Rivale pour les affaires est arrivée
Vendredi, Paris. Voilà une journée qui commence comme tant dautres, et pourtant elle sest terminée de façon singulière. Je mappelle Pierre Girard, et jécris ceci pour me remettre des soubresauts de la vie conjugale. Aujourdhui, la rivalité a franchi notre porte.
— Je mappelle Laurence, nous travaillons ensemble. Nous nous aimons, et vous, vous nous gênez ! Rendez-moi Pierre !
— En quoi je vous gêne ? a demandé sincèrement surprise mon épouse, Sylvie Deschamps. Donnez-moi des faits !
— Eh bien Laurence sest embrouillée. Il ne veut pas partir de chez vous !
Florian, tes bête ou quoi ?
Ces mots célèbres, cest le petit Nicolas dans le roman dAnna Gavalda qui les lâche, après un adulte qui la berné avec un bonbon vide à lintérieur. Ça mest revenu en pleine figure aujourdhui.
Eh bien oui, on se sent bête ! Comme disait Coluche : il ny a pas de maladies mentales, juste des gens bêtes
Le même diagnostique que Sylvie a servi à propos de son propre mari, cest-à-dire moi. Mais ce nest pas après ma tromperie, non, Sylvie avait digéré ce coup-là cest arrivé un peu après.
Oui, il sest avéré que moi, Pierre Girard, coq dans la basse-cour, celui que Sylvie aimait tant depuis vingt ans, javais cédé à la tentation. Et pas nimporte comment : ma maîtresse sest présentée avec des revendications Nous nous aimons, rendez-moi votre mari !
Sylvie avait déjà des soupçons Ces dernières semaines, je me rasais tous les jours, moi qui le faisais tous les deux jours auparavant. Jai acheté une nouvelle eau de toilette, jai même repassé mes jeans en leur faisant un pli à litalienne.
Sylvie na rien dit, trouvant presque cela amusant. Quand je suis parti travailler, enveloppé de mon parfum étranger qui envahissait notre petit appartement du 14ème, elle a pensé que jétais puni. Dailleurs, ce soir-là, on ma demandé de faire une nuit de garde curieux pour un cadre dans une PME du bâtiment !
— Tu comprends, ma chérie ? disais-je le soir en dînant. Notre entreprise est toute petite, et le gardien a démissionné. Le budget est serré !
On fait les nuits à tour de rôle, histoire de décourager les cambrioleurs Quelle galère ! Je préférerais dormir chez moi, on na même pas de lit correct là-bas !
— Mais comment tu fais toute la nuit ? Assis comme ça ? sest enquise Sylvie, avec son accent de Lyonnaise.
Jai grimacé, la grammaire rurale me gêne toujours. Mais ma femme, prof de français en collège, connaît la langue mieux quun académicien.
Sylvie avait compris depuis longtemps que je lui cachais quelque chose. Vingtaine dannées ensemble, notre fille a pris son envol puis cette histoire, une liaison sans importance, pensait-elle. Tant pis ! Ce qui est fait est fait, le démon de midi traîne partout. Mais je ne lui ai pas avoué, pas tout de suite. Aimais-je Sylvie ? Peut-être croyais-je que tout ceci ne comptait pas ?
Mais les faits étaient là : jhabitais toujours chez nous, rien navait changé, même la tendresse restait. Les indices de mon infidélité étaient minimes.
Aurais-je imaginé ? Un parfum nouveau, un pli bien net sur mon jean Sylvie allait fermer les yeux sur mes bizarreries jusquau jour où Laurence Chabert a débarqué.
Je nétais pas à la maison. Sylvie rangeait notre deux-pièces boulevard Raspail. Elle a ouvert, lintruse a dit bonjour comme si elle repeignait une palissade. Sylvie, un peu trop gentille, la laissée entrer pourquoi pas, on va voir ce quelle veut.
Plus tard, Sylvie a découvert que lamour de son mari avait cinq ans de moins quelle, mais en paraissait dix de plus. Laurence a expliqué :
— Je mappelle Laurence, nous travaillons ensemble. Nous nous aimons, et vous nous gênez ! Rendez-moi Pierre !
— Comment est-ce que je vous gêne ? a demandé Sylvie, un sourcil levé.
— Eh bien Laurence a bafouillé. Il ne veut pas vous quitter !
— Ah, mais ce nest pas moi qui le retiens ! Je peux vous préparer ses affaires tout de suite ! a souri Sylvie, en sempressant de répliquer :
— Quest-ce quil vous a raconté ? Sans doute que je suis mourante et quil ne peut pas me laisser tomber ?
— Pas tout à fait mourante a hésité Laurence, mais presque.
La vérité, cest que Laurence et Pierre ne se parlaient presque jamais. En fait, ils avaient partagé un moment dégarement, et depuis, Laurence sinventait des histoires.
Mais Sylvie ignorait tout cela.
— Vous voyez bien Je vais très bien ! Prenez Pierre, je vous passe la main. Demain, je demande le divorce !
Je vous souhaite tout le bonheur et une maison pleine damour, dit Sylvie, toujours en souriant.
— Cest vrai ?! sest exclamée Laurence. Vous avez lair si positive ! Je mattendais au pire !
Tu ne sais pas ce que cest que dêtre positive pensa Sylvie, sourire figé.
— Mais voyons ! Avec Pierre, nous nous faisons confiance. Je lui dirai tout, partez tranquille !
Ça sonnait comme un reposez en paix.
Laurence, dans son euphorie, na rien vu venir.
— Dites-lui bien que je lattends ce soir avec ses affaires ! lança Laurence en partant. Elle ma offert un sourire, convaincue davoir gagné.
— Je vous le promets, chère madame ! fit Sylvie, la prof de français. Attendez-le !
En rentrant du bureau, jai trouvé une valise dans la petite entrée. Mes affaires à peine entassées, jai compris que la sentence allait tomber.
La tête que faisait Sylvie ma tout dit : je nétais absolument pas dans le coup, rien dans lambiance habituelle.
Je ne montrais aucune émotion, jai même embrassé ma femme comme dhabitude, puis jai demandé :
— Ma Sylvette, quest-ce quon mange ? Et pourquoi la valise ? Tu pars quelque part ?
— Ta copine est passée ! dit Sylvie, sans détour.
— Ma copine ? je nen croyais pas mes oreilles.
— Oui, la gardienne ! Celle qui fait les nuits avec toi, pour le chantier !
Je suis devenu rouge, jai murmuré :
— Laurence ? Je nai jamais fait de nuit avec elle !
— Il y en a dautres à part elle ? Tu me surprends, toi le Don Juan tardif !
— Ce nest pas ce que tu crois
— Dis-moi ce que je dois croire ! Accouche, mentaliste ! Vas-y, tu vas me dire que tas rien fait, ou quelle est venue delle-même !
— Je ne dirai rien ! ai-je reniflé. Ça a eu lieu, une fois ! Tu te rappelles, ce soir là où je suis rentré bourré ? Voilà. Mais cétait de la maladresse, Sylvie, rien dautre ! Elle ma presque forcé ! Un coup dinstinct, cest tout
— Je comprends, Pierre Lamour, cest comme ça : ça te maîtrise, tu ne peux pas lutter ! Comme disait le grand Poligraf Sharikoff. Ten fais pas, jai tout pigé.
En fait, tout était clair. Laurence attendait, je lui avais promis de te laisser partir !
— Partir où ? ai-je paniqué, pensant à Laurence qui logeait en colocation à Montrouge. Pourquoi partir ?
— Parce quon ne doit pas cacher ses sentiments. Ça se voit, tu ne peux plus. Alors vas-y et bon vent !
— Mais je ne veux pas ! me suis-je obstiné. Je nen avais aucune envie.
— Elle transpire trop, cest ça ? fit Sylvie en plaisantant.
La collègue, Laurence, était dun certain gabarit. Pendant la visite, elle tamponnait sans cesse sa lèvre dun mouchoir brodé.
Je me suis tu, dépité. En vrai, ce nétait quun accident, une fois, au pot du bureau après le Beaujolais nouveau. Aucune histoire damour Laurence nen démordait pas, elle me poursuivait sans relâche.
Sylvie, femme perspicace, reliait chaque fait au puzzle.
Si vous saviez, chers amis, combien de fiancées de Michel Sardou il y avait dans les hôpitaux psychiatriques de lépoque ! Des étoiles sans fin, comme dirait Brel.
Il y en a toujours des personnes dérangées Combien de Pedros au Brésil ?
Cela dit, la plupart sont normal(e)s, sauf sur une question et ça part en vrille !
Ce samedi matin, Laurence est revenue, prête à memmener. On y va ? Hier, cétait pas possible !
Jai ouvert la porte, le cœur lourd. Jai tenté de parler à cette femme dans une phase maniaque :
— Madame Chabert, je vous en prie, rentrez chez vous. Allez-y doucement, il fait glissant aujourdhui !
— Et vous ? a-t-elle demandé.
— Moi, je reste ici, avec ma femme.
— Mais on saime pourtant ! a plaidé Laurence.
— Tout ça, cest votre invention ! Il ne sest rien passé ! ai-je fini, bien conscient quil sétait passé quelque chose, mais sait-on jamais ?
Peut-être que je suis parti un soir en sa compagnie, mais le lendemain, chacun de son côté.
Toute la boîte savait que Laurence était spéciale.
Jai décidé de men tenir à cette version.
Laurence, bouche bée, fixait son « amour ». Elle croyait quil ny avait que du bonheur, la femme me cédait, alors pourquoi ça ne marchait pas ?
— Au revoir ! ai-je dit en fermant la porte.
Cest là que Sylvie a sorti les phrases cultes du roman dAnna Gavalda sur loncle Pierre. Ça collait parfaitement. Je nai pas osé répondre ; le silence, vous savez ce que ça vaut
Laurence est restée dehors, espérant un revirement. Puis elle est partie, amère : même là, ça ne marchait pas.
Pauvre Laurence, je nétais pas le seul. Deux collègues avaient déjà quitté lentreprise à cause de son harcèlement, sans jamais rien avoir eu avec elle !
Le lundi, Laurence nest pas revenue au bureau : elle a démissionné, peut-être que trois fois suffisent pour tenter sa chance ailleurs ! Pas si folle, finalement
Jai poussé un grand soupir : jai vraiment cru devoir quitter la boîte.
Et, par chance, Sylvie ma pardonné. Eh oui une tromperie, mais par accident, un soir de trop. Le reste, cétait vrai : le bureau manquait de personnel, les collègues faisaient des gardes, le patron économisait sur la sécurité, et mon nouveau parfum navait rien à voir
Juste un concours de circonstances. Peut-être que tout est la faute de la lune en Bélier ou du vent du nord : tant quon peut accuser les astres, cest pratique
Quen conclure ? Ne buvez pas trop au vin dhonneur, les gars !
Lamour peut devenir toxique. Et dans la vie actuelle, on en a déjà bien trop. Au moins, elle na pas fait du chantage
On naccuse plus Mercure rétrograde maintenant
Ma leçon du jour, cest quil faut savoir parler vrai, même quand cest difficile, et quun moment dégarement peut coûter cher surtout en France, où la passion fait partie du décor.