Louis Dubois se réveilla en sursaut lorsquil sentit quelque chose de chaud et dhumide effleurer sa joue.
Ouvrant les yeux, il aperçut la truffe humide et les yeux plein de bonté dun chien, qui explorait doucement son visage, comme pour confirmer que lhomme respirait encore.
Doù sors-tu, toi ? murmura le vieil homme, envahi soudain par la chaleur réconfortante dune présence vivante à ses côtés.
Cette histoire ne cessa pas dalimenter les conversations dans le petit village normand où vivait Louis. Ici, et contrairement à ce que lon pourrait croire des campagnes françaises, on ne sattardait guère à cajoler les chiens errants : chacun vivait de son côté, et les bêtes survivaient comme elles pouvaient. On leur lançait parfois un quignon de pain ou de la soupe froide, mais rien de plus.
Louis Dubois était lexemple type du vieux paysan à lancienne. Pour lui, un animal de ferme devait rapporter sa part : la vache donnait du lait, les poules des œufs, mais les chiens Les chiens, pensait-il, ne servaient quà gaspiller la soupe et occuper de lespace.
Pourtant, le destin lui réservait une leçon qui allait bouleverser son regard sur ces compagnons à quatre pattes.
Ce matin dautomne, Louis, qui venait de fêter ses soixante-dix ans, fut taraudé par une envie étrange. Trois ans sétaient écoulés depuis son AVC, et il ne sortait plus guère de chez lui, les jambes faibles et le souffle court. Mais ce jour-là, un pressentiment le poussait vers la forêt, pour une dernière cueillette aux champignons dans les taillis quil connaissait depuis lenfance.
« Peut-être que cest la dernière fois, » se dit-il, en attrapant son vieux panier dosier au-dessus du placard.
Sa voisine, Ghislaine, confuse de le voir par la fenêtre, linterpella :
Louis, où vas-tu comme ça de bon matin ?
Je file aux champignons, Ghislaine. On ne va pas passer sa vie devant la télé !
Le chemin menant à la forêt navait aucun secret pour lui. Malgré la faiblesse de ses membres, son cœur battait denthousiasme quelle sensation que de se sentir pleinement vivant ! Les sous-bois humides de rosée lui ouvraient leurs bras, et les girolles semblaient se jeter seules dans son panier.
Les heures passaient ainsi, Louis à louvrage, oubliant âge et maladie. Mais soudain, en se penchant vers une grosse coulemelle, il sentit le sol tanguer sous ses pieds ; tout devint noir autour de lui.
Il tenta de sagripper à un bouleau, mais ses forces labandonnèrent. Il se laissa glisser sur lherbe humide, dos contre larbre, les jambes dun poids de plomb, les mains tremblantes.
Le temps se dilatait, interminable. Les tentatives pour se relever restaient vaines ; son corps refusait dobéir. Le soleil déclinait, la fraîcheur sinstallait.
« Ainsi finirais-je ici ? » songea-t-il, pris de vertige, fermant les yeux pour chasser la peur qui montait.
Au beau milieu de la nuit, il séveilla brusquement, senti enveloppé de chaleur. Quelque chose était couché contre lui, le protégeant de son propre corps. Il discernait à peine la silhouette, redoutant quil puisse sagir dun loup. Mais lanimal, en toute tranquillité, poussait de petits souffles rassurants.
Avec laube, Louis constata quil sagissait bel et bien dune chienne. La bête sactiva un instant, renifla son visage, puis sélança résolument vers le village.
Là-bas, une journée de travail débutait devant la mairie. Quelques hommes du village discutaient, le verre de café à la main, quand une chienne rousse, haletante, déboula brusquement, aboyant à pleins poumons, tournant sur elle-même.
Mais quest-ce que cest que ce cirque ? râla le maire, M. Morel.
Encore ce clébard ! maugréa Marcel, le boulanger.
Mais Étienne, le mécanicien, fronça les sourcils : la chienne naboyait pas au hasard. Elle alternait regards insistants vers les hommes puis la lisière du bois, comme une supplique muette.
Vous ne trouvez pas quelle nous montre quelque chose ? observa-t-il.
Oh, arrête, Étienne, les chiens ne parlent pas, hein !
Pourtant, Étienne ressentait un drôle de malaise. Lanimal nabandonnait pas, trottinant nerveusement vers la forêt, revenant vers eux, insistant du regard.
Et si, tout simplement, il sétait passé quelque chose ? glissa-t-il. Je vais aller vérifier.
La chienne, voyant un humain enfin prêt à la suivre, remua la queue dun air réjoui et fila devant lui, veillant à ce quÉtienne ne perde pas la trace.
À travers champs et sentiers, la marche dura une bonne demi-heure. Étienne commençait à douter de lutilité de sa démarche, lorsquil aperçut la chienne arrêtée, geignant devant une haute bouleau. Là, recroquevillé contre le tronc, il reconnut Louis et sécria :
Louis ! Tu es vivant ?
Le vieil homme ouvrit faiblement les yeux, esquisant un sourire fatigué :
Jai cru que personne ne me retrouverait jamais.
Il ne fallut pas longtemps pour alerter les habitants : Étienne lança un appel sur le talkie, bientôt quelques voisins accoururent, et Louis fut rapidement transporté chez lui pour y être examiné par linfirmière du village.
Tout au long du trajet, la chienne ne quitta pas Louis des yeux, courant au pied de la civière, et, quand on le glissa dans le fourgon, elle sassura dun dernier regard que tout allait bien.
Tu lui dois la vie, Louis, cette chienne-là, remarqua Étienne en désignant la compagne à quatre pattes. Sans elle, Dieu sait ce qui te serait arrivé.
Depuis ce jour, la vie de Louis Dubois fut bouleversée. La chienne rousse, baptisée Mirabelle, sinstalla définitivement dans sa maison. Le soir, on les trouvait lun à côté de lautre, Louis lisant dans son vieux fauteuil, Mirabelle allongée loyalement à ses pieds sur un plaid.
Quand les voisins sétonnaient de ce changement, Louis secouait la tête et répétait :
Cette chienne ma sauvé la vie. On noublie pas un tel geste.
Cest ainsi quil comprit quon juge mal ce que lon ne connaît pas, et que parfois lamour et la fidélité prennent une forme surprenante. Dans les moments les plus sombres, une âme charitable peut tapporter la lumière : encore faut-il accepter de voir, de reconnaître, et surtout, de remercier.
