Au moins, côté épouse, il a eu de la chance — Lidoucha, j’ai envoyé ma lettre de démission ! — appela Paulin à sa femme. — Tu accueilleras un retraité chômeur ? — Je verrai comment tu te comportes ! — répondit Lida. Le Professeur Olivier-Paul Chéron, docteur ès sciences, enseignant dans une des meilleures universités parisiennes, reçut un mail lui ordonnant de donner la meilleure note à cinq étudiants lors de l’examen de mathématiques avancées. Voilà le paradoxe : les mathématiques avancées exigent la meilleure note… Le professeur, âgé et élevé dans le meilleur esprit républicain, pensait qu’il fallait vivre debout… et mieux valait mourir debout que vivre à genoux. Comment comprendre ça, bon sang ? Ils n’atteignaient même pas la moyenne ! Et leur assiduité fluctuait autour de vingt-cinq pour cent. Sa conscience d’ancien scout et militant le travaillait. Mais il y avait encore le doyen, qui ne suggérait même pas une version alternative, mais donnait directement l’ordre d’obéir. Bref, mets cinq ! Voire cinq avec félicitations ! Et tu trouveras le bonheur… Le professeur était vieillissant et sa santé fragile : diabète, hypertension, surpoids, et la liste n’est pas exhaustive… Mais qui (pardonnez l’expression) s’émeut du malheur d’autrui ? Les étudiants n’aimaient pas leur professeur. Non, pire : ils le détestaient ! Quand sa femme Lidoucha, curieuse de lire les avis sur son cher mari, découvrit la page de critiques, elle faillit avoir une crise cardiaque. Pas de joie, non… plutôt d’horreur. Des propos désormais censurés partout, sur toutes les lettres de l’alphabet ! Et tout ça parce qu’il exigeait, et évaluait strictement selon les compétences. Or, selon la plupart des « jeunes loups », il ne devait pas agir ainsi : après tout, ils payaient leurs études ! Tu payes, tu réussis ! Mais là, non seulement il fallait payer, il fallait aussi connaître quelque chose ! Ce n’était pas prévu… Sérieusement, tonton, tu es tombé sur la tête ? On ne pouvait qu’imaginer combien ces personnes lâchaient au directoire pour recevoir de telles directives. Mais il ne fallait pas croire que le directoire voulait exploiter Paulin à l’œil… La somme reçue devait être assez généreuse pour mériter le partage. Ils ont essayé. Mais notre professeur, brillant et pince-sans-rire, amateur de plaisanteries, a compris tout de suite, en voyant l’enveloppe dans la main du doyen. Sur l’instant, il sortit deux vers de son chapeau : « Qui vous paie en liquide, finit souvent tragique ! » Et il refusa l’enveloppe, affirmant ainsi sa position : niet pour vous tous, pas de cinq ! À vous les balais ! Le doyen repartit penaud, remuant son enveloppe. Olivier-Paul resta sans argent, mais avec le sentiment d’immense satisfaction morale, cher à ceux élevés dans les valeurs républicaines. Notre professeur était un vrai colosse français : solide, jovial et fiable. À l’inverse du fameux « bonhomme de pain d’épice », dévoré à la fin par un renard rusé… Mais à courir la forêt en chantant des refrains idiots, on attire les ennuis ! La morale : reste chez toi, pourquoi ne pas vivre heureux et tranquille ? Pourquoi toujours vouloir jouer le Petit Chaperon Rouge ? L’âme française cherche-t-elle toujours les aventures ? Paulin était prudent, il ne cherchait jamais les ennuis. Mais ils finissaient toujours par le trouver ! Cela faisait des années qu’il enseignait dans cette université : sa charge était désormais minimale. Mais même ce minimum posait problème. Les jeunes secrétaires de la faculté répétaient chaque jour les exigences du directoire, toujours plus élevées. Les exigences grimpaient, pas la paye ! Les enseignants mériteraient une prime pour pénibilité. Quant à la mathématique supérieure, ni les secrétaires ni la plupart des cadres ne la comprenaient. Enfin, pour diriger il suffisait de savoir faire mouliner des papiers ! Lui devait tout savoir… et remplir des tonnes de rapports. Où est votre rapport annuel ? On se bouge, professeur grincheux ! La secrétaire le regardait de haut en bas : que pourrait-on attendre de ce dinosaure ? Il ignore même le sens du mot « cringe » ! Jamais il ne dit « trop stylé ! » Et ce pantalon… ringard ! Il n’a pas les moyens ? Il y a des jeans partout maintenant ! Bref, le boulot rapportait du fric mais pas de joie : la joie, c’était sa famille — épouse adorée, deux fils et cinq petits-enfants. Sa femme, c’était une autre histoire. La jolie Lida n’aimait guère au départ le jeune étudiant matheux, mais lui tomba amoureux au premier regard. Et pourtant, Lida accepta un rendez-vous avec lui. C’était juste avant le Nouvel An. L’hiver était glacial. Le chevalier s’inquiéta : — Tu as mis des sous-vêtements chauds ? Il fait un froid de canard ! — Comment ça, des sous-vêtements chauds ? — Lida, interloquée. — Je veux dire : tu as mis un pantalon chaud ? La jeune fille rougit, entre déception et colère. Non, elle ne demandait pas de pétales de roses sur son chemin : alors, trois œillets étaient considérés comme chic. Malgré le gel, Olivier apporta cinq œillets, soigneusement emballés dans du journal. Il les offrit puis les rangea aussitôt : c’était l’usage. Point pour lui ! Comme disait la comédie préférée : pantalon jaune, trois fois « ouah !» Le film n’était pas encore sorti. Mais ici, les pantalons chauds, c’était trois fois « bouh ! » À l’époque, on parlait du grandiose : villes satellites, « barrage de Bratsk » d’Evtouchenko, le débat entre physiciens et poètes. Et là : pantalon chaud… quelle platitude ! Quant au jeune homme, il portait une casquette trop petite, alors qu’on ne jurait que par les chapkas en hiver. Lida apprendra plus tard qu’il se foutait de ses fringues. Pas du tout une priorité pour lui. Mais à l’époque, le corpulent Olivier dans cette casquette ressemblait à une cafetière coiffée d’un petit bouton… Lida se sentit soudain triste et embarrassée d’être là. Elle s’éclipsa, prétextant un rendez-vous, et ne le revit plus. Le prétendant reparut quatre ans plus tard, croisé par hasard dans la rue. Quatre ans ! Mais il n’avait jamais cessé d’aimer Lida. Et Lida ? À vingt-cinq ans, elle était encore célibataire, ce qui était rare à l’époque. Comment ? Une telle beauté sans mariage ? Personne d’assez fiable ou sérieux parmi ses prétendants. Et le souvenir des pantalons chauds n’était plus si honteux. Quand ils se revirent, Olivier était devenu docteur en maths. Il portait désormais une belle chapka en loutre, alors que la plupart n’avaient que de la lapin. Non, Lida n’était pas vénale — loin de là ! Mais elle voyait ce garçon sous un nouveau jour. La première fois, son irritation l’avait aveuglée. Ils se mirent à se fréquenter. Rapidement, Lida devint Mme Chéron, pilier du mathématicien, tombée amoureuse de son esprit piquant. Voilà, à présent, le professeur fixait la salle, pensant à sa femme : quelle chance de l’avoir ! Il fallait commencer la leçon, mais il n’y avait pas assez d’étudiants. Seulement trois présents sur quinze. Bah ! Quand c’est payé, faut consommer, non ? Il lança le cours. Une demi-heure plus tard, un étudiant venu du « proche étranger » entra tranquillement. — Pourquoi êtes-vous en retard ? — demanda le professeur. — J’étais aux toilettes, mal au ventre ! — répondit le beau gosse avec aplomb. — Une demi-heure ? — Ben, la diarrhée, quoi ! Toute la salle pouffa… Que faire avec cette insolence envers les profs ? Du jamais vu ! Et les écoles alors ? La leçon continua : le professeur n’allait pas jeter ses perles aux… connaisseurs. Mais il savait déjà quoi faire. Il prit toutes ses décisions de façon réfléchie et responsable. Comme il faisait pour tout. Il fut conforté dans son choix quand à l’oral, le même étudiant fut incapable de répondre à la moindre question. Même pas la moyenne. Et son nom figurait parmi ceux devant obtenir un cinq… Il se contenta de fixer le professeur d’un regard insistant : tu vas bien devoir te plier à l’ordre du doyen ! Tu sais ce que je lui ai refilé, moi ? On va voir comment tu t’en sortiras quand il te tombera dessus, suicidaire ! — Pourquoi ne savez-vous rien ? — demanda le professeur. — J’étais malade, j’ai pas pu bosser ! — Malade de quoi ? — Mal au ventre ! Vous voyez quoi ! Le bel étudiant se balançait sur sa chaise… — Ah, oui ! Comment ai-je pu oublier que vous êtes notre champion du piston ! Ça ne se voit pas… — dit tranquillement le professeur en tendant un carnet, à signer pour la prochaine session. — Vous repasserez ! Et le jeune, abasourdi, sortit sans mot dire… Plus tard, Paulin envoya un mail au doyen — sa réponse du berger à la bergère : Si vous voulez des cinq, mettez-les vous-même ! Puis il rédigea sa lettre de démission, décidant qu’il ne viendrait plus et ne ferait même pas son préavis obligatoire. Qu’ils abîment son dossier — son travail finissait là, net ! Qu’ils se débrouillent maintenant : Chéron était le seul professeur de maths avancées de la fac… — Lidoucha, j’ai envoyé ma lettre de démission ! — appela Paulin à sa femme. — Tu accueilleras un retraité chômeur ? — Je verrai comment tu te comportes ! — répondit Lida. — Pour le déjeuner, choux farcis ou poisson ? — Comme je suis un champion, fais-moi des choux ! — répondit en plaisantant le professeur. Et il ajouta sur le ton de l’habitude : — Il fait froid aujourd’hui. Si tu vas au marché, mets un pantalon chaud ! — Moi aussi, je t’aime très fort ! — murmura Lidoucha.

Eh bien, au moins, avec la femme, il na pas eu à se plaindre de la vie

Hé, Mireille, jai envoyé ma lettre de démission ! Tu accueilles un retraité au chômage chez toi ?
On verra si tu fais ta vaisselle, Gérard ! répondit paisiblement Mireille.

Le professeur Gérard Arnaud, docteur ès sciences, enseignant la mathématique supérieure à la Sorbonne, venait de recevoir un courriel lui ordonnant de mettre la meilleure note un 20 tout rond à cinq étudiants pour lexamen du semestre.

Voilà le paradoxe de la haute mathématique : plus lexamen est complexe, plus elle exige la note maximale
Gérard nétait plus tout jeune et, élevé dans la meilleure tradition républicaine, il pensait quil valait mieux mourir debout que vivre agenouillé.

Mais là, franchement On voulait quil les évalue ? Ces élèves natteignaient même pas le niveau de la moyenne ! Et le taux de présence ? Sil atteignait 25%, cétait en grattant.
Sa conscience dex-jeune pionnier et encarté se rebiffait. Mais il y avait le directeur, qui, lui, ne demandait pas dargumenter, juste dobéir.

Bref, on lui lançait : Allez, mets-leur vingt, avec félicitations du jury, tant quà faire ! Et sois heureux !

Gérard nétait non seulement âgé, mais aussi un peu malade qui, chez nous, na rien après soixante-dix ans ? Diabète, hypertension, petit bidon et ça, cest le minimum syndical. Mais qui sintéresse à la détresse dun autre ?

Les étudiants de Gérard ne laimaient pas. Non, disons-le : ils le détestaient cordialement !

Quand sa femme Mireille, curieuse de voir ce quon disait sur son cher époux, découvrit un site davis étudiants Elle faillit en avaler sa tarte aux pommes à lenvers. Et pas par bonheur, on sentend.

Des mots imprononçables, aujourdhui interdits même sur YouTube ! Tout ça parce quil exigeait et notait en fonction du savoir réel.
Pour le troupeau détudiants modernes, ça se faisait pas voyons, les cours sont payants ! On paye et on doit passer, pardi !

Et voilà quon découvre quil faut savoir quelque chose, en plus davoir payé ! Mais on na pas signé pour ça. Franchement, monsieur, tas avalé trop de savon ?

On pouvait seulement deviner combien ces familles versaient au conseil pédagogique, vu ce genre dexigence.

Non, le conseil ne voulait pas du professeur à lœil, soyons clairs. Apparemment, la gratte était suffisante pour redistribuer.

Ils ont bien tenté ! Mais Gérard, malin et farceur, aperçut lenveloppe dans la main du chef, et comprit vite où le chat avait enterré sa sardine.

Il lâcha, sur le vif, un petit quatrain improvisé :
Ceux qui te glissent des billets, Finissent souvent en cour dassises !

Et refusa net de prendre lenveloppe, exposant sa position citoyenne : fini les 20, à vous le balai !
Le directeur, embarrassé, frotta son enveloppe puis sortit bredouille.

Gérard resta sans prime, mais avec la satisfaction morale, ce plat préféré des enfants de la République.

On aurait pu lappeler le bon petit pain français : rond, solide, bien doré, fiable. Contrairement au petit pain, qui finit toujours dévoré par le renard rusé. Eh ! Voilà ce que cest que daller flâner dans la forêt en chantant des comptines stupides La tente aux bêtises pour la ménagerie du coin.

Voilà la morale : reste chez toi, ça téviteras bien des soucis.

En même temps, quest-ce qui pousse tout le monde à courir dans la forêt comme le Petit Chaperon Rouge ? Lâme française cherche midi à quatorze heures, cest connu.

Mais Gérard, lui, na jamais cherché les histoires ; cest elles qui lui couraient après.

À la fac, il enseignait depuis une éternité. Et même son petit emploi du temps allégé devenait un vrai supplice ces derniers temps.

Les élégantes filles du secrétariat annonçaient chaque jour de nouveaux ordres du grand chef, qui samoncelaient comme des boules de neige.

Les exigences grossissaient sans que le salaire, par contre, fasse le moindre progrès ! Les enseignants méritent une prime de pénibilité, cest bien connu.

Les jeunes femmes connaissaient la mode, mais certainement pas lanalyse complexe ni, dailleurs, la majorité du staff de la fac. Mais pour diriger, il faut agiter les bras pas besoin de connaître Abel ou Galois !

Cest toi, professeur, qui dois savoir ! Et remplir des montagnes de rapports ! À propos, il est où ton bilan annuel ? Dépêche-toi le professeur à la grimace !
La secrétaire le regardait comme un fossile : quespérer de ce dinosaure ? Il ne sait même pas ce que veut dire cringe, et na jamais lancé un waouh, trop stylé !
Quant à ses pantalons Franchement, tas jamais vu un jeans de ta vie, Gérard ?

Bref, le métier rapportait des euros, mais peu de joie. La vraie joie, cétait la famille : une épouse aimée, deux garçons, cinq petits-enfants.

Son histoire damour avec Mireille remonte à loin. Au début, la fine et bouclée Mireille snobait ce rondouillard détudiant en math. Mais lui, Gérard, fut foudroyé à la première minute.

Malgré ça, elle accepta un premier rendez-vous, juste avant le Nouvel An.
Les hivers étaient glacials. Première question du galant :
Tas mis tes sous-vêtements thermiques ? Il fait un froid de canard !
Hein ? Thermiques ? sétrangla Mireille.
Je veux dire : tas des pantalons chauds ?

La pauvre rougit, entre agacement et déprime.
Elle nexigeait pas quil lui déroule le tapis de roses trois œillets étaient déjà la grande classe.
Nempêche, malgré le gel, Gérard apporta cinq œillets enveloppés dans Le Monde. Quil sortit fièrement de sa veste puis rangea à nouveau tout le monde faisait ça. Cétait le bon ton.

Comme dans les films : pantalon jaune, triple chapeau bas !

Ce film-là nétait pas encore sorti. Mais cétait pareil : pantalon chaud, triple la loose !
À lépoque, on discutait de choses élevées : villes nouvelles, barrage de Serre-Ponçon, querelles entre littéraires et scientifiques. Et là pantalons chauds, Seigneur, quelle prose !

En plus, il portait une casquette, quand tous arboraient leur plus belle chapka. Et la sienne était trop petite.

Plus tard, Mireille comprit que Gérard ne se tracassait jamais pour sa tenue. Zéro souci, limite serpillière.

Mais à lépoque, en casquette, Gérard paraissait un brûleur de café, le couvercle planté dune minuscule poignée au milieu

Mireille regretta le rendez-vous, pivota sur une excuse, et fila. Ils ne se revirent pas.

Quatre ans plus tard oui, quatre ans ! le galant refit surface, croisé au hasard dans la rue. Et tout ce temps, il navait pas cessé de laimer.

Et elle ? À vingt-cinq ans, pas encore mariée, alors que dhabitude on senquillait dès la majorité.
Comment ça beauté sans alliance ? Rien navait collé, voilà tout.
Les prétendants ? Peu fiables, volages, nerveusement perchés, et ne pensaient quà ce qui, à lépoque, ne se faisait pas.
Avec le recul, la question du pantalon chaud paraissait moins honteuse, et même plutôt attendrissante !

Au moment de leur deuxième rencontre, le maître de conférences possédait maintenant une superbe toque en loutre alors que la moitié du quartier portait du lapin.

Non, Mireille na jamais été vénale, pas du tout ! Elle la juste perçu autrement. Ce qui lavait gênée plus jeune, nexistait plus.
Ils se mirent à se voir. Et bientôt, elle devint Mme Arnaud, soutien de choc du matheux ; elle tomba amoureuse de lesprit vif de Gérard.

Aujourdhui encore, le professeur, devant sa classe presque vide, pensa à sa femme et se dit : Quel bonheur de lavoir !
Il fallait démarrer la leçon, mais pas de quorum. Gérard attendit, de guerre lasse : sur quinze étudiants, trois présents.

Bah, cest pas si grave combien de fois fallait-il répéter ? Ils ont payé, ils peuvent digérer !
Mais fallait se lancer : Gérard commença à enseigner.

Trente minutes plus tard, entra un étudiant venu des pays voisins.
Pourquoi tout ce retard ? demanda le prof.
Jétais aux toilettes Jai eu la gastro ! répondit le jeunot sans honte.
Un demi-heure ? questionna Gérard.
Bah, cétait la grosse galère ! rétorqua lélève sans sourciller.

Rires étouffés dans la salle
Quest-ce quon pouvait faire, là ? Le toupet face aux profs battait des records. Jamais vu ça. Lécole ? Nen parlons pas

Gérard passa outre. Jeter de la confiture aux cochons, ça ne lamusait plus. Il avait déjà pris sa décision.
Ses choix, il ne les prenait jamais à la légère. Comme tout le reste, dailleurs.

Ça se confirma quand, au contrôle, le même jeune neut aucune réponse même la note minimale était hors datteinte. Mais son nom figurait sur la fameuse liste des diplômés doffice

Le gars fixait le prof dun regard insolent : Alors, mon vieux, on ta ordonné, cest le rectorat qui commande Tu vas bien plier, non ?
Tes au courant de combien ma famille a lâché au rectorat ? On verra ta tête quand on va te taper sur les doigts !

Pourquoi vous ne savez rien ? interrogea Gérard.
Jétais malade, jai pas pu bosser.
Quoi, malade ?
Gastro ! Mais bon, vous savez ce que cest !

Le beau barbu se balançait, décontracté.
Ah oui, vous êtes le VIP de la classe, hein ! Mais à voir, cest pas facile à deviner ! lança Gérard, en mettant un grand vide dans la carte dexamen Vous repasserez !
Létudiant, soufflé, prit la porte en silence

Puis Gérard envoya un mail incendiaire au directeur : Vous tenez à vos notes ? Faites-les vous-même !
Et rédigea sa démission, décidé à ne pas revenir ni à faire les deux semaines de préavis. Quils fassent ce quils veulent, lui, cétait fini !

Après tout, il restait le dernier professeur de mathématique supérieure du campus
Mireille, jai déposé ma démission ! Tu accueilles le pensionné chômeur ?
Tout dépend si tu te tiens bien ! rétorqua-t-elle. Ça sera choux farcis ou poisson, mon chéri ?
Vu mon grand courage, fais donc les choux ! choisit habilement Gérard. Et, comme dhabitude, il ajouta : Il fait froid aujourdhui. Si tu vas chez Monoprix, mets tes pantalons chauds !
Moi aussi, je taime fort répondit doucement Mireille.

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Au moins, côté épouse, il a eu de la chance — Lidoucha, j’ai envoyé ma lettre de démission ! — appela Paulin à sa femme. — Tu accueilleras un retraité chômeur ? — Je verrai comment tu te comportes ! — répondit Lida. Le Professeur Olivier-Paul Chéron, docteur ès sciences, enseignant dans une des meilleures universités parisiennes, reçut un mail lui ordonnant de donner la meilleure note à cinq étudiants lors de l’examen de mathématiques avancées. Voilà le paradoxe : les mathématiques avancées exigent la meilleure note… Le professeur, âgé et élevé dans le meilleur esprit républicain, pensait qu’il fallait vivre debout… et mieux valait mourir debout que vivre à genoux. Comment comprendre ça, bon sang ? Ils n’atteignaient même pas la moyenne ! Et leur assiduité fluctuait autour de vingt-cinq pour cent. Sa conscience d’ancien scout et militant le travaillait. Mais il y avait encore le doyen, qui ne suggérait même pas une version alternative, mais donnait directement l’ordre d’obéir. Bref, mets cinq ! Voire cinq avec félicitations ! Et tu trouveras le bonheur… Le professeur était vieillissant et sa santé fragile : diabète, hypertension, surpoids, et la liste n’est pas exhaustive… Mais qui (pardonnez l’expression) s’émeut du malheur d’autrui ? Les étudiants n’aimaient pas leur professeur. Non, pire : ils le détestaient ! Quand sa femme Lidoucha, curieuse de lire les avis sur son cher mari, découvrit la page de critiques, elle faillit avoir une crise cardiaque. Pas de joie, non… plutôt d’horreur. Des propos désormais censurés partout, sur toutes les lettres de l’alphabet ! Et tout ça parce qu’il exigeait, et évaluait strictement selon les compétences. Or, selon la plupart des « jeunes loups », il ne devait pas agir ainsi : après tout, ils payaient leurs études ! Tu payes, tu réussis ! Mais là, non seulement il fallait payer, il fallait aussi connaître quelque chose ! Ce n’était pas prévu… Sérieusement, tonton, tu es tombé sur la tête ? On ne pouvait qu’imaginer combien ces personnes lâchaient au directoire pour recevoir de telles directives. Mais il ne fallait pas croire que le directoire voulait exploiter Paulin à l’œil… La somme reçue devait être assez généreuse pour mériter le partage. Ils ont essayé. Mais notre professeur, brillant et pince-sans-rire, amateur de plaisanteries, a compris tout de suite, en voyant l’enveloppe dans la main du doyen. Sur l’instant, il sortit deux vers de son chapeau : « Qui vous paie en liquide, finit souvent tragique ! » Et il refusa l’enveloppe, affirmant ainsi sa position : niet pour vous tous, pas de cinq ! À vous les balais ! Le doyen repartit penaud, remuant son enveloppe. Olivier-Paul resta sans argent, mais avec le sentiment d’immense satisfaction morale, cher à ceux élevés dans les valeurs républicaines. Notre professeur était un vrai colosse français : solide, jovial et fiable. À l’inverse du fameux « bonhomme de pain d’épice », dévoré à la fin par un renard rusé… Mais à courir la forêt en chantant des refrains idiots, on attire les ennuis ! La morale : reste chez toi, pourquoi ne pas vivre heureux et tranquille ? Pourquoi toujours vouloir jouer le Petit Chaperon Rouge ? L’âme française cherche-t-elle toujours les aventures ? Paulin était prudent, il ne cherchait jamais les ennuis. Mais ils finissaient toujours par le trouver ! Cela faisait des années qu’il enseignait dans cette université : sa charge était désormais minimale. Mais même ce minimum posait problème. Les jeunes secrétaires de la faculté répétaient chaque jour les exigences du directoire, toujours plus élevées. Les exigences grimpaient, pas la paye ! Les enseignants mériteraient une prime pour pénibilité. Quant à la mathématique supérieure, ni les secrétaires ni la plupart des cadres ne la comprenaient. Enfin, pour diriger il suffisait de savoir faire mouliner des papiers ! Lui devait tout savoir… et remplir des tonnes de rapports. Où est votre rapport annuel ? On se bouge, professeur grincheux ! La secrétaire le regardait de haut en bas : que pourrait-on attendre de ce dinosaure ? Il ignore même le sens du mot « cringe » ! Jamais il ne dit « trop stylé ! » Et ce pantalon… ringard ! Il n’a pas les moyens ? Il y a des jeans partout maintenant ! Bref, le boulot rapportait du fric mais pas de joie : la joie, c’était sa famille — épouse adorée, deux fils et cinq petits-enfants. Sa femme, c’était une autre histoire. La jolie Lida n’aimait guère au départ le jeune étudiant matheux, mais lui tomba amoureux au premier regard. Et pourtant, Lida accepta un rendez-vous avec lui. C’était juste avant le Nouvel An. L’hiver était glacial. Le chevalier s’inquiéta : — Tu as mis des sous-vêtements chauds ? Il fait un froid de canard ! — Comment ça, des sous-vêtements chauds ? — Lida, interloquée. — Je veux dire : tu as mis un pantalon chaud ? La jeune fille rougit, entre déception et colère. Non, elle ne demandait pas de pétales de roses sur son chemin : alors, trois œillets étaient considérés comme chic. Malgré le gel, Olivier apporta cinq œillets, soigneusement emballés dans du journal. Il les offrit puis les rangea aussitôt : c’était l’usage. Point pour lui ! Comme disait la comédie préférée : pantalon jaune, trois fois « ouah !» Le film n’était pas encore sorti. Mais ici, les pantalons chauds, c’était trois fois « bouh ! » À l’époque, on parlait du grandiose : villes satellites, « barrage de Bratsk » d’Evtouchenko, le débat entre physiciens et poètes. Et là : pantalon chaud… quelle platitude ! Quant au jeune homme, il portait une casquette trop petite, alors qu’on ne jurait que par les chapkas en hiver. Lida apprendra plus tard qu’il se foutait de ses fringues. Pas du tout une priorité pour lui. Mais à l’époque, le corpulent Olivier dans cette casquette ressemblait à une cafetière coiffée d’un petit bouton… Lida se sentit soudain triste et embarrassée d’être là. Elle s’éclipsa, prétextant un rendez-vous, et ne le revit plus. Le prétendant reparut quatre ans plus tard, croisé par hasard dans la rue. Quatre ans ! Mais il n’avait jamais cessé d’aimer Lida. Et Lida ? À vingt-cinq ans, elle était encore célibataire, ce qui était rare à l’époque. Comment ? Une telle beauté sans mariage ? Personne d’assez fiable ou sérieux parmi ses prétendants. Et le souvenir des pantalons chauds n’était plus si honteux. Quand ils se revirent, Olivier était devenu docteur en maths. Il portait désormais une belle chapka en loutre, alors que la plupart n’avaient que de la lapin. Non, Lida n’était pas vénale — loin de là ! Mais elle voyait ce garçon sous un nouveau jour. La première fois, son irritation l’avait aveuglée. Ils se mirent à se fréquenter. Rapidement, Lida devint Mme Chéron, pilier du mathématicien, tombée amoureuse de son esprit piquant. Voilà, à présent, le professeur fixait la salle, pensant à sa femme : quelle chance de l’avoir ! Il fallait commencer la leçon, mais il n’y avait pas assez d’étudiants. Seulement trois présents sur quinze. Bah ! Quand c’est payé, faut consommer, non ? Il lança le cours. Une demi-heure plus tard, un étudiant venu du « proche étranger » entra tranquillement. — Pourquoi êtes-vous en retard ? — demanda le professeur. — J’étais aux toilettes, mal au ventre ! — répondit le beau gosse avec aplomb. — Une demi-heure ? — Ben, la diarrhée, quoi ! Toute la salle pouffa… Que faire avec cette insolence envers les profs ? Du jamais vu ! Et les écoles alors ? La leçon continua : le professeur n’allait pas jeter ses perles aux… connaisseurs. Mais il savait déjà quoi faire. Il prit toutes ses décisions de façon réfléchie et responsable. Comme il faisait pour tout. Il fut conforté dans son choix quand à l’oral, le même étudiant fut incapable de répondre à la moindre question. Même pas la moyenne. Et son nom figurait parmi ceux devant obtenir un cinq… Il se contenta de fixer le professeur d’un regard insistant : tu vas bien devoir te plier à l’ordre du doyen ! Tu sais ce que je lui ai refilé, moi ? On va voir comment tu t’en sortiras quand il te tombera dessus, suicidaire ! — Pourquoi ne savez-vous rien ? — demanda le professeur. — J’étais malade, j’ai pas pu bosser ! — Malade de quoi ? — Mal au ventre ! Vous voyez quoi ! Le bel étudiant se balançait sur sa chaise… — Ah, oui ! Comment ai-je pu oublier que vous êtes notre champion du piston ! Ça ne se voit pas… — dit tranquillement le professeur en tendant un carnet, à signer pour la prochaine session. — Vous repasserez ! Et le jeune, abasourdi, sortit sans mot dire… Plus tard, Paulin envoya un mail au doyen — sa réponse du berger à la bergère : Si vous voulez des cinq, mettez-les vous-même ! Puis il rédigea sa lettre de démission, décidant qu’il ne viendrait plus et ne ferait même pas son préavis obligatoire. Qu’ils abîment son dossier — son travail finissait là, net ! Qu’ils se débrouillent maintenant : Chéron était le seul professeur de maths avancées de la fac… — Lidoucha, j’ai envoyé ma lettre de démission ! — appela Paulin à sa femme. — Tu accueilleras un retraité chômeur ? — Je verrai comment tu te comportes ! — répondit Lida. — Pour le déjeuner, choux farcis ou poisson ? — Comme je suis un champion, fais-moi des choux ! — répondit en plaisantant le professeur. Et il ajouta sur le ton de l’habitude : — Il fait froid aujourd’hui. Si tu vas au marché, mets un pantalon chaud ! — Moi aussi, je t’aime très fort ! — murmura Lidoucha.
Itinéraire vers là-bas Aujourd’hui Nadège était assise au bord du lit, contemplant son sac à dos de voyage ouvert. Il reposait sur le sol, affaissé, la fermeture éclair distendue, tel un vieux chien qui doute qu’on l’emmène vraiment se promener. Sur la chaise, une veste, sur le rebord de la fenêtre, des billets, et sur le téléphone, un rappel clignotant : « Train, 10h20 ». Dans la cuisine, le thé refroidissait. Dans l’évier — deux assiettes, une tasse, un couteau. Au frigo — des boîtes soigneusement rangées, avec de la soupe et des choux farcis qu’elle avait préparés « au cas où », bien qu’elle vive seule désormais. Son fils louait une chambre près de son travail, sa fille étudiait dans une autre ville. Son ex-mari appelait parfois pour des affaires, comme s’ils étaient encore une petite entreprise familiale, mais sans statuts communs. Nadège se leva, s’approcha de la fenêtre. Dans la cour, le voisin promenait son chien poilu, deux adolescentes fumaient sur l’aire de jeux, vêtues de doudounes identiques. Elle savait que dans un mois, dans trois, la scène serait la même. Sauf que les doudounes céderaient la place à des vestes plus légères. Elle avait acheté le sac à dos une semaine plus tôt dans un magasin de sport près du métro. Le vendeur, un jeune d’une vingtaine d’années, lui avait longuement expliqué le volume, le dos, des « sangles » dont elle n’avait pas retenu le nom. Elle hochait la tête sans vraiment écouter. L’essentiel, c’était d’y glisser un jean, un sweat, une trousse de secours et le livre qu’elle n’arrivait jamais à finir. La décision de partir seule n’était pas venue tout de suite. D’abord, elle avait eu l’impression que sa vie était coincée entre deux arrêts. Les enfants avaient grandi, le mari était parti, le travail en comptabilité était devenu purement mécanique. Le matin — bus, bureau, rapports, déjeuners dans des barquettes en plastique, le soir — supermarché, télé, séries interminables où les femmes de son âge ont des amants, des catastrophes ou des révélations soudaines. Dans sa vie, il n’y avait ni l’un, ni l’autre, ni le troisième. Il y avait l’habitude d’être utile et le vide quand cette utilité s’arrêtait. L’idée du voyage est née quand une collègue a apporté un guide sur les villes du nord et lui a dit qu’elle partait avec son mari « comme ça, en train, avec des correspondances, sans agence ». Nadège feuilletait les pages avec des photos de gares, de rivières, de maisons en bois, et pensait qu’elle n’était jamais allée plus loin que le chef-lieu du département. D’abord, elle a balayé l’idée. Puis, le soir, elle a ouvert son ordinateur et s’est mise à regarder les billets, les prix, les itinéraires. Le site buggait, la carte sautait, elle se perdait dans les dates, mais à minuit, une chaîne s’est affichée : sa ville — Orléans — Tours — un petit village au bord de la Loire, dont elle peinait à prononcer le nom. Elle a imprimé les billets et les a rangés dans la pochette des documents. Le lendemain, elle en a parlé à son fils en visioconférence. — Tu pars seule ? — il a plissé les yeux. — Maman, qu’est-ce que tu vas faire là-bas toute seule ? — Je vais voir comment vivent les gens, — a-t-elle répondu, veillant à garder la voix posée. — Je vais me promener. Me reposer. — Peut-être avec une copine ? — a-t-il insisté. Les copines, à vrai dire, étaient occupées. L’une avait des petits-enfants, l’autre un second mariage, la troisième un jardin et des plates-bandes. Et puis il y avait la peur d’entendre : « Tu es folle, partir seule quelque part ? » — C’est plus simple comme ça, — a-t-elle dit. — Je n’ai pas à m’adapter à quelqu’un. Son fils a haussé les épaules, mais à la fin de la conversation, il a dit : — Fais attention. Appelle-moi. Et ne dépense pas tout sur ta carte. Son ex-mari a réagi autrement. — Tu vas où ? — il a répété au téléphone. — À Tours ? Mais qu’est-ce qu’il y a à faire là-bas ? C’est… la province. — Je ne suis pas Paris non plus, — a-t-elle répliqué. — Je veux juste y aller. Il s’est tu, puis a demandé si elle avait besoin d’aide pour la valise. Elle l’a imaginé entrant dans son appartement, posant la valise dans le couloir, regardant autour de lui comme pour vérifier qu’elle n’avait pas quelqu’un. Elle a refusé. Maintenant, debout à la fenêtre, elle essayait de comprendre ce qu’elle craignait le plus : la route ou de revenir et de se retrouver au même point. Elle a fini son thé refroidi, fermé le sac à dos, vérifié les billets, le passeport, le portefeuille. Dans le couloir, elle a enfilé ses bottines, éteint la lumière dans les pièces. L’appartement est devenu tout de suite étranger, comme une chambre d’hôtel dont on a déjà emporté les valises. Dans l’escalier, ça sentait le produit ménager et le parfum de quelqu’un. Dehors, il faisait frais, le vent soufflait. Elle a relevé le col de sa veste, attrapé son sac et est partie vers l’arrêt de bus. À la gare, c’était bruyant. Les gens se pressaient, certains râlaient dans la file, des enfants criaient. Nadège, serrant son sac contre elle, se frayait un chemin vers le tableau d’affichage. Son train était le troisième en partant du bas. Il restait quarante minutes avant le départ. Elle s’est assise sur une chaise en plastique près de la fenêtre. À côté, une femme d’une cinquantaine d’années racontait bruyamment au téléphone que son mari « avait encore tout mélangé ». Un jeune homme avec des écouteurs mangeait un chausson, des miettes tombaient sur sa veste noire. Nadège a sorti une bouteille d’eau de sa poche, a bu une gorgée, a regardé son profil reflété dans la vitre. Son visage semblait fatigué, mais pas vieux. Juste le visage de quelqu’un qui a longtemps suivi le même itinéraire et qui soudain bifurque. Quand l’embarquement a été annoncé, elle s’est levée et est allée vers le quai. Le sac tirait sur ses épaules, mais cette sensation lui plaisait. Comme si la lourdeur prouvait qu’elle partait vraiment quelque part. Dans le wagon, sa place était près de la fenêtre. En face, un jeune couple avec des sacs plus petits était déjà assis. La jeune femme a souri à Nadège, s’est décalée pour libérer le passage. — Je vous aide ? — a proposé le garçon, tendant la main vers son sac. — Merci, je vais y arriver, — a-t-elle répondu, et, en forçant un peu, a hissé son sac sur la tablette du haut. Ce n’était pas très gracieux, mais elle l’a fait sans aide. Elle a ressenti une fierté enfantine. Le train est parti. Dehors défilaient les immeubles gris, les garages, les terrains vagues. La jeune femme en face a sorti un livre en anglais, le garçon a lancé quelque chose sur son téléphone. Nadège regardait par la fenêtre, puis a ouvert son livre, mais les mots sautaient, sans former de sens. Elle pensait à ce qu’elle ferait en arrivant. À Orléans, elle avait réservé un logement bon marché sur un site. Les photos montraient une chambre propre, aux murs blancs et au lit en bois. La propriétaire échangeait avec elle sur le messager, mettait des smileys et l’appelait par son prénom. Ensuite, il y aurait un bus pour Tours, puis un autre train pour le village au bord de la Loire. Là — trois jours, juste comme ça, sans programme touristique. — Vous partez en vacances ? — a soudain demandé la jeune femme en face. — On peut dire ça, — a répondu Nadège. — Je vais visiter des villes. — Super, — a dit la jeune femme. — Nous, on voulait faire du stop, mais ma mère n’a pas voulu. Alors on voyage comme des gens sérieux. Elle a ri, le garçon a souri. Nadège a souri aussi. La conversation s’est arrêtée d’elle-même, et ça lui convenait. Le soir, le wagon s’est rempli d’odeurs de nourriture, de sandwichs, de café soluble. La contrôleuse passait avec le chariot, servait le thé dans des verres à pied. Nadège mangeait des œufs durs et des concombres qu’elle avait emportés. Elle sentait les regards — certains pensaient sûrement qu’elle allait chez des proches ou dans une maison de repos. Peu imaginaient qu’une femme de son âge voyage seule, sans raison. Le train est arrivé à Orléans à la tombée de la nuit. La gare l’a accueillie avec la lumière jaune des lampadaires et la fraîcheur. Elle a allumé le GPS sur son téléphone, trouvé le bon bus, est arrivée dans un quartier d’immeubles, a erré un peu parmi les entrées identiques et a enfin sonné à l’interphone. — Oui, oui, — a répondu une voix féminine. — Montez au troisième, à gauche. La propriétaire était une femme ronde en robe de chambre. Elle a guidé Nadège dans le couloir étroit, lui a montré la chambre. — Voilà la clé, — a-t-elle dit. — Salle de bain commune, cuisine aussi. Thé, sucre — servez-vous. Juste, pas de bruit la nuit, j’ai un petit-fils. La chambre était vraiment propre, mais plus petite que sur les photos. La fenêtre donnait sur la cour avec quelques arbres. Deux reproductions de la ville ornaient le mur. Nadège a posé son sac près du lit, a fait le tour de la pièce, comme pour vérifier qu’il n’y avait rien de caché. Quand elle s’est retrouvée seule, la fatigue l’a submergée. Son dos la lançait, ses jambes étaient lourdes, sa tête pesante. Elle s’est assise au bord du lit, a regardé son sac. Les affaires y étaient rangées avec soin, comme à la maison. Toute sa vie tenait dans ce rectangle de tissu. La nuit, elle a eu du mal à dormir. À travers les murs fins, elle entendait un enfant pleurer, quelqu’un traînait dans le couloir, les portes claquaient. Elle se tournait, pensant qu’elle serait plus tranquille chez elle. Là-bas, elle connaissait chaque bruit, chaque grincement. Ici, tout était étranger. Le matin, en se lavant dans la salle de bain commune, elle a croisé une jeune femme aux cheveux mouillés. — Vous restez longtemps ? — a demandé la jeune femme en s’essuyant le visage. — Juste une nuit, — a répondu Nadège. — Après, je continue. — Moi aussi, — a dit l’autre. — Pour le travail. Le mot « travail » sonnait sûr. Nadège n’avait pas cette excuse. Elle voyageait, tout simplement. Après le petit-déjeuner, elle est partie se promener. Pas au centre, ni aux cathédrales, juste dans les quartiers. Elle regardait les balcons avec des tapis, les aires de jeux, les chiens, les gens en vestes et bonnets. Dans une cour, un vieux sur un banc nourrissait les moineaux avec du pain. Elle s’est arrêtée, a observé les oiseaux s’agiter à ses pieds. — Voilà les vrais voyageurs, — a dit le vieux en croisant son regard. — Peu importe où ils trouvent des miettes. Elle a souri et a repris sa route. À midi, elle est revenue dans la chambre, a rassemblé ses affaires, remercié la propriétaire et est partie à la gare routière. Là, elle a découvert que son bus pour Tours était annulé. Sur le tableau, à côté du numéro, un mot rouge s’est allumé, et elle a senti son cœur se serrer. — Comment ça, annulé ? — a-t-elle demandé à la guichetière. — Comme ça, — a haussé les épaules la femme. — Panne. Le prochain, c’est ce soir. — Mais je dois partir aujourd’hui, — a dit Nadège. — J’ai des billets pour la suite. — Alors prenez le train, — a répondu la guichetière, indifférente. — La gare est juste en face. Nadège est sortie. Le vent s’était levé, le ciel s’était couvert. Elle a traîné son sac jusqu’à la gare, a fait la queue, répondu à des questions incompréhensibles, acheté un nouveau billet. L’ancien, pour le bus, est resté une feuille dans sa poche. Elle se sentait comme une écolière qui n’a pas appris sa leçon et doit improviser. Elle pensait : « Pourquoi je me suis embarquée là-dedans ? » Chez elle, elle serait en train de boire un thé, pas de courir entre les guichets. Le train pour Tours était bondé. Elle a eu une place au milieu du wagon, à côté d’un homme en veste de travail. Il sentait le tabac et l’essence. — Vous allez loin ? — a-t-il demandé quand le train est parti. — À Tours, — a-t-elle répondu. — Puis plus loin. — En visite ? — a-t-il demandé. Elle a hésité. Dire « en visite » aurait été plus simple. — Juste comme ça, — a-t-elle dit. — Je voyage. L’homme l’a regardée, un peu surpris, puis a hoché la tête. — C’est bien, — a-t-il dit. — Les gens ne font que bosser et rester chez eux. À Tours, ils sont arrivés en fin d’après-midi. Nadège était épuisée. Il lui fallait trouver un hôtel, dormir, et le matin prendre le train pour le village. Elle a trouvé une option pas chère sur son téléphone, a appelé. Une voix féminine lui a confirmé qu’il y avait une chambre libre et lui a donné l’adresse. L’hôtel était à quinze minutes à pied. Elle marchait sur le trottoir, évitant les flaques et les passants, pensant que son sac devenait plus lourd à chaque pas. Le bâtiment était vieux, la façade écaillée. L’enseigne portait un nom qu’elle a oublié aussitôt lu. Dedans, ça sentait l’oignon frit et quelque chose de sucré. À la réception, une jeune femme aux lèvres très maquillées. — J’ai réservé une chambre, — a dit Nadège, donnant son nom. La jeune femme a vérifié l’ordinateur, a froncé les sourcils. — Je n’ai pas votre réservation, — a-t-elle dit. — Peut-être que vous n’avez pas tout validé ? — J’ai appelé, — a balbutié Nadège. — On m’a dit que c’était libre. — Par téléphone, on ne bloque pas, — a répondu la jeune femme. — Tout est complet. Les mots sont restés en suspens. Nadège a senti la panique monter. Il faisait déjà nuit, elle était dans une ville inconnue, avec un sac lourd, sans endroit où dormir. — Il n’y a vraiment rien à faire ? — a-t-elle demandé, essayant de rester calme. — Juste pour une nuit. La jeune femme a haussé les épaules. — Tout est pris. Essayez l’hôtel d’à côté, deux maisons plus loin. Nadège est sortie. L’air froid lui a fouetté le visage. Elle est restée sur le trottoir, le sac tirant vers le bas, les jambes lourdes. Un instant, elle a eu envie de faire demi-tour et d’acheter un billet pour rentrer. Dire à tout le monde que le voyage n’a pas marché, que c’était une idée stupide. Elle a sorti son téléphone, lancé une recherche d’hôtels à proximité. Ses doigts tremblaient. Un hôtel était trop cher, un autre ne répondait pas, un troisième était complet. À un moment, le téléphone a affiché un avertissement de batterie faible. Elle a regardé autour d’elle. Au coin, une enseigne de café brillait. Dedans, c’était lumineux, on voyait des tables derrière la vitre. Nadège a traversé la rue et est entrée. Ça sentait la soupe et la pâtisserie fraîche. Derrière le comptoir, une femme d’environ quarante-cinq ans en tablier. — Je peux recharger mon téléphone ? — a demandé Nadège, la voix tremblante. — Je vais commander quelque chose. — Bien sûr, — a répondu la femme. — La prise est près de la fenêtre. Installez-vous. Nadège a commandé du bortsch et du thé, a mis son téléphone à charger, s’est assise. Quand le bol de soupe chaude est arrivé, elle a senti les larmes monter. Pas de tristesse, ni de peur. De fatigue. Parce que le monde autour exigeait des décisions, alors qu’elle avait l’habitude de demander conseil, de s’adapter. Elle a plongé son regard dans la soupe rouge, a cligné des yeux, essayant de se ressaisir. La femme derrière le comptoir l’a remarquée, s’est approchée. — Journée difficile ? — a-t-elle demandé doucement. Nadège a hoché la tête. Elle n’avait pas envie de tout raconter, mais les mots sont venus : le bus annulé, la réservation inexistante, le fait d’être seule dans une ville étrangère sans savoir où dormir. — Vous venez d’où ? — a demandé la femme. Nadège a donné le nom de sa ville. — Vous êtes venue seule ? — s’est étonnée la femme. — Oui, — a répondu Nadège. — J’ai décidé de voyager. La femme s’est tue, puis a dit : — Ma sœur loue une chambre. Ce n’est pas luxueux, mais c’est propre. Si vous voulez, je peux l’appeler. Les mots ont sonné comme une bouée de sauvetage. Nadège a senti quelque chose se relâcher en elle. — Si ça ne vous dérange pas, — a-t-elle dit. La femme a appelé, a expliqué rapidement la situation. Puis elle a tendu à Nadège un papier avec l’adresse. — Voilà, — a-t-elle dit. — Quinze minutes à pied. Dites que vous venez de la part de Tatiana du café. — Merci, — a dit Nadège. — Je ne sais pas comment… — Finissez d’abord, — l’a interrompue Tatiana avec douceur. — On verra après. Quand Nadège est sortie du café, il faisait nuit. Les lampadaires éclairaient le trottoir d’une lumière jaune. Elle marchait, comptant les carrefours, vérifiant l’adresse. Le sac tirait toujours sur ses épaules, mais cette lourdeur lui semblait familière, presque rassurante. La chambre chez la sœur de Tatiana était petite, avec un vieux canapé propre, un tapis au mur et une armoire pleine de livres. La propriétaire, une femme menue aux yeux attentifs, lui a montré la salle de bain, la cuisine, la prise pour charger son téléphone. — L’argent demain, — a-t-elle dit. — Pour l’instant, reposez-vous. Quand la porte s’est refermée, Nadège a enfin soufflé. Elle a posé son sac, soulagée. Elle s’est assise sur le canapé, a passé la main sur son genou. Sa jambe la lançait, une vieille blessure se rappelait à elle. Cette nuit-là, elle s’est endormie presque tout de suite. Sans télé, sans le bruit familier de la maison, mais avec le sentiment d’avoir traversé quelque chose d’important. Pas héroïque, pas grandiose, mais personnel. Le matin, assise dans la cuisine avec une tasse de thé, elle s’est surprise à ne pas vouloir se presser. Le train n’était pas pour tout de suite. Elle aurait pu courir dans les rues principales, visiter la cathédrale, mais elle était curieuse d’autre chose : comment vivent les gens dans ces vieilles maisons, ce qu’ils lisent, de quoi ils parlent dans leur cuisine. La propriétaire était assise en face, épluchant des pommes de terre. — Vous louez souvent la chambre ? — a demandé Nadège. — Quand on me le demande, — a répondu la femme. — Surtout des étudiants ou des gens en déplacement. Elles ont parlé des prix, de la difficulté à trouver du travail, des enfants partis dans différentes villes. Dans les mots de la propriétaire, Nadège a reconnu des intonations familières. Son sentiment de solitude n’était pas unique. Elle a fini par attraper le train. Il avançait lentement, s’arrêtant dans de petites gares où il n’y avait que deux ou trois personnes sur le quai. Dehors défilaient des villages, des forêts, quelques vaches dans les prés. Le wagon était spacieux. Quelques vacanciers avec des sacs, une femme avec un enfant, deux ados avec des sacs à dos. Nadège s’est installée près de la fenêtre, a posé son sac sur le siège à côté. Elle a sorti un petit carnet et un stylo de la poche latérale. Elle l’avait acheté au kiosque de la gare, presque machinalement. Elle a ouvert une page blanche et écrit : « Je suis dans le train. Autour, la forêt. Je suis seule et vivante. » Puis elle a souri de la solennité de la phrase, mais n’a pas barré. Le train est arrivé au village vers midi. Petite gare, bâtiment en bois, à côté — une épicerie avec une enseigne « Produits ». L’air était frais, sentait la fumée des cheminées et la terre humide. Nadège est descendue, a regardé autour d’elle. Elle n’avait ni réservation, ni connaissances. Juste l’adresse d’une maison d’hôtes trouvée sur internet, et une idée approximative de la direction. La route longeait la Loire. L’eau était sombre, presque noire, coulait lentement entre les rives. De l’autre côté, on voyait quelques maisons. Elle marchait, sentant ses bottines s’humidifier, mais peu importait. Le sac tirait sur ses épaules, comme d’habitude. La maison d’hôtes était une bâtisse en bois, toit vert. Sur le perron, un homme en pull lisait le journal. En la voyant, il s’est levé. — Vous venez chez nous ? — a-t-il demandé. — Oui, — a répondu Nadège. — J’ai appelé hier. — Ah, de la ville, — a-t-il acquiescé. — Entrez. Dedans, c’était simple mais chaleureux. Murs en bois, quelques chambres, une cuisine avec une grande table. Dans la chambre qu’on lui a attribuée, il y avait un lit, une table de nuit, une chaise. La fenêtre donnait sur la Loire. — Ici, c’est calme, — a dit l’homme. — Internet passe mal. Si vous devez appeler, mieux vaut sortir. L’absence de connexion l’a d’abord effrayée. Comment ferait-elle sans contact permanent, sans pouvoir écrire à ses enfants, vérifier les infos, consulter la carte ? Puis elle s’est dit que c’était peut-être le but. Les jours au village passaient lentement, mais sans lourdeur. Le matin, elle allait au bord de la Loire, s’asseyait sur un vieux banc, regardait l’eau. Parfois, des locaux passaient — avec un seau, une canne à pêche. Ils lui faisaient un signe, elle répondait. À l’épicerie, la vendeuse la reconnaissait déjà et lui demandait si elle voulait encore du sarrasin ou du thé. Le premier jour, Nadège se sentait maladroite. Elle ne savait pas quoi faire de ses mains, comment marcher dans les rues étroites sans paraître étrangère. Elle avait l’impression que tout le monde la regardait. Le deuxième jour, cette sensation s’est atténuée. Le troisième, elle s’est surprise à entrer dans le magasin avec assurance, sans se retourner. Un soir, à la maison d’hôtes, il y a eu un petit dîner. Un couple venu d’une ville voisine, un autre homme qui, selon ses dires, « voulait juste changer d’air ». Ils étaient autour de la grande table, mangeaient des pommes de terre aux champignons, buvaient du thé. La conversation portait sur la météo, les routes, la difficulté à rejoindre les petits villages. — Et vous, pourquoi ici ? — a demandé l’homme à Nadège. Elle a réfléchi. Elle aurait pu répondre vaguement. Mais elle a senti qu’elle ne voulait plus inventer d’excuses. — Je voulais être seule, — a-t-elle dit. — Sans travail, sans habitudes. Voir ce qui se passe. L’homme a hoché la tête, sans poser de questions. Le couple s’est regardé, la femme a souri. — Vous avez choisi le bon endroit, — a-t-elle dit. — Ici, on ne se cache pas de soi-même. Cette nuit-là, Nadège est restée longtemps dans le noir, pensant que quelque chose changeait en elle. Pas bruyamment, pas comme dans les films où l’on décide soudain de tout bouleverser. Plutôt comme un déplacement silencieux à l’intérieur. Elle repensait à son désarroi à la gare, à ses larmes à l’hôtel, à la demande d’aide à une inconnue au café. Avant, elle aurait eu honte. Maintenant, non. Elle voyait qu’elle pouvait demander et accepter de l’aide sans se sentir faible. Le troisième jour, assise au bord de la Loire, elle a sorti son carnet et s’est mise à écrire. Pas sur l’itinéraire, ni sur les monuments. Sur ce qui lui manquait chez elle. Sur ce qu’elle faisait par habitude, pas par envie. La liste était longue. Des petites choses — « cuisiner pour trois alors que je vis seule », aux grandes — « accepter des tâches qui ne me rendent pas heureuse juste parce que je n’ose pas dire non ». Elle a relu et a vu clairement ce qu’elle pouvait changer. Pas tout d’un coup, pas radicalement, mais au moins quelques points. Ne plus prendre les responsabilités des autres au travail. Ne pas répondre à son ex-mari à toute heure, sauf pour les enfants. Ne pas cuisiner « pour la semaine » si une soupe et un sandwich lui suffisent. Le dernier soir au village, elle est restée longtemps au bord de la Loire. L’eau coulait, comme toujours. Rien n’avait changé autour. Seule elle avait changé, un peu. Elle a senti naître en elle une certitude discrète mais solide : sa vie n’est pas faite que d’obligations et d’habitudes. Elle a le droit à ses propres itinéraires. Le retour lui a semblé plus facile. Elle savait acheter des billets, demander son chemin, chercher un logement. À la gare de Tours, elle est allée elle-même au guichet et a calmement demandé à changer son billet pour un train plus tôt. La guichetière a d’abord fait la moue, puis a trouvé une solution. Avant, Nadège aurait hésité, reculé. Maintenant, elle attendait jusqu’à obtenir ce qu’il fallait. Dans le train pour sa ville, une femme avec un grand sac s’est assise à côté d’elle. Elles ont discuté. L’autre parlait de ses petits-enfants, de son jardin, de la difficulté à tout gérer. — Et vous, vous faites quoi ? — a-t-elle demandé à Nadège. La question l’a surprise. Avant, elle aurait répondu : « Je travaille en comptabilité, les enfants sont grands. » Maintenant, elle n’avait plus envie de se définir seulement ainsi. — Je vis, — a-t-elle dit après une pause, étonnée de sa propre réponse. — Je travaille, bien sûr. Mais là, je suis partie… me reposer. La femme a hoché la tête, sans y prêter attention. Pour elle, c’était juste une conversation. Pour Nadège, un petit pas. En rentrant, l’appartement l’a accueillie avec son silence et une légère odeur de renfermé. Elle a ouvert les fenêtres, mis la bouilloire, enlevé ses bottines. Elle a posé le sac au milieu de la pièce et ne l’a pas défait tout de suite. Qu’il reste là, comme un rappel qu’elle peut partir si elle le veut. Elle a fait le tour des pièces. La poussière sur l’étagère, le journal oublié sur la table, le frigo vide. Tout était à sa place. Mais tout semblait un peu différent. Elle a allumé la lumière dans la cuisine, sorti une assiette et une tasse. Elle a fait du thé, coupé du pain. S’est assise à la table, a ouvert son carnet. Sur la dernière page, elle a écrit : « Quand je reviendrai, je ferai… » et a commencé la liste. Appeler le travail pour refuser la charge supplémentaire qu’on lui avait donnée « parce que tu es la plus sérieuse ». Appeler son fils et lui dire qu’elle viendra le voir si elle en a envie, pas parce que « il faut ». Sortir le vieux vélo du placard et essayer de rouler à nouveau, même juste dans la cour. La liste n’était pas si longue, mais précise. Elle l’a regardée et a ressenti une légère excitation. Comme avant le départ. Le soir, son ex-mari a appelé. — Alors, ce voyage ? — a-t-il demandé. — Tu n’as pas eu froid ? — Ça va, — a-t-elle répondu. — Tout s’est bien passé. — Dis, j’aurais besoin d’aide pour un rapport, tu pourrais m’aider ? Avant, elle aurait accepté tout de suite. Cette fois, elle a marqué une pause. — Je suis fatiguée des rapports des autres, — a-t-elle dit. — J’en ai assez des miens. Je peux te conseiller, mais je ne le ferai pas à ta place. Il s’est tu, surpris. — Bon… d’accord, — a-t-il dit. — Comme tu veux. Quand la conversation s’est terminée, Nadège a ressenti un étrange soulagement. Rien de grave n’était arrivé. Il n’était pas vexé, n’avait pas crié. Il avait juste accepté son refus. Plus tard, allongée dans son lit, elle écoutait les bruits familiers de l’appartement : le tic-tac de l’horloge, le bruit des voitures dehors, le bourdonnement de l’ascenseur. Tout était comme avant. Mais en elle, c’était différent. Pas bruyant, pas solennel. Juste un peu plus libre. Avant de dormir, elle s’est levée, a touché son sac. Elle a vérifié la fermeture. Le sac était là, silencieux, mais comme prêt à repartir. — On repartira, — a-t-elle murmuré. Elle ne savait pas quand ni où. Mais elle savait que c’était possible. Et cette certitude suffisait pour s’endormir paisiblement.