« Soit tu vends ta voiture et on aide mon frère, soit tu fais tes valises et tu ten vas ! » lança le mari dune voix qui claquait comme une porte quon referme.
Capucine rangeait les assiettes sur la table en faisant attention à ne pas faire tinter la porcelaine. La journée avait été extraordinairement pénible : à la caisse du Monoprix où elle travaillait, le système informatique avait encore planté, et des files sétaient allongées jusque dans le hall.
Olivier était lui aussi rentré épuisé mais, comme toujours, cétait dabord aux enfants quil sadressait.
« Papa, aujourdhui on a disséqué une grenouille ! » sécria Églantine, brandissant sa fourchette avec un enthousiasme juvénile. Damien fit la grimace et repoussa ostensiblement son assiette de macaronis.
« Beurk, Égla, jessaie de manger ! »
« Tu ne comprends rien ! Cétait en cours de SVT ! Quand je serai grande, je serai médecin ! »
« Alors je ne viendrai sûrement pas chez toi ! »
Capucine sourit en regardant la chamaillerie des enfants. Par instants, elle se surprenait à se sentir chanceuse davoir cette famille, malgré les difficultés. Olivier allait intervenir quand la sonnette retentit.
Valentin se dressait sur le seuil. Capucine reconnut tout de suite que quelque chose nallait pas chez son beau-frère. Dordinaire, il débordait de verve et dexclamations joyeuses ; ce soir-là, il avait lair abattu, comme si la couleur avait quitté son visage ; même son tee-shirt rouge préféré paraissait froissé et terne.
« Les enfants, allez jouer dans votre chambre, » dit-elle doucement mais fermement, en guidant Églantine et Damien vers la porte. Elle alluma la bouilloire et sortit les tasses de la porcelaine de fête, réservées aux grandes occasions ou aux conversations sérieuses.
« Olivier, frère » Valentin seffondra sur une chaise, lair vidé. « Jai de gros ennuis. Jai besoin daide. »
Il raconta quil avait, quelques mois plus tôt, trouvé une source de revenus supplémentaire en aidant à convoyer des voitures de luxe depuis la Chine. Au début, tout sétait bien passé ; il envisageait même de rembourser une partie de son prêt immobilier. Puis il y eut laccident.
« Jai été distrait une seconde : le téléphone a sonné. Jai perdu le contrôle dans un virage et jai percuté une Lexus neuve, de luxe. Lassurance refuse de couvrir. »
Capucine écoutait, incrédule, tandis que son beau-frère égrenait les détails. Lorsquil prononça le montant exigé par le propriétaire de la Lexus, la pièce sembla tanguer autour delle. Même en tenant compte des sommes quil avait déjà empruntées, la somme était démesurée.
« Je nai nulle part où aller, » implora Valentin du regard.
Olivier resta longtemps silencieux, faisant tourner une tasse vide entre ses doigts. « Donne-moi deux jours, » finit-il par dire, la voix lourde. « Il faut que je réfléchisse. »
Quand Valentin partit, le couple resta prostré dans la cuisine. Une seule idée tournait dans la tête de Capucine : ils venaient justement dachever le dernier versement pour la chambre parentale. Ses parents avaient prêté la somme manquante ; ils navaient même pas encore rendu la reconnaissance de dette. Où trouver cet argent pour Valentin maintenant ?
Elle observa son mari. Il demeurait assis, la tête entre les mains, ce geste quelle connaissait trop bien le signe que son esprit broyait mille scénarios. Cela la rendit nerveuse : elle pressentait que ces pensées ne présageaient rien de bon.
Des rires séchappaient de la chambre des enfants. Églantine et Damien se chamaillaient devant leur jeu vidéo, insouciants. Comme cétait doux, ces instants où lon est enfant et où lon ne porte pas le poids du monde.
Après le départ de Valentin, Olivier ne trouva pas le repos : il sasseyait sur le canapé puis se relevait, faisait les cent pas, saisissait son téléphone, le posait et le reprenait. Il ne vit pas les enfants venir lui dire bonne nuit avant de sendormir.
Capucine observait ses allées et venues en silence. Elle comprenait parfaitement : Valentin était le seul frère dOlivier ; depuis que leurs parents étaient morts dans un accident, les deux frères sétaient serrés les coudes. Ouvrir un compte, épauler pour les études, laider à trouver un emploi, être témoin au mariage Olivier avait toujours veillé sur lui.
Mais la somme réclamée paraissait tout bonnement intenable.
Vers minuit, Olivier sassit enfin à table. Ses mains tremblaient légèrement lorsquil alluma une cigarette il ne fumait que dans les cas extrêmes, quand ses nerfs étaient à vif. Capucine posa une tasse de thé brûlant devant lui et sinstalla à côté.
« Peut-être que tu devrais te calmer ? » commença-t-elle prudemment. « Valentin est un adulte. Laisse-le régler ses propres problèmes. Il y a des banques, des crédits, sa femme, ses parents »
Olivier tourna la tête brusquement vers elle. Ses yeux, bordés de rouge par la fatigue, lançaient des éclairs.
« Quoi ? Des crédits ? Tu te rends compte ? Il a trois enfants à charge ! Une hypothèque ! Une voiture à crédit ! Il tourne comme un hamster dans sa roue pour nourrir sa famille ! Et voilà que ce drame arrive ! »
« Je ne faisais que proposer » tenta dexpliquer Capucine.
« Tais-toi si tu nas rien dutile à dire ! » le coupa Olivier. Il se leva dun bond et sortit sur le balcon, laissant ses mots comme un claquement de porte.
La femme demeura seule, fixe, le regard vide. En dix ans de mariage, elle avait appris à lire toutes les nuances dhumeur de son mari ; là, il était au bord du gouffre. La dernière fois quelle lavait vu ainsi, cétait au décès de sa grand-mère.
Elle respira profondément et choisit de ne plus intervenir : que les frères règlent leur affaire.
Toute la nuit, le silence fut factice. Olivier ne dormit pas ; elle entendit ses pas, ses marmonnements, ses appels répétés. À laube, il seffondra dans le fauteuil du salon, épuisé.
Capucine se leva tôt pour préparer les enfants. Elle fit le moins de bruit possible, espérant ne pas réveiller son mari mais il était déjà réveillé. Églantine et Damien prirent leur petit-déjeuner à la hâte et, quand la porte claqua derrière eux, lappartement sembla soudain plus vaste et étonnamment vide.
Elle commença à débarrasser la table, évitant de regarder Olivier. Son intuition lui soufflait quil allait prononcer une phrase quelle redoutait et elle avait raison.
« Vends ta voiture, » dit-il sèchement.
Capucine resta figée, une tasse savonnée dans la main, incapable de croire ce quelle venait dentendre. Elle se tourna lentement, espérant y déceler une pointe dironie. Mais Olivier était parfaitement sérieux.
« Quoi ? Ma voiture ? Tu es sérieux ? » demanda-t-elle, la voix basse.
« Absolument, » répliqua-t-il dun ton froid, comme sil parlait dun meuble ancien. « Réfléchis : elle dort dans le box. Quand las-tu utilisée pour la dernière fois ? On paie le loyer du garage et lentretien pour rien. Inutile ! »
Une vague dindignation la submergea. Effectivement, depuis quelle travaillait au Monoprix en bas de la rue, elle avait peu pris le volant : lécole était proche, le travail à deux pas, les sorties en famille moins fréquentes. Mais on ne vend pas un cadeau des siens comme on se débarrasse dun chiffon.
« Olivier, cette voiture, cest un cadeau de mes parents. Je ne la vends pas. Tu sais combien ils ont économisé, combien ils étaient heureux de me donner les clés. »
Il sapprocha, cherchant à faire appel à sa raison. « Écoute, cest la solution. La voiture dort, autant quelle serve. On aidera Valentin. Cest la famille, capiche ? »
« Non. » Capucine secoua la tête avec fermeté. « Ny pense même pas. Cest ma propriété. »
Le visage dOlivier se transforma. La sérénité céda la place à une rage effilée. Il commença à monter en température.
« Tu ne comprends donc pas ? Un homme a besoin daide ! Mon frère ! Son sang ! Et toi, tu taccroches à un morceau de métal ?! »
« Morceau de métal ? » la voix de Capucine trembla. « Cest ma voiture ! Mes parents ont économisé trois ans pour elle ! Tu te souviens quand ma mère donnait des heures de soutien le soir ? Quand elle se privait de tout ? Pourquoi devrais-je sacrifier mes biens ? »
« Parce que cest la famille ! Rien nest plus sacré que la famille ! » cria Olivier, écarlate. « Toi, tu nes quégoïsme ! Toujours à penser à toi ! »
Des larmes scintillèrent aux yeux de la femme. Jamais, en dix ans, il ne lui avait parlé ainsi. Elle voulut partir, mais les mots suivants dOlivier la clouèrent sur place.
« Écoute bien : cest simple. Soit tu vends ta voiture et on règle le problème de mon frère, soit tu fais tes valises et tu ten vas de lappartement. »
Capucine se pinça, comme pour vérifier quelle ne rêvait pas. Lhomme en face delle lui était devenu étranger, prêt à piétiner leur foyer au nom dun sang quil préférait à sa femme.
« Tu es sérieux ? » murmura-t-elle.
« Totalement ! » aboya-t-il. « Tu as jusquau soir pour décider. »
Il quitta la cuisine, la laissant pétrifiée. Un silence lourd tomba ; Capucine sentit quelque chose se briser en elle pas la peur ni la rancœur, mais la certitude froide de celle qui na plus rien à perdre.
Elle regarda la fenêtre, vers le box quelle louait. Tant de souvenirs y étaient accrochés : les escapades à la mer, les pique-niques en forêt, les copines qui riaient en repartant, le premier trajet où elle avait pris seule la voiture pour montrer quelle pouvait tout gérer.
Et maintenant on la contraignait à abandonner ces moments pour un homme qui sétait mis en difficulté par imprudence.
Elle resta une heure de plus à ruminer lultimatum. Ne pas céder cette pensée la hantait. Elle naurait jamais imaginé quOlivier pût agir ainsi.
« Fais tes valises et fiche le camp ! » avait-il dit À elle ? À la mère de ses enfants, à celle qui avait veillé sur sa grand-mère après son AVC, qui avait mis sa carrière entre parenthèses pour leur famille ?
Lamertume se mua en une rage froide et déterminée.
Depuis son enfance, son père, avocat, lui avait inculqué une leçon : tout accord doit être écrit. « Capucine, mari ou frère, pas dargent sans papier. » Combien de fois lavait-il répété ? À présent, elle savait quoi faire : leçon apprise, métier mis en pratique.
« Olivier, » appela-t-elle, lissant sa voix.
Il revint dans la pièce, visiblement agacé.
« Daccord, je vends la voiture, » dit-elle dun ton calme, le regard droit dans le sien.
Son visage sillumina : elle navait pas espéré tant.
« Enfin ! Tu comprends. Je ny croyais plus ! »
Mais elle navait pas fini. « À condition. Plusieurs conditions. »
Il fronça les sourcils. « Quelles conditions ? »
« Très simple. Je vends la voiture et je donne tout largent à Valentin, chaque dernier centime en euros. Mais ce sera un prêt, remboursable en un an, formalisé par une reconnaissance de dette signée devant notaire. »
Olivier fit une petite moue, sûr de lui : « Très bien, un document chez le notaire, pas de problème. »
« Pas encore, » reprit-elle. « Tu seras le garant. Et si dans un an Valentin ne rembourse pas, ta part de lappartement ira à mon nom. Je deviendrai la seule propriétaire du T3 du centre-ville. »
Olivier éclata dun rire sonore, incrédule : « Tu plaisantes ? On va jouer à lespionnage ? Fais établir ce que tu veux ! Valentin remboursera, je te le promets. Cest mon frère, il ne va pas nous escroquer. »
« Alors, cest daccord ? » demanda Capucine, qui mesurait chaque mot. « Si oui, demain chez le notaire. »
« Bien sûr ! » répondit-il, toujours hilare du triomphe quil croyait. « Prépare tes papiers. Lessentiel, cest que tu acceptes daider. Je savais que tu comprendrais. Ma bonne fille ! »
Il quitta la cuisine en sifflotant, satisfait davoir obtenu gain de cause. Capucine sortit son portable et composa un numéro.
« Allô, Maître Allard ? Bonjour, cest Capucine. Jai besoin de vos services, durgence. Il sagit dune reconnaissance de dette garantie par un bien immobilier, rédigée de façon à rendre toute contestation impossible. »
Elle détailla les conditions à la notaire quelle connaissait depuis des années et, en raccrochant, sourit intérieurement : « Tu las voulu, mon chou, maintenant ne te plains pas. »
Elle savait pertinemment que Valentin ne pourrait probablement pas rembourser ; le montant demandé dépassait largement ses moyens. Dans un an, la probabilité que la garantie sexécute et que lappartement leur revienne entièrement était forte.
« On verra comment tu chantonneras alors, » murmura-t-elle, non sans une pointe de tristesse.
Son cœur était lourd : jamais elle naurait imaginé que leur union senfoncerait jusque-là. Olivier avait choisi : il avait mis le frère avant la famille. Il ne pouvait maintenant être surpris des conséquences.
Un an plus tard, Capucine posa lacte de prêt devant son mari. Le soleil entrait dans lappartement comme le jour où ils avaient paraphé lacte chez le notaire.
« Quest-ce que cest ? » demanda Olivier sans lever les yeux, collé à son émission du samedi et mâchant un sandwich.
« Un an sest écoulé. Où est largent que ton frère me devait ? Léchéance était hier. »
Il fit un geste agacé. « Allons, Valentin paiera quand il le pourra. Il traverse une mauvaise passe. Son plus jeune est à lhôpital ; tout est parti là-dedans. Tu veux quon en parle ? Calme-toi. »
« Donc, il ny a rien ? » précisa Capucine, froide.
« Évidemment que non ! Doù veux-tu que jen sorte ? » répondit-il. « Cest la vie. Tu es insensible. Regarde, y a un film intéressant. »
Capucine ramassa les papiers sans un mot et sortit. Son regard avait changé : une résolution implacable brillait dans ses yeux. Une semaine plus tard, Olivier reçut une assignation.
« Quest-ce que tu fabriques ?! » seffondra-t-il en brandissant la convocation. « Cétait une plaisanterie ! Tu ne peux pas On est de la même famille ! »
« Je le peux, » répondit-elle avec une froideur qui le laissa ébahi. « Tu voulais ça, tu las obtenu. »
Le procès dura peu : la reconnaissance de dette était irréprochable, chaque clause rédigée, chaque virgule à sa place. Quand le juge déclara que lexécution de la garantie pouvait avoir lieu, et que Capucine devenait propriétaire unique de lappartement, Olivier pâlit.
« Tu ne peux pas faire ça, pense aux enfants » murmura-t-il.
Elle le fit. Ce même jour, Capucine déposa la demande de divorce et fit appel à un serrurier pour changer les serrures. À son retour du travail, Olivier trouva ses affaires rangées sur le palier : costumes sur cintres, chaussures en boîte, livres empilés.
« Capu, ouvre ! Parlons-en ! » tambourina-t-il jusquà ce que les voisins commencent à sattrouper.
Elle ouvrit. Son regard était ferme, sans remords.
« Pourquoi ? » balbutia-t-il.
« Ne menace jamais une femme, » répondit-elle posément. « Tes menaces te reviennent toujours comme un boomerang. Tu mas dit de men aller, maintenant cest toi qui dois partir. »
La porte se referma avec un bruit sourd. Olivier resta immobile, son regard accroché aux valises, tentant de comprendre comment tout sétait effondré en si peu de temps. Il descendit lescalier sans bruit et composa un numéro.
« Valentin ? Cest moi. Je peux venir chez toi pour un moment ? »
Un mois plus tard, il partit travailler en rotation dans le nord. Il écrivit à ses enfants, leur envoya des cadeaux, revint les voir les fins de semaine, mais ne rasa pas le pas vers leur ancien foyer.
Capucine, elle, commença une vie nouvelle. Elle entreprit des petits travaux de rénovation dans lappartement, accepta un poste mieux payé et offrit plus souvent son sourire au monde. Les enfants, inquiets au début, shabituèrent à la routine nouvelle ; le père continuait denvoyer de largent régulièrement et de venir le week-end.
On dit que la vengeance est un plat qui se mange froid. Capucine lavait servi, non par goût du mal, mais parce quelle avait refusé dêtre humiliée et sacrifiée. Elle avait perdu une chose chère une voiture qui renfermait tant de souvenirs mais elle avait gagné quelque chose dinestimable : sa dignité et sa liberté.
