Une amie me demande de l’héberger quelques jours et commence à imposer ses règles

Je me souviens, comme si cétait hier, de cette soirée de vendredi où tout a basculé dans notre petit appartement du 13e arrondissement.

Élodie, cest la catastrophe! Je suis dans la rue! Littéralement dans la rue, avec mes valises sous la pluie! la voix de Jeanne, qui résonnait dans le combiné, était si perçante que jai dû décrocher, la mine renfrognée.

Jétais à la cuisinière, en train de remuer un ragoût de bœuf, loin de toute envie de résoudre les problèmes des autres. La semaine de travail venait de sachever, et le weekend promettait repos et soirées tranquilles avec mon mari, Victor Dupont. Mais Jeanne, amie depuis nos années de fac, savait comment transformer le moindre incident en drame et nous entraîner tous dans le tourbillon.

Jeanne, calmetoi, aije baissé le feu sous la poêle. Que sestil passé? Il fait beau dehors.

Cest une métaphore, Élodie! Tu prends toujours tout au pied de la lettre! sanglota Jeanne. Mon propriétaire, ce vieil sénile, vient dannoncer quil vend lappartement. Il ma donné trois jours pour partir! Trois jours, tu te rends compte? Et moi qui viens juste de refaire le papier peint du couloir à mes frais! Je lai confronté, claqué la porte et je suis partie, fière comme jamais. Mais je nai nulle part où aller. Allez, laissemoi rester deux jours, daccord? Jaurai besoin dun toit pendant que je cherche une solution. Sil te plaît! Nous sommes amies, non?

Victor, qui était à la table en train déplucher des pommes de terre, haussa les sourcils en entendant les cris au téléphone. Il naimait pas trop Jeanne: trop bruyante, trop envahissante, toujours là à coloniser lespace libre.

Jeanne, on na que deux pièces, commençaije à me justifier. Et on devait rénover la salle de bains

Pas de souci, je serai comme la rosée du matin, à peine perceptible. Je laisserai un matelas dans la cuisine, je nai jamais été adepte du luxe. Juste déposer mes affaires et passer la nuit deux fois. Vous nêtes pas des bêtes, non? Vous ne me laisseriez pas tomber dans le besoin, nestce pas?

Je savais que Victor ne serait pas content. Mais le sens du devoir, cette « solidarité féminine » que Jeanne invoquait, lemporta.

Daccord, concédaije. Viens, mais seulement pour deux jours, Jeanne. Sérieusement.

Tu es mon ange! Une sainte! Jarrive dans une heure!

Je raccrochai, le regard chargé de culpabilité, tandis que Victor, irrité, jetait les pommes de terre nettoyées dans la marmite deau bouillante. Des éclaboussures arrosèrent le plan de travail.

Élodie, tu sais que les « deux jours » de Jeanne, cest un concept aussi extensible que du caoutchouc? grogna Victor. La dernière fois, pendant son divorce, elle a habité chez nous une semaine entière et a vidé tout mon bar.

Victor, je ne peux pas la laisser dehors. Elle est vraiment dans une situation difficile. Soit un peu indulgent, elle promet de rester silencieuse.

Victor haussa les épaules, sceptique, mais ne répliqua pas.

Après une heure et demie, Jeanne fit son apparition, loin de la discrétion annoncée. Dabord, on frappa à la porte longtemps, insistent, comme si elle voulait forcer lentrée. Quand jai ouvert, elle sest glissée dans le hall, parfumée dun parfum lourd et sucré, suivie dun chauffeur de taxi qui traînait trois énormes valises et deux sacs.

Pfiou, quelle circulation! jetatelle ses souliers au milieu du tapis, sans se soucier quils bloquent le passage. Salut ma chère! Victor, questce que tu fais? Aidemoi à payer le chauffeur, jai de gros billets, il na pas de monnaie.

Victor, les dents serrées, sortit un portefeuille et paya le conducteur.

Jeanne, tu avais dit « deux jours » Victor fixa le monticule de bagages qui occupait la moitié du vestibule. Cest quoi, tout ça, une expédition polaire?

Oh Victor, ne sois pas si tatillon! répliquatelle en franchissant le seuil comme une hôtesse. Jai tout emporté, je ne vais pas laisser de choses traîner. On les mettra dans un coin.

Le dîner se déroula sous tension. Jeanne sinstalla à la tête de la table dhabitude cest Victor qui y prenait place et examina mon ragoût dun œil critique.

Élodie, tu as mis de la farine dans la viande? demandat-elle en piquant un morceau avec sa fourchette. Cest du passé! Aujourdhui on épaissit les sauces avec de la purée de légumes ou on ne les épaissit pas du tout. Ce sont des glucides purs, ça va directement aux hanches.

Nous aimons la farine, rétorquaije sèchement. Cest la recette de ma grandmère.

Grandmère sesclaffa Jeanne. Ça passe dans un hameau, mais nous, on vit en ville, il faut surveiller le cholestérol. Victor, même toi, ça deviendrait bien de faire un peu dexercice, ton ventre sélargit.

Victor sétouffa avec son compote.

Mon ventre va bien, le coupat-il. Mange si tu veux, sinon ne mange pas.

Oh, comme nous sommes sensibles! éclata Jeanne. Je ne fais que du bien. Bon, je vais manger, pas question de gaspiller. Mais à lavenir, Élodie, laissemoi cuisiner, jai des recettes diététiques au top.

Dans quel futur? demandaije, méfiante. Tu ne restes que deux jours.

Tant que je suis là, je ne peux pas rester les bras croisés, je dois rendre hommage à mon hôte.

Après le repas, Jeanne sappropria la salle de bain et y resta une heure et demie. Victor, habituellement adepte dune douche avant de se coucher, faisait les cent pas dans le couloir, le bruit de leau et le parfum des gels envahissant lappartement.

Jeanne! finitil par frapper à la porte. Un peu de décence, sil te plaît!

Jarrive, jarrive! lançatelle. Il me faut appliquer le masque, il faut quil pénètre la peau vapeur! Cinq minutes!

Ces « cinq minutes » sétirèrent en vingt. Quand elle sortit enfin, la salle de bain était enveloppée dune vapeur épaisse, et le comptoir dÉlodie ressemblait à un champ de bataille : les flacons déplacés, la crème de luxe ouverte, comme si Jeanne avait voulu lexpérimenter.

Ton eau est très dure, ditelle en essuyant ses cheveux avec la serviette dÉlodie. Il faudrait installer un filtre. Dis à Victor de sen charger. Pas de base élémentaire ici.

Je gardai le silence, décidée à ne pas attiser le feu dès le premier soir. Je mis une couverture sur le canapé pour quelle passe la nuit, en espérant que le matin apporterait un peu de sagesse.

Le matin, de nouveaux rebondissements. Le réveil sonna à sept heures, samedi, le seul jour où nous pouvions enfin dormir un peu. Le bruit dun blender retentit dans la cuisine.

Je sortis en peignoir et découvris Jeanne, en short de soie, en train de mixer un smoothie dans le robot culinaire. Le plan de travail était un chaos : pelures de fruits, flocons davoine éparpillés, cuillères sales.

Bonjour les lèvetôt! criatelle, couvrant le vrombissement du moteur. Jai fait un jus vitaminé! Recharge!

Jeanne, il est sept heures marmonnaisje, les yeux encore lourds. Nous voulions dormir. Victor est épuisé.

Qui se lève tôt, se fait bénir! conseillatelle, éteignant le blender. Assez de paresse, la vie passe sans nous. Jai déjà fait mon étirement. Au fait, ton tapis de yoga est tout usé, cest une honte. Et ces rideaux de cuisine Ce petit fleuron est tellement kitsch. Jai un ami décorateur, il peut te proposer un style minimaliste.

Jeanne, je frottai les tempes, sentant le mal de tête monter. On na pas besoin de décorateur. On aime ces rideaux. Et rangetoi, on prend le petit déjeuner vers dix heures.

À dix? sexclamatelle. Ça détruit le métabolisme! Bon, je vous laisse un smoothie, vous verrez ce que cest quun vrai repas.

Elle versa un liquide vert dans la tasse favorite de Victor, celle gravée « Meilleur pêcheur », réservée habituellement au thé.

La journée passa sous le drapeau du «amélioration du quotidien». Jeanne réarrangea les statuettes, ouvrait les fenêtres «pour aérer, lair est vicié», même si dehors le vent était froid et que Victor craignait les courants dair. Elle critiqua tout, du canapé aux lessives.

Élodie, pourquoi tu utilises ce détergent bon marché? sexclamatelle en entrant dans la buanderie. Il abîme les tissus! Il faut un produit écologique, à base denzymes. Je ten enverrai le nom.

Je suis satisfaite de mon détergent, répliquaije, la patience à la fissure. Tu cherches un appartement?

Bien sûr! Jeanne lança un œil roulant. Les prix sont astronomiques, tout le monde propose des colocations. Je ne peux pas vivre dans un porcherie, je suis une esthétique. Vous avez du charme, mais cest trop provincial. Je finirai par trouver mieux, ne me harcèle pas.

Le soir, pendant que Victor sinstalla pour regarder le foot, Jeanne sassoupit sur le canapé, sempara de la télécommande.

Victor, quel foot? Ce sont que des millionnaires qui tapent dans un ballon. On ferait mieux de regarder le «Battle des médiums», la finale est ce soir, on ma dit que cest palpitant!

Jeanne, jattendais ce match depuis une semaine! rugit Victor. Rendsmoi la télécommande!

Oh, quelle impolitesse! gonflat-elle les lèvres. Un homme ne doit pas crier sur une femme. Élodie, dislui! Il sest complètement démené.

Je refermai mon livre, le cœur serré.

Jeanne, rends la télécommande à Victor. Il est lhôte, il veut le foot.

Avec plaisir! lançatelle, jetant la télécommande sur le canapé. Vous pouvez regarder votre dégradation. Je vais appeler ma mère en vidéo.

Pendant une heure, le chant de Jeanne séleva depuis la cuisine, dénonçant la «radinerie» de Victor et la «soumission» dÉlodie à sa mère. La porte restait close, mais le son se répercutait dans tout limmeuble.

et puis, maman, même le thé nest plus bon, ce ne sont que des sachets! Victor est un tyran, il ne dit jamais non. Élodie supporte tout

Victor, rouge comme une tomate, restait silencieux, tandis que je luttais contre lenvie de crier.

Les jours passèrent, puis le deuxième, puis le troisième. Jeanne ne partait pas. Les valises occupaient toujours le vestibule, mais deux delles avaient trouvé place dans le placard, les manteaux de Victor et moi glissés dans un coin.

Le mardi suivant, je rentrai plus tôt du travail, un mal de dent me poussant à demander un congé. Jaspirais à un silence, une pilule, une heure de sommeil.

En ouvrant la porte, je fus accueillie par une musique orientale assourdissante, des encens à la rose de bois qui me donnaient la nausée. Le salon navait plus de rideaux, ces lourds rideaux de velours que javais choisis avec tant de fierté. Le mur était nu.

Au centre, sur le tapis, Jeanne était assise en posture du lotus, à côté dun homme barbu en pantalon de lin.

Om murmurait lhomme.

Om répondait Jeanne.

Je laissai tomber mon sac. Le bruit fit sursauter les yogis.

Élodie! sexclama Jeanne, sans gêne. Voici Armand, mon guide énergétique. Nous nettoyons laura de votre appartement. Il y a trop de négativité, cest épouvantable! Surtout dans les coins.

Où sont mes rideaux? demandaije à voix basse, la douleur de dent pulsant au rythme de la musique.

Les rideaux? Ah, ces collecteurs de poussière! agitat-elle la main. Nous les avons enlevés. Ils bloquaient le flux du chi qui doit entrer par la fenêtre. Armand a dit que les tissus sombres attirent la misère. Je les ai mis au lavage, puis nous les vendrons sur Le Bon Coin, et on achètera de la organza légère. Ça sera lumineux!

Tu tu as enlevé mes rideaux? ma voix tremblait. Et tu as introduit un inconnu chez nous pendant notre absence?

Armand nest pas un inconnu, cest mon maître spirituel! soffusqua Jeanne. Et tu devrais me remercier, on travaille bénévolement pour votre bienêtre. Dhabitude, une séance coûte cinq cents euros.

Cette phrase fut la goutte deau qui fit déborder le vase. Je perçut une énergie glaciale monter en moi.

Sortez! criaije.

Quoi? ne comprit pas Jeanne.

Dehors, tout de suite! hurlaije, assez fort pour faire sursauter Armand.

Élodie, tu perds la tête? bafouillat-elle. Cest à cause dun chakra bloqué! Armand, faislui un passage

Si tu tapproches, jappelle la police! rétorquaije, en ouvrant la fenêtre pour chasser les senteurs dencens. Jeanne, emballe tes affaires. Tes «deux jours» sont terminés.

Tu me chasses? sanglotat-elle, les yeux embués. À la rue? Pour des rideaux?

Ce ne sont pas les rideaux, cest ton attitude. Tu as envahi ma maison, insulté mon mari, critiqué mon quotidien, et maintenant tu tappropries mes affaires. Jai tout entendu.

Jeanne rougit, puis se lança dans une défense théâtrale.

Tu mécoutes! Quel basniveau! Je pensais que tu étais une personne respectable, mais Bon, tant pis! Je ne veux plus rester dans ce cimetière dénergie négative! Armand, aidemoi à charger les valises, nous partons vers un lieu plus lumineux!

Armand, visiblement déconcerté, hocha la tête dun air las.

Le ramassage des valises dura vingt minutes. Jeanne jetait ses effets dans les sacs en criant contre la «gratuité» et la «cruauté» des gens.

Je le faisais de bon cœur! Jessayais de laider! MaisEt ainsi, le silence retrouva enfin son droit dans notre foyer.

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Une amie me demande de l’héberger quelques jours et commence à imposer ses règles
Tes affaires t’attendent devant l’ascenseur. Prends-les et pars — Dasha, pourquoi tu t’es enfermée ? — Il souriait, mais l’inquiétude traversa son regard. — J’ai changé la serrure, Romain. — Pourquoi ? — Son sourire s’effaça. — Parce que j’ai appris de mes erreurs. Tes affaires sont devant l’ascenseur. Prends-les et va-t’en. Dasha a quarante-six ans, son «Roméo» en a cinquante et un. Une différence d’âge parfaite, deux adultes marqués par la vie, sans illusions. Derrière elle : un divorce longtemps digéré. Derrière lui : deux drames… Ensemble, ils semblaient former un couple idéal. Romain complimentait toujours sa compagne : — Ça sent tellement bon ici ! Tu es magique, Dasha. — Ce n’est qu’une simple tarte aux pommes, — disait-elle en rougissant. — Mange tant que c’est chaud. Le seul défaut de Romain, c’était son habitude d’évoquer le passé. — Tu sais, à Lucie aussi je préparais le petit-déj le week-end. Je faisais des crêpes. Mais elle me reprochait de gâcher la farine. Il racontait comment son ex avait fini par tout lui prendre, même la poêle offerte par sa belle-mère : — Elle est mesquine, disait Dasha. Se disputer pour quelques poêles… Romain poursuivait : — Si ce n’était que les poêles ! Tout l’appart y est passé. Elle a mis à son nom pendant que je bossais à droite à gauche pour la famille. La voiture, elle l’a cédée à notre fils, qui n’avait même pas le permis ! J’ai quitté la maison avec un sac de sport : caleçons, chaussettes et brosse à dents. Dasha avait pitié de lui. Comment peut-on ignorer des années de vie commune et jeter quelqu’un à la rue comme un chien abandonné ? — Et la deuxième ? — demandait-elle timidement, même si elle connaissait l’histoire par cœur. — On s’est vite compris, quatre ans de galère. Là aussi, la belle-mère s’est mêlée de tout. On a divisé les dettes, l’enfant, et voilà, j’ai tout laissé derrière moi. Je n’allais pas me battre contre une femme, je suis un homme, je retrouverai. « Un homme vrai », pensait Dasha avec respect. Un autre se serait battu pour chaque fourchette, lui est parti la tête haute. — Mon appart est grand, il y a de la place, — avait-elle proposé au début de leur relation, trois mois plus tôt. — Et j’ai une maison de campagne. J’aurais besoin de bras. — Dasha, ça me gêne, avait-il baissé les yeux. Je travaille, je ne suis pas un parasite… — Ne dis pas de bêtises. À deux, c’est plus facile. Il avait fini par s’installer chez elle, avec peu de choses : une valise usée, des costumes défraîchis et un ordinateur portable. Dasha l’entourait de soins. Elle voulait lui montrer que toutes les femmes ne sont pas des prédatrices. Avec son ex-mari, Vadim, ils s’étaient séparés d’un commun accord, sans drame. Tout avait été partagé et il versait la pension jusqu’à la fin des études de leur fille. Mais Romain était différent. *** Le premier signal d’alerte revint un mois après l’emménagement. Une petite chose, mais… Romain dit qu’il allait bricoler acheter des charnières pour le placard de l’entrée. — J’en ai pour cinq minutes ! Il revint au bout de quatre heures, sans charnières. — Tu te rends compte, fermé pour inventaire ! Toute la ville, j’ai fait, y avait rien à la bonne taille. — Fermé pour inventaire un samedi ? Ils sont ouverts 24h/24… — Le bazar, quoi. Il y avait une note, c’est tout. — C’est bizarre. Bon, tant pis, on verra la prochaine fois. Le soir, la voisine du palier, tante Valérie, ramenait de gros sacs du même magasin. Dasha : — C’est pas trop lourd ? — Oh, t’imagines pas ! Il y avait des promos aujourd’hui, les rayons bondés. Fallait se battre à la caisse ! Dasha, interloquée : — Il n’était pas fermé pour inventaire ? — Mais non ! Il tourne à plein régime. J’y étais il y une heure ! Elle est rentrée le cœur serré. Pourquoi avait-il menti ? Il serait allé voir un pote, aurait bu un café… Pourquoi inventer une histoire de magasin fermé ? Romain, lui, zappait à la télé, imperturbable. — Rom’, j’ai croisé la voisine tout à l’heure. Elle venait du magasin. C’était ouvert. — Ouais ? Ben, ça a réouvert. Quand j’y étais, il y avait écrit « pause technique 15 minutes ». J’ai attendu puis j’ai laissé tomber, je suis allé ailleurs, y avait rien. — Tu avais dit pour inventaire. Et que tu avais fait toute la ville. — Dasha, tu vas pas chipoter pour des mots ! Pause, inventaire… Qu’est-ce que ça change ? J’ai pas trouvé, j’ai pas trouvé, c’est tout. On verra demain. Tu dramatises pour rien. Dasha se sentit coupable. Pourquoi insister ? Peut-être a-t-il confondu… les hommes ne retiennent pas les détails. La semaine suivante, rebelote. Un entretien d’embauche soi-disant décroché par son ancien patron, une promesse d’un super job — mais le soir, il rentra dépité : — C’est de l’arnaque ! On m’a mené en bateau, payé des clopinettes pour bosser comme un chien. Je leur ai dit de trouver un autre pigeon. — C’est dommage. C’est qui, ton contact, Ivan ? — Quel Ivan ? Ah non, c’était Serge, l’ex-directeur adjoint. Ivan est à la retraite depuis longtemps… Pourtant trois jours auparavant, il disait tout le bien de ce fameux Ivan. « Peut-être que c’est moi qui ai la mémoire qui flanche… », pensa-t-elle. Le soir, son téléphone vibra, un SMS apparut sur l’écran : « Chéri, quand comptes-tu rembourser ta dette ? Un mois déjà. Ce n’est pas joli d’ignorer les gens. » Le matin, au petit-déjeuner : — Romain, t’as reçu un message cette nuit. On demande de l’argent. Romain avala de travers, rougit jusqu’aux oreilles : — Ça doit être une erreur, des spammeurs, y en a partout… — Pourtant ça commençait par “Chéri”… Il éclata de rire, un rire forcé. — Encore des escrocs, ils savent y faire pour t’appâter. N’y prête pas attention ! Il attrapa son téléphone, trifouilla nerveusement dedans. Il lança ensuite : — Dis, ma fille de mon premier mariage, Catherine, a des soucis… Son fils est malade, faut de l’argent pour les médicaments. — Combien ? — Quinze mille. J’ai personne d’autre, tu me sauverais la vie, dès que je bosse je te rembourse… — Quinze mille. C’est quoi, la maladie ? — Euh, allergie grave, œdème de Quincke, maintenant c’est la rééducation… — D’accord. Elle lui tendit l’argent. — Merci ma belle ! s’exclama-t-il, l’embrassant sur la joue. Catherine va t’adorer. Toute la journée, Dasha eut la nausée. Ce n’était pas tant l’argent. Elle sentait sur la peau que Romain lui mentait. Un soir, il avait laissé une vieille tablette à charger au salon. Dasha connaissait son code : quatre fois le 1. Elle consulta la messagerie. Conversation avec sa fille : « Papa, tu comptes payer la pension ? Maman menace de saisir les huissiers. On n’a plus rien à manger et tu racontes des histoires. » Réponse : « Attends, je suis en train d’arnaquer une “pigeonne”. Bientôt, je régularise. Me mets pas la pression. » Elle tomba sur un autre échange avec une certaine Tania. « Chéri, tu viens ? J’attends. Tu avais promis d’apporter quelque chose. » Réponse : « J’arrive, ma puce. Je viens de soutirer du fric à ma “radine” sous prétexte du petit-fils malade. À tout de suite. » Dasha reposa la tablette. Tout s’éclaircit. Toutes ces “mauvaises femmes” qui l’auraient dépouillé… Aucun monstre. Juste des femmes usées par le mensonge. Ce n’était pas une victime. Mais un parasite. Elle prit de grands sacs poubelle, vida toutes ses affaires dedans : costumes, chemises, accessoires. Puis elle changea la serrure ; heureusement, elle savait faire, il restait encore un cylindre de rechange. *** Romain tenta sa clé, échoua, sonna. Dasha ouvrit sans décrocher la chaîne : — Dasha, pourquoi t’as tout bouclé ? Et la serrure est cassée… — J’ai changé la serrure, Romain. — Pourquoi ? — Parce que la “pigeonne” a compris la leçon. Tes affaires sont devant l’ascenseur. Prends-les et fous le camp. — Qu’est-ce que tu racontes ? — T’as cru pouvoir me plumer tranquille ? J’ai lu tes messages à Catherine et Tania. Il blêmit. — Tu t’es permise d’ouvrir ma tablette ? Mais t’as pas le droit ! — Et toi, tu n’as aucun droit ici. Ni sur mon appartement, ni sur mon portefeuille ! Tu n’es qu’un voleur et un menteur ! — Va au diable ! fit-il en hurlant, t’es qu’une vieille chaussette ! J’ai eu pitié de toi, vu que tu savais cuisiner ! — Prends tes affaires. Les quinze mille, considère-les comme ton cachet de clown. C’est donné. Il voulut riposter, mais Dasha ferma la porte sans un mot. Puis elle jeta sa tasse et son assiette favorite à la poubelle. Son ex-mari lui écrivit : « Bonjour. Notre fille m’a dit que tu as un robinet à réparer à la campagne. Je peux passer samedi. Comment vas-tu ? » — Bonjour ! Viens donc, il y aura du thé et une tarte aux pommes. Je vais bien. Même mieux qu’avant. *** Romain tenta encore de l’approcher, passa des soirs entiers à pleurnicher puis à menacer, jusqu’à ce qu’un passage au commissariat règle l’affaire. Dasha n’avait plus besoin de rien d’autre. Seulement le calme, la tranquillité… et le luxe d’être seule. Tes affaires sont devant l’ascenseur. Prends-les et pars.