Vacances sans horaires
La cuisine résonnait du souffle de la hotte, et Henri relisait pour la troisième fois le message posté sur le groupe familial.
« Alors, vous vous préparez ? Nous sommes déjà débordés de salades, comme dhabitude », écrivait la cousine dAgnès, accompagnant sa remarque dun émoji souriant nerveux.
Henri posa son téléphone sur la table, à côté de la planche à découper. Seule une carotte solitaire y reposait. Il n’avait plus lintention den éplucher dautres.
Encore des comptes-rendus de découpe ?, demanda Agnès, entrant dans la cuisine avec une pince à linge entre les dents. Elle pendait des torchons sur le radiateur, histoire quils soient secs pour la fête.
Henri acquiesça, désignant lécran du doigt.
Ils ont déjà trois saladiers de macédoine et un brochet farci. Preuves à lappui.
Agnès retira la pince, jeta un coup dœil rapide et eut un petit sourire :
Chacun ses plaisirs
Elle parlait posément, mais Henri y percevait de la tension. Rien détonnant, au fond. Cétait le vingt-huit décembre, il était déjà dix-neuf heures, et leur table ne croulait sous aucun planning, ni menu détaillé, ni liste de courses, ni agenda dinvitations à gérer.
Lan passé, à cette date, ils couraient dans les allées du Carrefour, hésitant sur le nombre de bûches à acheter, se chamaillant parce quHenri avait oublié de réserver un taxi pour la tante. Deux ans plus tôt, ce nétait quune suite interminable de files dattente, de toasts, de vaisselle jusquà deux heures du matin. À chaque fois, Agnès disait que « lannée prochaine, on fera autrement », mais au final, rien ne changait.
Cette année, tout avait basculé. Le déclic avait eu lieu dans la voiture, sur le parking devant leur immeuble. Henri se souvenait du froid de lhabitacle, tandis que, du siège arrière, on entendait le souffle régulier du chien, exténué par les allers-retours à la maison de campagne.
Je nen peux plus, avait avoué Agnès, le front contre le volant. Je suis lasse de passer la fête derrière les fourneaux.
Henri était resté silencieux, contemplant les lumières faibles de la guirlande à la fenêtre de leur voisin. Lui aussi était fatigué. Des appels obligatoires, des invités qui « restent juste un moment » et finissent la nuit chez eux, du rôle dorganisateurs attitrés du bonheur familial.
On na quà arrêter tout ça, avait-il proposé. Cette année, pas de marathon.
Au début, ils avaient hésité : réduire la liste, acheter des plats tout faits, fractionner les invitations. Puis Agnès avait soufflé :
Et si on ninvitait personne du tout ? Enfin, sauf Éloïse, bien sûr. Et mes parents, mais juste un jour, pas plus.
Ce nétait pas tant lidée qui l’avait surpris, que la manière dont elle la formulait, à voix basse, comme une faute à demi assumée.
Et si on ninvitait vraiment personne ?, avait-il répondu. On apportera les cadeaux aux parents le 31 dans laprès-midi, on reste deux heures et puis le réveillon, ce sera à trois.
Agnès avait réfléchi longtemps, puis avait acquiescé. À ce moment-là, cela ressemblait encore à une sorte de jeu.
Mais maintenant, à trois jours de la Saint-Sylvestre, le jeu prenait racine dans la réalité.
Maman, papa !, lança Éloïse, leur fille de vingt ans, depuis lentrée. Je ne trouve pas mes bottines.
Regarde sous la commode, répondit Henri. Cest toi qui les as envoyées là hier soir.
Éloïse entra dans la cuisine, un pied nu dans une chaussette de laine, le téléphone à la main.
Trouvées !, sourit-elle. Dites, cest sûr que personne ne vient chez nous le 31 soir ? Jai dit à ma copine que cétait une fête familiale.
Ce sera familial, confirma Agnès. Mais sans invasion générale.
Donc ce sera juste moi avec vous deux ?, sétonna Éloïse. Vous nallez pas me forcer à regarder « Champs-Élysées » ?
Nous non plus, glissa Henri. Notre programme, cest ne rien faire. Très chargé.
Éloïse haussa les épaules, passa sa doudoune et demanda en nouant son écharpe :
Mamie est au courant ?
Elle sait, soupira Agnès. Et papy aussi. Ils trouvent ça étrange, mais ils survivront.
Et Tante Sylvie ?, relança Éloïse.
Tante Sylvie parle toujours de son brochet, répondit Henri, lair sombre.
Éloïse rit, fit un signe avant de séclipser en claquant la porte. Le chien, qui somnolait sur le tapis, souleva la tête, poussa un soupir et se recoucha.
On y est, reprit Henri en soccupant de la carotte. On le fait vraiment.
Agnès ne répondit pas aussitôt. Elle sapprocha de la fenêtre et écarta le rideau. Dehors, la cour était parée de lanternes, des enfants glissaient sur les tas de neige, les parents attendaient, emmitouflés, discutant par petits groupes.
Oui, on le fait, souffla-t-elle. Ça meffraie un peu.
Le trente-et-un décembre ne débuta pas avec le réveil. Henri séveilla de lui-même, alors que laube blanchissait encore la fenêtre, surpris surtout par le silence. Dhabitude, à cette heure, la cuisine était déjà envahie de casseroles, le bouillon frémissait, le téléphone sonnait sans arrêt.
Là, seuls les tic-tac de lhorloge résonnaient. Chambre dÉloïse plongée dans lobscurité, porte fermée. Agnès dormait près de lui, le nez enfoui dans la couette.
Henri sétira, consulta son portable. Deux mails de travail, sans urgence. Hier, tout le monde souhaitait « se reposer un peu », en sachant bien quils corrigeraient des dossiers jusquau dernier jour.
Il se leva, mit sa robe de chambre, rejoignit la cuisine. Café, tartines, fromage. Agnès avait noté la veille sur un post-it : « Menu : macédoine, hareng, plat chaud simple. Voilà. » Le papier était maintenu sur le frigo par un aimant à leffigie de La Rochelle.
Henri fit cuire les œufs, les éplucha, découpa saucisson et cornichons. Laffaire fut bouclée bien plus rapidement que la simple rédaction de la liste de courses habituelle.
Quand il versa le tout dans un grand saladier, il sentit comme un pincement. Le saladier lui paraissait presque vide. Les autres années, il prenait le plus gros « pour que tout le monde ait assez et quil en reste ». Aujourdhui, « tout le monde », c’était trois personnes.
Il se surprit à vouloir prendre une seconde barquette de saucisson, puis refréna son geste.
Non, se dit-il à voix haute. Ça suffira.
Suffira à qui ?, fit Agnès, encore ensommeillée, entrant dans la cuisine.
À nous. La macédoine. Cette année, pas de ration pour régiment.
Elle regarda dans le saladier, fronça les sourcils :
Ça fait peu.
On nest que trois.
Oui, mais, elle touilla le contenu comme pour vérifier la profondeur. Et si quelquun débarque à limproviste ?
On sest promis que personne ne viendrait
Elle haussa les épaules, se versa un café.
Tu sais, dit-elle en sadossant au plan de travail, jai passé la nuit à imaginer que maman appellerait pour proposer de passer. Et jaurai du mal à refuser.
Elle tappellera, admit Henri. Et tu diras quon passe chez eux demain, comme convenu.
Agnès soupira et but une gorgée.
Daccord. On tente le coup.
À midi, ils prirent la voiture, emballant les cadeaux et le gâteau quAgnès avait cuisiné « au cas où ». La route vers les parents dura quarante minutes, Henri plaisantait sur les bouchons, Éloïse parcourait Instagram en leur montrant des mèmes sur « le stress du réveillon ».
Dès larrivée, Agnès filait automatiquement à la cuisine prêter main-forte malgré ses résolutions. Henri trinqua avec son beau-père, évoqua la politique et les prix du carburant. La mère dAgnès râlait que « tout fout le camp », lorgnait sur la pendule à chaque fois quAgnès rappelait quils devaient partir tôt.
Vous allez réveillonner, juste tous les trois ?, s’étonna-t-elle alors quils enfilaient leurs manteaux. Et Sylvie avec ses enfants ?
Sylvie reste chez elle, répondit Agnès en nouant son écharpe. Cette année, on fait autrement.
Autrement, autrement, grommela la mère. Avant, cétait festif ensemble.
Agnès sentit monter la vague familière de culpabilité. Elle faillit dire : « Bon, venez ce soir », mais Henri, devinant ses pensées, posa la main sur son épaule.
On repasse demain, assura-t-il. Ce soir, on se pose à la maison.
La mère lorgna Henri puis sa fille, soupira.
Faites comme vous voulez. Mais ne venez pas vous plaindre après, si on fête sans vous.
Sur le trajet du retour, Agnès restait silencieuse. Éloïse bavardait sur Whatsapp, pouffant aux messages audio.
Maman, dit-elle en rangeant son portable, mes copines débattent : maison ou boîte ? Lune défend la famille, lautre la fête à fond. Et toi, tu en penses quoi ?
Je trouve « sacré », cest de ne pas tomber la tête dans la salade par épuisement, grommela Agnès.
Moi, ajouta Henri, je pense que tu feras ce que bon te semble lan prochain. On sen remettra.
Éloïse éclata de rire.
On verra bien. Cette année, je reste, après à suivre.
À vingt heures, lappartement semblait anormalement vaste et calme. Trois assiettes sur la table, un saladier modeste de macédoine, hareng, poulet rôti et une bouteille de crémant. La guirlande clignotait à la fenêtre, mais moins éclatante quau salon des grands parents, où tous se réunissaient dhabitude.
Ça fait vide, constata Agnès, arrangeant les serviettes.
Ça va, répondit Henri. On est juste accoutumés au brouhaha.
Éloïse sortit de sa chambre en jeans et pull, pas la robe que dhabitude Agnès achetait en avance.
Dress code ?, demanda-t-elle, pivotant. Je croyais que vous alliez m’obliger à me pomponner.
Dress code « comme tu veux », répondit Henri.
Vous êtes étrangement décontractés.
Ils sinstallèrent. La télé ronronnait sans tapage de variétés. Henri lança un vieux film quils aimaient durant leurs années à la fac.
On se passe des shows, proposa-t-il. Cest le calme qui me tente.
Les coups de minuit ?, demanda Éloïse.
On garde les douze coups, répond Agnès. Je ne suis pas prête au désordre total.
Ils dînèrent, échangèrent. Éloïse parlait de son prof qui demandait de « réfléchir à lavenir » pour les vacances, ce qui les laissait perplexes. Agnès réalisait quelle navait pas la bougeotte, cherchant à réchauffer ou servir sans cesse. Henri appréciant de ne pas avoir à céder sa place pour un invité imprévu.
À neuf heures, Sylvie appela.
Alors, vous tenez le coup ? Ici, cest le bazar, les enfants courent partout, les saladiers débordent du frigo. Dommage que vous ne soyez pas là, on samuse.
En tenant le téléphone, Agnès observait leur petite table, Éloïse qui montrait une vidéo à son père et sentit un pincement désagréable.
On passe aussi un bon moment, dit-elle. Cette fois, on fait différemment.
Oui, jai compris, répliqua Sylvie, déçue. Je ne vous retiens pas alors. Bonne soirée !
Après lappel, Agnès retrouva la table mais son aisance disparaissait. « Dommage que vous ne soyez pas là », résonnait.
Tout va bien ?, demanda Henri quand Éloïse disparaissait chercher du jus.
Ça va, répondit Agnès trop vite. Cest juste bizarre.
À onze heures et demie, son téléphone vibra à nouveau : le chat familial. Photos de tables décorées, enfants guirlandés, commentaires du style « Vous nous manquez », « Ce nest pas pareil sans vous ». Un ancien cliché surgit : Henri et Agnès, fatigués mais souriants derrière la tablée des cousines.
Agnès le regarda, et une vague la submergea. Elle sentit sa poitrine se serrer, les yeux piquer.
Jai tout gâché, murmura-t-elle. Ils sont tous ensemble, et nous
On est ensemble aussi, glissa Henri.
Mais ça na rien à voir, lâcha-t-elle, se levant dun coup. Regarde comme ils sont joyeux là-bas. Nous, trois, comme si personne nous avait invités.
On nous avait invités, rappela-t-il. Cest notre choix.
Peut-être quon a eu tort, semporta Agnès. Peut-être quil fallait faire comme dhabitude. Je vais écrire quon arrive encore, il nest pas trop tard.
Maman ?, fit Éloïse, revenant avec du jus, sarrêtant dans lencadrement.
Rien, mais sa voix tremblait. Des bêtises.
Elle se saisit du téléphone, ouvrit le chat, commença : « Finalement, on vient, si ce nest pas trop tard » Ses doigts tremblaient.
Henri la regardait, conscient que tout pouvait basculer. Demain, ils se réveilleraient vidés, avec le sentiment davoir, encore une fois, vécu la fête pour les autres.
Agnès, il se leva, toucha délicatement son poignet. Attends une minute.
Laisse-moi, murmura-t-elle, sans lever les yeux. Je veux juste demander sil ne fait pas trop tard. Peut-être quils espèrent.
Ils espèrent tous les ans, répondit-il. Mais nous, quattendons-nous ?
Éloïse restait, carton de jus serré contre elle. Dans ses yeux, de lhésitation, puis comme une résolution.
Maman, elle sapprocha. Je vais te dire la vérité, je suis soulagée quon soit à la maison. Je ne voulais pas vexer mamie, mais pour moi ces dîners sont lourds aussi. Chaque année, je me demande quand je pourrai partir.
Agnès la regarda, incrédule.
Vraiment ?
Vraiment, dit Éloïse en haussant les épaules. Je vous aime, mamie aussi, tout le monde. Mais dès que ça devient une corvée, jai envie de fuir. Aujourdhui, cest paisible.
Agnès reposa le téléphone sur la table. Lécran affichait un brouillon inachevé.
Jai peur quon devienne à part, confia-t-elle. Quon ne soit plus jamais invités, quon finisse seuls.
On ne deviendra pas des étrangers, assura Henri. Il nest pas obligatoire dêtre partout. Parfois, on a le droit dêtre chez soi.
Sa voix était calme. Lui aussi avait peur de finir hors du cercle familial, il y avait seulement fait la paix, plus tôt.
Voilà ce que je propose, dit-il. Ce soir, on reste. Demain, si lenvie nous prend, on sort, mais parce quon le veut, pas parce quil le faut.
Éloïse acquiesça.
Et la prochaine fois, on décidera ensemble, ajouta-t-elle. Pas par réflexe.
Agnès se frotta le visage, inspira.
Daccord, on reste ce soir.
Elle effaça le message, posa le téléphone, écran contre la table.
Je me sens coupable, avoua-t-elle. Comme si on abandonnait quelquun.
Il ne suffira pas dun soir pour sen défaire, dit Henri. Tant dannées à vivre autrement.
Moi aussi je vais dire un truc, linterrompit Éloïse. Et si ce nétait pas que vous qui portiez tout, mais quon vous en demandait trop ? Vous aviez le droit de dire stop, il y a dix ans déjà.
Agnès eut un sourire à travers ses larmes.
Merci, miss évidence.
Avec plaisir, dit Éloïse, sérieuse.
Ils retournèrent à la table. Minuit approchait. À la télévision, les concerts défilaient dans lindifférence.
On joue à quoi pour passer le temps ?, proposa Henri.
Au jeu de cartes ?, lança Éloïse, enthousiaste.
Très bien.
Ils sortirent le jeu, discutèrent sur les règles, rirent quand Éloïse trichait en jetant un œil discret. Agnès réalisa qu’elle riait franchement, pas par politesse comme à la grande table, où lon surveille chaque ennui.
Ils mirent les douze coups de minuit, portèrent un toast, se souhaitèrent « santé et repos ». Ce mot sonna étrange, mais tellement bienvenu.
Je souhaite quon apprenne à souffler, dit Éloïse en levant son verre de jus. Et moi aussi.
Accordé, sourit Henri.
On essaiera, conclut Agnès.
Les premiers jours filèrent lentement. Chacun dormait jusquà dix, parfois onze heures. Henri se plongeait dans un roman jamais commencé, affalé dans son vieux survêtement. Agnès triait leurs vieilles photos sur lordinateur, sans intention de poster, juste pour le plaisir.
Éloïse sortait parfois, restait parfois à la maison, dessinait sur sa tablette, binge-watchait des séries. Parfois, ils se promenaient tous ensemble jusquau jardin municipal, où les enfants dévalaient les buttes glacées et les adultes sirotaient des expressos en gobelets.
Un jour, Henri se surprit à sennuyer. Une lassitude différente de celle des réunions. Trop calme, pas assez de tâches à cocher.
Du haut de la fenêtre, il vit des ados lancer des pétards de jour et ressentit une vague danxiété. Comme sil gâchait son temps.
Agnès, dit-il. On va quelque part ? Un centre commercial, un cinéma. On est en léthargie.
Agnès leva la tête de son ordi.
Le centre commercial, non merci, cest bondé. Le cinéma, oui mais pas aujourdhui. Je commence à savourer simplement dêtre là, sans rien.
Juste là, répéta-t-il dubitatif. Mais si on ne fait jamais rien dutile ?
Utile comment ?
Je ne sais pas, il se gratta la tête. Ranger la loggia, rendre visite à mes parents, rénover la salle de bains.
Refaire la salle de bains pendant les vacances, cest rude, sourit-elle. On ira chez tes parents. Je ne dis pas non à voir du monde, juste pas tout le temps.
Henri sentit lagacement monter.
Je narrive pas à rester allongé, dit-il. Jai limpression de fainéanter.
Tu bosses tout lannée, répondit-elle doucement. Tu as bien droit à une semaine tranquille.
Facile à dire, bougonna-t-il, et sen alla à la cuisine.
Il se mit à lancer un improbable rangement de sacs plastiques, puis reconnut labsurdité et éclata de rire. Mais son malaise restait.
Le soir, il parcourut Facebook, Instagram. Les autres affichaient fièrement des clichés en station de ski, à létranger, ou au sauna. « Vacances actives », « rien de mieux que de bouger ».
Henri sentit la colère monter : contre eux, contre lui, contre ce besoin insidieux de se comparer.
Tu broies du noir ?, demanda Éloïse, passant derrière lui.
Regarde, il lui montra. Eux, ils vivent leur vie et nous
et nous aussi, linterrompit-elle. Mais autrement.
Elle réfléchit puis proposa :
Veux-tu un conseil pour éviter de regarder là où tout incite à se comparer ?
Il sourit.
Tu me fais la leçon comme à un papi.
Vous nous en donnez aussi. Par exemple, jai appris quil faut éviter le café après 18h pour bien dormir.
Elle prit le téléphone, parcourut la galerie.
Regarde : celui-là est en montagne. Top, mais sûrement fatiguant. Ici, le sauna : trop chaud. Toi, tu es dans ton appart douillet, en jogging, sans courir. Cest pas mal aussi.
On dirait que cest un exploit, observa-t-il en riant.
Pour votre génération, cest vrai, répondit-elle sérieux. Vous avez du mal à vous poser.
Il pensa répliquer, puis sabstint.
Le lendemain, dispute. Petite, mais tenace. Henri avait plongé dans sa série toute la matinée. Agnès tournait, rangeant mille bricoles. À un moment, elle craqua.
Tu restes scotché à lécran, lança-t-elle. Tu vas y laisser tes yeux.
Toi, tu déplaces des objets toute la journée. Cest plus productif ?
Jagis, moi.
Moi aussi. Je me repose.
Cest du repos, ça ? Cest fuir.
Il coupa la série, se tourna vers elle.
Ton rangement, ça ne serait pas une fuite toi aussi ? Tu ne sais pas tasseoir sans trouver à améliorer quelque chose.
Ils se fixèrent, se voyant lun dans lautre, miroir de leurs hantises.
OK. Décidons : demi-journée tu regardes tes séries, demi-journée je ne touche à rien. Et personne ne râle.
Je prends, acquiesça-t-il. Et chaque jour, on fait un truc ensemble. Peu importe quoi.
Une balade, suggéra-t-elle. Ou un film à trois.
Ou un jeu de société !, intervint Éloïse, qui avait tout entendu. Je vote plateau de jeu.
Et voilà la première règle des vacances établie. Elle ne bouleversa pas leurs habitudes, mais leur donna un cadre. Henri visionnait ses séries sans scrupule, quand Agnès saccordait de rêvasser à côté, sans tenir de to-do list.
Ils allèrent voir les parents dHenri. Lambiance restait animée, mais moins quavant. Les parents vieillissaient, les visites étaient moins fréquentes. Quelques heures, un gâteau, des discussions météo et santé.
Cette année, vous semblez libres comme lair !, nota le père dHenri. Dhabitude, vous courrez partout.
On sest laissé un peu de respiration, expliqua Henri.
Tu as bien raison !, approuva soudain la mère. Il faut bien se reposer une fois comme il faut.
Henri fut surpris dêtre soutenu, alors quil craignait des reproches. Sur le chemin du retour, il en fit part à Agnès.
Tu vois ?, dit-il. Tout le monde ne pense pas quon trahit les traditions.
Cest sans doute moi, admit Agnès. Tant dannées à suivre le scénario familial, cest dur den sortir.
Pas la peine de tout changer dun coup. On peut y aller par étapes.
Elle hocha la tête.
Les jours suivants, ils cheminèrent pas à pas. Une journée entière à la maison, lisant, improvisant des repas. Une autre, virée en centre-ville, chaude chocolats dans un petit bistrot sans obligations daccueil.
Tu sais, souffla Agnès, devant la vitre du café. Jaime quon nait pas demploi du temps. Je me lève le matin en pensant « quest-ce que je veux ? » au lieu de « quest-ce que je dois ? »
Et que veux-tu aujourdhui ?, interrogea Henri.
Juste marcher près de toi.
Henri sourit.
Moi, jaimerais ne pas me culpabiliser si rien dexceptionnel ne se passe.
Cest plus ardu, observa-t-elle.
On peut sentraîner.
Ils regardaient les passants : certains pressés, dautres en pleines réjouissances près du sapin, dautres tirant leur enfant fatigué. Chacun son Nouvel An.
Le dernier jour fut clair et glacial. Éloïse rejoignit sa copine, promettant de revenir le soir. Lappartement était paisible.
Une promenade au parc ?, proposa Henri. Sans le chien, sans personne, juste nous.
Avec plaisir, répondit Agnès.
Ils semmitouflèrent. Leurs pas crissaient sur la neige, lair piquait les joues. Au parc, peu de monde. Patineurs, parents avec poussettes.
Ils marchaient en silence, égrenant parfois une phrase. Ce silence apaisait. Agnès pensait à la reprise imminente : mails, réunions, demandes daide, « tu veux bien organiser ? ». Mais la tranquillité demeurait.
Tu sais, sarrêta-t-elle près dun banc. Jimaginais quen norganisant pas le grand réveillon, jallais casser quelque chose en moi. Que je ne serais plus la fille idéale, lhôte parfaite.
Et alors ?
Rien na cassé, minora-t-elle, mi-amusée. Il est possible dêtre normale sans tout ça.
Javais peur quen nétant pas constamment utile, je devienne inutile, avoua Henri. Mais on peut rester sur le canapé et être important. Au moins pour toi et Éloïse.
Surtout Éloïse, acquiesça Agnès. Elle voit tout.
Après quelques pas, ils sassirent sur un banc. Henri retira un gant et serra la main dAgnès.
Promis, lan prochain, on commence par sonder ce quon veut nous, avant darrêter les invitations.
Daccord. Si je panique et commence à écrire à tout le monde, tu marrêtes.
Si je nous inscris à tout plein dactivités, tu me retiens.
Cest dit.
Ils restèrent là, puis repartirent. Lentrée de limmeuble sentait le sapin et la mandarine, une radio jouait doucement chez un voisin.
Henri fit chauffer la bouilloire et sortit des petits sablés. Agnès alluma une bougie sur le rebord, non pour décorer, simplement parce que cest ainsi quelle aimait les soirées dhiver.
Tu crois quon va garder cette manière de faire ?, demanda-t-elle tout en servant le thé. Sans courses effrénées, sans calendrier ?
On verra. Un jour, on voudra peut-être à nouveau réunir tout le monde. Mais cette fois, ce sera notre choix.
Elle approuva. Elle sentait la nervosité, mais elle nétait plus maîtresse delle.
Le soir, Éloïse rentra, joues rouges, sourire au visage.
Chez ma copine, ses parents sont partis en cure, dit-elle, en enlevant ses chaussures. Ils lui ont laissé un mot : On se repose, tu es grande maintenant. Elle a dabord râlé, puis elle a trouvé ça génial.
Tu vois !, dit Henri. On apprend tous quelque chose.
Moi aussi japprends, ajouta Éloïse. Jai compris que jaime quand vous nêtes pas au bord de la crise, quand vous êtes là. Même sil y a des discussions sur les séries ou les sacs plastiques.
Agnès rit.
On tentera dêtre juste là plus souvent, promit-elle.
Ils sinstallèrent à trois sur le canapé, lancèrent le film préféré dÉloïse. Le thé refroidissait, les sablés seffritaient. Derrière la fenêtre, quelques feux dartifice zébraient le ciel, sans recouvrir leurs rires.
Le réveillon quils craignaient de « manquer » ne résonnait pas où tout était plus bruyant, il était dans cette scène simple : trois personnes se donnant enfin le droit de souffler ensemble, sans prouver quoi que ce soit sur la façon idéale daccueillir la nouvelle année.
Et cela suffisait.
