Laissez-moi rester, je vous en prie — Je ne veux pas partir… – murmurait la femme d’une voix presque inaudible. – C’est ici ma maison, je ne l’abandonnerai pas. — Dans sa voix vibraient des larmes retenues. — Maman, – dit le fils, – tu comprends bien que je ne pourrai plus m’occuper de toi… Il faut que tu comprennes. Alexandre était triste. Il voyait bien que sa mère était inquiète, bouleversée. Elle était assise sur le vieux canapé déformé de leur maison de campagne, dans son village natal. — Ça ira, je me débrouillerai toute seule, je n’ai besoin de personne, – répliqua-t-elle avec obstination. — Laissez-moi tranquille. Mais Alexandre savait bien qu’elle n’y arriverait pas. C’était un AVC. Madame Pétronille avait déjà souvent été malade par le passé. Il se rappelait parfaitement quand il avait dû prendre plusieurs mois de congé pour s’occuper d’elle après sa fracture de la jambe. Elle faisait bonne figure, mais au début elle ne pouvait littéralement pas faire un pas sans son fils. Récemment, Alexandre avait commencé à bien gagner sa vie et pensait rénover la maison familiale pendant l’été pour que sa mère y soit plus à l’aise. Mais l’AVC avait tout remis en question. La priorité, désormais, était de la faire venir en ville. — Marine préparera tes affaires, – dit-il en désignant sa femme. – Dis-lui si tu as besoin de quelque chose. Madame Pétronille restait silencieuse, contemplant par la fenêtre le léger vent d’automne qui détachait les feuilles jaunies des arbres centenaires qu’elle avait vus toute sa vie. Sa main droite encore valide serrait nerveusement l’autre, restée inerte. Marine fouillait dans la garde-robe, questionnait sa belle-mère sur ce qu’il fallait prendre ou laisser, mais celle-ci ne répondait que par un regard lointain, indifférent aux vieilles robes ou aux lunettes cassées. …Madame Pétronille était née et avait vécu soixante-huit ans durant dans ce petit village, peu à peu déserté. Elle avait toujours été couturière : d’abord à l’atelier du village, puis chez elle lorsque celui-ci ferma, faute d’habitants. Au fil du temps, il y avait de moins en moins de clients ; elle s’était alors consacrée au potager, au foyer, à y mettre tout son cœur. Elle n’imaginait pas quitter cette terre pour s’exiler en ville, dans un appartement gigantesque et impersonnel… … — Alex, elle ne mange encore rien du tout, – soupira Marine, posant son assiette intacte sur la table de la cuisine. – Je n’y arrive plus… Je n’ai plus la force… Alexandre regarda sa femme, puis l’assiette, secoua la tête, soupira et rejoignit sa mère. Madame Pétronille était assise sur le canapé, regardant dehors, immobile. Ses yeux gris, éteints et lointains, fixaient l’horizon. Sa main valide reposait sur la main morte, la serrant comme pour lui redonner vie. La chambre était encombrée de matériel de rééducation, des poignées de musculation traînaient partout, une pile de médicaments sur la table de chevet. Sans son fils, elle n’y aurait pas touché. — Maman ? Silence. — Maman ? — Mon fils… – souffla-t-elle, articulant difficilement. Depuis l’AVC, elle avait du mal à parler, les mots étaient confus. Ça allait un peu mieux, mais ce n’était pas évident à comprendre. — Pourquoi tu ne manges rien ? Marine passe du temps à préparer des repas. Tu n’as presque rien mangé depuis des jours. — Je n’ai pas envie, mon fils, – murmura madame Pétronille. – Vraiment pas. Ne me force pas. — Mais dis-moi ce dont tu as envie alors, maman… Alexandre s’assit à côté d’elle. Elle lui prit la main. — Tu sais ce que je veux, mon Alex. Je veux rentrer… J’ai peur de ne jamais revoir la maison. Il soupira en hochant la tête. — Tu sais bien, maman, je travaille tous les jours, Marine est tout le temps chez les médecins… Il fait froid dehors, c’est l’hiver… Attends encore un peu, jusqu’au printemps, d’accord ? Elle acquiesça. Alexandre sourit et quitta la pièce. — J’espère qu’il ne sera pas trop tard, mon fils… pas trop tard… … — Je suis désolée, la FIV n’a encore pas marché, – dit tristement la docteure en retirant ses lunettes et en regardant la jeune femme dans les yeux. Marine poussa un cri et se prit la tête dans les mains : — Mais comment ? Tout le monde y arrive ! Vous aviez dit que la première fois ce n’était pas grave, seulement 40 % de réussite, mais c’est la troisième tentative et toujours rien ! Pourquoi ? Alexandre restait silencieux, tenant la main de sa femme. L’angoisse le rongeait. Dans l’aile voisine de la clinique, sa mère finissait son massage ; il allait devoir aller la chercher. — Écoutez, – commença doucement la médecin. – Je comprends tout à fait. Vous rêvez d’avoir un enfant, mais vous êtes focalisée sur cette obsession. Vous vivez dans un stress permanent. Votre corps ne suit plus. — Évidemment que je suis stressée ! Je travaille à la maison pour pouvoir payer cette FIV hors de prix ! Je vais à toutes les consultations, à toutes ces prises de médicaments ! En plus, je dois m’occuper de ma belle-mère, gérer ses lubies : elle ne veut pas manger, refuse ses médicaments ! Oui, je veux un enfant, peut-être que comme ça mon mari s’occuperait un peu de moi aussi ! Marine s’arrêta net, réalisant qu’elle était allée trop loin. Elle saisit son sac et sortit du cabinet en claquant la porte. — Désolé, – murmura Alexandre. — Ne vous en faites pas, – répondit la médecin. – J’en ai vu d’autres, tout va bien. Alexandre rejoignit sa femme, assise dans la salle d’attente, en pleurs, la tête cachée dans les mains. Son corps tremblait de sanglots. Quand elle leva ses yeux rougis, elle balbutia en pleurant : — Pardonne-moi… Je ne voulais pas dire de mal de ta mère. Je suis juste épuisée. J’en peux plus de voir quelqu’un dépérir, de voir encore et encore un seul trait sur le test, de mettre tout notre argent dans des procédures inutiles. J’y arrive plus… — Si je le pouvais, je vous aiderais toutes les deux, mais je n’en ai pas la force… — Je sais – sourit-elle à travers ses larmes – je comprends. Ils restèrent un moment assis, main dans la main, puis Marine se leva, remit son col en place et esquissa un sourire. — Viens. Madame Pétronille a sûrement déjà terminé. Elle n’aime pas les hôpitaux, après elle est triste longtemps. … — Votre maman n’a quasiment pas progressé, – expliqua le vieux médecin aux lunettes rondes, à qui Alexandre avait demandé des nouvelles, à l’écart pour que madame Pétronille n’entende pas. Marine restait avec elle. – Vous comprenez… Quand je l’ai vue pour la première fois, j’étais persuadé qu’elle allait récupérer. Certes, les chances après un AVC sont maigres, mais elle n’a jamais eu de mauvaises habitudes ou de maladies chroniques. Elle avait toutes les chances. — Mais je constate moi-même qu’il n’y a aucun progrès… — Je crois que le problème, c’est qu’elle n’en a pas envie. Elle a abandonné. Il n’y a plus l’étincelle dans ses yeux… Elle ne veut plus se battre, elle ne veut plus vivre… Alexandre acquiesça en silence. Il le constatait chaque jour. Madame Pétronille avait perdu quinze kilos, n’était plus que l’ombre d’elle-même. Elle restait assise à la même place, journée entière, à contempler la fenêtre. Elle ne lisait plus, ne regardait plus la télévision, ne parlait plus à personne. Elle regardait juste dehors. — Après un AVC, il y a parfois des troubles du comportement dus aux lésions dans certaines zones du cerveau, – ajouta doucement le vieux médecin. – Mais je pensais que cela n’irait pas jusque-là chez votre mère. À la première visite, je n’avais rien remarqué de la sorte. — Je crois que la raison est ailleurs, – conclut Alexandre à voix basse. … — Alex, – dit Marine au téléphone, – tu peux annuler ton déplacement ? Madame Pétronille est très mal. J’ai peur que tu n’arrives pas à temps… Les mots lui coûtaient. Elle savait ce que la mère d’Alexandre représentait pour lui. Elle-même, avec le cœur lourd, assistait impuissante à l’agonie de sa belle-mère, allongée sur le canapé, presque immobile. Avant, elle écoutait parfois les vieux vinyles – hérités de son père, ancien professeur de musique – ou regardait simplement dehors. Désormais, madame Pétronille fixait un point du mur, sans parler, ne touchant à rien, sauf un peu de lait. Elle qui affirmait autrefois que le lait de la ville n’avait rien à voir avec celui de la campagne. Alexandre arriva le soir même et veilla toute la nuit auprès de sa mère. — Tu sais ce que je veux. Tu m’as fait une promesse. Il acquiesça. Oui, il l’avait promis. Le lendemain, ils repartirent à la campagne. Madame Pétronille avait refusé l’hôpital. — Je veux rentrer chez moi. C’était mars, les routes étaient encore praticables. Alexandre aida sa mère à sortir de la voiture et à s’installer en fauteuil roulant devant la maison. La terre fondait, la neige perdait du terrain, les arbres frémissaient sous un souffle léger, le soleil prenait de l’éclat. Madame Pétronille passa des heures dehors, un sourire enfin revenu sur ses lèvres. Elle respirait, contemplait le ciel, les larmes aux yeux – des larmes de bonheur. Elle était enfin chez elle. Enfin. Ce soir-là, elle mangea, passa encore des heures dehors. Elle ne quitta plus son sourire. Et la nuit venue, elle s’en alla. Avec le même sourire. Heureuse. Alexandre et Marine prirent quelques jours pour tout rendre hommage, régler les affaires du village et décider de l’avenir de la maison. Surtout, Alexandre avait besoin de ce temps pour retrouver l’air de la campagne, qu’il n’avait pas respiré aussi longtemps depuis des années. … Au moment de repartir en ville, Marine ne se sentit pas bien. Elle courut aux toilettes. Quand elle revint auprès d’Alexandre, ses yeux étaient tout ronds. Elle tenait un test de grossesse. Elle en faisait si souvent, pour rien. Mais cette fois, il y avait deux barres. Deux ! — C’est elle, ta maman… C’est Madame Pétronille qui nous a aidés, – souffla Marine, des larmes plein les yeux. Alexandre leva la tête vers le ciel bleu, sans nuages, et, plein de gratitude, serra sa femme dans ses bras. Oui, c’était le plus beau cadeau de sa mère. Le dernier, le plus précieux…

Laissez-moi partir, sil vous plaît

Je ne veux pas partir murmurait la femme dans le flou dun souffle. Cest chez moi ici, je ne labandonnerai jamais. Sa voix tremblait dun chagrin retenu.

Maman, dit lhomme doucement. Tu sais bien que je ne pourrai pas moccuper de toi tout le temps Tu comprends, non?

Benoît était envahi de tristesse. Il voyait bien langoisse dans le regard de sa mère. Elle était assise sur un vieux canapé af­fai­ssé, qui sentait la lavande fanée, dans la maison de campagne où elle était née.

Ça va, je peux très bien men sortir, il nest pas question de me couver, répondit-elle avec obstination. Laissez-moi rester ici.

Mais Benoît savait quelle nen serait pas capable. Cétait un AVC. Odile Lemarchand avait déjà souvent été malade. Il navait pas oublié les mois entiers de congé quil avait dû prendre pour soccuper delle après sa fracture du col du fémur. À lépoque, elle faisait la forte, mais sans son aide, elle ne pouvait même pas poser le pied par terre, ni avancer dun pas.

Benoît, depuis peu, gagnait bien sa vie et projetait de rénover la vieille demeure cet été, pour rendre le quotidien de sa mère plus doux. Et puis, le coup du sort, lAVC, et les projets de rénovation étaient devenus futiles: il fallait emmener sa mère à Paris.

Lucie soccupera de préparer tes affaires, dit-il en lançant un regard à sa femme. Dis-lui si tu as besoin de quelque chose.

Odile restait silencieuse et fixait la fenêtre, derrière laquelle un souffle dair frisquet dautomne arrachait aux platanes centenaires leurs dernières feuilles couleur or. Sa main droite la seule qui obéissait encore serrait fort lautre, tombée, inerte.

Lucie fouillait dans larmoire, demandant sans arrêt, que prendre, que laisser. Mais sa belle-mère ne quittait pas la fenêtre des yeux. Ses pensées erraient loin, loin des chemises passées ou des montures décailles brisées.

Odile Lemarchand était née et avait vécu soixante-huit ans dans ce coin de Bourgogne, un village quelle avait vu séteindre, un habitant après lautre. Toute sa vie, elle avait cousu: dabord dans latelier du bourg, puis chez elle lorsque la boutique avait fermé. Le travail était devenu rare; alors Odile sétait vouée à son potager, à son logis, à ses chats résignés. Lidée dabandonner ce petit monde pour un appartement inconnu en pleine ville lui semblait insensée, irréelle, impossible

Benoît, elle ne mange toujours pas, soupira Lucie en posant son assiette intacte sur la table de la cuisine. Je nen peux plus mes forces me lâchent.

Benoît la regarda sans rien dire, contempla lassiette, secoua la tête avec lassitude et alla rejoindre sa mère. Odile contemplait toujours la fenêtre, les yeux presque vitreux. Ses pupilles, grisées par lâge, fixaient lhorizon. Sa main valide massait lautre, toujours, comme pour y ramener la vie. La chambre étroite, envahie de vélos dappartement, délastiques et de balles de kiné, les piluliers sempilaient sur la table de nuit. Mais sans Benoît, Odile ny touchait guère.

Maman?

Rien.

Maman?

Mon fils souffla Odile indistinctement, la voix brisée par lAVC. Elle articulait mieux quau début, mais restait difficile à comprendre.

Pourquoi tu nas pas mangé? Lucie a pris le temps de cuisiner, tu restes des jours sans rien avaler

Je nen ai pas envie, mon garçon dit-elle calmement et se tourna lentement vers lui. Je nai pas faim. Ne me force pas.

Maman quest-ce que tu voudrais alors? Dis-moi, sil te plaît.

Il sassit à ses côtés. Elle saisit sa main.

Tu sais, Benoît, ce que je veux. Je veux rentrer chez moi. Je crains de ne plus jamais le revoir.

Benoît soupira, haussa les épaules.

Tu sais que je travaille chaque jour, et Lucie est toujours chez les médecins. Il fait froid dehors, on ne peut pas y aller Attends le printemps, daccord?

Odile acquiesça. Il lui sourit, puis sen alla.

Pourvu quil ne soit pas trop tard, mon fils pourvu quil ne soit pas trop tard

Je suis désolée, madame, la FIV na pas fonctionné, annonça la gynécologue dune voix douce, retirant ses lunettes ovales pour plonger son regard dans celui de la jeune femme.

Lucie laissa échapper un sanglot, les mains contre son visage :

Mais comment est-ce possible? Pourquoi les autres y arrivent? Vous maviez dit que cétait normal déchouer la première fois, quil ny avait que quarante pour cent de chances Mais cest ma troisième tentative, et rien! Pourquoi?

Benoît restait muet, les mains serrant fort celles de sa femme. Il était nerveux. Plus loin, dans un cabinet attenant de la clinique, Odile était en séance de rééducation, prête à être récupérée.

Écoutez, commença la médecin en chuchotant. Je comprends, cest un rêve immense pour vous, cette maternité, mais vous êtes envahie par le stress. Votre corps ne suit plus

Bien sûr que je suis stressée! Il faut bien payer ces FIV hors de prix! Je travaille à la maison pour trouver les euros, je prends des médicaments qui me détruisent, je moccupe de ma belle-mère avec tous ses caprices : elle refuse de manger, elle refuse ses médicaments ! Oui, je veux un enfant, peut-être que là, mon mari soccuperait aussi de moi !

Lucie sarrêta brutalement, consciente den avoir trop dit. Dun geste brusque, elle attrapa son sac, claqua la porte derrière elle.

Pardon, glissa Benoît, gêné.

Ça va, répliqua la gynécologue, sans émotion. Jen ai vu dautres. Courage.

Benoît rejoignit Lucie. Celle-ci était assise sur un banc dans le hall, secouée de sanglots, la tête enfouie dans les mains. Elle leva vers lui ses yeux trempés et rougis.

Pardonne-moi Je ne voulais pas parler de ta mère. Je suis simplement épuisée. Jen peux plus de voir quelquun séteindre sous mes yeux. Jen peux plus de ces tests négatifs, de lâcher tout notre argent dans ces traitements. Je narrive plus à respirer

Si je pouvais, je ferais tout pour vous deux, mais je suis impuissant

Je sais, murmura Lucie dans un sourire noyé de larmes, je sais

Ils restèrent là, serrés lun à lautre, en silence. Puis Lucie, dun geste vif, rajusta le col de sa chemise, essuya ses joues.

Allons-y. Odile doit en avoir assez de lhôpital. Ça la rend triste à chaque fois.

Il ny a presque pas damélioration chez votre mère, déclara le vieux docteur Bernier à voix basse. Il portait des lunettes rondes qui lui donnaient lair dun hibou inquiet. Benoît lavait entraîné à lécart pour ne pas être entendu par Odile. Lucie lui tenait compagnie.

Vous savez Au début jy croyais, à sa récupération. Statistiquement, cétait difficile, mais elle avait toutes les chances, en nayant ni addiction ni maladie chronique Cétait possible.

Sauf que il ne se passe rien. Et moi aussi, je le vois très bien, docteur.

Jai limpression quelle na plus envie. Elle sest éteinte dun coup. Plus déclat, plus de flamme dans ses yeux Comme si elle avait laissé tomber la vie.

Benoît acquiesça sans un mot. Il connaissait ce regard éteint. Odile avait maigri de quinze kilos, nétait plus lombre delle-même. Son existence se résumait à la contemplation sans fin du dehors. Elle ne lisait plus, ne regardait plus la télévision, nadressait la parole à personne. Elle fixait la fenêtre.

Il est fréquent, après un AVC, que certains comportements changent quand le cerveau est atteint, ajouta le docteur. Mais je ne pensais pas que ce serait si net chez votre mère Lors de notre première rencontre, tout était si différent.

Je crois que la raison est ailleurs, répondit doucement Benoît.

Benoît, trembla la voix de Lucie au téléphone, tu peux rentrer? Odile va vraiment mal, jai peur que tu narrives pas à temps

Les mots lui faisaient mal. Elle savait combien Benoît tenait à sa mère. Elle-même, le cœur serré, ne pouvait que regarder la vieille femme, presque figée sur le canapé. Avant, elle écoutait parfois de vieux vinyles hérités de son père, professeur de musique, ou elle embrassait le paysage du regard. Mais à présent, Odile restait immobile, les yeux rivés au mur. Elle ne mangeait que du lait chose étrange, elle qui disait toujours : Le lait, ici, na rien à voir avec celui du village. Mais elle le buvait

Benoît arriva le soir même, courut vers sa mère. Il resta toute la nuit assis à son chevet.

Tu sais ce que je veux. Tu me las promis.

Il hocha la tête. Il avait juré.

Le lendemain, ils prirent la voiture pour la campagne. Odile refusa le médecin.

Pas dhôpital. Juste chez moi.

Cétait mars. Étonnamment, la route était praticable, pas trop de boue. Benoît aida sa mère à sinstaller dans la chaise roulante.

Tout autour, la neige fondait, lair vibrait de gouttelettes minuscules qui tombaient des toits. Les arbres, tout cabossés, frémissaient sous un vent douest, tandis que le soleil osait déjà réchauffer les pierres. Odile passa ainsi des heures dans la cour, le visage enfin ouvert dun vrai sourire. Elle respirait à pleins poumons, les yeux levés vers lazur, pleurant cette fois de bonheur chez elle au dernier, entourée de son monde, de ses souvenirs, de la lumière, du froid du printemps.

Le soir venu, elle mangea un peu et resta longtemps dehors, paisible. Son sourire ne la quitta pas. Durant la nuit, elle sen alla, emportant son dernier sourire. Elle était partie heureuse.

Benoît et Lucie prirent quelques jours de congé pour organiser les obsèques à léglise du village, ranger la maison, penser à ce quil faudrait en faire. Au fond, Benoît voulait rester là, humer une dernière fois lodeur des herbes du bocage, ce parfum gris et entêtant de la Bourgogne profonde. Il ny avait plus passé plus de deux jours depuis des années.

Le matin du retour à Paris, Lucie se sentit étrange. Elle courut senfermer dans la salle de bain, fut prise de nausée. Lorsquelle revint vers son mari, elle avait les yeux agrandis par la surprise et montrait un test de grossesse. Ces tests, elle en transportait partout, mais dhabitude cétait pour rien. Cette fois, deux traits, deux!

Cest elle Cest Odile qui nous a aidés, bégaya Lucie, des larmes pleins les yeux, sans y croire vraiment.

Benoît leva les yeux vers le ciel, grand bleu sans aucun nuage, la serra dans ses bras. Oui, sa mère leur avait offert le plus précieux des cadeaux. Son dernier, le plus beau.

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Laissez-moi rester, je vous en prie — Je ne veux pas partir… – murmurait la femme d’une voix presque inaudible. – C’est ici ma maison, je ne l’abandonnerai pas. — Dans sa voix vibraient des larmes retenues. — Maman, – dit le fils, – tu comprends bien que je ne pourrai plus m’occuper de toi… Il faut que tu comprennes. Alexandre était triste. Il voyait bien que sa mère était inquiète, bouleversée. Elle était assise sur le vieux canapé déformé de leur maison de campagne, dans son village natal. — Ça ira, je me débrouillerai toute seule, je n’ai besoin de personne, – répliqua-t-elle avec obstination. — Laissez-moi tranquille. Mais Alexandre savait bien qu’elle n’y arriverait pas. C’était un AVC. Madame Pétronille avait déjà souvent été malade par le passé. Il se rappelait parfaitement quand il avait dû prendre plusieurs mois de congé pour s’occuper d’elle après sa fracture de la jambe. Elle faisait bonne figure, mais au début elle ne pouvait littéralement pas faire un pas sans son fils. Récemment, Alexandre avait commencé à bien gagner sa vie et pensait rénover la maison familiale pendant l’été pour que sa mère y soit plus à l’aise. Mais l’AVC avait tout remis en question. La priorité, désormais, était de la faire venir en ville. — Marine préparera tes affaires, – dit-il en désignant sa femme. – Dis-lui si tu as besoin de quelque chose. Madame Pétronille restait silencieuse, contemplant par la fenêtre le léger vent d’automne qui détachait les feuilles jaunies des arbres centenaires qu’elle avait vus toute sa vie. Sa main droite encore valide serrait nerveusement l’autre, restée inerte. Marine fouillait dans la garde-robe, questionnait sa belle-mère sur ce qu’il fallait prendre ou laisser, mais celle-ci ne répondait que par un regard lointain, indifférent aux vieilles robes ou aux lunettes cassées. …Madame Pétronille était née et avait vécu soixante-huit ans durant dans ce petit village, peu à peu déserté. Elle avait toujours été couturière : d’abord à l’atelier du village, puis chez elle lorsque celui-ci ferma, faute d’habitants. Au fil du temps, il y avait de moins en moins de clients ; elle s’était alors consacrée au potager, au foyer, à y mettre tout son cœur. Elle n’imaginait pas quitter cette terre pour s’exiler en ville, dans un appartement gigantesque et impersonnel… … — Alex, elle ne mange encore rien du tout, – soupira Marine, posant son assiette intacte sur la table de la cuisine. – Je n’y arrive plus… Je n’ai plus la force… Alexandre regarda sa femme, puis l’assiette, secoua la tête, soupira et rejoignit sa mère. Madame Pétronille était assise sur le canapé, regardant dehors, immobile. Ses yeux gris, éteints et lointains, fixaient l’horizon. Sa main valide reposait sur la main morte, la serrant comme pour lui redonner vie. La chambre était encombrée de matériel de rééducation, des poignées de musculation traînaient partout, une pile de médicaments sur la table de chevet. Sans son fils, elle n’y aurait pas touché. — Maman ? Silence. — Maman ? — Mon fils… – souffla-t-elle, articulant difficilement. Depuis l’AVC, elle avait du mal à parler, les mots étaient confus. Ça allait un peu mieux, mais ce n’était pas évident à comprendre. — Pourquoi tu ne manges rien ? Marine passe du temps à préparer des repas. Tu n’as presque rien mangé depuis des jours. — Je n’ai pas envie, mon fils, – murmura madame Pétronille. – Vraiment pas. Ne me force pas. — Mais dis-moi ce dont tu as envie alors, maman… Alexandre s’assit à côté d’elle. Elle lui prit la main. — Tu sais ce que je veux, mon Alex. Je veux rentrer… J’ai peur de ne jamais revoir la maison. Il soupira en hochant la tête. — Tu sais bien, maman, je travaille tous les jours, Marine est tout le temps chez les médecins… Il fait froid dehors, c’est l’hiver… Attends encore un peu, jusqu’au printemps, d’accord ? Elle acquiesça. Alexandre sourit et quitta la pièce. — J’espère qu’il ne sera pas trop tard, mon fils… pas trop tard… … — Je suis désolée, la FIV n’a encore pas marché, – dit tristement la docteure en retirant ses lunettes et en regardant la jeune femme dans les yeux. Marine poussa un cri et se prit la tête dans les mains : — Mais comment ? Tout le monde y arrive ! Vous aviez dit que la première fois ce n’était pas grave, seulement 40 % de réussite, mais c’est la troisième tentative et toujours rien ! Pourquoi ? Alexandre restait silencieux, tenant la main de sa femme. L’angoisse le rongeait. Dans l’aile voisine de la clinique, sa mère finissait son massage ; il allait devoir aller la chercher. — Écoutez, – commença doucement la médecin. – Je comprends tout à fait. Vous rêvez d’avoir un enfant, mais vous êtes focalisée sur cette obsession. Vous vivez dans un stress permanent. Votre corps ne suit plus. — Évidemment que je suis stressée ! Je travaille à la maison pour pouvoir payer cette FIV hors de prix ! Je vais à toutes les consultations, à toutes ces prises de médicaments ! En plus, je dois m’occuper de ma belle-mère, gérer ses lubies : elle ne veut pas manger, refuse ses médicaments ! Oui, je veux un enfant, peut-être que comme ça mon mari s’occuperait un peu de moi aussi ! Marine s’arrêta net, réalisant qu’elle était allée trop loin. Elle saisit son sac et sortit du cabinet en claquant la porte. — Désolé, – murmura Alexandre. — Ne vous en faites pas, – répondit la médecin. – J’en ai vu d’autres, tout va bien. Alexandre rejoignit sa femme, assise dans la salle d’attente, en pleurs, la tête cachée dans les mains. Son corps tremblait de sanglots. Quand elle leva ses yeux rougis, elle balbutia en pleurant : — Pardonne-moi… Je ne voulais pas dire de mal de ta mère. Je suis juste épuisée. J’en peux plus de voir quelqu’un dépérir, de voir encore et encore un seul trait sur le test, de mettre tout notre argent dans des procédures inutiles. J’y arrive plus… — Si je le pouvais, je vous aiderais toutes les deux, mais je n’en ai pas la force… — Je sais – sourit-elle à travers ses larmes – je comprends. Ils restèrent un moment assis, main dans la main, puis Marine se leva, remit son col en place et esquissa un sourire. — Viens. Madame Pétronille a sûrement déjà terminé. Elle n’aime pas les hôpitaux, après elle est triste longtemps. … — Votre maman n’a quasiment pas progressé, – expliqua le vieux médecin aux lunettes rondes, à qui Alexandre avait demandé des nouvelles, à l’écart pour que madame Pétronille n’entende pas. Marine restait avec elle. – Vous comprenez… Quand je l’ai vue pour la première fois, j’étais persuadé qu’elle allait récupérer. Certes, les chances après un AVC sont maigres, mais elle n’a jamais eu de mauvaises habitudes ou de maladies chroniques. Elle avait toutes les chances. — Mais je constate moi-même qu’il n’y a aucun progrès… — Je crois que le problème, c’est qu’elle n’en a pas envie. Elle a abandonné. Il n’y a plus l’étincelle dans ses yeux… Elle ne veut plus se battre, elle ne veut plus vivre… Alexandre acquiesça en silence. Il le constatait chaque jour. Madame Pétronille avait perdu quinze kilos, n’était plus que l’ombre d’elle-même. Elle restait assise à la même place, journée entière, à contempler la fenêtre. Elle ne lisait plus, ne regardait plus la télévision, ne parlait plus à personne. Elle regardait juste dehors. — Après un AVC, il y a parfois des troubles du comportement dus aux lésions dans certaines zones du cerveau, – ajouta doucement le vieux médecin. – Mais je pensais que cela n’irait pas jusque-là chez votre mère. À la première visite, je n’avais rien remarqué de la sorte. — Je crois que la raison est ailleurs, – conclut Alexandre à voix basse. … — Alex, – dit Marine au téléphone, – tu peux annuler ton déplacement ? Madame Pétronille est très mal. J’ai peur que tu n’arrives pas à temps… Les mots lui coûtaient. Elle savait ce que la mère d’Alexandre représentait pour lui. Elle-même, avec le cœur lourd, assistait impuissante à l’agonie de sa belle-mère, allongée sur le canapé, presque immobile. Avant, elle écoutait parfois les vieux vinyles – hérités de son père, ancien professeur de musique – ou regardait simplement dehors. Désormais, madame Pétronille fixait un point du mur, sans parler, ne touchant à rien, sauf un peu de lait. Elle qui affirmait autrefois que le lait de la ville n’avait rien à voir avec celui de la campagne. Alexandre arriva le soir même et veilla toute la nuit auprès de sa mère. — Tu sais ce que je veux. Tu m’as fait une promesse. Il acquiesça. Oui, il l’avait promis. Le lendemain, ils repartirent à la campagne. Madame Pétronille avait refusé l’hôpital. — Je veux rentrer chez moi. C’était mars, les routes étaient encore praticables. Alexandre aida sa mère à sortir de la voiture et à s’installer en fauteuil roulant devant la maison. La terre fondait, la neige perdait du terrain, les arbres frémissaient sous un souffle léger, le soleil prenait de l’éclat. Madame Pétronille passa des heures dehors, un sourire enfin revenu sur ses lèvres. Elle respirait, contemplait le ciel, les larmes aux yeux – des larmes de bonheur. Elle était enfin chez elle. Enfin. Ce soir-là, elle mangea, passa encore des heures dehors. Elle ne quitta plus son sourire. Et la nuit venue, elle s’en alla. Avec le même sourire. Heureuse. Alexandre et Marine prirent quelques jours pour tout rendre hommage, régler les affaires du village et décider de l’avenir de la maison. Surtout, Alexandre avait besoin de ce temps pour retrouver l’air de la campagne, qu’il n’avait pas respiré aussi longtemps depuis des années. … Au moment de repartir en ville, Marine ne se sentit pas bien. Elle courut aux toilettes. Quand elle revint auprès d’Alexandre, ses yeux étaient tout ronds. Elle tenait un test de grossesse. Elle en faisait si souvent, pour rien. Mais cette fois, il y avait deux barres. Deux ! — C’est elle, ta maman… C’est Madame Pétronille qui nous a aidés, – souffla Marine, des larmes plein les yeux. Alexandre leva la tête vers le ciel bleu, sans nuages, et, plein de gratitude, serra sa femme dans ses bras. Oui, c’était le plus beau cadeau de sa mère. Le dernier, le plus précieux…
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