Sébastien, tu es sérieux ou cest une de ces mauvaises blagues de préNouvelAn? Célestine sarrête, la louche à la main, oubliant quelle sapprêtait à verser la soupe. La vapeur sélève du chaudron, se dépose sur les verres de ses lunettes, quelle ne prend même pas la peine dessuyer.
Sébastien est assis à la table de la cuisine, le regard coupé à son téléphone, faisant semblant de consulter les prévisions météo. Les épaules rentrées, il attend comme sil pressentait un choc.
Ma chérie, maman vient de mappeler Elle pleurait, murmure-til sans lever les yeux. Elle dit que papa ne va pas bien, la tension monte. Ils sont seuls, dans ce petit appartement qui ressemble à une crypte. Cest le NouvelAn, la fête familiale. On ne peut pas, une seule fois, mettre nos principes de côté?
Célestine pose doucement la louche sur le support, évitant de la faire tomber dans lévier. Elle inspire profondément, puis expire.
Mettre nos principes de côté? répètetelle dune voix étrangement calme. La dernière fois, le 8mars, quand on a franchi nos principes, ta mère a déclaré devant tout le monde que je te parais dix ans plus vieille, alors quon a le même âge. Puis, «par hasard», elle a renversé son verre de vin sur ma nouvelle blouse. Tu appelles ça des principes?
Elle a son âge, son caractère commence Sébastien.
Son caractère, cest du talent, linterrompt Célestine. Un talent à me gâcher la vie. Elle ne me supporte pas. Pourquoi aller là où je suis haïe? Pour rester dans un coin, mâcher une salade fanée et écouter ses histoires sur ton examie Lucie?
Sébastien dépose enfin son téléphone et tourne son regard vers sa femme. Dans ses yeux, Célestine lit la même supplique qui la toujours déstabilisée. En dix ans de mariage, elle a décortiqué ce regard: celui dun grand enfant qui préfère que tout soit concilié plutôt que daffronter les problèmes, qui veut seulement que tout le monde mange des bonbons.
Célestine, je te promets, je resterai près de toi. Pas de Lucie. Si elle dit ne seraitce quun mot, on part tout de suite. Promesse dhonnêteté. Mais vraiment, ils sont vieux, ces deux. Et si ce NouvelAn était le dernier?
Ce stratagème fonctionne à chaque fois. La rage de Célestine cède la place à une fatigue résignée. Elle sait quelle va accepter, non pas pour la bellemère, mais pour cet homme doux et sans cesse présent, quelle aime malgré son incapacité à poser des limites avec sa mère.
Si on y va, déclaretelle lentement, les yeux fixés sur Sébastien, jai une condition. On part avec ma voiture. Les clés restent dans ma poche. Au premier signe dimpolitesse, je me lève et je file. Avec toi ou sans toi. Daccord?
Sébastien éclate de joie, se lève dun bond et la serre dans ses bras.
Bien sûr! Célestine, tu es la meilleure! Je vais appeler maman, lui dire de se préparer. Elle sera ravie, tu verras!
Célestine esquisse un sourire en coin, se détachant des bras. La joie de Madame Valérie Dubois à lidée de leur visite ne rivalise quavec la jubilation dun inquisiteur découvrant sa prochaine proie.
Les trois semaines qui précèdent la fête passent dans un tourbillon qui atténue légèrement langoisse. Célestine senferme dans le travail pour ne pas penser à la visite. Elle choisissez des cadeaux neutres mais coûteux: une couverture en laine dalpaga pour le beaupère, une boîte en étain contenant du thé de prestige pour la bellemère. Sébastien parcourt les boutiques, ajoutant aux produits une liste interminable dictée par sa mère au téléphone: mayo dune marque précise, petits pois dune variété «cérébrale», saucisson dune usine qui aurait fermé pendant la crise.
Le 31décembre, la ville est recouverte dune épaisse couche de neige. De gros flocons mouillés collent aux vitres, les balayeuses peinent à dégager la chaussée. Célestine conduit prudemment, scrutant les feux rouges qui sétirent à la sortie de la ville. Sébastien, à côté, serre un sac de mandarines contre ses genoux, tapotant nerveusement le plastique.
Tu as bien dit à maman quon apportait de laspic? demande Célestine sans quitter la route. Elle a passé six heures la veille à préparer un aspic translucide dont elle est fière.
Je lai dit, hoche Sébastien, toussant légèrement. Elle a répliqué quelle en a déjà, mais je lai convaincue! Jai insisté sur le fait que le tien est meilleur.
Daccord, soupire Célestine. Alors mon aspic ira au chien, sil est encore en vie.
Toupie est mort il y a deux ans, Célestine.
Alors aux voisins.
Ils arrivent chez les parents aux huit heures du soir. Limmeuble typique de la banlieue parisienne les accueille avec des fenêtres sombres et lodeur doignons frits qui émane du hall. Lascenseur, comme dhabitude, ne fonctionne pas, ils montent donc à pied jusquau cinquième étage, les bras chargés de paquets et de présents.
La porte souvre sur Madame Valérie Dubois, vêtue de sa robe de soirée pailletée quelle porte à chaque cérémonie depuis quinze ans. Ses cheveux gris sont coiffés en un chignon imposant, luisant comme un casque.
Vous voilà, pas de poussière, lancetelle, laissant passer son fils mais bloquant le passage à Célestine. Sébastien, mon fils, comme tu as maigri! Mais où est le repas? Vous ne mangez pas ici?
Sébastien dépose un bisou sur la joue de sa mère et se fraie un chemin dans le couloir.
Maman, arrête, je vais bien. Bonjour, bonne année!
Bonne année, Madame Valérie, répond Célestine avec un sourire poli, tentant de suivre. Vous avez lair en pleine forme.
La bellemère la jauge dun regard mêlé de mépris et de pitié, comme si Célestine venait en sabots sales à un bal royal.
Et toi, Célestine, on dirait que tu as repris du poids. Bien, tu arrives en voiture, pas à pied. Entre, il fait un vent, prends les pantoufles dans le coin, les vieilles de ton père, il ny a pas dinvités, la voisine Véronique a passé la soirée hier et a tout abîmé.
Célestine avale sa réplique sur le poids, sachant quelle garde la silhouette, et enfile de grosses pantoufles masculines usées. Monsieur Bernard Dubois, le père, sort du salon; cest un homme discret, toujours caché derrière le journal ou la télévision.
Bonjour, les enfants, marmonnetil en serrant la main de son fils et en hochant la tête à la bellefille. Entrez, le repas est prêt, comme à un mariage.
Lappartement des parents ressemble à un musée du passé. Des tapis accrochés aux murs, un cristal rangé dans une vitrine que lon ne sort quune fois lan pour le dépoussiérer, une atmosphère lourde imprégnée dodeurs de médicaments et de vieux meubles. Au centre du salon trône une table recouverte dune nappe en lin. La table déborde de nourriture, mais lendroit réservé à Célestine est coincé entre le coin du canapé et la petite télé, impossible à quitter sans déranger les autres.
Assiedstoi, Sébastien, près du père, ordonne Madame Valérie. Et toi, Célestine, viens ici, au bord, tu maideras à servir les plats chauds.
Célestine sassied. «Aider à courir» nétait pas dans ses plans, mais elle ne veut pas déclencher une scène dès lentrée. Elle parcourt la table: une salade de chou, du hareng à la vinaigrette, des toasts aux sardines. Tout est gras, nappé de mayonnaise. Au centre, son aspic trône à côté dun grand plat daspic préparé par sa bellemère.
Lheure passe tranquillement. La télé diffuse des chansons de fin dannée, Bernard sert du champagne, Sébastien parle de son travail. Valérie écoute son fils, la joue posée sur sa main, un sourire attendrissant, mais dès que Célestine ouvre la bouche, le visage de la bellemère se durcit.
et jai reçu une prime, raconte Sébastien.
Bravo, mon fils! Même un centime compte pour la maison. Et Célestine, tes dépenses sont-elles si élevées? Cette robe, elle doit valoir la moitié de ton salaire, non?
Célestine pose délicatement sa fourchette.
Cette robe vient de ma prime, Madame Valérie. Mon projet a remporté le premier prix du concours darchitectes.
La bellemère fait semblant de ne pas entendre.
Ah, les jeunes daujourdhui, toujours à se pomponner. Tu te souviens, Sébastien, de Lucie? Quelle ménagère! Elle cousait, tricotait, faisait des gâteaux qui fondaient en bouche. Pas comme les plats daujourdhui, tous commandés.
Sébastien sétouffe avec une salade, regarde Célestine, qui mâche lentement un cornichon, songeant à tenir le coup. Elle sait quelle doit supporter, mais pour linstant ce ne sont que des épines.
Maman, pourquoi tu parles de Lucie? Ça fait des années, tente de calmer Sébastien. Célestine cuisine très bien, goûte son aspic.
Il tend la cuillère vers le plat de Célestine. Valérie intercepte sa main.
Ne touche pas! Laisse mon aspic, je lai préparé depuis cinq heures du matin. Le tien, avec de la gélatine industrielle, ne vaut rien.
Cest maison, affirme Célestine, ferme. Sans gélatine.
Qui cuisine sans gélatine de nos jours? hausse les épaules Valérie. On na plus le temps, tout le monde court, on construit des carrières, on aurait mieux fait dengendrer des petits avant de perdre la jeunesse. À quarante ans, on ne nomme plus la mère «grandmaman», on lappelle «mère».
Cette remarque touche une corde sensible. Le couple a envisagé davoir des enfants, mais les médecins les ont incités à attendre, et Valérie le sait.
Maman! crie Sébastien, plus dur. On arrête ce sujet.
Questce que jai dit? soffusque Valérie, les mains sur la poitrine. Je veux juste des petitsenfants avant de mourir. Cest de légoïsme, oui, mais cest mon souhait.
Bernard, un verre de vodka à la main, reste en retrait, préférant ne pas intervenir.
Latmosphère devient lourde. La soupe perd tout goût, le champagne devient acide. Célestine regarde lhorloge, il reste deux heures avant le son des cloches.
Au fait, les cadeaux, sanime soudain Valérie. Sébastien, sors la boîte du placard.
Sébastien apporte un sac. La bellemère en retire une chemise en coton de bonne facture.
Voilà pour toi, mon fils. Plus de polyester. Célestine, tu devrais repasser les chemises de ton mari, cest embarrassant de le voir en haillons.
Célestine regarde la chemise impeccable que porte son mari.
Merci, maman, marmonne Sébastien.
Et pour toi, Célestine, tend Valérie un petit sac en plastique.
Célestine louvre: des torchons décorés de porcelets et une crème pour les pieds «antifissures».
Merci, répondtelle, forcée. Cest indispensable.
Bien sûr, cest indispensable! sexalte Valérie. Tes talons étaient secs lété dernier quand je tai vue au chalet. Prends soin de toi, les hommes aiment les femmes bien entretenues. Lucie était toujours comme une poupée, la peau de velours.
Assez! interrompt Célestine, la fourchette frappant la porcelaine comme un coup de feu.
Questce que «assez»? demande Valérie, les yeux grands ouverts. Je dis la vérité. Une mère ne conseille jamais mal. Tu devrais modérer ton caractère. Tu es dans la maison de quelquun dautre. Sébastien ta «tiré» de ta vie, tu ne devrais pas tout refuser.
Maman, arrêtez! se lève Sébastien. Célestine a déjà tout organisé avant de me rencontrer!
Ah, arrêtez de la défendre! sécrie Valérie, le visage rougeoyant. Je vois son regard! Elle me regarde comme de la boue! Elle vient, apporte son aspic, pense nous surprendre? Je le viderai dans les toilettes, il sent le vinaigre! Elle gâte la nourriture!
Le silence retombe, brisé seulement par le tictac dune vieille horloge murale et le souffle lourd de Bernard.
Célestine se lève lentement, ses mouvements sont calmes malgré le tourbillon intérieur. Elle regarde son mari. Sébastien, désemparé, alterne le regard entre sa mère et sa femme. Il ouvre la bouche, mais Célestine le devance.
Sébastien, ditelle dune voix posée. Les clés sont dans ma poche. Je pars. Tu viens?
Célestine, où aller? Il neige, il fait nuit Maman, excusemoi!
Moi?! hurle Valérie. Avant cette impolie? Quelle se débrouille! Que la nappe soit la route! Enfin, on pourra enfin passer un moment en famille sans intrus!
Sébastien reste figé, partagé entre la peur de sa mère et la peur de perdre Célestine. Son visage montre une lutte douloureuse.
Attends, Célestine, calmonsnous balbutietil.
Cest la fin. Célestine comprend, comme un projecteur, quil ne partira pas. Il restera, mangera la salade, écoutera les critiques, hocherait la tête, parce que «maman est vieille».
Je comprends, acquiesce Célestine.
Elle sort du salon, retire les vieilles pantoufles de son père, enfile ses bottes, enfile son doudoune. La voix de Valérie retentit depuis la pièce: «Tu vois, je le savais, lhystérique! Tu las mis dehors pour les fêtes!».
Célestine ouvre la porte dentrée. Lair glacé du hall la frappe, rafraîchissant ses pensées. Aucun doute, seulement un immense soulagement. Elle a limpression davoir laissé tomber un sac de pierres quelle portait depuis dix ans.
Elle descend les escaliers, sort dans la rue. La neige continue de tomber, couvrant la cour dun épais manteau blanc. Sa voiture, un petit SUV, attend, semblable à un bonhomme de neige. Elle démarre, allume le chauffage, le parebrise se dégivre. Elle regarde son téléphone, trois appels manqués de Sébastien. Elle coupe le son et le pose sur le siège voisin.
En sortant du parking, elle aperçoit au cinquième étage la silhouette de son mari, debout, le regard fixé sur le sol. Elle ne fait pas signe. Elle allume la radio, une chanson de Noël entraîElle tourne le volant, laisse le passé derrière elle et se dirige vers la promesse dun nouvel an où elle sera enfin maître de son propre destin.
