Amitié fidèle
Je tenvie, vraiment, Clémence. Sincèrement. Je tenvie.
Clémence reste bouche bée. Lidée que Capucine puisse la jalouser lui semble bien absurde…
Tu es sérieuse ? De quoi précisément tu menvies ? Tu te souviens comment se sont terminées mes anciennes histoires damour ? Même celle daujourdhui est loin dêtre idéale… Jai vraiment pas de chance avec les garçons… Franchement, cest pas le moment denvier quoi que ce soit !
Capucine secoue la tête, ses cheveux ondulant sous la lumière.
Je ne parle pas des garçons. Tu as de bons parents, Clémence. Tu comprends ? Des bons. Ils ne tont jamais crié dessus. Jamais ivres au point que tu doives les ramener chez eux. Et maintenant ils toffrent un appartement.
Capu…
Mais Capucine nen démord pas.
Les miens… Elle hésite à trouver les mots Les miens boivent depuis toujours. Dabord cétait « pour décompresser après le boulot », puis « cest le stress », et maintenant… Maintenant cest tout simplement foutu. Et en plus, jai leurs crédits sur le dos, parce quils croient que ça va arranger les choses, bien sûr ! Quand je vois ta mère qui tappelle juste pour savoir comment tu vas, je me dis que je suis née sous une mauvaise étoile…
Clémence aurait voulu la réconforter, mais ce « je tenvie » sonne désagréable, presque malsain… Lamitié nest pas censée contenir de jalousie.
On ne choisit pas sa famille, tu sais, lâche Clémence.
Clémence na pas de chance partout non plus.
Elle, cest en amour quelle accumule les échecs.
Son premier vrai copain, Damien, qui lui jurait quils étaient « une seule âme », la quittée après trois ans. Et pas franchement avec élégance : il sest marié avec une autre.
Après Damien, elle sest promis de ne plus forcer le destin. Lamour viendrait tout seul, inutile de le traquer. Elle ne cherchait pas, mais Julien est venu. Même scénario : parfait au début, puis ils tombent le masque. Maladroit et centré sur lui-même.
Encore une fois, Julien oublie de verrouiller la porte. Les chaussures traînent dans lentrée, une posée en travers, lautre devant la salle de bain.
Salut, lance Clémence.
Julien secoue la tête, essaie de dompter ses cheveux ébouriffés.
Ah, enfin ! grommelle-t-il Dis, il faut que je fasse un virement urgent. Tu me dépannes ? Tu peux ? Je te rembourse bientôt, promis.
Clémence pose son sac. Elle connaît la chanson.
Julien, on avait convenu. Il faut que je paie internet, et javais prévu de prendre de la vraie viande, au lieu de tes saucisses douteuses.
La viande attendra, Clémence ! Allez, deux cents euros, cest rien. Je te rends ça vite.
Daccord. Mais ce sont les derniers deux cents euros jusquà ton avance ! Noublie pas internet. Ce sera à toi ensuite.
Bientôt, Clémence commence à se poser des questions.
Dabord, une bague a disparu. Pas une bague de fiançailles (cest toute une histoire pour Clémence), juste une fine bague en or avec un petit améthyste pâle. Elle la laisse toujours au même endroit.
Capucine, tu ne te rappelles pas la dernière fois que jai mis ma bague ? demande Clémence un soir, alors quelles prennent le thé.
Non, Clem. Tu las perdue chez toi ? Peut-être dehors ?
Je lai encore vue le week-end dernier. Julien a rangé des trucs dans larmoire, il a peut-être déplacé des choses…
Julien fouille ton armoire ? Capucine fronce les sourcils.
Bien sûr, il vit ici maintenant.
La deuxième perte est plus gênante. Un vieux téléphone, mais qui fonctionne. Clémence le garde pour les inscriptions en ligne risquées ou pour donner un numéro « pour le livreur ». Il était dans le tiroir de son bureau.
Clémence fouille le tiroir trois fois.
Julien, tu nas pas vu mon ancien téléphone ?
À quoi il te sert ? Julien ne se retourne même pas Tu ne ten sers jamais. Tu as dû le jeter sans faire attention.
Son air détaché lui paraît suspect. Beaucoup trop détaché.
Clémence remarque aussi quil manque parfois des billets dans son porte-monnaie. Et des objets disparaissent. Un paquet de bonnes piles, assez cher, acheté pour la balance. Rien de bien coûteux séparément, mais ensemble, ça fait mauvais genre.
Capu, commence Clémence en remuant la mousse de son café tu sais comme cest simple de perdre des trucs dans le brouhaha.
Je sais, Capucine avale une gorgée de thé trop corsé Jai cherché mon parapluie trois jours, il était sur la chaise…
Voilà. Mais imagine, si tu avais vraiment besoin dargent, tu prendrais quelque chose chez une amie, pas très précieux, pour ensuite le rendre ?
Capucine la fixe, interloquée.
Pourquoi ? Clem, tas pris quelque chose ?
Non, je parle dune situation hypothétique. Imagine que tu dois absolument acheter une place de concert, tu nas pas un centime. Et dans la boîte à bijoux de ton amie, une bague quelle ne porte presque jamais…
Capucine réfléchit…
En théorie ? Je ferais un petit boulot, ou je vendrais quelque chose à moi. Mais toucher aux affaires dune autre, cest du vol. Même si cest soi-disant provisoire.
Et si ce nest pas une amie mais ton copain ? précise Clémence, scrutant sa réaction.
Capucine hésite.
Si mon copain commence à prendre mes affaires, ce nest plus mon copain. Sil vole, cest un voleur. Point. Voler chez soi, cest le top du mauvais goût. Clem, tu penses sérieusement que Julien te vole ?
Clémence finit par avouer ses soupçons.
Demande-lui clairement, conseille Capucine Tu verras sa réaction.
Oser comme ça ?
Quest-ce que tu risques ? répond Capucine Sil est honnête, il va se vexer et sexpliquer. Sil ment… tu ten doutes déjà. Autant savoir tout de suite.
Il faut sûrement demander. Sil ment, elle le verra. Clémence tente de ménager Julien, mais il réagit mal :
Tu dérailles ou quoi ? Quelles affaires ? Super, tas trouvé le coupable. Tu perds tout et je paie les pots cassés ? Julien nie. Il crie, il sindigne, vide ses sacs devant elle pour prouver sa bonne foi. Mais il navoue rien.
Le soir, il part chez un pote, boire et se plaindre de Clémence. Le lendemain, elle se décide à parler à Capucine.
Elle lappelle à midi.
Capucine, salut. Je peux passer ? Faut que je te parle de Julien. Il…
Clem, je ne peux pas, coupe Capucine Jai des choses à faire. On sappelle ce soir ?
Cest juste deux minutes !
Deux minutes alors, daccord.
Clémence se dit quelle a blessé Julien, que peut-être il ne reviendra pas. Est-ce quon pardonne ça ? Capucine écoute sans rien dire, hoche la tête de temps en temps, le regard ailleurs. Quand Clémence finit, elle attend un peu de consolation.
…Et il est parti ! Tu comprends ?
Capucine, pressée de sortir avant larrivée de Clémence, répond :
Félicitations, Clem. Sil sest sauvé, cest quil nest pas net.
Merci pour le soutien, ironise Clémence Tu as lair très distante…
Capucine na pas parlé de sa nouvelle histoire au bureau, et là, elle se dépêche vraiment. Elle jette un œil à sa montre, mais Clémence lui attrape soudain le poignet. Le bracelet en argent ressemble à sy méprendre à celui qui a disparu chez Clémence.
Sérieusement ? souffle Clémence Tu voulais le cacher ?
Quoi, « je » ? Capucine retire sa main.
Tu vas me dire quil te vient de ta cousine ? Clémence la lâche Tu me jalousais, puis tu as commencé à voler mes affaires en douce. Et à accuser Julien ! Tu es une amie en or… Et tu nas même pas eu honte de porter ce bracelet !
Capucine regarde tour à tour Clémence et le bracelet…
Ce nest pas le tien… dit-elle, abasourdie Clem, tu me connais depuis la maternelle. Ce nest pas ton bracelet ! On me la offert ! Je peux te prouver !
Je ne veux plus rien entendre. Et garde-le. Au moins tu auras un souvenir pour ta vie de malchance.
Une semaine de silence total sécoule. Julien ne revient pas. Pour le retrouver et le supplier de pardonner, Clémence fait tout pour shumilier. Mais elle irait jusquau bout, rien que pour ne plus avoir honte de croiser son regard.
Un matin, alors que Julien est dans la salle de bain, Clémence se lance dans le grand ménage du salon. Sur le balcon, elle récupère le vieux sac en toile de Julien, quil na jamais daigné jeter. Elle le tire, et soudain, la poche latérale craque.
Le contenu se répand au sol : vieux tickets, médiators… et une poignée dobjets que Clémence prend dabord pour des déchets.
Mais non, ce nest pas des déchets.
Il y a ses boucles doreilles à topazes bleues, quelle pensait perdues. Et surtout, son bracelet. Celui quelle accusait Capucine davoir volé.
Julien…
Je peux expliquer, il est là, dans son dos.
Quest-ce que tu veux mexpliquer ? Que tu les as piqués et quils nont pas encore été vendus ?
Jaurais fini par te les rendre…
Inutile de préciser que Julien est mis à la porte dans la journée. Mais ce nest pas lui qui inquiète Clémence. Ce qui compte, cest que Capucine ne répond pas à ses appels, et il faut sexcuser.
Je sais que tu ne veux pas me voir, dit Clémence, venue directement chez elle mais je dois te parler.
Capucine est en peignoir.
Je ne tai jamais rien pris.
Je sais. Et je suis vraiment désolée, Capu. Cétait Julien. Jai trouvé le bracelet dans son sac, il devait le vendre. Il a aussi vendu la bague, il me la avoué. Capu, comment jaurais pu croire que tu avais ce même bracelet, vraiment ?
Tu aurais pu croire en moi, plutôt quau hasard. Mais Julien, tu las cru, tout de suite. Moi, jétais quoi pour toi ? Parce que je suis moins riche, je vole forcément ? Non mais laisse tomber, une amie comme ça, jen ai pas besoin. Demain tu portes plainte contre moi ? Jai pas besoin de ça. File…
