La Table de la Cour : Un Écrin de Convivialité et de Partage en Plein Air

28octobre2025

Aujourdhui, en soufflant mes 65 bougies, jai senti, en ouvrant la porte du hall, que le jardin de notre immeuble était devenu dune étrême quiétude.

Dans les années quatrevingtdix, sous les fenêtres de la résidence du 13ᵉ arrondissement, on entendait les cris des gamins, le rebond du ballon dans la cour, les disputes sur les buts marqués. Puis le syndicat de copropriété a fait installer un garage, des voitures, des alarmes qui piaillaient à chaque départ. Maintenant, ce qui bruine, ce sont les sacs du supermarché qui se froissent, les portes des voitures qui claquent et les voix rares des fumeurs qui se tiennent au coin de lentrée.

Je me suis installé à la table de la cuisine, une tasse de thé à la main, et jai écouté les talons de ma voisine du troisième étage, Claire, qui descendait les escaliers en claquant des talons aiguilles. Puis le silence. Le weekend, quelques ados apportent une enceinte bluetooth, mettent de la musique, mais ils se tiennent en cercle, comme sils formaient un autre monde, inaccessible à la conversation.

Après avoir fini mon thé, jai senti une lourde fatigue au creux de la poitrine, non pas du cœur mais de ce sentiment dinutilité. Ma retraite, à présent depuis trois ans, ne me vaut plus aucune petite activité rémunérée mon âge les empêche. Ma femme nous a quittés il y a cinq ans, mon fils vit à Lyon et ne revient quune fois par an. Le temps sécoule dans lappartement comme de leau qui coule le long dune table.

En me dirigeant vers la fenêtre, jai vu la balançoire solitaire qui grinçait sous le vent, le bac à sable envahi par lherbe. Sur un banc, à lentrée, un monsieur en veste sombre fumait, absorbé dans son téléphone.

Soudain, un souvenir a jailli : la table de pingpong verte, rangée dans le soussol. Autrefois, nous lavions transportée nousmêmes, jeunes du même immeuble, pour quelle ne gêne pas la cour. Puis les vies ont suivi leur cours, les familles se sont formées, certains sont partis. La table est restée là, sous les tuyaux, avec un coin cabossé.

Lidée sest imposée, obstinée : et si je la ressortais ? La placer au bout du bâtiment, sur un bitume plat, pour que quiconque veuille jouer puisse le faire, enfants ou adultes. Le problème, cest le poids. Je ne pourrai pas la soulever seul, mais je pourrais demander de laide à des voisins, à ces mêmes adolescents. Je nai pas de sous à offrir ma pension de 1500, pas très élastique mais je peux promettre de leur enseigner le jeu. Jai jadis joué dans léquipe de lusine ; jai même un certificat qui traîne dans un tiroir.

Jai tiré le rideau, ouvert la lucarne, laissé entrer lair frais mêlé à lodeur déchappement, et jai décidé dagir.

Dans le soussol, la poussière et les vieux chiffons se mêlaient à la lumière vacillante dune ampoule qui clignote. Jai galéré avec la serrure qui grinçait, puis, avec un effort, jai poussé la porte lourde. La table était là, adossée au mur, recouverte dune couche de poussière grise. Une patte était entourée de ruban adhésif, le contreplaqué dun bord était détrempé et gonflé.

Jai passé ma main sur le plateau, traçant une bande nette. Un frisson ma parcouru ; cette table avait entendu mes coups, mes cris, mes disputes avec les copains, les soirées dété où lon jouait jusquà la tombée du jour.

Alors, vieux, on retente ? me suisje murmuré.

Je suis sorti dans la cour et jai aperçu deux adolescents près de lentrée : lun, mince, en sweat noir, lautre, large dépaules, en veste de sport. Ils fumaient et discutaient devant leurs téléphones.

Les gars, les aije appelés, en mavançant, jai besoin dun coup de main.

Le mince a levé les yeux, un sourcil haussé, mais il nest pas parti.

De quoi ?
De sortir une table de pingpong du soussol, la mettre ici, pour quon puisse jouer.

Ils se sont échangés un regard. Le large a grogné :

Et largent ?

Mon cœur sest serré.

Pas dargent, aije répondu, mais je vous apprendrai à jouer comme un pro, avec les services et les coups décisifs. Jai même un diplôme.

Le mince a plissé les yeux.

Du pingpong, cest ça ?

Exactement.

Vous avez des raquettes ?

On en trouvera, aije affirmé, bien que je ne sache pas où. Vous maidez ?

Le mince a haussé les épaules.

Allons, Dorian, a dit le large, on na rien dautre à faire.

En trio, nous sommes descendus dans le soussol. Les ados ont soulevé la table, grognant quelle ressemblait à un cercueil, mais ils lont portée jusquà la sortie. Jai tenu le bord, guidant le passage pour éviter les murs.

Nous lavons posée au bout du bâtiment, près dun buisson de lilas qui seffrite, sur un bitume à peu près plat, loin des voitures.

Ça vous va ? aije demandé au mince.

Parfait, at-il acquiescé. Merci, les gars.

Ils sont repartis vers lentrée, et je suis resté, caressant le bord, imaginant la peinture à enlever, le contreplaqué à réparer, les pieds à renforcer. Un poids sest allégé dans ma poitrine, comme si enfin javais une affaire à faire.

Le soir, jai sorti de mon placard du papier de verre, un marteau, quelques vis, un pot de peinture verte, souvenir du dernier ravalement du balcon. Jai travaillé lentement, prenant une pause toutes les dix minutes. Les voisins qui passaient sarrêtaient, intrigués.

Cest une table de pingpong ? a demandé une femme avec une poussette, ajustant la couverture de son enfant.

Oui, aije corrigé. On va jouer.

Elle a souri.

Les enfants vont adorer.

Un côté de la table brillait déjà sous la nouvelle peinture, lautre restait gris et usé. Fatigué, le dos endolori, je sentais toutefois une étrange légèreté : javais enfin un rôle.

Le lendemain, Kostia, un voisin du troisième étage, est venu frapper. Il a à peine trentequatre ans, maigre, les oreilles un peu proéminentes, souvenir de mon petit frère qui courait après le ballon.

Serge, cest ça ? mat-il dit, les yeux brillants. On jouait au foot ensemble, tu te souviens ?

Jai reconnu en lui le gamin qui courait toujours après le ballon.

Kostia, exactement. Tu habites ici ?

Oui, avec ma famille. Jai entendu parler de la table. Jai des raquettes vieilles mais encore utilisables, et quelques balles. Je les apporte ?

Apporte, volontiers.

À midi, la table était entièrement peinte, le vernis presque sec. Kostia a déposé deux raquettes et une boîte de balles jaunes. Nous nous sommes placés de chaque côté, et il a servi. Mon premier coup était maladroit, la balle sest envolée, jai ajusté la prise, puis le service est passé, la balle a rebondi sur le filet, a ricoché sur la table et est revenue.

Pas mal, a commenté Kostia. Impressionnant.

Des voisins ont commencé à sortir de leurs appartements, des enfants, même les ados qui nous avaient aidés, se sont rapprochés.

On peut essayer ? a demandé le mince.

Attendez, on finit la partie, aije répondu. Ensuite, je vous montrerai.

Le soir, une petite file sétait formée autour de la table. Certains apportaient des chaises en plastique, dautres des bouteilles deau. Le jardin sanimait.

Jai noté sur mon cahier de papier quadrillé les noms des participants, créant un «Club de pingpong du 13ᵉarrondissement». Jai accroché une affiche à la porte de lentrée :

«Club de pingpong inscription chez Serge, appartement47 horaires à définir».

Le même jour, une fillette de dix ans, aux cheveux tressés et aux lunettes rondes, est venue frapper.

Vous êtes Serge? a-telle demandé, tenant laffiche que quelquun avait arrachée.

Oui, entrez.

Elle a hésité, puis a dit :

Je mappelle Maëlys, jhabite au42.

Je lai assise à la table de la cuisine, ouvert le cahier.

Nom, prénom, appartement, âge.

Elle a écrit : «Dubois Maëlys, 42, 10ans».

Tu sais jouer ?

Un peu à lécole, mais la table est bancale.

Ce nest pas grave, je tapprendrai.

Kostia, la femme avec la poussette, le mari, les ados Dorian et Léo, tous se sont inscrits. À la fin de la journée, quinze noms figuraient déjà dans le cahier.

Jai passé les jours suivants à établir un emploi du temps, tenant compte des travailleurs, des écoliers, des retraités. Jai tracé des colonnes «Heure», «Lundi», «Mardi», etc. Tout semblait se dérouler sans accrocs. Les voisins jouaient le soir, les retraités le jour, les enfants après lécole.

Les premiers conflits sont apparus quand les heures sallongeaient. Un habitant du quatrième étage a protesté que les fenêtres donnaient sur la table et que le bruit tardif le réveillait. Maëlys, qui devait finir lécole à quinze heures, sest plainte que les soirées étaient trop tardives. Jai dû réviser le planning, décaler les parties des enfants plus tôt, réserver les soirées aux adultes.

Un soir, alors que lhorloge affichait 21h45, un voisin, visage rouge, sest approché en criant :

Ça suffit, il est déjà dix heures, on entend le bruit !

Jai regardé lheure ; il était presque dix heures moins le quart.

Nous terminerons, dernière partie, aije répondu.

Il a ricanné :

Vous dites toujours la même chose. Mon fils ne dort plus à cause du bruit.

Le silence sest imposé, les ados ont rangé leurs raquettes.

Daccord, on arrête, aije dit. Demain on reprend.

Ils sont repartis, un peu grognants. La semaine suivante, la même scène sest reproduite, cette fois avec une voisine qui demandait que les parties en semaine se terminent avant neuf heures. Maëlys sest plainte que lécole se terminait à quinze heures, alors il ne restait que le soir.

Jai dû réorganiser le tableau, mais les ajustements ont créé de nouvelles tensions : certains se sentaient «déplacés», dautres ne venaient plus. Un jour, un groupe dadolescents dun immeuble voisin a apporté une enceinte et a commencé à jouer à plein volume, ignorant le planning.

Les gars, on a une file dattente, les aije rappelé.

Et vous êtes qui, le chef du quartier ? a rétorqué lun deux, le capuchon sur la tête.

Je suis lorganisateur, aije montré mon cahier. On a un horaire.

Après quelques échanges, nous avons convenu de les intégrer dans le tableau, en réservant un créneau le samedi midi pour les visiteurs. Le conflit sest calmé.

Par la suite, le club a prospéré. La table a survécu à la première pluie, protégée par une bâche apportée par Kostia. En hiver, nous lavons laissée sur le trottoir, couverte, et les joueurs sortaient avec des mitaines pour frapper la balle. Le printemps a apporté une nouvelle énergie : deux femmes du bâtiment voisin, leurs chiens se promenant, sont venues sinscrire.

On pensait que cétait juste pour vous, a expliqué lune, en écrivant son nom. Mais on voit que vous accueillez tout le monde.

Ici, personne nest étranger, aije répondu. Tant quon respecte les règles.

Les soirées se terminaient souvent par un dernier échange, les rires se mêlant aux bruits de la ville. Un soir, le même voisin qui sétait plaint auparavant est revenu, les yeux plus doux.

Serge, merci davoir sorti cette table. Avant, on ne se parlait même pas dans les couloirs.

Je voulais juste jouer, aije dit, un sourire en coin. Et maintenant, on se connaît.

Maëlys, aujourdhui, ma proposé daider à gérer le planning.

Pourquoi pas, aije accepté, en voyant son enthousiasme. Mais ne change rien sans me demander.

Ensemble, nous avons ajusté les créneaux, évitant que le même groupe se retrouve trop souvent le même jour, afin déviter les disputes. Parfois, nous nous trompions, et je devais expliquer, mais la communauté apprenait à communiquer.

Un jour, mon fils, venu de Lyon sans prévenir, est monté les escaliers avec une valise.

Papa, je reste quelques jours, on a une mission, a-til dit.

Je lai invité à voir la cour. Les joueurs lont accueilli, lun deux a plaisanté :

Pas de passe sans inscription, même pour les invités.

Nous lavons noté pour le lendemain. Le soir, autour dun café, il a commenté :

Je pensais que votre cour était remplie de voitures et de buveurs, pas de pingpong.

Il y a aussi des buveurs, aije rétorqué en riant. Mais maintenant, il y a du pingpong.

Lautomne a apporté les feuilles qui recouvraient le bitume, les parties se sont espacées, les gens rentraient plus tôt. Mais chaque jour, même deux retraités assis, ou deux adolescents, frappaient la balle, la faisant rebondir parmi les feuilles.

Ce soir, depuis ma fenêtre, jai entendu le claquement régulier de la balle sur la table, un bruit doux qui monte jusque dans ma cuisine. Je me suis assis, une tasse de thé à la main, et je me suis demandé combien dannées il me resterait pour rester là, carnet en main, à ajuster les horaires, à écouter les disputes et les rires. Peutêtre que, quand je ne pourrai plus, quelquun dautre reprendra le flambeau.

Jai bu mon thé, posé la tasse, et jai laissé le bruit du pingpong se mêler à la nuit parisienne, rassurant comme le souffle du vent sur les toits.

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