cadeaux, pas d’initiatives personnelles, tu le sais bien. — Je sais, — coupa Nadège. — Pas au nom du centre, juste personnellement. Je les connais en tant qu’infirmière, mais je pensais… La médecin soupira. — Tu es gentille, mais ne prends pas tout sur toi. On se tue déjà à la tâche. Va voir, si tu veux, mais seule — pas au nom de la polyclinique, ni avec nous. Sinon, tu risques une plainte ! Mot «plainte» comme une douche froide. Nadège connaissait la peur des signalements : enquête, justifications, remontrances. Le soir, elle rentra à pied dans la nuit mordante. Ses courses pesaient plus lourd. Derrière les vitres, quelques sapins électriques brillaient, au rez-de-chaussée, les enfants riaient. Dans son hall d’immeuble, silence; une mini-sapin et un pot sec sur le rebord. Affichette d’alerte à l’eau chaude, scotchée sur le mur. Chez elle, lumière et table froide. Elle mit l’eau à bouillir, la théière prête, puis s’assit, ouvrit le carnet dans son sac. Premier titre : «À qui ça fait mal». Elle pensa à la vieille à la boule, à l’homme grabataire, à la patiente du bâtiment d’en face toujours en plainte de «n’avoir personne». Elle nota les noms, les adresses. Une petite liste, dix lignes. Elle la contempla, fatiguée. Les objections surgissent : «C’est pas ton rôle», «Tu ne dois pas», «Tu es épuisée». Elle se massa le front. Si j’achetais juste un peu de mandarines, que je distribue… Sans discours, ni tralala. Juste frapper, dire «bonne année». Ceux qui veulent, prendront. Ce qui l’effrayait, c’était moins le refus des gens que la démarche elle-même. Dans le cabinet, tout est clair — perfusions, tension, dossiers. Mais ici, il fallait entrer dans la vie des autres, ne serait-ce qu’une minute. Quand la théière siffla, elle s’assit, carnet devant elle. En bas de la liste, presque sans réfléchir, elle ajouta : «Appartement 87, la voisine du dessus, grabataire». Elle ne la connaissait que par le bruit des béquilles de l’aide-soignante dans le hall et l’odeur de soupe. Le lendemain, arrivée plus tôt, cabinet désert. Un balai, un bruit dans le couloir, Nadège accrocha sa blouse, posa son carnet sur la table. Bientôt la jeune aide-soignante à coupe courte franchit la porte. — Bonjour ! Il va y avoir foule aujourd’hui, on s’en souviendra longtemps ! — Dis, — fit Nadège avant que la fille puisse enfiler ses gants, — Tu sais, il y a des patients vraiment seuls. Si on mettait chacun 2 euros, on achète des mandarines, du thé. Je les distribuerai. La fille sursauta. — Et si on se fait… — elle se tut, mais le sens était clair. — Pas au nom du centre, — Nadège précisa vite. — Juste de nous. Pas de liste, pas de nom. Personne ne saura. C’est juste… pour qu’il y ait quelque chose. La fille fouilla sa poche, sortit un billet. — D’accord, — dit-elle. — Mais ne dis pas que je participe. Sinon, on dira que je bosse mal. À midi, le carnet de Nadège s’est garni de quelques billets — vingt euros là, cinq ici, et certains refus. Une médecin siffla : — Tu crois que tes mandarines vont leur changer la vie ? Tu ferais mieux de militer pour des ordonnances gratuites. Nadège répondit d’un haussement — les médicaments, oui, mais ce n’est pas son domaine. Les mandarines, si. Après le service, virée à l’Intermarché du centre-ville. La foule, les chariots, les disputes devant le mousseux. Nadège achète deux kilos de mandarines, du thé, des biscuits. À la caisse, la vendeuse demande, mécanique : — Vous faites les courses pour la fête ? — Presque, — sourit Nadège. Chez elle, elle répartit les achats dans des sachets — mandarines, une boîte de thé, quelques biscuits, neuf paquets. Elle les contemple, un peu fébrile, comme avant un oral. — Je débloque, — murmure-t-elle mais ne range pas les paquets. Le soir, bien emmitouflée, elle prend trois paquets dans chaque main, les autres suivront. Elle commence avec ses voisins du hall : le patient grabataire et la dame du dessus. Chez l’homme AVC, cœur battant, Nadège sonne. L’aide ouvre, surprise. — Encore un souci ? — Non, — dit Nadège, — juste ceci, pour les fêtes. Mandarines, thé. Vous acceptez ? L’aide hésite. — C’est de la part de qui ? — Des voisins, — souffle Nadège. — Juste pour que ce ne soit pas trop vide. Dans la chambre, le patient entend : — Qui c’est ? — Des cadeaux, — répond l’aide. — Quels cadeaux ? Je veux rien ! Nadège se penche. — C’est l’infirmière, rien d’extra. Je laisse les mandarines, vous en ferez ce que vous voulez. Son regard s’adoucit un instant. — Bonne année, — dit-elle, un peu gauche. — À vous aussi, — grommelle-t-il. Dans l’escalier, elle respire : au moins, pas jetée à la rue. Chez la voisine du dessus, elle attend longtemps, puis la porte s’ouvre. Dame âgée, robe de chambre, foulard. — Oui ? — Je suis du palier en dessous, — explique Nadège. — On se connaît à peine, sauf pour les soins. Voilà un petit rien pour la fête : mandarines, thé. Vous acceptez ? La femme semble gênée : — Faut payer ? — Non, juste comme ça. Bonne année. Elle prend le paquet, ému. — Merci. Je me disais : qu’il vienne au moins quelqu’un frapper. N’importe qui. Le mot la frappe. Nadège acquiesce, sans répondre. — Si besoin, je suis un étage plus bas. N’hésitez pas. — C’est gênant… Vous travaillez, vous avez vos problèmes. — On sait jamais, — sourit Nadège. — Bon, je file. Avec les restes, direction la vieille à la boule, à cinq minutes à pied. Là, elle lève les yeux au troisième étage, silhouettes des pots sur le rebord. Elle monte, compte les marches. La fille ouvre, surprise. — Un problème ? — Non, — dit Nadège, — je passais… Voilà, pour la fête, mandarines, thé. Rien d’extra. La vieille tend la main, doigts tremblants. — Merci, je n’ai rien à vous offrir. — Je n’attends rien. — Alors laissez-moi dire : vous êtes gentille. Ça se dit ? Un nœud à la gorge. Elle détourne le regard vers les fleurs. — Vous pouvez, mais à dose raisonnable. Petit rire. Quelques minutes pour causer météo et films ringards. Elle repart. Les visites suivantes, aléa : une femme refuse tout net, une autre s’excuse du désordre chez elle, un homme sur béquilles soupçonne une opération pub. Certains sourient, d’autres sont gênés ou râlent contre «les routes à refaire». À chaque descente d’escalier, Nadège se sent mi-idiote, mi-soulagée. Elle ne sauve personne, ne règle rien. Mais sur le pas de la porte, le temps d’une poignée de minutes, il y a entre ces gens un «quelque chose» inconnu. La veille du réveillon, elle continue à galoper en cabinet. Les patients affluent «pour éviter de traîner pendant les fêtes», déposent des boîtes de chocolats discrètement. Des paquets de biscuits et de chocolats traînent, puis un panneau interdit les cadeaux… que personne ne lit. — Nadège, — glisse l’aide, — t’as tout distribué ? Faudrait pas qu’ils soient tristes ! — Ceux que j’ai vus, — répond-elle. — Les autres, la prochaine fois. — T’es un héros, — dit la jeune — mais garde le secret. Le soir, les couloirs sont déserts, la femme de ménage laisse des traces humides. Dans la salle, seulement le frigo à vaccins qui bourdonne. — Rentrez, — ordonne la chef de service, — demain c’est congé. Pas de visites sauf urgence. Nadège retire soigneusement sa blouse, pose sa sacoche, ferme la lumière. Aux guichets, une collègue fait du tricot, le panneau de dépistage trône, là où la queue d’habitude s’étire. Dehors les pétards commencent, fuse rouge au loin. Sous ses pieds, la neige craque. En arrivant au hall, une jeune voisine l’arrête. — Nadège, c’était vous chez ma grand-mère hier ? Elle m’a parlé du «Père Noël» toute la soirée ! — Quel Père Noël ? J’ai juste apporté des mandarines. — Ben voyez, ça l’a rendue heureuse. Elles plaisantent un instant, puis Nadège monte chez elle, lumière allumée. Silence, horloge tic-tac. Elle dépose sa sacoche, file à la cuisine, soupe froide de ce matin. Elle se sert, rajoute un zeste de citron. La télé est muette. Elle attend. Dehors, quelques feux d’artifice se reflètent au verre. Elle repense aux visages : la vieille à la boule, l’homme à la perf, la voisine au sac comme un trésor. Une femme, recevant le sachet, a soufflé : «Je croyais qu’on m’avait oubliée». Moi non plus, on ne m’a pas oubliée, pense-t-elle. Ce n’est pas qu’on lui ait offert quelque chose, c’est que, ce jour-là, on lui a ouvert les portes — et derrière, il y avait des personnes qui la voyaient autrement que comme une infirmière au tensiomètre. Elle finit son thé, va au salon. Sur l’armoire, la boîte à décorations. Elle la sort, soulève le couvercle, les boules de verre et les guirlandes brillent dans des vieux journaux. Pas de sapin, mais elle pend une boule près de la fenêtre, à la place des clés. La sphère capte la lumière, reflète la cuisine et elle-même. À ce reflet, elle sent un peu de légèreté. Pas de miracle. Demain, d’autres visites, des files d’attente, des plaintes. Toujours la fatigue, toujours le papier. Mais elle a ce carnet avec sa liste, ses petits signes discrets — pas comme un rapport, juste comme un rappel : il y a des gens à qui on peut rendre visite, non plus avec une seringue, mais juste une mandarine et un bonjour. Dehors, une explosion, le verre tremble. Elle sourit. Elle regarde les enfants jouer au bas, les parents emmitouflés. Quelques minutes, puis chez elle, elle éteint la cuisine, va au salon, allume la télé où le spectacle commence. Assise dans le fauteuil, son portable en main, elle écrit à sa fille : «Bonne année, tout va bien ici», puis à la voisine du dessus : «Si besoin, je suis là». Les réponses tardent. La fille promet d’appeler avant minuit. La voisine écrit simplement : «Merci». Nadège pose le téléphone, s’alonge. Des bruits de toast résonnent chez les voisins, rires filtrent. Chez elle, c’est calme, mais ce calme ne lui semble plus vide. Elle ferme les yeux, écoute les bruits de la maison, les pétards lointains, son souffle régulier. Elle est fatiguée, mais moins seule qu’avant. Ce sentiment, discret mais têtu, lui paraît être le plus beau bilan de l’année écoulée.
Carnet dune infirmière sur mon secteur Je traverse le couloir du centre médical, la pile de dossiers
Journal de santé : le quotidien de Nathalie face à l’hypertension, entre habitudes familiales, régime, défis au travail et quête de stabilité, dans une banlieue française où le carnet, les petits déjeuners à la baguette et les promenades deviennent les outils d’un équilibre retrouvé
Journal de santé Les matins se ressemblent : lalarme du téléphone, un défilement rapide des actualités