Sur le chemin vers ma femme, j’ai croisé une jeune femme
Élise était assise, tournée vers la vitre sombre et impénétrable du wagon dun vieux train de banlieue, et pleurait doucement. Les larmes, lourdes et brûlantes, glissaient lentement sur ses joues pâles et venaient se perdre dans le doux tricot bleu du bonnet dune petite fille qui dormait, recroquevillée sur ses genoux. Sous la lumière jaune, vacillante, des plafonniers qui bougeaient au rythme du cliquetis des roues, son visage figé dans une douleur silencieuse paraissait usé par la vie, presque sans âge. Peut-être ne réalisait-elle même pas quelle pleurait. Dans cette immobilité de marbre, il y avait une douleur sans fond, un désespoir si profond que, moi, François Delorme, jen ressentis un pincement douloureux, tout au fond du cœur. Un frisson étrange, presque surnaturel, me traversa non, ce nétait pas une vague intuition, mais la certitude que je connaissais cette inconnue, que sur sa joue gauche, près de la tempe, juste sous lœil, elle devait avoir un petit grain de beauté en forme détoile.
La femme ferma les paupières avec force mais les larmes coulaient malgré elle, trempant déjà sa peau. Incapable de détacher mes yeux delle, je vis soudain, avec une clarté glaçante, un tout autre visage, le plus cher et le plus familier au monde. Cétait aussi la nuit, nous longions dans un train vide et froid, rentrant du jardin de campagne. Le médecin traitant avait appelé de façon inattendue : dans sa voix, une inquiétude mal contenue. Marianne sétait préparée posément, sans un mot, avait rangé la vaisselle, enfilé son manteau avec soin, puis nous étions sortis. En passant devant le petit sapin touffu quelle avait planté autrefois près du portail, elle sétait arrêtée un instant, effleurant tendrement les branches humides. Ce geste silencieux, dadieu, mavait fendu le cœur pour la première fois, animant une peur primitive et confuse. Dans le train, elle sétait alors assise contre la vitre glacée, les yeux clos, pleurant sans un bruit Les paroles du médecin étaient sans espoir.
Élise avait choisi ce wagon faiblement éclairé, presque vide, pour échapper aux regards, pour pouvoir enfin déposer ce masque stoïque dont elle sétait affublée toute la journée pendant quelle était chez sa tante avec Lucille. Tante Blanche une femme douce, solitaire. En dehors dÉlise et de sa petite, il ne restait plus personne à la vieille dame qui donc versait sur elles tout lamour et la tendresse quil lui restait, oscillant sans cesse entre pitié et admiration, finissant souvent en larmes devant le sort des pauvres orphelines. Élise savait la sincérité de sa douleur, mais nen demeurait pas moins agacée au fond delle-même : lorsque tout le monde vous pleure comme une morte, il ne reste plus quà seffacer vraiment pour de bon.
Seigneur, quelle souffrance tu lui as infligée Pourquoi aucune joie dans sa vie ? soupirait tante Blanche en sessuyant les yeux du coin de son tablier.
Je repassais ces mots dans mon esprit, et mes yeux se mouillaient malgré moi. Élise se voyait de loin : le regard éteint, le manteau usé, les mains abîmées. Elle narrivait pas à croire, ni à accepter, que cette femme lasse était la même quhier, celle dont les doigts faisaient chanter le piano. La grande salle retenait son souffle devant la puissance de son jeu, et elle sentait lattention du public vibrer à lunisson avec elle. La certitude inouïe de savoir des centaines de cœurs battre au même rythme, ouverts tout grands pour elle seule, emplissait son âme.
Au conservatoire, on lui prédisait un avenir éclatant. Et elle aussi le savait, car la musique était plus quune part de sa vie cen était lessence même. Elle croyait que rien ne changerait jamais : de longues heures de travail pleines de sens, lattente fébrile des concerts quelle savourait. Les soirées à la maison où ses parents, épuisés mais heureux, sasseyaient dans leurs vieux fauteuils élimés tandis quelle jouait pour eux, accompagnée du tintement léger du lustre en cristal.
Puis, dune rapidité insoutenable, les fauteuils chéris demeurèrent vides Elle se souvint de langoisse glaciale à lidée de rentrer dans lappartement désormais silencieux. Les soirées devenaient interminables, terriblement noires. Un soir, elle craqua, sortit dehors sans but dans la nuit, en pleine tempête de mars. Elle tomba, ressentit une vive douleur à la main, mais poursuivit, perdue, dans la neige boueuse. Une fois rentrée, leffort de retirer le manteau la laissa épuisée ; sa main avait enflé, bleui. Le médecin, apprenant sa profession, secoua tristement la tête en appliquant le plâtre : trois doigts de la main droite restèrent engourdis, étrangers, incapables. Il lui fallut quitter le conservatoire, mais elle ne put se résoudre à abandonner la musique. Elle devint alors intervenante musicale dans une école maternelle.
Un jour, des ouvriers vinrent rénover la crèche. Le chef de chantier, grand et impressionnant de prestance, était dun calme inébranlable qui dégageait une force tranquille. Élise ne laimait pas, mais dans sa solidité apparente, elle avait vu un ancrage. Elle lépousa, partit vivre avec lui dans une ville industrielle éloignée, emportant seulement son vieux piano un peu désaccordé et le fameux lustre au son cristallin.
À cette heure, dans la pénombre du wagon, elle revoyait avec amertume la rapidité de ses désillusions. Elle découvrit bien vite quil ny avait en lui aucune vraie force mais une indifférence impénétrable à tout. Sa mère et sa sœur lavaient rejetée demblée « pas du même monde ». Sa politesse était perçue comme arrogance, les revenus dune musicienne les faisaient sourire avec mépris.
La naissance de Lucille ne fit quajouter au ressentiment, devenant une nouvelle raison de sagacer. Quand Élise, épuisée, finit par empaqueter leurs quelques affaires à elle et sa fille, personne ne la retint, ni ne demanda où elle irait vivre
Comme si cela nétait quhier, et non trois longues années auparavant, je revis la scène : la petite Lucille, séveillant, écarquillant les yeux pour sourire sans dents à son père, qui la contemplait dun regard vide, sans la moindre chaleur. Sa belle-mère et sa belle-sœur restaient à la cuisine, sirotant leur thé, impassibles. Lorsque Élise, tenant sa fille contre elle, franchit la porte, personne ne se retourna.
Élise ferma les yeux, voulant étouffer un nouveau flot de larmes, tâchant dignorer le regard attentionné de lhomme assis en face delle moi, que pourtant elle connaissait. Car chaque jour, invariablement, je me rendais auprès de la belle femme souriante, là où, depuis trois ans, Élise travaillait pour vivre…
Le train aborde la gare terminus dans un gémissement. Doucement, Élise souleva la tête de sa fille endormie :
Réveille-toi, ma puce, nous sommes arrivées.
Je fus surpris par la tendresse et la limpidité de sa voix, claire comme un carillon.
Laissez-moi vous aider avec vos affaires dis-je en me penchant déjà vers un vieux sac usé à ses pieds. Vous semblez porter lourd.
Cest des pommes de terre données par ma tante, répondit-elle avec un sourire embarrassé. Pour tenir lhiver.
Naturellement, nous prîmes la fillette par la main, chacun dun côté, et nous marchâmes à trois sur le quai désert et glacé.
Jai laissé la voiture ce matin près dici, dis-je, gêné, attendant de ne pas paraître insistant. Je peux vous déposer. Où allez-vous ?
Au cimetière, répondit-elle tout bas, presque en chuchotant.
Pardon soufflai-je, marrêtant.
Monsieur, cest là quon habite ! lança Lucille, levant vers moi son visage encore endormi, puis elle sanima soudain : Maman, cest bien le monsieur qui va toujours voir la dame en robe blanche chez nous ! Tu te souviens, maman ? Il apporte des fleurs et des bonbons dans du papier doré ! Et nous, on les met dans la maison pour quils ne gèlent pas, hein, maman ? Et les bonbons, pour pas que les chats du quartier les mangent ! Cest vous, hein, monsieur ?
Allons, Lucille, tais-toi un peu, regarde où tu mets les pieds, la coupa sa mère, toute rouge de gêne.
« Voilà pourquoi son visage métait si familier, pensais-je. Je la voyais chaque jour. Et ce grain de beauté en étoile Mais jamais je ne métais demandé pourquoi cette jeune femme cultivée travaillait là, parmi les tombes. Je la voyais toujours occupée : balayant, ramassant les feuilles ou déneigeant les allées. Et la petite, toujours tout près, jouant dans un coin. Bon sang elles connaissent ma Marianne, elles savent pourquoi je viens Tout est si propre et soigné jai longtemps cru que cétait lœuvre de la gardienne Véra que je remerciais un jour. Mais elle avait tourné les yeux, disant à demi-mot : « Marianne ta dit, avant de partir, que tu pouvais compter sur moi. » Cela mavait mis mal à laise, comprenant trop bien ce quelle voulait signifier. Or, ce nest pas ce que je voulais. Marianne ne peut pas men vouloir »
Alors cétait vous toutes ces années, cétait vous Mon Dieu, je navais rien compris, bredouillai-je, la gorge serrée démotion. Je pris dans mes bras la petite Lucille, couvrant ses joues froides de baisers. Mes chéries, mes chères petites murmurai-je dune voix étranglée, les larmes me montant aux yeux. Merci, mon Dieu Comment ai-je pu être si aveugle, si bête
Sil vous plaît, calmez-vous chuchota Élise, prise de panique en me tirant par la manche. Les gens nous regardent
Plus tard, dans la voiture qui sentait lessence et le cuir usé, je trouvai le courage de lui demander comment elle était arrivée à vivre ici.
Je suis partie de chez mon mari, je navais nulle part où aller. Chez mes parents, cest mon frère aîné qui vit avec les siens ils ont déjà trop denfants Je nai rien réclamé, pas envie de me battre. Lui aussi boit, ça devient dur pour sa femme Ici, le cimetière cherchait un gardien. On nous a attribué une maison, fit-elle simplement. Au début, cétait effrayant. Jai toujours eu peur des cimetières. Mais on sy fait, quand il ny a pas dautre issue.
Donc, vous habitez cette maisonnette à droite du portail principal ? Je croyais parfois entendre des notes de piano venant de là
Ce nest pas un piano à queue, cest un simple piano ! séveilla Lucille, les yeux pétillants. On en a un chez nous, monsieur ! Maman en joue, et moi aussi un peu ! Pas vrai, maman ?
Oui, mon cœur, dors maintenant, murmura Élise, serrant sa fille qui sendormit aussitôt, le nez dans le pull de sa mère.
Arrivés chez elles, je portai Lucille endormie jusquà une petite chambre glacée et la couchai sur un lit de fer étroit. Lair était humide, froid. Sans poser de questions, jentrepris dallumer la vieille cuisinière rouillée. Puis nous avons bu du thé dans des tasses dépareillées et, une fois le thé bu, la faim nous saisit : nous avons fait rissoler les pommes de terre de la tante dans une poêle.
Ce soir, cest le réveillon, murmura Élise en regardant danser les flammes. Noël selon le calendrier grégorien.
Je le sais. Et je ne peux pas mieux commencer cette soirée quen votre compagnie. Vous savez, cest la première fois en trois ans que je célèbre une fête. Je croyais que ma vie ne connaîtrait plus jamais de fête. Mais maintenant…
Je me tus, puis, prenant mon courage, presque en chuchotant :
Puis-je revenir demain ?
Mais vous venez déjà chaque jour ici
Je viens voir Marianne Et ça, je le ferai toujours. Mais puis-je venir ici, dans cette maison, avec vous ?
Il me sembla quelle hésita une éternité avant de répondre. Dans ces secondes suspendues, jeus lintime conviction que ma vie entière dépendait du mot qui allait sortir de la bouche de cette femme, à peine offerte par le hasard, déjà devenue inestimable à mes yeux : savoir si la lumière et la chaleur allaient revenir dans mon existence ou si je resterais prisonnier du froid de la solitude.
Oui, dit doucement Élise, mais distinctement.
Nous passâmes le Nouvel An ensemble. Lucille, perchée sur la pointe des pieds, décora un petit sapin artificiel de guirlandes et de boules multicolores, puis, tous les trois, nous lavons apporté à Marianne. La belle femme sur la photo, en robe blanche, nous souriait doucement. Les disparus, sûrement, gardent toujours bienveillance et douceur pour ceux qui restent.
