LAISSEZ-MOI, S’IL VOUS PLAÎT
Je ne veux pas y aller murmurait la femme, la voix chargée de larmes retenues. Cest ici chez moi, je nabandonnerai pas ma maison.
Maman soupira lhomme. Tu comprends bien que je ne pourrai plus moccuper de toi Tu dois comprendre, tout de même.
Antoine était morose. Il voyait bien à quel point sa mère était bouleversée et inquiète. Elle était assise sur le vieux canapé affaissé du salon de sa petite maison de campagne, celle où elle avait toujours vécu.
Je vais men sortir, je nai pas besoin quon soccupe de moi, lança-t-elle avec entêtement. Laissez-moi tranquille.
Mais Antoine savait très bien quelle nen était plus capable. Laccident vasculaire cérébral avait tout balayé. Denise Dupuis était déjà bien fragile auparavant. Il se souvenait encore parfaitement des semaines darrêt quil avait prises pour soccuper delle suite à sa fracture de la jambe. Elle avait fait semblant dêtre solide mais sans lui, elle naurait pas pu avancer dun pas.
Depuis peu, Antoine se débrouillait mieux financièrement, et il avait promis de retaper la maison cet été, pour rendre la vie de sa mère plus douce. Mais après lAVC, tout projet de rénovation lui sembla dun coup dérisoire. Il fallait lemmener à la ville, point barre.
Camille te préparera tes affaires, dit-il en jetant un regard à sa femme. Dis-lui si tu veux prendre quelque chose de particulier.
Denise resta muette, les yeux posés sur la fenêtre, à scruter le ballet des feuilles jaunes emportées par la brise dautomne. Ses doigts valides serraient nerveusement lautre main, inerte.
Camille, affairée dans la chambre, ne cessait de demander à sa belle-mère quoi emporter ou non. Denise, imperturbable, restait plantée devant la vitre, plongée ailleurs loin des chemises de nuit râpées et des paires de lunettes hors dusage.
Denise Dupuis était née et avait vécu ses soixante-huit ans dans un village perdu du Poitou, aujourdhui déserté. Elle avait été couturière toute sa vie, dabord à latelier communal, fermé par manque dhabitants.
Quand il ny eut plus datelier, Denise travailla chez elle. Peu à peu, la clientèle se fit rare, alors elle mit tout son cœur dans le jardin et la maison son univers à elle. Son modeste royaume. Et maintenant, impossible dimaginer tout plaquer pour une grande ville, un appartement sans âme
Antoine, souffle Camille en déposant sans enthousiasme une assiette sur la table, elle na encore rien mangé Je nen peux plus, à force
Antoine leva des yeux las vers son épouse, puis vers lassiette à peine touchée. Il soupira, puis entra dans la chambre.
Denise, assise sur le canapé, fixait toujours lextérieur comme si elle voulait toucher lhorizon du regard. Sa main valide reposait sur lautre, lair de vouloir la réveiller par magie.
Partout, des petits appareils pour la rééducation, et une montagne de boîtes de médicaments sur la table de nuit. Si Antoine ne s’obstinait pas, elle ny aurait même pas touché.
Maman ?
Pas de réaction.
Maman ?
Mon petit garçon ? répondit-elle faiblement, sa voix trainant sur les syllabes.
Depuis son AVC, elle parlait très difficilement. La parole était revenue, mais, parfois, comprendre ce quelle disait restait un défi.
Pourquoi tu ne manges rien ? Camille sest donné du mal tu sais, elle cuisine exprès pour toi. Et ça fait plusieurs jours, là.
Je nai pas faim, mon petit Antoine. Vraiment, ne me force pas.
Tu veux quoi alors ? Dis-le, maman.
Il sassoit à ses côtés, elle lui serre la main.
Toi, tu sais bien ce que je veux. Je veux rentrer chez moi, Antoine. Jai peur de ne plus jamais revoir ma maison.
Antoine soupira, secouant la tête.
Tu sais bien que je bosse tous les jours, et Camille est tout le temps à courir chez les médecins. En plus, lhiver commence, ça va être compliqué de partir Attendons le printemps, daccord ? Elle hocha la tête, un vague sourire aux lèvres. Il sortit.
Pourvu quil ne soit pas trop tard, mon fils Pourvu quil ne soit pas trop tard
Je suis désolée, limplantation na pas fonctionné cette fois-ci, fit la gynécologue en retirant ses lunettes, lair triste, devant la jeune femme.
Camille blêmit, se couvrant le visage de ses mains:
Mais pourquoi ? Chez les autres, ça marche ! Vous maviez dit que la première fois, cétait normal, 40% seulement de réussite. Mais cest la troisième tentative ! Pourquoi ça na toujours pas pris ?
Antoine gardait le silence, la main crispée sur celle de Camille. Il était nerveux : dans une autre aile de la clinique, Denise Dupuis terminait son massage, lheure tournait.
Écoutez, murmura la gynéco. Je comprends, tomber enceinte cest tout pour vous. Mais vous êtes obnubilée, vous êtes tout le temps sous tension Et le corps ne suit plus.
Vous métonnez ! rétorqua Camille. Je dois travailler à distance, pour quon puisse payer ces fichues FIV hors de prix ! Courir de rendez-vous en rendez-vous, avaler des médicaments qui me lessivent, garder ta mère qui fait des histoires, qui ne mange plus, refuse ses comprimés Évidemment que jaimerais en finir, avoir un enfant, peut-être que ton attention ne serait plus uniquement tournée vers ta mère !
Camille se tut en réalisant quelle venait de trop dire. Elle attrapa son sac et fila hors du bureau, la porte claqua.
Désolé, balbutia Antoine.
Vous inquiétez pas, répondit la doctoresse, blasée. Jen ai vu dautres, vous savez.
Antoine rejoignit Camille, qui lattendait sur un banc à laccueil, les yeux gonflés, le visage ruisselant. Elle leva vers lui un regard dévasté.
Pardon Je suis désolée, vraiment. Je naurais pas dû parler ainsi de ta mère. Mais je nen peux plus. Regarder une femme séteindre sous mes yeux, voir encore un seul trait sur le test, jeter de largent par les fenêtres pour rien Je suis à bout.
Si je pouvais, je ferais tout pour vous deux Mais là, je ne contrôle plus rien.
Je sais, murmura Camille en esquissant un sourire. Je sais.
Ils restèrent quelques instants enlacés, silencieux. Camille se releva soudain, défiant la tristesse dun geste vif, et tenta un sourire courageux.
Viens ! Madame Dupuis doit en avoir fini, elle déteste lambiance des hôpitaux. Après, elle flanque le cafard pendant des heures à tout le monde.
Votre mère a très peu progressé, confia le petit médecin à moustache, ses lunettes rondes glissant sur son nez, lorsque Antoine lui demanda son avis.
Ils parlèrent à lécart, pour ne pas être entendus par Denise ; Camille était restée avec elle.
Vous voyez, je pensais honnêtement à ses chances Après un AVC, cest difficile, mais elle na jamais eu de mauvaises habitudes ou de maladie chronique. Techniquement, elle avait toutes les cartes en main.
Et pourtant, rien ne bouge. Je le vois bien.
Je pense le problème, cest quelle ne le veut pas. Elle sest résignée, elle na plus la flamme dans les yeux. On dirait quelle ne veut plus vivre
Antoine acquiesça doucement. Ça, il lavait bien noté. Denise Dupuis avait perdu quinze kilos, nétait plus que lombre delle-même toujours au même endroit, à regarder dehors, sans bouger, sans lire ou parler, sans même regarder la télé. Juste, le regard dans le vague.
Après un AVC, certains patients changent de comportement, si des parties du cerveau ont été touchées, souffla le docteur. Mais chez votre mère, il me semblait que ça nirait pas jusque-là. Au premier rendez-vous, rien de tel nétait perceptible.
Je crois que cest autre chose, murmura Antoine.
Antoine, appela Camille au téléphone, est-ce que tu peux annuler ton séminaire ? Denise nest vraiment pas bien Jai peur que tu narrives pas à temps
Cétait dur de le dire. Elle savait combien sa mère comptait pour lui. Et, honnêtement, elle-même peinait à voir sa belle-mère allongée, quasi immobile, sur le canapé.
Avant, elle passait ses journées devant la fenêtre, ou écoutait certains vieux disques avec la platine du père, jadis instituteur de musique au village.
Mais à présent, Denise Dupuis restait allongée, fixant un point invisible, totalement silencieuse. Elle ne mangeait presque plus, ne réclamait que du lait. Autrefois, elle répétait que le lait de la ville « na rien à voir avec celui de la ferme ! », et maintenant elle semblait sen contenter.
Antoine arriva le soir-même, et passa la nuit entière assis à ses côtés.
Tu sais ce que je souhaite, tu me las promis.
Il acquiesça. Oui, il lavait promis. Le lendemain, ils mirent le cap sur la maison de campagne. Denise refusa daller à lhôpital.
Non, pas dhôpital. Je veux rentrer.
Cétait début mars et, miracle, les routes navaient pas encore été ravinées par la boue. Ils purent arriver jusquau seuil de la maison. Antoine laida à sinstaller dans le fauteuil roulant.
Dehors, le dégel commençait, les arbres frissonnaient sous la caresse du vent, tandis que le soleil annonçait timidement le retour du printemps.
Denise Dupuis passa des heures dans la cour. Enfin, un sourire éclaire son visage. Elle respirait à fond, pleurant démotion en regardant vers le ciel. Cétaient des larmes de bonheur.
Elle était chez elle. Elle retrouvait le toit branlant, la lumière chaude du soleil, les sons de la nature et la fraîcheur de la neige fondue sous ses pieds.
Le soir, elle dîna enfin et saccorda encore quelques instants sur le pas de la porte avant daller se coucher. Le sourire ne la quittait plus. Et, cette nuit-là, elle sendormit pour ne plus se réveiller. Elle était partie en paix, heureuse.
Antoine et Camille prirent quelques jours de congé pour régler les formalités et ranger la maison. Antoine, discrètement, appréciait de rester là, respirer lair du Poitou, racé et vivifiant, chose quil navait pas fait depuis des années.
Juste avant de repartir à Nantes, Camille se sentit mal. Direction les toilettes elle pensait avoir mal digéré le lait. Mais, surprise, deux traits saffichaient sur le test quelle gardait toujours dans son sac, sans grand espoir.
Deux traits ! Deux !
Cest ta maman, fit Camille, en sanglotant dincrédulité. Cest Denise Elle nous fait encore un cadeau.
Antoine leva les yeux vers le bleu parfait du ciel, serra fort sa femme dans ses bras, le cœur gonflé de gratitude. Oui, sa mère venait de lui faire le plus beau des présents. Un dernier et le plus précieux.