Mes Codes Secrets

Cher journal,

Ce matin, je me suis installée à la petite table de la cuisine, les doigts tapotant le clavier dun vieil ordinateur portable. Lécran affichait une présentation aux diapositives épurées. En haut, en gros caractères, lon lisait : « Comment ne pas se faire avoir par les escrocs en ligne. Atelier destiné aux femmes de plus de 40 ans ». Je relisais le texte à plusieurs reprises, me reprochant quil sonne un peu trop comme un cours de lycée, mais je ne voyais pas dautre façon de le simplifier.

Le bruit de la télévision venait du salon où ma mère suivait un feuilleton. De temps à autre, elle mappelait pour que je lui apporte de leau ou que je règle le plaid. Jobéissais mécaniquement, revenais à mon portable, puis je me rappelais que si je ne me mettais pas au travail dès maintenant, je ne le ferais jamais.

Il y a un an, jai été licenciée de la Banque de France. Jai trentetrois ans, et lors des entretiens on me glissait subtilement que lon recherchait quelquun de « plus jeune et plus dynamique ». En même temps, danciennes clientes me téléphonent sur mon portable personnel : « Odile, jai reçu un SMS de la banque qui me menace de bloquer ma carte si je ne saisis pas le code cest vrai ? ». Je les rassure, mais à chaque appel je sens le nombre de ces arnaques grimper.

Il y a une semaine, ma voisine détage, Tatiane, ma raconté comment elle avait tout transféré à des escrocs après quun « investigateur » lui ait annoncé que son fils était en danger. Jai senti monter en moi une colère froide. Ces histoires, je les connais par cœur grâce aux newsletters internes, mais les voir vivre chez quelquun dautre, le rendre réel, cest autre chose.

Le soir même, jai esquissé le plan de mon cours : petits groupes de femmes, langage simple, zéro jargon. Jexpliquerai lauthentification à deux facteurs, pourquoi il ne faut jamais dicter son code au téléphone, comment reconnaître le vrai site dune banque. Je me suis imaginée dans la bibliothèque municipale ou dans le centre social, devant une dizaine de femmes, certaines avec un cahier, dautres avec leur smartphone, posant leurs questions. Cette image ma allégée lesprit.

Il fallait franchir le premier pas. Jai ouvert la messagerie et envoyé un message à la Maison des Associations, où je donnais parfois des conférences: « Bonjour, je mappelle Odile Martin, ancienne employée bancaire. Je souhaiterais proposer un atelier gratuit de sécurité numérique pour les femmes de plus de 40 ans. Seraitil possible de louer une salle? ». Jai retiré le mot « ancienne », soupiré, puis jai cliqué sur « Envoyer ».

Une heure plus tard, Sophie, la responsable, ma répondu : lidée est intéressante, mais la salle principale est déjà réservée, il ne reste quune petite pièce disponible le soir. Le loyer, en euros, nest pas exorbitant mais représente une charge pour moi. Jai ouvert mon tableau de dépenses, calculé que si je réunissais au moins huit participantes et que je demandais une petite contribution symbolique, je pourrais couvrir les frais. Jai accepté.

Les deux jours suivants ont été consacrés à la rédaction de lannonce. Jai photographié mon ordinateur à côté dune tasse de thé, ajouté le texte: « Femmes de 40ans+, apprenons ensemble à protéger nos données et notre argent en ligne. Langage clair, groupe restreint, exemples concrets ». Jai posté cela dans le groupe local du quartier et demandé à Tatiane de le relayer.

En fin daprèsmidi, quatre réponses étaient déjà arrivées. Deux femmes mont confié quelles souhaitaient se former mais en étaient timides ; lune voulait venir avec une amie, la quatrième a interrogé mon parcours, demandant mes références et mon badge de la banque. Jai patienté, envoyé la photo de mon ancien badge et le scan de mon certificat de formation. À la fin, elle a écrit: « Vous mavez convaincue, inscrivez Nadège et Camille ».

Le vendredi suivant, je suis arrivée tôt à la Maison des Associations. La petite salle du deuxième étage sentait la poussière et la peinture vieillie. Jai essuyé les tables avec des lingettes humides, vérifié les prises, demandé à Sophie un rallonge. Jai installé mon ordinateur, connecté le projecteur, affiché la première diapositive. Mon cœur battait plus fort que dhabitude.

Les premières participantes sont arrivées une demiheure avant le début. Je les ai accueillies, noté leurs noms et numéros dans mon cahier, encaissé la petite participation que je rangais dans une enveloppe dédiée au loyer. Certaines étaient équipées dun smartphone flambant neuf, dautres dun vieux portable à touches et dun carnet. Elles discutaient entre elles, curieuses, jetant des coups dœil à lécran.

« Mesdames, je ne comprends rien à ces histoires dinternet», a déclaré une femme de petite taille, coiffée dun foulard coloré. « Ma fille ma pourtant prévenue: si on mappelle à nouveau, je raccroche tout de suite ». Un rire léger a détendu latmosphère.

Je me suis présentée, raconté brièvement mon expérience à la banque et pourquoi javais lancé cet atelier. Jai évité de fixer les diapositives, préférant regarder les visages : prudence, curiosité, parfois un brin de honte.

Nous avons parcouru les différents messages que les banques envoient, reconnu les numéros de ligne directe, exploré le « compte en ligne ». Jai montré de vrais exemples de courriels de phishing, masquant les données personnelles. Les femmes échangeaient leurs anecdotes, certaines avouaient déjà être tombées dans le piège mais nosaient pas en parler à leurs proches.

À la fin, jai distribué une petite fiche de devoir: recopier tous les mots de passe importants sur une feuille séparée, créer des codes plus complexes, les apporter à la prochaine séance pour discuter du stockage sûr. Jai souligné que je ne lirais jamais les mots de passe, seulement les principes.

Lorsque tout le monde est parti, je suis restée seule, rangé les câbles, éteint le projecteur, récupéré lenveloppe. Sophie ma arrêtée dans le couloir.

« Alors, comment ça sest passé? », atelle demandé.
« Je crois que très bien », aije souri. « Elles ont réagi avec beaucoup denthousiasme. »
« Jai entendu leurs rires. Si dautres groupes se forment, diteslemoi. On cherche toujours des activités utiles, pas seulement danse ou yoga. »

Jai hoché la tête, déjà imaginer une deuxième session, mais je me suis rappelée quil fallait dabord consolider celleci.

Deux jours plus tard, Nadège ma appelée.

« Odile, bonjour, jai reçu un appel dun «agent de sécurité» de la banque qui voulait que je transfère de largent sur un compte de réserve. Jai raccroché, mais il ma traitée de «mise en danger de ma famille». Jai peur quil rappelle. »

Une vague dangoisse ma saisie. Le scénario était familier, mais le fait quil survienne alors que Nadège vient de commencer le cours me semblait presque cruel.

« Vous avez bien fait de raccrocher », lui aije répondu calmement. « Si lappel persiste, ne répondez pas. Appelez directement votre agence au numéro indiqué sur votre carte pour vérifier. »

« Jai déjà appelé, on ma rassurée, mais il a mentionné mon passage à la Maison des Associations. Comment le savaitil? », atelle ajouté.

Je suis restée muette un instant, imaginant que lun des participants ait partagé linformation ou quun voisin lait entendu. Jai suggéré doucement que les conversations en public peuvent être captées.

« Il vaut mieux ne pas trop en parler dans les transports ou les commerces », aije conseillé. « Limportant, cest que vous nayez pas transféré dargent. »

Nous avons discuté un moment, puis jai raccroché, le cœur lourd. Un seul atelier ne changera pas le monde, mais le fait que les escrocs réagissent à nos actions me montre que nous touchons quelque chose dimportant.

Le cours suivant, jai demandé à chaque participante si elle avait remarqué quelque chose de suspect dernièrement. Nadège a levé la main, un peu gênée, et a raconté son appel. Un silence pesant a envahi la salle.

« Donc ils savent que nous existons », a murmuré la femme au foulard. « Estce dangereux? »

Un léger hochement a suivi. Jai senti linquiétude monter, mais je savais que calmer les peurs sans réponses claires ne ferait que fragiliser la confiance.

« Analysons cela calmement », aije dit. « Le fait quils savent que vous suivez un cours ne signifie pas quils connaissent vos coordonnées. Notre but est justement dapprendre à se protéger. »

Jai proposé des règles simples: ne pas parler du contenu du cours avec des inconnus, ne pas publier de photos du groupe avec la localisation, ne jamais donner dinformations personnelles par téléphone. Les femmes ont noté, certaines ont même dressé une petite liste.

« Et si vous recevez un appel suspect, apportezle ici », aije ajouté. « Nous analyserons ensemble. »

Après la séance, Irène, une femme au style soigné, sest approchée, lair anxieux.

« Odile, je suis un peu effrayée, mon mari ne comprend pas ces ateliers, il dit que vous ne faites que les effrayer. Et maintenant cet appel Peuton continuer? »

Jai vu dans ses yeux un mélange dinquiétude et despoir.

« Je ne peux pas promettre que les escrocs disparaîtront », aije répondu, « mais je peux vous garantir que vous comprendrez mieux leurs mécanismes. La connaissance nest pas une protection absolue, mais cest le premier pas. Le vrai danger, cest de rester dans lignorance. »

Elle a hoché la tête, un petit sourire sest dessiné.

Le soir, de retour à la maison, je narrivais pas à me détendre. Je tournais en rond entre la cuisine et le salon, remplissant la bouilloire, oubliant de verser leau, puis repartant. Ma mère me demandait ce qui nallait pas, je ballais la question. Enfin, je me suis assise au bureau, ouvrant à nouveau mon ordinateur. Il fallait agir: pas seulement à lintérieur du groupe, mais aussi à lextérieur.

Jai recherché le numéro que Nadège avait reçu, parcouru les forums où les victimes partagent leurs expériences. Jai noté les phrases récurrentes, les scripts des escrocs. Le lendemain, je suis allée à la succursale bancaire la plus proche, pas celle où je travaillais, mais celle du quartier. Jai présenté le numéro et le résumé de la conversation à la chargée daccueil, qui a promis de transmettre linformation au service de sécurité.

Quelques jours plus tard, un message anonyme est apparu sur mon téléphone: « Pourquoi vous mêlez votre nez là où il ne faut pas? Les gens sont responsables de leurs erreurs. » Sans avatar, sans signature, juste une menace voilée. Jai fait une capture décran, lai renvoyée à ma propre adresse email, puis jai supprimé le message. Jai ouvert mon cahier et, à la page blanche, jai inscrit: « Que puisje faire dès maintenant pour rendre latelier plus sûr? » Sous ce titre, jai listé: ne pas collecter de données sensibles, protéger la liste des participantes par un mot de passe, demander à la Maison des Associations de ne pas afficher le thème de latelier dans les panneaux publics.

Lors de la séance suivante, jai partagé ce message avec le groupe.

« Je ne sais pas qui la écrit », aije dit, « mais cela montre que notre travail compte. Si cela gêne quelquun, cest quon touche à leurs intérêts. »

Les femmes ont échangé un regard, puis ont souri.

« Alors, nous sommes sur le bon chemin », a déclaré Tatiane. « Peu importe les obstacles. »

Nous avons élaboré ensemble des consignes supplémentaires: choisir des messageries chiffrées, verrouiller leurs téléphones, vérifier les paramètres de confidentialité sur les réseaux sociaux. Certaines étaient surprises de pouvoir masquer leur liste damis, dautres prenaient des notes méticuleuses.

À la pause, Nadège est revenue.

« Il ma rappelé, mais jai raccroché immédiatement. Cette fois, jai senti de la colère plutôt que de la peur. Je nai plus envie de mexcuser pour ne pas avoir compris. »

Je lai félicitée. Cest exactement pour cela que je me lance dans ce projet.

Une semaine plus tard, Sophie ma appelé: dautres personnes souhaitent suivre latelier, mais la salle est pleine. Elle ma demandé si je pouvais créer une seconde session, à un autre créneau. Jai pensé à mon emploi à temps partiel, à la prise en charge de ma mère, aux préparations déjà en cours. Une deuxième groupe signifierait plus de travail, mais aussi plus de femmes capables de dire non aux escrocs.

« Daccord, essayons», aije répondu, « à condition de préciser dès le départ que le cours ne garantit pas une protection absolue, mais quil enseigne à poser les bonnes questions et à douter. »

Sophie a ri.

« Parfait, nous le mentionnerons. Chez nous, tout le monde se méfie déjà, mais mieux vaut être clair. »

Jai raccroché, fermé les yeux un instant. Mon petit projet ne changera pas le monde et narrêtera pas tous les arnaqueurs. Ils inventeront de nouvelles méthodes, exploiteront la peur et la honte. Mais jai maintenant un petit territoire où les femmes apprennent à dire non, à dire « je réfléchis ».

Ce soir, de nouveau devant lordinateur, jai ajouté une diapositive finale: « Que faire si vous vous faites tout de même avoir ». Jy ai listé les étapes: appeler immédiatement la banque, faire bloquer la carte, déposer une plainte, prévenir ses proches afin quils restent vigilants. Jai passé du temps à choisir des mots doux, sans accusation, uniquement du soutien.

Lors de la dernière séance du premier groupe, nous étions assises en cercle, sans support visuel. Chacune a partagé ce qui avait changé. Certaines nacceptaient plus les appels inconnus, dautres vérifiaient systématiquement ladresse du site, dautres se sentaient plus sereines.

Irène, la première à avoir douté, a levé la main en dernière.

« Jai compris que je nai pas à tout savoir, mais que je peux poser des questions, même si on me traite de «vieille». Hier, jai montré à mon mari comment activer les notifications de sécurité sur lapplication bancaire. Il a ri, puis a dit «merci». »

Jai ressenti, au fond de moi, un léger déploiement, comme un souffle qui se libère. Ce nétait ni triomphe ni victoire éclatante, seulement la conscience que ces femmes voient désormais les appels et les messages sous un autre jour.

Après la séance, nous sommes restées un moment, échangeant nos numéros, promettant de nous prévenir mutuellement en cas de doute. Je suis restée à la porte, remerciant chacune pour sa confiance.

Lorsque la salle sest vidée, jai éteint la lumière, hésité une seconde dans le couloir. Au loin, on entendait les voix dun chœur qui répétait dans la grande salle. Jai ajusté la sangle de mon sac et descendu les escaliers.

Dehors, la nuit commençait à tomber. Jai ouvert la messagerie et écrit à Sophie: « La deuxième session peut commencer le mois prochain. Je prépare une mise à jour du programme, avec un module sur la réaction face aux menaces en ligne. ». Après lenvoi, jai rangé le téléphone dans ma poche et marché vers larrêt de bus.

Jai observé les femmes qui attendaient, sac à la main, téléphone entre les doigts, certaines le faisant défiler, dautres le serrant comme un talisman. En les regardant, je ne voyais plus seulement la vulnJe sais que chaque petit pas compte, et je suis prête à continuer.

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Mes Codes Secrets
Le fleuve de la vie Après avoir travaillé jusqu’à la retraite, Ariane a quitté son emploi pour s’occuper de sa mère malade, s’installant dans un village tandis que son fils Igor vivait dans son appartement parisien avec sa famille. Enfant, elle avait lié une amitié avec Julie, venue chaque été chez sa grand-mère voisine, rêvant d’étudier ensemble à Paris, mais la vie les a séparées. Ariane a suivi des études de langues, rêvant de devenir traductrice, mais a épousé Boris, un camarade d’université, dont le mariage s’est vite effondré, la laissant élever seule leur fils Stéphane avec l’aide de ses parents. Enseignante d’anglais dans une ville de province, Ariane a rencontré Vadim, un cadre marié, avec qui elle a vécu une longue histoire discrète, ponctuée de voyages à Nice et à Paris, jusqu’à ce que la femme de Vadim découvre leur relation et y mette fin. Stéphane, devenu adulte, s’est marié et Ariane a accueilli sa belle-fille avec bienveillance. À quarante ans, Ariane a perdu son père, puis sa mère est tombée gravement malade, l’obligeant à revenir au village pour veiller sur elle. Isolée, Ariane a trouvé du réconfort sur Internet, renouant avec Julie, devenue une élégante femme à la tête d’un salon de coiffure et d’un centre de formation à Paris, mais marquée par de lourdes pertes familiales. Malgré leur désir de se retrouver, la maladie et le deuil les ont empêchées de se revoir, jusqu’à la mort de Julie, laissant Ariane seule avec ses souvenirs et la conscience de savourer chaque instant de la vie.