Journal intime Paris, ce mois doctobre pluvieux
Ma vie de Parisienne tranquille a basculé il y a presque un mois, à cause dune histoire qui sannonçait anodine mais qui sest révélée un vrai feuilleton. Jen souris maintenant, un peu amère, en repensant à tout ce que jai ressenti.
Tout a commencé un soir, sous une pluie battante. Il était presque minuit quand on a sonné à ma porte, avenue Simon Bolivar. Jai entrouvert, resserrant mon peignoir, et aperçu sur le palier Delphine, mon amie denfance, entourée de trois sacs volumineux et dune valise Cabine. Elle était trempée, le mascara coulant sur ses joues, la mèche ruisselante, le trench en laine transformé en serpillère.
« Tu ne vas quand même pas me laisser dehors par un temps pareil ? Regarde, on se croirait sur les quais de la Seine en crue ! Et moi, jai que mon bagage et un cœur brisé… » sanglota-t-elle, exagérant le théâtre, en reniflant bruyamment.
Jai hésité un instant sur le seuil, le regard glissant sur ses affaires qui prenaient déjà toute la place. Delphine, quon ne voit plus que lors des anniversaires, ma fait pitié : elle semblait si désemparée. Et puis, mon appartement a deux pièces, je vis seule. Que risquais-je, après tout ?
« Entre, mais fais discret. Les voisins dorment déjà, » ai-je dit, fataliste, sachant que javais déjà perdu le combat.
Cest ainsi que prit début lépopée Delphine, au coût de mes nerfs et dune jolie somme en euros.
Les premiers jours, tout sest passé relativement bien. Delphine, fidèle à sa promesse, « reprenait ses esprits » : elle regardait des séries romantiques sur Netflix, enveloppée dans mon plaid en laine, pleurait en exigeant du thé au citron. Prévenante, jaccédais à ses demandes, écoutais ses histoires sur la trahison de Ludovic le « salaud » qui aurait dû partir en Guadeloupe avec elle. Nos échanges étaient doux-amer ; parfois, je me sentais presque coupable de sa détresse.
« Tes vraiment une amie, Emma, » massurait-elle en grignotant la part de gâteau au chocolat prévue pour ma fête, dérobée dans le frigo. « Ludovic disait quil nexiste pas de vraie amitié entre femmes ; je vais lui prouver le contraire ! Quand jirai mieux, jaurai un super appart et je te ferai un dîner de crémaillère inoubliable. »
Le troisième soir, jai tenté daborder la question du départ.
« Delphine… tu mas dit quelques jours. On est déjà mercredi. Tu as jeté un œil aux annonces immobilières ? Le marché est dynamique en ce moment, tu pourrais vite trouver. »
Son regard sest agrandi, embué de larmes à nouveau.
« Emma, tu nas pas idée du niveau de stress, jen tremble encore ! Jai appelé un agent, il a été odieux. Jai pleuré une demi-heure après… Accorde-moi deux jours de plus, je ne fais pas de vagues, je vis comme une petite souris chez toi »
La « souricette » avait déjà colonisé la salle de bains : bocaux de crème, masques, shampoings tout salignait sur chaque étagère, repoussant mes maigres produits. Ses manteaux enfouissaient mon blouson au portemanteau, ses bottines et baskets transformaient la porte en sentier dobstacles. Je nai rien dit. Mon éducation ne me laissait pas la mettre dehors, même si la vie privée prenait leau.
La première semaine, Delphine sest installée comme chez elle. Travaillant comme comptable indépendante, jai besoin de calme. Mais désormais, mon bureau-salle à dormir était envahi.
« Emma, il ny a rien dappétissant à la cuisine ! Juste des yaourts, des légumes. Tu pourrais préparer des boulettes, comme celles au fromage fondu ? »
Jai réprimé la crispation et lâché, « Ecoute… Je bosse. Il y a de la viande hachée au congélateur, des oignons. Tu peux cuisiner. »
« Ohlà, non ! Mon vernis est frais. Et lodeur de la viande crue me donne des hauts-le-cœur ! Sil te plaît, fais une pause pour men préparer »
Je cédais. Mieux valait cuisiner rapidement que de supporter ses soupirs théâtraux. À propos de courses, Delphine na jamais proposé daller au Franprix ni de commander sur Deliveroo. Elle mangeait avec entrain, mais sa carte bancaire restait introuvable.
« Ludovic a bloqué mes comptes, » justifiait-elle avec sérieux quand je glissais un mot sur les courses partagées. « Je te rembourse dès que jai résolu tout ça, avec la pension ou la liquidation. Tu sais, je suis de bonne foi »
Je savais quaucune pension ni partage des biens ne pouvait survenir, leur union nétait pas officielle. Mais jai préféré me taire, histoire déviter la crise.
La deuxième semaine, Delphine a commencé à « remettre de lordre ». Un soir, en rentrant, je découvre le fauteuil en coin, le canapé déplacé face à la fenêtre, des bâtons dencens flottant au-dessus de la table basse, mêlés à la senteur de tabac.
« Jai harmonisé ton feng shui ! » a-t-elle annoncé, débarquant en peignoir, cheveux en turban, tout sourire. « Ton énergie stagnait. Là cest beaucoup mieux ! Je vais créer un blog sur renaître après la trahison. Il me faut une jolie ambiance. »
Jai craqué.
« Delphine, on avait parlé de quelques jours. Ça fait deux semaines. Je nen peux plus, jai besoin de retrouvée ma paix. Quand comptes-tu partir ? »
Elle sest effondrée sur le canapé déplacé, accablée.
« Tu me mets dehors Après Ludovic, toi Je nai personne, pas dargent. Tu sais Jai cru quon était vraiment amies ! »
Je me suis sentie monstre et ai lâché, « Daccord, une semaine encore. Mais pas un jour de plus. Trouve un job, demande de laide à tes proches. Mais dans sept jours, il faut partir. »
Elle a repris du poil de la bête en deux secondes.
« Merci ! Tu es géniale ! Ah, au fait, ton shampoing pro est fini, je lai utilisé : il mousse super bien. Tu pourrais en racheter ? »
Là, jai senti monter une haine tranquille, polie. Mais puissante.
La troisième semaine sest transformée en cauchemar. Delphine sest lâchée : elle invitait des amis bruyants pendant mes absences « On a juste pris un thé », pourtant des verres de Côtes-du-Rhône traînaient partout. Elle passait des heures au téléphone à raconter sa vie à demi-haut, incluant des piques sur « lEmma rabat-joie » même lorsquelle savait très bien que jentendais tout.
Le summum, ce fut la soirée du samedi. Jétais partie aider mes parents à Argenteuil, rentrée tard, et rêvais dun bain chaud. La porte souvre : musique, éclats de rire. Je découvre dans lentrée deux paires de chaussures dhommes bien sales, taille 45.
Dans le salon, sur mon tapis crème récemment shampouiné, des chips écrasées, une grosse tache de vin. Autour de la table, Delphine portait ma plus belle pyjama en soie, accompagnée de deux hommes dont lâge et le style laissaient à désirer.
« Tiens, voilà la propriétaire ! Allez Emma, je te présente Thomas et Pascal, rencontrés sur une appli. Ils maident à décompresser, viens prendre un verre ! »
Les gars me regardent sans gêne, le sourire lourd.
Jai inspiré calmement, affrontant la tempête en moi.
« Delphine, tu vires tout le monde dehors. Et prépare tes affaires. »
« Oh, fais pas ta rabat-joie ! » a-t-elle râlé. « Franchement, on est entre adultes ! Ils ont apporté le vin ! »
« DEHORS, » ai-je ordonné de mon ton le plus glacial, coupant la musique. « Cinq minutes, sinon jappelle les flics. »
Les hommes ont ramassé leurs affaires, maugréant sur les « hystériques » et les « femmes trop sèches ». Delphine est restée prostrée sur le canapé.
Après leur départ, elle a explosé :
« Tu mas humiliée ! Cétait peut-être ma chance de rencontrer quelquun bien ! »
« On ne refait pas sa vie sur le dos dune amie, dans sa pyjama, ni en tachant son tapis, » ai-je rétorqué dune voix de glace. « Prépare-toi. Ton temps est écoulé. »
« Je ne dors pas dehors, et tu nas pas le droit ! Un mois ici, cest chez moi aussi. Jappelle la police ! »
Jai haussé les épaules. Cette assurance de tout exiger, je ne la comprendrai jamais. Mais jai fini par lâcher prise.
« Très bien. Reste cette nuit. Mais demain matin, il ne doit plus rien rester de toi ici. »
Jai fermé ma porte à clé, pour la première fois chez moi. Impossible de dormir, jentendais les pas de Delphine, son téléphone à haute voix, ses chocs dans la vaisselle. La peur se mêlait à la détermination. Je savais quil faudrait être radicale.
Le lendemain, dimanche, je suis sortie tôt, dégoûtée. Elle dormait encore sur mon canapé, bouche ouverte, la main pendant vers le sol, lodeur dalcool et de parfums lourds. Jai filé chez Leroy Merlin, acheté le meilleur verrou possible, puis appelé le serrurier, dont le numéro traînait sur le tableau de lentrée.
« Bonjour monsieur, urgence. Changement de serrure, appartement à moi, documents en règle. Je veux le faire immédiatement, je paierai double. »
Jai flâné dans le quartier du Canal Saint-Martin, savouré un café au comptoir, respiré le silence. De retour, jai vu mes rideaux tirés : la « princesse » dormait encore.
Jai attendu mon sauveur sur le palier. En montant, le serrurier ma lancé dans un demi-sourire : « On fait du ménage chez les locataires ou chez le mari ? »
« Juste une amie trop envahissante, » ai-je soupiré.
Assis devant la porte, jai sonné longuement. Derrière, Delphine grognait :
« Mais qui frappe aussi fort ? Emma, tas pas les clés ? Je dors ! »
La porte souvre : Delphine, toujours en pyjama soie, décoiffée. Voyant le serrurier, elle sest crispée.
« Delphine, tu as quinze minutes pour thabiller, rassembler tes affaires et quitter lappartement. Le serrurier change le verrou ; tes clés ne serviront plus. »
« Tu ne vas pas bien, Emma Un serrurier ? »
« Oui, et dès maintenant. »
Le professionnel a posé la cage doutils, déclenchant la perceuse. Delphine a compris lurgence. Elle sest agitée, criée, fourré ses affaires pêle-mêle dans sa valise, a beuglé, insulté, ma traitée de « vipère », « ingrate », « vieille fille jalouse du bonheur des autres ». Elle voulait embarquer mon sèche-cheveux (« je my suis habituée ! »), les serviettes, mon peignoir !
« Le sèche-cheveux reste, » ai-je dit posément, vérifiant les sacs. « Et les serviettes. Tu prends tes bouteilles et tes fringues, cest tout. »
« Que la honte tombe sur toi ! » a-t-elle craché, traînant sa valise sur le palier. « Je racontrai à tout le monde quelle garce tu es ! Tu viendras texcuser, tu verras ! »
« Je ne viendrai pas, » ai-je contrasté, observant le serrurier fixer la nouvelle serrure. « Et pour la tache sur le tapis, la laverie viendra à bout, mais pas ta malveillance. Adieu, Delphine. »
La porte sest refermée, le verrou glissant. Jai posé le dos contre le métal froid, fermant les yeux.
Le serrurier me tend les clefs.
« Testez-les. Personne nentrera plus, sauf vous. »
Je lui ai remis les billets, avec gratitude. Il ne saura jamais combien il vient de me sauver.
Seule, jai ouvert toutes les fenêtres pour chasser lodeur de parfum étranger et de tabac. Jai décroché les rideaux, lancé une lessive, roulé le tapis pour le pressing demain.
Mon téléphone explosait de notifications. Delphine, des connaissances communes, des messages de reproches. Jai bloqué le numéro, quitté tous les groupes sur WhatsApp.
Le silence. Enfin. Juste le bruit du frigo, des voitures dans la rue. Jai préparé un bon café fort, pas comme linstantané que Delphine buvait, et me suis installée à la fenêtre. Un peu triste, bien sûr : vingt ans damitié, ça pèse. Mais surtout libérée. Jai réfléchi : notre maison, cest notre force. Quand quelquun y vampirise lénergie et sème le désordre, il ne compte plus combien dannées on se connait il faut savoir dire stop.
Une sonnette a retenti. Jai sursauté, peur que Delphine revienne.
Cétait Mme Robert, la voisine.
« Emma, tout va bien ? Jai entendu des cris ce matin, je pensais appeler la police »
Je lui ai souri, ouvrant enfin sereinement.
« Tout va bien, Madame Robert, merci. Je faisais un grand ménage. Jévacuais des vieilles choses. »
« Le nettoyage, cest la meilleure chose à faire, » a-t-elle dit. « Sinon, ça sent vite mauvais. »
« Exactement, » ai-je souri. « Ça va déjà mieux. »
Le soir, jai commandé une pizza géante aux quatre fromages pour MOI seule en savourant chaque bouchée dans mon fauteuil enfin remis à sa place. Personne pour en piquer une part, zapper la télé, ou critiquer mon look.
Le meilleur soir du mois.
Delphine a retenté sa chance une semaine plus tard, frappant quand jétais absente, laissant un post-it rageur réclamant sa brosse à cheveux oubliée jetée à la poubelle, aucune envie de rappeler. Des ragots me sont parvenus : lamie avait rabiboché avec Ludovic deux jours après son départ, et racontait désormais quelle mavait « sauvée de la solitude », quelle mavait « aidée à tenir le coup », et que je lavais expulsée par jalousie.
Je nen avais plus cure. Limportant, cest que mes clefs sont dans MA poche, et que jai retrouvé mon espace. Lhospitalité est une vertu mais gare à ne pas confondre invités et squatters.
Bon Cest tout pour aujourdhui. On dit que raconter libère. Moi, ça me permet surtout de savourer mon chez-moi, ce petit coin de force et de paix, et ça na pas de prix.
