Sous les douze coups de minuit, elle découvre un message sur le portable de son mari et lui fait ses valises, direction le palier

31 décembre.

Quelques heures avant minuit, je regardais la table du réveillon, toute dressée avec soin. Marie sagitait dans la cuisine, en robe de velours bleu foncé quelle sétait offert pour loccasion. Elle râlait gentiment en déplaçant les plats pour faire de la place à la petite coupelle de saumon fumé. Lodeur du canard rôti et des pommes au four enveloppait lappartement, lui donnant cette atmosphère chaleureuse quon ne trouve quen hiver, à Paris.

Tu as mis le champagne au congélateur ? Je tavais dit de juste le mettre au frigo, il va geler et faire de la glace ! sinquiéta-t-elle en me lançant un regard nerveux.
Je suivais dun œil distrait les variétés à la télé, confortablement installé sur notre vieux canapé. Mon téléphone à la main, je tapais des messages, le sourire léger aux lèvres.

Tranquille, Marie. Vingt minutes, ça risque rien. On le sortira juste avant le discours du président, il sera parfait, répondis-je sans quitter mon écran, un peu agacé par ses manies. Dailleurs, tu as vu ma chemise bleue ? Celle que tu as repassée la semaine dernière ?

Marie soupira tout en essuyant ses mains sur le tablier. Il restait à peine une heure et demi avant les douze coups, et sa coiffure nétait même pas terminée entre le four à surveiller, la table à dresser, les serviettes à mettre, les flûtes à sortir.

Deuxième étagère du placard, forcément, où veux-tu quelle soit ? répondit-elle en vérifiant la cuisson du canard.

Chaque année, cétait le même ballet : elle courait, sinquiétait que tout soit parfait, alors que moi je vivais le réveillon comme une simple tradition, participant du bout des doigts aux préparatifs. Marie insistait, je résistais. Cétait notre rituel, notre équilibre.

Nous avions choisi de fêter seuls cette année. Nos enfants, Antoine et Camille, ne seraient pas là : Antoine en Savoie avec sa fiancée, Camille partie avec son mari à Bali. Marie avait dabord déploré le vide, mais sétait vite dit quun réveillon en amoureux serait peut-être enfin possible. Elle avait tout misé sur cette soirée.

La voilà ! lançai-je depuis la chambre en déboutonnant la chemise devant le miroir. Un peu plus serrée que lan dernier, mais Marie me regarda tendrement ; pour mes cinquante-deux ans, je navais pas à rougir, la tempe argentée ajoutant à ma prestance.

Beau gosse ! glissa-t-elle. Allez, viens tasseoir, on dit au revoir à cette année

Nous nous installâmes. La télé débitait des chansons dune autre époque, les lumières clignotaient dans le sapin. Marie servit le canard, versa du jus de fruits maison, pendant que je posais mon portable face cachée à côté de lassiette.

À tout ce qui doit rester derrière nous, trinqua-t-elle, le verre de liqueur à la main.

Oui, oui, je bus rapidement en prenant mon téléphone. Attends, je vérifie un truc, deux secondes.

Laisse-le, dit-elle doucement, plus ferme quà laccoutumée. On est juste nous deux, on peut bien se parler.

Et si Antoine ou Camille envoient des photos ?

Largument la fit taire. Les enfants pouvaient appeler, elle le savait, et décida de ne rien dire.

Le dîner se déroula paisiblement. Jévoquai lidée de monter passer un week-end à la campagne, déneiger le chemin, profiter du bois Marie acquiesça en rêvant à des promenades sous la neige.

Vers minuit, je prêtai enfin attention au champagne.

On ouvre, chef ? Cest presque lheure des cloches !

La bouteille sauta, la mousse se déversa dans les flûtes. Marie prépara son petit papier pour le vœu, quelle brûlerait et avalerait avec le champagne, comme un vieux rituel denfant. Elle y écrivait toujours le même souhait : «Que tout le monde soit heureux et en bonne santé.»

À lécran, les douze coups commençaient.

Bonne année ma chérie ! lançai-je, le sourire habituel.

Bonne année, André ! répondit-elle, radieuse.

À ce moment-là, le téléphone vibra sourdement sur la table. Marie, la main tout près, surprit la notification qui salluma. Je nétais pas assez rapide ; son regard glissa sur lécran.

Un message, signé «Luc Lefèvre Garage».
«Bonne année mon tigre ! Jattends que tu te libères de ta vieille cloche. Le champagne refroidit, et je nai plus rien sur moi Je taime, ta Chaton.»

Marie resta figée. Les cloches, à la télé, tombaient dans le silence ouaté de la stupeur. «Mon tigre», «ta Chaton», «vieille cloche» Luc Lefèvre, le garagiste chez qui jallais souvent ces derniers temps, prétextant des problèmes de direction ou dhuile.

Elle me scruta, le visage blême. Je refermai précipitamment mon téléphone, oscillant entre peur et colère.

Marie, fais ton vœu, on na pas de temps à perdre ! bredouillai-je, la voix tremblante.

Ses yeux navaient ni larmes ni reproches, juste une froide lucidité. Vingt-cinq ans. Un quart de siècle. Et voilà comment.

Luc Lefèvre ? murmura-t-elle, une voix qui nétait plus la sienne.

Je métouffai, balbutiant.

Cest juste le garagiste, il envoie des blagues à tous les clients du spam, sûrement.

Il tappelle «mon tigre» et tattend sans sous-vêtements ?

Son regard me miss à nu. Jétais acculé.

Tu lis les messages des autres ? Cest pas correct, franchement ! Cest juste des délires entre potes du garage, ils sont lourds.

Montre-moi, elle tendit la main. Si cest drôle, on rit ensemble.

Je me crispai, serrant la poche.

Je nai pas à te montrer Un homme mérite sa liberté Tu vas faire une scène de jalousie à minuit ?

La Marseillaise retentit à la télé. Nous étions plongés dans une pesanteur étouffante.

Alors, je suis la «vieille cloche» ? Et là-bas, cest «Chaton», la jeunette ?

Je nai jamais dit ça ! protestai-je, inquiet.

Marie balaya la pièce du regard, fixant la table, la vaisselle, le canard, les salades. Tout lui parut subitement ridicule, comme la décoration dune mauvaise pièce où elle jouait le rôle de lidiote.

Sans mot, elle quitta la cuisine.

Marie ! Où vas-tu ? Je restai planté, la gorge sèche.

Dans la chambre, elle alluma la lumière crue. Elle ouvrit le linéaire, tira brutalement la valise à roulettes, celle de notre dernier séjour à Marseille, justement. Elle la posa au sol, sortant mes affaires pulls, jeans, t-shirts quelle jeta sans ménagement.

Tu fais quoi ?! demandai-je, sidéré.

Justement, siffla-t-elle, vidant le tiroir à sous-vêtements, tout renversant dans la valise. Nouvelle année, nouvelle vie. Pour toi, avec Chaton. Pour moi, sans traître.

Arrête ! Ce nétait quun flirt, rien de grave !

Je voulus lempoigner, elle me repoussa violemment. Une colère froide sempara delle.

Ne me touche pas ! rugit-elle. Tu voulais dîner ici, lever ton verre, puis filer chez elle avec lexcuse du boulot ou dun copain malade ?

Mes yeux nerveux la trahissaient, elle avait compris. Le plan était là : minuit, femme, puis amante.

Pars, dit-elle sans force mais avec une détermination implacable.

Et où ? Cest la nuit ! On est le premier janvier !

Lappartement est à mon nom, hérité de mes parents, tu ny es que toléré. Je te radie dès que les fêtes sont passées. Maintenant, fais tes valises. Direction Luc Lefèvre. Quil soccupe de toi.

Elle referma la valise, des manches dépassant, sans se soucier de bien fermer.

On parlera demain, on est fatigués

Je nai rien bu, répliqua-t-elle sèchement. Et je nai plus rien à te dire. Vingt-cinq ans Je tai fait confiance. Mais pour toi, je ne suis quune cloche.

Valise à la main, elle lamena dans lentrée, les roulettes cognant le parquet.

Tu ruines la famille pour des bêtises ! Pense aux enfants !

Je leur dirai tout. Avec les preuves. Antoine saura comment tu mappelles.

Pâle, je ramassai ma doudoune, dans un dernier espoir.

Marie, tu iras où ? Tu vas rester seule à cinquante ans ? Personne ne voudra de toi.

Au contraire, elle ressentit un soulagement inattendu. Je nétais plus son époux, juste un homme laid et misérable. Peut-être que Chaton sait cuisiner le canard.

Elle claqua la porte devant moi, verrouilla deux fois, ajouta la chaînette.

Dos au métal froid, elle écouta les bruits dans lescalier : mes grognements, mes chaussures, le vacarme de la valise, puis lascenseur qui séloignait. Silence.

Marie glissa lentement au sol, le cœur battant, en robe de fête sur le tapis de lentrée, fixant la porte vide, là où ma veste pendait encore.

Pas de larmes, juste la sidération. On ne ressent pas la douleur de suite, face à laccident, mais on sait que la voiture est détruite.

Dix minutes, ainsi. Puis elle se releva, lissa la robe, retourna à la cuisine.

Rien navait bougé. La télé diffusait une comédie musicale quelconque. Le champagne sétait réchauffé, le canard refroidi.

Marie prit son verre.

Bonne année, Marie, murmura-t-elle à la pièce vide. Bienvenue dans une nouvelle vie.

Elle avala son champagne dun trait, sans vraiment en sentir la saveur.

Son regard tomba sur le cadeau pour moi : une belle boîte à montres, suisse, achetée avec ses économies, trois mois de petites privations. Elle ouvrit la boîte : lacier brillait.

Cest pas grave, soupira-t-elle. Antoine sera ravi. Ou alors je la vends, et je pars au bord de la mer.

Elle sassit à ma place, goûta le salade. Délicieuse. Comme toujours, elle réussissait ses plats. La maison était propre, elle était apprêtée. «Cloche» Mais une cloche naurait pas mis son mari dehors cette nuit-là. Non, une cloche aurait avalé la pilule, fait bonne figure, pleuré seule et redoublé defforts.

Elle, elle lavait fait sortir. Donc pas une cloche. Une femme pleine de dignité.

Son téléphone sonna : Camille envoyait une photo. Elle et son mari sur une plage, en bonnet de Père Noël, tenant des noix de coco. «Bonne année, Maman et Papa ! On vous aime très fort ! Vous devez vous régaler du canard de Maman ? Bisous !»

Marie craqua. Les larmes jaillirent, non pas de désespoir mais de purification. Elle pleurait sur les années perdues, sur sa naïveté. Elle pleura en mangeant la salade à la louche, ce quelle ne sétait jamais permis.

Puis elle sessuya, et répondit à Camille : «Bonne année mes petits ! Ici tout va bien. Papa est sorti prendre lair. Je vous embrasse.»

Elle leur parlerait plus tard. Ce soir, cétait sa bataille, sa victoire.

Marie se leva, regarda par la fenêtre : neuvième étage, des feux dartifice éclataient sur les toits recouverts de neige. En bas, quelque part, javançais avec ma valise sous le bras, essayant dattraper un taxi, le portefeuille vide (toutes les cartes sur son compte joint sauf mon salaire, qui était toujours modeste). Et Luc Lefèvre ? Cest facile dêtre lamant dune heure, moins doffrir laccueil, la routine, les vêtements froissés, sans argent ni explications.

Marie sourit : la passion du «garage» sépuiserait vite. La vie réelle revient toujours plus vite que les feux dartifice.

Elle revint à table, attaqua une cuisse de canard. Lappétit était féroce, soudain.

On sonna à la porte. Long et insistant.

Marie se tendit. Je revenais, prêt à tout casser ?
À travers le judas, elle vit Jeanne, la voisine, en robe de chambre à fleurs, avec un plat recouvert dun torchon.

Elle ouvrit, soulagée.

Marie, bonne année ! On a fait des tourtes aux poireaux, chaudes ! Je voulais partager Il fait un calme chez toi Jai croisé André avec sa valise à lascenseur, lair sombre. Il part en voyage ?

Marie contempla les tourtes, le sourire doux.

Il est parti, Jeanne, répondit-elle sereinement. Parti pour longtemps.

Oh, mais en pleine Saint-Sylvestre ? Vous vous êtes disputés ?

Non, vrai sourire radieux. On a réglé les choses. Viens, Jeanne, il me reste du canard et du champagne, et cest trop pour une seule.

Après une hésitation, Jeanne entra. Son mari dormait déjà du sommeil du juste. Elles bavardèrent jusquà trois heures, mangèrent, burent une petite mirabelle. Marie lui dit quil avait eu une aventure. Jeanne, femme aguerrie, se contenta dacquiescer : «Tas bien fait. Faut pas les garder quand ils perdent la boule. Une belle femme comme toi, y en aura dautres !»

Marie y crut. Pour la première fois depuis des années, elle envisagea lavenir sans crainte mais avec curiosité.

Au matin, elle se réveilla, non au son du ronflement, mais sous le éclat du soleil dans la chambre. Lappartement était silencieux, mais vibrant.

Elle ramassa ce que javais oublié : rasoir, chaussons, livres, chargeur. Elle mit le tout dans un sac en plastique, direction la benne.

Coffee time : vrai café moulu, pas celui en poudre que jadorais pour gagner du temps. Près de la fenêtre, elle réfléchit au calme du matin.

Le portable vibra : un SMS de ma part.
«Marie, tas dégrisé ? Je squatte chez un pote. Cétait juste un malentendu. Parlons-en. Je suis prêt à te pardonner cette crise.»

Elle éclata de rire, toute seule. «Me pardonner». Mignon.

Bloqua mon numéro, désactiva mes accès au compte joint via la banque.

Face au miroir, elle vit la ride légère, les yeux un peu gonflés, mais un air frais.

Bonjour, nouvelle vie, se dit-elle. On va bien sentendre, toi et moi.

Elle lança de la musique : du rythmé, du dansant, et commença à nettoyer la table. Lannée commençait, et celle-ci serait vraiment la sienne.

Ce soir-là, jai compris : on peut perdre sans sen rendre compte ce quon croyait acquis. Le respect nest pas une routine, la confiance doit se cultiver chaque jour. Le bonheur, parfois, cest juste davoir le courage de tout recommencer.

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Сергій с подъемом собрал свои вещи: он уходил от жены, с которой прожил целых 15 лет. — Серёжа, не уходи, — уговаривала его Оксана.