Un homme des Alpes vivait seul depuis trente hivers, nayant pour compagnie que le vent et le craquement des sapins. C’était un certain Gaston Letellier: barbu, bourru, digne héritier dune longue lignée de montagnards renfrognés. Pendant trente hivers, il navait croisé que la buse du coin ou son ombre dans la vitre, surtout depuis que feue Geneviève nétait plus de ce monde.
Mais tout changea le soir où dix femmes Sinti, bannies de leur campement au sud de la frontière suisse, frappèrent à la porte de son vieux chalet en Haute-Savoie. Depuis trente ans, Gaston navait ouvert sa porte à personne que la neige et les souvenirs: la dernière fois que quelquun avait osé grimper sans invitation, ils étaient repartis avec du plomb dans le mollet et la certitude quici, ce nétait pas lieu daccueil.
Mais là, les coups étaient différents. Pas bravades, mais urgence. Il se leva péniblement, ramassa son vieux fusil par habitude, pas menace et ouvrit sur dix silhouettes drapées de couvertures, les visages tirés par la faim et le froid, mais la dignité encore raide comme un poteau EDF. La plus jeune navait pas quinze ans, la plus âgée aurait pu être sa sœur.
La première parla, pas en français, mais Gaston comprit: la détresse, ça ne nécessite pas dictionnaire. Il leur fit de la place autour du poêle, leur tendit des tasses deau bouillie et la chaleur revint dans cette maison taillée par le vent pour la solitude.
Ni prénoms, ni confidences le premier soir, juste les étreintes serrées du sommeil partagé autour du feu. Pendant que la tempête secouait la montagne, Gaston céda son lit sans faire de bruit. Il dormait près de la porte, le fusil appuyé sur la commode, craignant moins ses visiteuses que ce qui les avait jetées dehors.
Au matin, la tempête rageait toujours. La benjamine tremblait, les pieds striés de crevasses. Gaston récupéra dans le grenier un vieux tube de pommade de Geneviève, offrit des chaussettes en laine, et posa la boîte sans mot, laissant la mère décider. Elle serra son enfant contre elle: une inclinaison de tête, juste ça, et il comprit. Elle sappelait Mireille.
Les jours suivant, il renforça la cabane, tendit des linges aux vitres, adapta, répara, rajouta une couche de silence bienveillant, tandis que les femmes reprenaient forme. Jamais il ne leur demanda doù elles venaient: une autre, Mathilde, finit par racontersoldats, incendie, disparues, familles défaites, fuite dans la neige sans arme ni vivres, le chant du courage dans la gorge. Elles navaient rien choisi sinon vivre.
Il fit ragoûts, partagea un vieux pain, fit tourner ensemble la Bible et les contes du soir en laissant chacun attraper ce qui lui plaisait. La petite commença à sourire; un bébé finit par crier. Cela signifiait la vie reprenait, fragile mais tenace.
Mais la tranquillité est une denrée rare. Les traces apparurent dans la neige: empreintes de bottes, fers de chevaux, cercles prudents autour de la masure. On les épiait. Gaston nétait pas stupide: il avertit Mireille et Mathilde, toutes deux droites comme des piquets, pas prêtes à fuir.
Alors ils se préparèrent: volets barricadés, pièges plus pour bottes que pour lapins, seaux deau partout, couteaux aiguisés par toutes les mains féminines, enfants quon endort en silence. Le soir, on veillait à tour de rôle, lœil dans la tempête. Un matin, lodeur de brûlé. Labri à viande flambait. Au loin, trois silhouettes sur des chevaux. Elles ne bougèrent pas, mais partirent dun salut moqueur. Message reçu: «On sait que vous êtes là, on reviendra.»
La tension monta dun cran. Gaston montra à Mireille comment armer le vieux révolver, trois balles en tout. «Ne ten sers que si cest vital,» dit-il. Elle acquiesça sans ciller. La nuit passa, personne ne vint. Mais cette tranquillité lézardée tenait du miracle.
Un soir, un garçon surgit dans la nuit, apportant du jambon séché un cadeau, un test, un piège? Personne nosa toucher à la viande. La nuit suivante, on retrouva une plume noire glissée sous la porte, et une autre sur la pierre tombale à côté du fumoir. Avertissement ou rite? Nul ne savait vraiment.
Une nuit, un cri fendit la neige: de laide, «au secours.» Trop classique pour être vrai, mais la compagne Mireille ne tint pas: «Cest une femme.» Gaston lui retint le bras. Un piège, évidemment. Mais il sortit quand même, prudemment. Il trouva une inconnue, ensanglantée, qui faillit lui mourir dans les bras. Elle glissa un dernier mot: «Frères.» Il lenterra à laube, sans chant, juste le grattement de la pelle.
Au matin, nouvelle offrande devant la porte: un bébé, une toute petite fille, au milieu dune couverture, une plume blanche sur la tête. On comprit: on leur rend ce quon leur a pris, comme pour solder une dette. Gaston la tendit à Mathilde, qui la nomma Élise.
Les jours défilèrent en vigilance et en rituels: aucun assaut, pas de mot, les feux lointains disparus. Pour tromper langoisse, on bâtit: un poêle, une étable, une classe improvisée où la plus âgée montrait des lettres tracées à la craie sur lardoise, le tout payé en tartines de confitures et histoires au coin du feu.
Cest alors quun visiteur débarqua, la mine défaite et le chapeau élimé. Lucien, ancien cheminot, explorateur fatigué, qui demanda un coin de paillasse: accueilli sans plus de cérémonie. Il devint le roi du bricolage, expert en réparation de bottes comme de clôtures rongées.
Tout allait comme sur des rails rouillés jusquà la pleine lune : une autre plume noire, fendue, déposée sur la porte. Mathilde pâlit: «Ils approchent.» Plus de temps pour la prudence. On bétonna le chalet, fabriqua des lances, fit bouillir du goudron pour léventualité du siège.
Et puis, ils attaquèrent. La bande surgit, fantômes hurlant dans la poudrerie, forçant la porte, mais la résistance fut solide. Gaston, Lucien, Mathilde, Mireille sillustrèrent en défendant les enfants retranchés au sous-sol. Le combat fut rude, la neige balafrée de rouge, mais à laube, les assaillants sétaient carapatés, la cabane tenait, chancelante mais debout.
Après la bataille, le choc, la gratitude, les larmes enfin libérées: elles étaient toutes vivantes. Lucien, blessé, déclara en riant «Jai perdu plus de sang que déconomies au casino de Lyon». Les enfants, hébétés mais pleins dadmiration devant leur drôle de famille recomposée, commençaient déjà à jouer sous le regard attendri de Gaston sur sa chaise branlante, cup of chicorée à la main.
Avec le printemps, la neuvième femme alluma un feu rituel dehors. Pas de paroles en français, juste des gestes de cendres, de branches brûlées et de silence apaisé. Pour la première fois, le chalet sonnait moins creux. Un voyageur, Claude, débarqua sur sa jument, violon sous le bras. «On dit quici on trouve plus que du fromage et des chèvres. Jme rends utile?» Il resta pour réparer le toit, enseigner à pêcher, pour rire surtout. Ils firent du chalet un village : construction de nouvelles cabanes, une classe où Tassy montrait fièrement ses rubans rouges, Lucien apprenant lart du marteau aux ados.
Avec larrivée du printemps et de la foire de Saint-Julien, Gaston passa sur le marché, vendant jambons et fromages pour acheter savon, tissu et un vrai recueil dhistoires pour la classe. Quand linspecteur communal Bertin débarqua avec sa moustache et ses formulaires, il agréa aussitôt : «Votre truc, là ce nest pas un village vraiment.» Gaston, placide : «Non, cest une famille.» Bertin hocha la tête: «Je vais oublier où jai vu ça, alors. Mais si vous voulez reconstruire, vous me sifflez.» La tribu se mit à danser ce soir-là autour du feu, et Claude fit pleurer son violon.
On peignit ensemble des pommes de pin pour chasser la poisse. À la dernière inspection, Bertin repartit le carnet vide : cette colonie nexistait pas sur ses cartes. Tant mieux. On renforça un peu les murs, on planta carottes et navets, on éleva des chèvres et des rires.
Les années coulèrent, les enfants grandirent, devinrent menuisiers, institutrices, apicultrices et rêveurs. Gaston, le dos vouté, continuait ses rondes au sommet, saluant les souvenirs, veillant, mais sans amertume. Claude reprit le violon pour les noces du premier petit-fils de Mathilde.
Le village neut jamais de nom officiel, mais sur le vieux sentier menant aux sapins, un écriteau peint dune main denfant lisait : «Bienvenue chez nous». À la nuit tombée, Gaston murmurait dans le vent: «Geneviève, tu me manques mais tu serais fière.» Et le vent, complice et tendre, transportait sa voix parmi les étoiles du haut pays savoyard.
