La famille culottée
Voilà, Aimée, ma belle-sœur navait plus son sourire. On dépose les dossiers pour lécole des télécommunications en juin.
Marion arrive avec toutes ses affaires. On nest pas des étrangers, ce nest pas pour se trimballer dans des foyers étudiants. Réfléchis bien.
Une rancœur, ça peut durer toute une vie.
Jai déjà réfléchi, Édith, Aimée Dubois enfila son trench. Marion sera toujours la bienvenue en tant quinvitée.
Venir le week-end, visiter un musée, aucun souci. Mais elle ne vivra pas chez moi.
Je ne prendrai pas une telle responsabilité.
La responsabilité, elle ne veut pas ! Édith leva les bras au ciel. Pfff ! On dit bien à Paris, les gens deviennent durs.
Le champagne mousse encore dans les flûtes, mais déjà tout le monde commente le jeune couple à la noce.
Claire, ajustant la traîne de sa robe de mariée, lançait des sourires crispés aux proches. Elle était épuisée.
Faire son mariage à Paris, cest cher et cest stressant. Surtout avec la moitié des invités débarqués de la campagne, près de Limoges.
La tante de Claire, Édith, dans une robe en lamé trop serrée, était installée juste à côté de sa nouvelle belle-mère, Aimée Dubois.
Édith ne cessait de lisser sa coiffure gonflée tout en jetant un regard sur les vastes baies vitrées du restaurant, derrière lesquelles bruisse la capitale.
Tu vis bien, Aimée, Édith se rapprocha de sa sœur. Claire a trouvé un bon gars. Ils ont leur appartement, une voiture…
Maintenant, toi aussi, dans ton trois pièces, tu vas être la reine ! Tu vas te retrouver toute seule ?
Aimée Dubois souriait poliment en buvant son jus dorange.
La reine, non… Enfin un peu de calme. Jai eu ma dose dagitation depuis des années.
Le calme ? Quelle idée, Édith plissa les yeux. Il te faudrait plus danimation, sinon tu vas finir par dépérir entre quatre murs. Tu sais, avec Philippe, on y pensait…
Notre Marion a quatorze ans, elle finit la troisième lannée prochaine. La campagne, tu vois ce que cest. Il lui faudrait une vraie école, sur Paris.
Aimée Dubois se méfiait du ton dÉdith cest ainsi quelle demandait souvent « un petit coup de main » jusquà la prochaine paie.
Largent, dailleurs, elle ne la jamais rendu. Il fallait répondre, alors Aimée dit :
Vous pensez déjà au lycée, Édith ? Elle a encore le temps de grandir, Marion…
Les années filent ! Édith faillit renverser un serveur en sagitant. On a déjà tout décidé. Elle viendra chez toi. Il te reste une chambre libre maintenant que Claire est partie.
Marion est une fille réservée, elle ne te dérangera pas. Tu veilleras sur elle, tu lui donneras à manger, et nous, on tapportera des pommes de terre, de la viande depuis la campagne…
Aimée posa son verre à côté delle.
Tu es sérieuse, Édith ? Jai soixante-deux ans, je fais de lhypertension… Je ne peux pas courir après une ado.
Il lui faut de lattention, et moi je suis souvent chez le médecin, ou jai besoin de me reposer.
Édith bailla tout en attrapant un morceau de terrine.
Des histoires ! Tu es en forme pour ton âge !
Marion, cest une crème. Elle te fera les tâches ménagères, ira faire les courses. Ce sera plus gai pour toi !
Ou tu préfères laisser la moisissure sinstaller dans cet appartement vide ?
Philippe et moi, on est daccord.
Il dit : « Aimée, cest une vraie chic femme, elle nabandonnera pas sa nièce. »
Édith, pourquoi chez moi ? Louez-lui un studio. Ou une chambre en dernier recours. Moi, jaimerais juste penser à moi. Pour la première fois en quarante ans.
Penser à soi ! Édith lâcha un rire sonore. Tas vu ça ? La sœur qui sest installée en ville et veut oublier sa famille !
On ta porté des pommes de terre, du lard, des champignons à travers la région, et maintenant… « penser à soi ».
Même Claire, elle a pris la grosse tête.
Claire remarqua que tout le monde commençait à se retourner vers sa tante et sapprocha de sa mère.
Tout va bien ? Les plats chauds arrivent, sourit-elle.
Parfait, ma Claire, tout roule, loncle, silencieux jusquici, leva vers elle son regard embué de vodka. Mais ta mère fait des manières.
On veut installer la petite chez elle, pour quelle entre dans une bonne école, mais elle refuse.
Tu pourrais lui parler ? Peut-être quelle técoutera ?
Claire se redressa.
Marion veut venir à Paris ? Cest super. Quelle sinscrive.
Dans les établissements, il y a des internats. On y apprend la vraie vie, jen suis passée par là.
Linternat ?! Tante Édith faillit sétouffer. Mais il y a tout un tas de jeunes là-dedans ! Quest-ce quelle va apprendre ?
Là, chez la tante, chambre privée.
Aimée, tu ne dis rien ? Tu as élevé tes enfants, maintenant, aide-nous.
Jai tout dit, Édith, Aimée Dubois se leva de table. Parlons plutôt du bonheur daujourdhui, pas des plans sur mon appartement.
Excusez-moi, je dois sortir.
Elle se dirigea presque en courant vers les toilettes pour dames.
Claire la suivit, laissant les autres marmonner leur indignation.
***
Dans les toilettes, Aimée fouilla nerveusement dans son sac pour en sortir son comprimé.
Calme-toi, maman, Claire lapprocha, trouva un mouchoir à mouiller. Pose-le sur ton cou. Ils dépassent les limites.
Tu as entendu, Claire ? Elle a tout décidé à ma place. Et ce Philippe « une chic femme »…
Bon sang, ça fait dix ans que je ne les ai pas vus, seulement « bonjour-au revoir » au téléphone. Et là, je devrais élever leur fille pendant des années !
Tu ne dois pas céder, maman ! Je les connais.
Il suffit que Marion pose le pied dans ton appartement, tu deviens la bonne.
Tu feras à manger pour deux, laveras leur linge, écouteras ses plaintes, et Édith appellera pour savoir pourquoi sa fille nest pas rentrée à dix heures.
Tu veux ça ?
Non, souffla Aimée Dubois. Mais ils vont se vexer… Cest la famille. On a gardé contact si longtemps…
Quel contact ? Un panier de pommes gâtées une fois lan, et ensuite ils te rappellent pendant six mois combien ils sont généreux ?
Ce nest pas ça la famille, maman. Viens, on y retourne.
Ignore-les, ne leur réponds pas.
Mais impossible de les ignorer ce soir-là. Édith et Philippe firent tout pour parler fort, sinstallaient à chaque table, ressassaient combien « les gens de la ville se la jouent » et certains « oublient leurs racines ».
Marion, une adolescente longue et fine, lèvres carmin, affichait tout du long son ennui sur son portable avec des soupirs exagérés.
À la fin de la fête, près du vestiaire, Édith attira Aimée pour exiger, une fois de plus, quelle prenne sa fille pour une durée indéterminée.
Une nouvelle fois, Aimée refusa. Philippe lança un regard plein de mépris à la belle-mère puis suivit sa femme sans dire un mot.
***
À lété, Aimée Dubois retrouva enfin sa liberté.
Elle acheta de nouveaux rideaux pour le salon, sest plongée dans des romans laissés de côté, et même sest inscrite à des cours de danse.
Un matin, le téléphone sonne.
Salut Aimée, mitrailla Édith. On arrive demain.
Philippe a fait le plein, toutes les affaires de Marion sont prêtes couvertures, oreillers, petite télé.
On sera là vers midi.
Aimée resta interdite.
Mais enfin, Édith, je tai dit non.
Arrête ! On est la famille, on doit sentraider. Tu tes vexée, cest tout ?
Marion a déjà raconté à tout le village quelle vivra à Paris, quasi au centre-ville !
Ne nous mets pas la honte devant les voisins.
Édith, je ne plaisante pas. Je nouvrirai pas la porte.
Tu vas ouvrir, bien sûr ! Marion est ta seule nièce.
Si tu la refuses, oublie-moi ! Je dirai à tout le monde qui tu es vraiment.
Elle raccrocha brutalement, Aimée fondit presque en larmes.
Comment communiquer avec des gens pareils ?
***
Le lendemain, au pied de limmeuble typique de la région parisienne, cétait leffervescence.
Une vieille Peugeot bringuebalante avec une remorque chargée à ras bord bloquait laccès. Philippe, en pantalon militaire et t-shirt douteux, sessuyait le front, tandis quÉdith, main sur la hanche, sonnait à linterphone.
Aimée ! Ouvre ! On est là ! Sors ! Marion en peut plus, sa valise pèse une tonne !
Édith appuya encore, puis se mit à marteler la porte dun poing furieux.
Aimée ! Arrête de jouer à cache-cache ! On ne partira pas !
À ce moment, la voiture dArnaud, le mari de Claire, se gara devant.
Oh, Claire ! Édith lui fit un faux sourire carnassier. Ouvre-nous. Ta mère a perdu louïe, ou bien la raison.
Maman entend très bien, tante Édith, Claire gardait ses lunettes de soleil. Elle vous a dit clairement quelle ne prendrait pas Marion.
Pourquoi avoir traîné votre enfant sur trois cents bornes ?
Tu vas mapprendre la vie ? Édith sétrangla. Cest une affaire de famille ! Ce nest pas à une gamine de me faire la leçon !
Arnaud intervint.
Aimée nous a demandé de veiller à sa tranquillité. Veuillez quitter les lieux.
Philippe, jusque-là en retrait, bomba le torse.
Écoute-moi bien, beau-frère Tes pas chez toi ici. On est la famille. On a des droits.
Des droits sur quoi ? Claire croisa les bras. Enfreindre lintimité de quelquun ? Imposer votre fille à une personne âgée ?
Regardez Marion, elle a honte.
Effectivement, Marion tapotait son portable en se tenant à lécart, rouge dembarras.
Elle na pas honte, elle est juste blessée ! Édith se mit à crier. Sa tante est une profiteuse, planquée dans la grande ville, indifférente aux siens !
Aimée ! Descends, lâcheuse ! Regarde ta nièce dans les yeux !
La fenêtre du deuxième étage s’ouvrit. Aimée, pâle comme un linge, se pencha.
Édith, partez, sa voix tremblait. Je nouvrirai pas. Je ne veux plus de vos histoires !
Cest comme ça ?! Édith attrapa la valise de Marion et la jeta devant la porte. Voilà ! Récupère donc ses affaires !
Elle restera là jusquà ce que tu changes davis ! Nous, on part !
On verra si tu oses la laisser dehors !
Elle ne restera pas là, Arnaud ramassa la valise et la remit dans la remorque. Parce que vous allez reprendre la route tout de suite. Sinon jappelle la police.
Tentative deffraction, trouble à lordre public.
La rue est truffée de caméras, tante Édith. Prête à passer la nuit au poste à Paris ?
Édith suffoquait de rage. Elle voulut sen prendre à Arnaud, mais Philippe, sentant le vent tourner, tira sa femme par le bras.
On se casse, Édith, grogna-t-il. Ici, ils nous prennent tous de haut.
Que cette foutue baraque te porte malheur ! hurla Édith en montant lescalier. Oublie-moi, Aimée !
Tes une petite bourgeoise, tauras plus une seule patate de nous !
Tu vas finir seule, crever sans quon tapporte un verre deau !
Marion, monte en voiture !
***
La jeune étudiante finit par être placée chez une parente éloignée.
Deux mois après, Marion avait emporté tous les bijoux en or et fugué avec un petit voyou local.
On la cherchée une semaine avec la police.
La parente exige maintenant en justice le remboursement, pendant quÉdith clame sur internet que Marion a « mal tourné à cause de la ville » et que la dame est responsable elle na pas fait attention.
Aimée Dubois se félicita encore une fois de sa fermeté quelle bonne idée de navoir pas accepté la famille chez elle !