L’Héritage Une grande femme au tempérament vif surgit du compartiment, dispersant sans hésiter ceux qui dérangeaient la quiétude des voyageurs. À la surprise générale, même les hommes robustes se plièrent à ses injonctions, comme par réflexe militaire. Elle arborait une couronne de tresses blondes autour de la tête, des yeux bleu vif et un teint éclatant. Après un regard vers les toilettes, où venait de surgir un homme menu, cheveux blancs comme du duvet et visage attendrissant d’enfant, elle s’exclama d’une voix sonore : — Nicolas ! Je commençais à te chercher partout ! J’entends du bruit, la contrôleuse n’ose même pas intervenir. Je me disais : mais comment tu vas t’en sortir ? On t’écraserait sans raison ! — Oh, Hélène ! J’allais leur montrer, tu sais. Pourquoi es-tu sortie, ma belle ? Tu es une dame, tout de même ! répondit-il avec un sourire craintif en regagnant le compartiment. La dame me toisa, ainsi que deux autres passagers qui s’ennuyaient. Aucun péril apparent pour elle ou pour son compagnon ; elle disparut à son tour. Ce ne fut que plus tard, au wagon-restaurant, que nous nous retrouvâmes attablées ensemble, aucun siège libre ailleurs. Nicolas avait disparu. Après avoir englouti viande et pommes de terre, elle se présenta avec la même énergie : — Je m’appelle Anne-Andrée. Mais Anne, ça ira. — Vous voyagez seule ? Votre mari va vous rejoindre ? — Il se repose. Il ne viendra pas. Je lui ai enroulé une écharpe autour du cou, donné du jus de canneberge. Imaginez, on voyage et voilà que Nicolas veut tomber malade ! Il est sorti sur le quai en simple pull. Quelle maladresse, je n’ai pas surveillé ! — On voit que vous l’aimez beaucoup… Vous êtes sortie croyant qu’il y avait des fauteurs de trouble, prête à le défendre. Et puis vous en parlez avec tant de tendresse… — Nicolas, je l’ai reçu en héritage. Ce n’est pas vraiment mon mari, même si nous vivons ensemble. Il est encore en deuil. Sa première femme est partie récemment… Une sainte femme, d’une immense bonté. — En héritage ? Elle raconta alors comment Nicolas, trésor d’ingéniosité et d’intelligence mais totalement perdu dans la vie quotidienne, avait été marié à Lydie, qui gérait absolument tout – des courses aux vêtements en passant par la voiture et la marmite. Après la maladie et la disparition prématurée de Lydie, alors que la famille sombrait dans la détresse, c’est Anne, cousine lointaine du médecin qui suivait Lydie, qui entra dans leur vie comme garde-malade… Dès son arrivée, Anne prit la maison en main, débordant d’énergie, de cuisine généreuse et de remèdes pratiques. Lydie, rassurée, fit promettre à Anne, sur son lit de souffrances, de veiller sur Nicolas après elle : — Anne, je te le laisse en héritage, prends soin de lui ! Anne, elle, doutait : que penserait-on ? Et pourtant, à la disparition de Lydie, elle retrouva Nicolas égaré, incapable de vivre seul, et elle tint sa promesse. Elle le raconta sans fard : « J’ai eu l’impression d’adopter un enfant adulte — mais si brillant ! Et puis, c’est quelqu’un de bien. Les gens recueillent des chats ou des chiens, après tout. Pourquoi pas un homme aussi démuni ? » C’est alors que Nicolas entra, serrant un bouquet de fleurs des champs, la gorge emmitouflée, le visage rayonnant d’attention. — Anne, regarde, j’ai acheté des fleurs aux mamies de la gare. Elles te plaisent ? Sa main sur son épaule, son sourire radieux : chacun comprenait qu’Anne serait, pour lui, la meilleure des secondes épouses. Ils descendirent à la prochaine gare : elle portait la grande valise, lui un simple sac, elle le tenait par le col, veillant à ce qu’il ne se perde pas, et ils rayonnaient ensemble, deux soleils confiants sur le quai, riches d’un héritage inattendu…

Héritage

Tu devineras jamais la scène dans le train, jai encore le sourire rien quen y repensant. Il y avait cette grande femme pleine daplomb, tu vois le genre, une vraie force de la nature. Elle est sortie de sa cabine et en un clin dœil, elle a dégagé tous les petits groupes bruyants qui empêchaient les gens de souffler. Ce qui ma bluffée, cest que même les mecs costauds, un peu rustres, se sont immédiatement rangés à sa demande, comme si cétait parfaitement naturel.

Elle avait de longues tresses blondes enroulées autour de la tête, des yeux bleu clair pétillants et un teint rosé à faire pâlir une pomme dapi. Dun regard, elle a cherché du côté des toilettes et cest là quest apparu un petit homme tout frêle, tout discret, avec des cheveux blancs tout doux sur la tête, et un visage incroyablement attendrissant, presque enfantin.

Nicolas ! Enfin ! Je tai perdu de vue. Depuis tout à l’heure, j’entends du raffut, la contrôleuse n’ose même plus venir, je pensais quon tavait embarqué ! On profiterait de ta gentillesse… lance-t-elle.

Oh, Anne-Marie ! Je les aurais remballés, tu sais ! Quest-ce que tu fais dehors ? Tu es la dame, quand même ! lui répond-il dun petit sourire timide, se faufilant vite dans leur compartiment.

Elle jette un coup d’œil rapide autour delle, sur moi et sur deux autres voyageurs qui sennuyaient ferme. Visiblement, pas de danger à lhorizon, et elle disparaît.

Mais tout à lheure, je la retrouve dans le wagon-restaurant. Plus une place de libre, alors je me glisse à sa table. Son mari, point de nouvelles. Après avoir terminé son steak-purée, elle sessuie la bouche et lance dune voix claire :

On mappelle Anne-Marie Dubois. Anne-Marie tout court, ça ira !

Vous voyagez seule ? Votre mari va nous rejoindre ?

Oh non, il se repose. Pas la grande forme, alors je lai emmitouflé dans une écharpe, je lui ai fait boire du sirop de cassis. Tu te rends compte, il déclare une crève juste alors quon part en voyage, Nicolas ! Il sest même pointé à courir le couloir en simple pull, timagines… Jai raté une seconde de surveillance ! répond Anne-Marie.

Vous tenez beaucoup à lui, ça se voit… Vous aviez même peur pour lui tout à lheure, on dirait que cest vous qui veillez sur lui, pas l’inverse. Et là, la façon dont vous en parlez, cest touchant, vraiment ! je lui confie, un peu rêveuse.

Nicolas, cest un héritage, tu vas rire ! Ce nest pas mon mari à proprement parler, même si on vit ensemble aujourdhui. Il pleure encore la première épouse partie récemment… Une femme merveilleuse, dune bonté rare… soupire Anne-Marie.

Un héritage ? Mais comment ça ? je métonne.

Et là, Anne-Marie se met à raconter…

Nicolas, à la base, était marié à Lydie. Ils se connaissaient depuis le collège, un vrai couple fusionnel, inséparables à la fac puis ensuite. Il avait une imagination dingue, trouvait toujours mille idées, un vrai génie. Les entreprises venaient lui demander des astuces techniques, alors côté finances, aucun souci. Mais pour la vie quotidienne, laisse tomber : incapables davoir du bon sens ! Il oubliait sa monnaie, traversait la rue à contresens, ne savait jamais quoi acheter ni comment sy prendre. Il se faisait avoir par nimporte qui.

Il nest pas de ce monde, ton mari !, disaient ses amis à Lydie. On dirait quon la parachuté par erreur sur Terre… Ce qui nous scie, cest quen bossant comme des fous, on ne gagne jamais rien, alors que lui, largent tombe tout seul !

Mais Lydie, jamais une plainte. Elle avait lénergie pour deux, ultra pratique, cest elle qui lhabillait, vérifiait ses gants, son écharpe, puis a fini par acheter une voiture pour lamener elle-même au travail, parce quune fois il sest trompé dadresse en taxi. Cest fou : ils se complétaient à merveille.

Le vrai déclic ? Lydie a dû être hospitalisée une semaine. Elle rentre et elle reste sur le seuil, bouche bée : son mari a grignoté des nouilles crues et bu de leau pendant tout le temps ! Il na même pas pensé à chauffer de leau, les plats du congélo sont restés là.

Sans toi, même la faim me passe !, lui a-t-il dit, sourire aux lèvres.

Quand leur fils, André, est né, cétait le portrait craché de papa : surdoué, mais ultra réservé et distrait. Lintelligence dAndré faisait la fierté de la famille, mais pour le choix de son épouse, il a suivi la même logique : une douce petite Claire, tout ce quil y a de plus simple. Lydie, elle, a pris la barre de la famille. Avec larrivée du petit-fils, Alexis, elle se voyait déjà faire tourner la maison. Mais voilà… maladie fulgurante, et tout sest effondré.

La maison sest éteinte. Nicolas paniquait, prêt à voir tous les spécialistes possibles, à dépenser tout ce quil avait mais ça ne se soigne pas, ces choses-là.

Lydie souffrait surtout pour eux, pas pour elle-même. Sans elle, cétait cuit, pensait-elle. Comme une orchidée plantée dehors à lautomne, on espère, mais on sait bien…

Elle priait pour eux. Et cest à ce moment-là quAnne-Marie a débarqué. Elle était aide-soignante, cousine de la médecin de Lydie.

La première fois quAnne-Marie a passé la porte, elle a trouvé Nicolas, maigre à faire peur, un air daristo timide, parlant si doucement quil fallait tendre loreille. La pagaille partout : linge sale, vaisselle entassée (alors que le lave-vaisselle dormait !), un air de déprime partout.

Dans la chambre, Lydie, très affaiblie, lui a adressé un sourire, et Anne-Marie a retroussé ses manches, tu la connais…

À la fin de la journée, rien à voir : tout était nickel, ça sentait les boulettes de viande, les tartes salées et le poulet rôti. Lydie, bien au propre sur son lit frais, sest endormie rassurée. Nicolas, lui, voulait filer faire des courses en blazer dété en plein hiver… mais Anne-Marie a sorti la voix de stentor :

Minute, papillon ! On ne va pas attraper la mort, surtout en ce moment ! Voilà, la parka, le bonnet sur les oreilles, lécharpe bien nouée… Allez, filez, mais couvert comme il faut !

Lydie écoutait, les larmes aux yeux, la maison vivait enfin à nouveau. Anne-Marie, un vrai bulldozer, mais les mains en or et le cœur large. Elle remerciait le ciel, se disait que, là au moins, ils étaient entre de bonnes mains.

Quand ça devenait trop dur, Lydie a voulu parler à Anne-Marie. Prudemment, elle a entamé la discussion : où elle vivait (chez sa mère et sa sœur, dans une minuscule appart, ambiance taf-taf pour avoir un peu dair), pas mariée, jamais eu de grande histoire, mais ça lui allait elle nétait pas à plaindre.

Et Lydie lui dit tout à coup :

Anne-Marie, sil te plaît, tu toccuperas de lui quand je serai partie ? Je te le laisse, en quelque sorte, comme on lègue une maison. Il attrape tout et nimporte quoi, on peut lui demander nimporte quoi, il dira toujours oui…

Anne-Marie a buggé, surprise, et Lydie, dune voix cassée :

Promets-le-moi, au moins veille un peu sur lui, assieds-toi… Je me mettrais à genoux si je pouvais !

Anne-Marie a dit oui.

Peu après, Lydie sen est allée. Anne-Marie sétait jurée de ne pas sen mêler, de ne pas squatter un veuf. Elle sentait quils navaient rien à voir, quil ne lui plaisait pas, elle non plus… mais elle avait promis. Elle se décide à passer, frappe personne, la porte entrouverte. Elle entre : dans la chambre, Nicolas, recroquevillé par terre, serre la robe de chambre de Lydie contre lui et pleure. Des sanglots de chien perdu. Elle se penche, il agrippe sa main, en larmes.

Tinquiète, mon vieux, allez, un peu de thé, ça va passer, accorde-moi ta confiance…

Elle ne pouvait pas sempêcher dêtre gentille. La maison a repris vie, Nicolas lattendait à chaque fois, tout illuminé.

Finalement, jai pris mes clics et mes claques pour minstaller chez lui. Mes proches se sont réjouis, ils ont plus de place ! En fait, jai hérité dun «grand enfant», pas dun mari. Mais quel cerveau ! Plus aucun souci financier, il ma même poussée à arrêter de garder les gens à droite à gauche. Que les mauvaises langues disent ce quelles veulent, je men fiche. Les gens recueillent bien des chats ou des chiens, non ? Eh bien, parfois, une personne aussi fragile, on la laisse pas tomber ! On dirait une tortue sur le dos à qui on dit de marcher… Comment pouvait-il sen sortir seul ? Moi, je ferai tout ce que je peux. Nicolas est courageux, gentil. Finalement, on se complète. Là, on va chez son fils, il ma demandé de laider avec le petit. Pas de soucis ! Je pourrais nourrir une tribu entière !

À ce moment-là, la porte du wagon-restaurant sest ouverte. Nicolas, tout engoncé dans une énorme écharpe, est entré, tenant un bouquet de fleurs des champs.

Mais pourquoi tes levé ? Tu tiens à attraper froid ! Faut vraiment pas le laisser tout seul… Bon, viens, on va te changer, tu transpires !

Anne-Marie, fière, son «héritage» à ses côtés, file vers la sortie.

Et lui, tout heureux :

Anne-Marie, regarde, jai trouvé des fleurs chez des grand-mères sur le quai, pour toi ! Ça te plaît ?

Elle a un peu rougi et a posé la main sur son épaule, discrètement. Descendus quelques arrêts plus tard, elle portait une énorme valise, lui une petite sacoche, tout en se tenant par le bras pour éviter quil ne se perde, sûrement. En les voyant sourire, tout le monde comprenait : Anne-Marie allait, cest sûr, devenir une merveilleuse «seconde épouse» pour Nicolas.

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L’Héritage Une grande femme au tempérament vif surgit du compartiment, dispersant sans hésiter ceux qui dérangeaient la quiétude des voyageurs. À la surprise générale, même les hommes robustes se plièrent à ses injonctions, comme par réflexe militaire. Elle arborait une couronne de tresses blondes autour de la tête, des yeux bleu vif et un teint éclatant. Après un regard vers les toilettes, où venait de surgir un homme menu, cheveux blancs comme du duvet et visage attendrissant d’enfant, elle s’exclama d’une voix sonore : — Nicolas ! Je commençais à te chercher partout ! J’entends du bruit, la contrôleuse n’ose même pas intervenir. Je me disais : mais comment tu vas t’en sortir ? On t’écraserait sans raison ! — Oh, Hélène ! J’allais leur montrer, tu sais. Pourquoi es-tu sortie, ma belle ? Tu es une dame, tout de même ! répondit-il avec un sourire craintif en regagnant le compartiment. La dame me toisa, ainsi que deux autres passagers qui s’ennuyaient. Aucun péril apparent pour elle ou pour son compagnon ; elle disparut à son tour. Ce ne fut que plus tard, au wagon-restaurant, que nous nous retrouvâmes attablées ensemble, aucun siège libre ailleurs. Nicolas avait disparu. Après avoir englouti viande et pommes de terre, elle se présenta avec la même énergie : — Je m’appelle Anne-Andrée. Mais Anne, ça ira. — Vous voyagez seule ? Votre mari va vous rejoindre ? — Il se repose. Il ne viendra pas. Je lui ai enroulé une écharpe autour du cou, donné du jus de canneberge. Imaginez, on voyage et voilà que Nicolas veut tomber malade ! Il est sorti sur le quai en simple pull. Quelle maladresse, je n’ai pas surveillé ! — On voit que vous l’aimez beaucoup… Vous êtes sortie croyant qu’il y avait des fauteurs de trouble, prête à le défendre. Et puis vous en parlez avec tant de tendresse… — Nicolas, je l’ai reçu en héritage. Ce n’est pas vraiment mon mari, même si nous vivons ensemble. Il est encore en deuil. Sa première femme est partie récemment… Une sainte femme, d’une immense bonté. — En héritage ? Elle raconta alors comment Nicolas, trésor d’ingéniosité et d’intelligence mais totalement perdu dans la vie quotidienne, avait été marié à Lydie, qui gérait absolument tout – des courses aux vêtements en passant par la voiture et la marmite. Après la maladie et la disparition prématurée de Lydie, alors que la famille sombrait dans la détresse, c’est Anne, cousine lointaine du médecin qui suivait Lydie, qui entra dans leur vie comme garde-malade… Dès son arrivée, Anne prit la maison en main, débordant d’énergie, de cuisine généreuse et de remèdes pratiques. Lydie, rassurée, fit promettre à Anne, sur son lit de souffrances, de veiller sur Nicolas après elle : — Anne, je te le laisse en héritage, prends soin de lui ! Anne, elle, doutait : que penserait-on ? Et pourtant, à la disparition de Lydie, elle retrouva Nicolas égaré, incapable de vivre seul, et elle tint sa promesse. Elle le raconta sans fard : « J’ai eu l’impression d’adopter un enfant adulte — mais si brillant ! Et puis, c’est quelqu’un de bien. Les gens recueillent des chats ou des chiens, après tout. Pourquoi pas un homme aussi démuni ? » C’est alors que Nicolas entra, serrant un bouquet de fleurs des champs, la gorge emmitouflée, le visage rayonnant d’attention. — Anne, regarde, j’ai acheté des fleurs aux mamies de la gare. Elles te plaisent ? Sa main sur son épaule, son sourire radieux : chacun comprenait qu’Anne serait, pour lui, la meilleure des secondes épouses. Ils descendirent à la prochaine gare : elle portait la grande valise, lui un simple sac, elle le tenait par le col, veillant à ce qu’il ne se perde pas, et ils rayonnaient ensemble, deux soleils confiants sur le quai, riches d’un héritage inattendu…
C’est pas très viril, ça — Maman, j’ai finalement décidé de prendre un crédit immobilier. On va habiter chez toi, on mettra en location l’appartement de Nastya, on rembourse vite tout ça, et comme ça on aura notre logement commun — annonça Egor d’un ton banal en buvant son thé. Quand son fils lui demanda d’aborder “un sujet important”, Irina n’imaginait pas ce qui l’attendait. Elle croyait naïvement qu’il s’agirait de la date du mariage ou des travaux dans l’appartement de Nastya. Bref, quelque chose de banal, mais plaisant. Et voilà qu’il lui sort ça… Irina en lâcha presque le couteau avec lequel elle découpait une tarte aux pommes encore tiède. — C’est bien beau tout ça, Egor… Mais franchement, ce n’était pas dans mes plans, — répondit-elle, perdue, en croisant le regard de son fils. — Nastya a déjà son propre appart, vous avez largement passé la trentaine… — Justement, c’est SON appart. C’est pas très viril de vivre chez sa femme. On passe pour un pique-assiette. Et louer, c’est jeter l’argent par les fenêtres. Comme ça, on économise, et l’appart de Nastya ne reste pas vide. Et un jour on aura le nôtre, gagné tous les deux. Tu m’as toujours dit qu’il fallait avoir son chez-soi. Il disait tout cela comme s’il parlait d’un problème de maths. Les besoins de tranquillité et d’intimité des autres n’étaient même pas prises en compte. — Egor… — Irina cherchait ses mots, tâchant de ne pas montrer son agacement. — Je te disais ça quand tu avais vingt ans à peine. Quand j’étais plus jeune, et que tu étais célibataire. Maintenant, le “chez-soi”, c’est ce dont moi j’ai besoin. J’ai pas envie de partager ma cuisine avec ma belle-fille, même si elle est adorable. Pas envie de faire la queue pour la salle de bain, de vivre dans le bruit, de me disputer pour le shampoing et les brosses… — Maman, voyons… — coupa Egor. — On va pas se gêner, chacun dans sa chambre. Nastya est toute douce. Pour toi, ça sera plus vivant ! — Non, — répondit-elle sèchement, effrayée par cette perspective. — Egor, comprends-moi. Je veux vivre seule, tranquille. J’ai droit à un peu de paix après toutes ces années, non ? Egor se renfrogna, comprenant que sa mère ne négocierait pas. — Je vois… Je croyais que ça te ferait plaisir de savoir comment va ton fils. Je pensais qu’on pouvait compter sur toi. — Ça me touche, mais il fallait y penser il y a dix ans. — J’avais pas le choix ! J’ai fait au mieux pour toi, je t’ai laissé reconstruire ta vie. Et si tu n’avais pas quitté papa, j’aurais eu mon appart depuis longtemps, comme tout le monde, et j’aurais pas besoin de m’humilier aujourd’hui ! — Dis ça à ton père ! — s’énerva Irina. La soirée avait commencé sur une belle ambiance et s’acheva sur des reproches et des larmes. Egor blâmait sa mère pour ne pas avoir de toit, et Irina… n’en revenait juste pas. Elle avait fait tout ce qu’elle pouvait pour son fils. …Irina, avant, ne craignait rien pour l’avenir d’Egor. Son plan était simple : le pousser hors du nid et lui transmettre le second appartement. Ce scénario fut détruit par le père d’Egor, qui, un soir d’anniversaire, bien imbibé, accompagna la copine d’Irina, Ludmila, et passa la nuit chez elle… — Je suis jolie, forcément il craque, — s’est contentée Ludmila. L’amie devint ex-amie, le mari ex-mari, et il fallut partager les biens. Irina garda un seul appartement. Longtemps, elle s’en voulut de ne pas offrir à son fils un “vrai départ”. Un moment, elle pensa lui céder la moitié de son logement, mais sa mère l’arrêta : — Irochka, ne te précipite pas. C’est un garçon, il verra bien. Ça forge le caractère, la vie t’apprend… Aujourd’hui c’est ton fils, demain qui sait. Tu risques de tout perdre. Irina doutait, mais suivit ce conseil. C’était difficile, elle avait l’impression de voler son fils. Mais finalement, elle lui avait offert bien plus que la plupart des mères célibataires. Elle avait payé tous ses études, même si ce n’était ni la fac ni les grandes écoles. Elle avait multiplié les petits boulots. Et quand Egor décrocha son diplôme, elle lui dit : — Prends ton temps, reste avec moi. Je te demanderai rien pour la facture, juste épargne. Prends un crédit immobilier, ça me rassurera. Tu ne comprends pas encore, mais avoir ses murs à soi, ça change tout. Le prix des logements ne baisse jamais. Son fils haussa les épaules : — Maman, je suis adulte. Ramener mes copines chez toi, c’est pas très viril. Pas très viril… Mais balancer son argent dans les loyers, apparemment si. Irina ne lui en voulait pas. Mais transférer ses responsabilités sur les autres, c’était nouveau. Comme dire qu’il était parti pour elle. Elle ne l’avait jamais mis dehors. Au contraire, elle l’avait même aidé à payer le loyer. Cette nuit-là, Irina eut du mal à s’endormir après leur dispute. La colère passa, elle comprit : elle ne servira pas de nounou, cuisinière et psychologue pour un jeune couple. Elle n’a plus envie d’être la “maman-pratique”. Mais perdre son fils, non plus. Alors, quand quelques jours plus tard Egor reparla de l’appart et du crédit, Irina décida de changer de tactique. — C’est moi ou Nastya n’est même pas au courant de tes plans géniaux ? — demanda-t-elle simplement. Irina savait très bien qu’aucune belle-fille n’acceptera de vivre chez la belle-mère alors qu’elle a son propre appart. Les fils, oui, c’est pratique. Mais les belles-filles, nettement moins. — Eh bien… — Egor hésita. — On n’en a pas encore vraiment parlé. Mais si tu acceptes, je me débrouillerai avec elle. Irina sourit. Voilà, Nastya n’est pas au courant… Ça va lui faire drôle. — Ça ne se passe pas comme ça. Venez tous les deux, on en discutera. C’est ma maison, donc mes règles. On parlera du rythme de vie, des repas, du partage des charges… Egor grimaça, mais accepta. — D’accord. Je vais en parler à Nastya. — Oui, et dis-lui que je serai ravie de la voir. Ce soir-là, Egor ne reparla plus du sujet. La première semaine, Irina se préparait. Au pire, elle effraierait la belle-fille avec ses exigences de propreté, de silence et d’organisation. Mais ni Egor ni Nastya ne remirent le sujet sur la table. Six mois passèrent. Irina rendit visite à son fils et sa belle-fille. Egor était encore un peu vexé. Il avait sûrement espéré qu’Irina les accueille à bras ouverts. Mais les attentes des autres… peu importe. Le principal, c’est qu’il était là, à table, tranquille. Entre la belle-mère et Nastya, relations idéales. D’abord grâce à la distance. Nastya avait même préparé des biscuits spéciaux pour Irina, à l’édulcorant, connaissant son régime. Pas parfaits, mais Irina apprécia l’attention. Quand Egor sortit fumer, Nastya aborda le sujet : — Vous savez, sans vous, rien de tout cela n’aurait existé. On a failli se séparer récemment à cause du logement… — Pourquoi ? — D’abord, Egor s’est plaint que vous refusiez de participer à nos projets… Et Nastya raconta sa version. Egor lui avait dit qu’il pensait à un crédit, mais que sa mère avait refusé. Il espérait sûrement que Nastya se fâche contre Irina, mais elle n’a rien dit. — Egor, pourquoi un crédit ? On a notre appart. On reste ici. Ta mère a bien raison. Chacun sa vie, chacun son espace, — protesta Nastya. Egor voulait à tout prix éviter de vivre chez sa femme, mais quand Nastya fronça les sourcils, il changea de ton. — On aura bien un enfant un jour ? Un appart pour nous, un pour l’enfant, non ? — Y penser, c’est bien, mais pas au prix de tels sacrifices. Ce sera gênant pour tout le monde. Pourquoi se compliquer la vie ? Ils se sont encore disputés plein de fois. Mais ça finissait toujours par : “Ta mère ne doit pas être dérangée, on ne va rien lui demander”. Egor a insisté, mais a fini par céder. Il a compris qu’au moindre doute, Nastya demanderait le divorce avant de s’installer chez la belle-mère. — …Si vous aviez rien dit ou accepté qu’on vienne chez vous, j’aurais sans doute cédé, — avoua Nastya. — Et on aurait tous souffert pour rien. Là, sachant que ni vous ni moi ne voulons de ça… Finalement, c’est mieux ainsi. Irina était d’accord. Elle avait désamorcé le conflit et tout s’était arrangé. Oui, Egor a choisi le ressentiment, Irina s’est choisie elle-même. Mais au moins, tout le monde est à sa place. Egor lance enfin sa famille. Nastya garde son mari, qui finit par écouter. Et Irina ne se sent plus coupable, et défend son espace personnel et son droit à la paix le matin…