La fille déniée
Ah, quelle chipie était Élodie à seize ans ! Elle sétait acoquinée avec une bande de gars plus âgés, des petits voyous à la mode de Lyon, spécialistes des vols de scooters et des montres Fausses Rolex, et ne rentrait jamais chez elle le soir, de quoi donner des cheveux blancs à sa mère, Françoise.
Heureusement, elle a évité la case prison lors du fameux coup du supermarché, quand tout le monde sest fait embarquer sauf elle un miracle du destin ou peut-être juste sa manie darriver en retard, allez savoir.
Et cest là quon a découvert le pot aux roses : Élodie était enceinte de lun des gars, Jules, un vrai Roméo version banlieue lyonnaise, tout juste bon à finir au centre de détention de Villefranche pour quatre ans.
Élodie a longtemps hésité à avouer ça à sa mère, a raté le délai pour lIVG, résultat : un bébé devant léternel, sans papa. Elle a même osé aller voir les parents de Jules, pensant naïvement quils lui offriraient les croissants le dimanche mais la maman, Madame Monique Girard, la vite refroidie :
Déjà que Jules nous a foutu la honte sur tout le quartier, tu veux pas nous refiler ce bébé en plus ? Dégage, ma grande ! Chez nous, on na plus de fils, seulement une fille !
Et bim, porte fermée. Mais Élodie aussi a son orgueil : pas question de simposer. Elle se tourne vers sa mère, écoute ses lamentations, puis, une nuit pluvieuse, met au monde une magnifique petite Sonia.
Larrivée de Sonia a calmé chez Élodie ses envies de liberté façon vie nocturne à la française. Exit les soirées tapas-cocktail avec les copines, bonjour le job de vendeuse à la boulangerie Paul.
Heureusement, Françoise adore jouer la mamie gâteau; plus de reproches, juste des histoires drôles et des biscuits au chocolat avec la petite. Elles ne roulent pas sur lor mais ça sent la galette dans lappart.
Avec Jules, Élodie a gardé une correspondance digne dun roman de gare. Il était au courant pour la naissance, mais na vu sa fille quà ses trois ans, lors dune permission. Il a tenté de remettre le couvert pour le bien de la petite, tu comprends : On pourrait se marier, mais Élodie nen voulait plus.
Cétait des bêtises de jeunesse. Je suis même pas sûre de tavoir vraiment aimé, alors maintenant, cest sûr que non. Jai quelquun, Damien, on va se marier, lui sera un vrai père pour Sonia. Bonne route !
Jules, vexé, est parti bosser comme chauffeur dans le Nord, avec un copain pendant que ses parents continuaient à lui faire la gueule et quil se retrouvait tout seul, sans plus rien qui le retienne à Lyon.
Il na jamais oublié Sonia, cela dit : il appelait à Noël, envoyait des peluches et des livres sur la Tour Eiffel. La prochaine rencontre avec sa fille a eu lieu dix ans plus tard, quand la santé la lâché et quil a dû rentrer sous le climat doux de Lyon.
Entre-temps, il sétait rabiboché un peu avec ses parents, causait avec sa sœur Nadia et sa nièce Laure, mais vivait seul dans une chambre de foyer SNCF. Il trouvait un boulot de plombier au Syndicat dHabitation, pas la carrière de rêve mais bon, on fait avec.
Sonia savait très bien quelle avait un vrai papa quelque part. Elle lui en voulait de lavoir laissée et laimait à la fois. Dans sa tête dadolescente, il se la coulait douce à Lille pendant quelle galérait avec sa mère et le beau-père, Michel : pas méchant, lui, mais il sintéressait surtout au petit, Thomas, lenfant commun. Et elle, alors ? Elle comptait pour du beurre ?
En vrai, cétait juste que Thomas était encore tout petit Va expliquer ça à une ado boudeuse.
Élodie, de son côté, sefforçait dêtre une bonne mère, de peur que sa fille ne finisse comme elle mais cest jamais simple, hein.
Ah bon, tas osé revenir ? balança Sonia le jour où Jules est arrivé. Tu pouvais pas rester perdu pour toujours ?
Ma fille, la vie, cest compliqué répondit Jules, gêné.
Ah, tous les adultes disent ça ! Ça les arrange bien, cest votre excuse favorite !
Sonia montrait quelle était fâchée. Mais, au fond, elle espérait juste quil ne disparaîtrait pas encore Jules, lui, fit preuve dune patience denfer. Petit à petit, la glace fondit : ils se mirent à se parler presque normalement.
Il devint même une sorte de modèle, lui expliquant en détail ce qui arrive à qui simagine braver la loi.
Sauf quil picolait plus quil ne faudrait. Pas violent, mais voir son père trinquer seul au Cognac, ça dégoûtait Sonia. Jules lavait compris, il se cachait quand il en avait trop bu.
Il est gentil, ton père, soupirait la voisine, tante Germaine, que Sonia avait adoptée en allant chez Jules. Il na juste pas eu de chance avec les femmes. Il vit comme un vieux célibataire, mais il te parle sans arrêt.
Sonia hochait la tête, tout en se disant que son père navait quà sen prendre à lui-même.
Jules essaya de créer des liens entre Sonia et Laure, sa nièce. Après tout, elles étaient cousines, non ? Mais laffaire tourna court.
Ma grand-mère dit que tu nes rien pour nous lâcha Laure, méprisante. Que ta mère voulait saccrocher à notre famille, mais elle sest ratée. Ma grand-mère, elle, elle nest pas stupide !
Franchement, jai jamais eu envie dêtre de votre famille de bourgeois ! répliqua Sonia. On dirait que vous vous prenez pour la Maison royale !
Après ça, elles se croisaient sur la place des Terreaux sans même se dire bonjour.
Plus tard, Sonia apprit de son père que Laure avait perdu sa mère (le père était mort depuis longtemps), et que sa grand-mère et son grand-père, quelle navait jamais connus, étaient décédés lun après lautre aussi.
Tante Germaine lui souffla un secret : Jules aurait aimé voir sa fille renouer avec ses parents, mais, va savoir, il na jamais osé ou ils ont dit non
En réalité, Sonia sen fichait. Elle avait assez de ses propres soucis.
Après le BTS, elle trouva un job, se maria à 22 ans avec un certain Antoine. Un an plus tard, une adorable petite Capucine vint changer la donne.
Jules était aux anges, presque sobre, tout fier lors des visites de sa fille et sa petite-fille. Dhabitude, elles venaient chez lui ou se retrouvaient dans un café Antoine ne tenait pas trop à son beau-père.
Hier, il ma demandé en douce combien coûte une école privée chuchotait tante Germaine à Sonia, rieuse. Il veut mettre des sous de côté pour que la petite ait une bonne éducation. Il a pris un deuxième boulot, tu te rends compte ?
Pourvu quil ne boive plus murmurait Sonia. Il sabîmait à force et on voit quil nétait pas bien, mais il ne lavouait jamais
Trois ans plus tard, Capucine eut un petit frère, Alexandre. Jules adorait son petit-fils aussi, mais Capucine restait la chouchoute. Pourtant, il passait de moins en moins de temps avec les enfants, toujours plus pâle et fatigué.
Je suis juste épuisé se défendait-il face aux questions de sa fille. Quand je me reposerai, ça ira.
Sonia sinquiétait, mais elle avait déjà fort à faire. Surtout quun jour son mari décida quil en avait ras-le-bol de la vie de famille et préféra la liberté avec une collègue bien plus jeune.
Entre le divorce, lavocat, le cest pas moi, cest toi !, Sonia perdit Jules de vue.
Viens vite, Sonia la voix endeuillée de tante Germaine à lautre bout du fil ne laissa pas de doute : Jules était décédé.
Heureusement que sa mère accepta de garder les petits quelques jours, sinon elle aurait craqué avec les obsèques et tout le tralala.
Ce nest quaprès que Sonia réalisa ce que Laure voulait dire.
Tu rigoles ? répliqua la cousine quand on parla dhéritage. La chambre dans le foyer, la bonne affaire, tiens !
Ne soyez pas si sûre, fit Laure, tout bas. Ma mère racontait que Jules avait des actions planquées achetées dans le Nord, quil navait même pas tout dépensé. Pas de millions deuros, mais bon… Et la chambre, on peut la vendre !
Rouge de colère, Sonia pensa : à peine le père enterré, voilà Laure qui se bouscule pour les miettes !
Attends, je partage pas, moi ! répondit Laure. Je suis lunique héritière légale de tonton Jules ! Je ne partage avec personne.
Sonia pensa répliquer, mais se mordit la langue. On ne lui avait jamais officiellement reconnu le statut de fille légitime de Jules. Même son nom de famille était différent.
Ce nest pas un problème ! sindigna Michel, le beau-père, quand Sonia lui raconta lhistoire avec sa mère. Il suffit daller au tribunal et prouver que Jules était ton père. Laure ira voir ailleurs !
Simple, vraiment ? douta Élodie, se tournant vers Sonia. Mais il faut une analyse ADN non ? Avec quoi on compare ?
Jules na rien laissé, pas même une brosse à dents ? ricana Michel. Vous êtes vraiment à côté de la plaque, les filles !
En effet, Laure qui avait obtenu les clés de la chambre du défunt avait fait venir une société de nettoyage qui avait tout astiqué, jeté la moindre vieillerie, lavé le linge jusquà effacer lADN
Bah quoi ? Cest la coutume de tout nettoyer après un décès, minauda Laure en cachant mal son sourire.
Heureusement, Michel eut une idée lumineuse (dommage que Sonia ne lait pas apprécié plus tôt !) :
Va au tribunal, Sonia. Tout le monde sait ici que Jules ta toujours reconnu comme sa fille. Élodie témoignant, Germaine aussi, les collègues également Tu seras gagnante !
Et bingo ! Élodie témoigna, Germaine aussi, les collègues du Syndicat dHabitation firent pareil.
Résultat : Sonia se retrouva non seulement héritière de la chambre au foyer, des actions et du compte en banque, mais aussi en droit de contester la succession des grands-parents.
Mais elle nest pas vénale, notre Sonia elle partagera avec Laure. Enfin, partager il lui reste à savoir comment !
