Nous devons donner le chien, a déclaré lhomme en posant la caisse de transport sur mon bureau, comme une valise dont on vient de verrouiller les serrures. Aujourdhui.
«Nous», cest qui ? ai-je demandé.
Moi, il hésita. Et lappartement. La propriétaire naccepte pas les animaux. Et puis il lança un regard vers la petite fille aucun résultat.
La petite avait sept ans. Bonnet à oreilles, moufles attachées par un cordon, regard ombragé, grave et vieux comme si elle avait traversé plusieurs guerres. Elle était assise par terre, collée au chien, refusant de lâcher la laisse. Le chien un bâtard blanc et roux aux yeux limpides était couché, haletant doucement, poussant la main de la fillette du nez: «Je suis là». La petite sappelait Éloïse, le chien, Feuille. Pourquoi Feuille? Sa mère expliqua à voix basse: «Parce quon la trouvé dans les feuilles, à lautomne. On la recueilli».
«Aucun résultat», cest-à-dire? ai-je précisé.
On espérait, répondit le père, fixant le mur nu, quÉloïse commencerait à Enfin parler. Elle est muette depuis six mois. Même avec le chien. Je pensais que ça aiderait, mais là, cest des soucis: le bruit pour les voisins, la proprio intransigeante, on il soupira. Cest la vie.
La mère ne disait rien. Éloïse caressait loreille de Feuille. Le chien ne clignait pas des yeux seuls les chiens ou les gens qui tiennent vraiment à partager une minute de plus savent faire ça.
Je maccroupis près dÉloïse, pour être à sa hauteur dans ce monde miniature.
Feuille est gentil ? ai-je demandé à lair entre nous.
Silence. Puis, tout bas:
Gentil.
Lépaule du père tressaillit, comme sil venait dappuyer sur un interrupteur. La mère entendit aussi. La voix était fragile comme un fil, mais cétait bien sa voix.
Éloïse, osa la mère, tu
Éloïse posa son doigt sur le museau de Feuille : «chut». Silence à nouveau.
Pourquoi Éloïse sest-elle tue, je ne raconterai pas ici: ce nest pas mon domaine. Je ne suis pas psychologue, je ne «répare» pas les mots. Mon métier, cest la connexion entre les êtres vivants. Elle ressemble à une ampoule dans la cage descalier : il suffit parfois de la revisser pour que tout séclaire.
Vous voulez placer Feuille où ? ai-je demandé au père.
À la SPA. Ou à quelquun de bien, répondit-il, comme si «de bien» se réservait sur catalogue. Jai changé de travail, on doit déménager. La propriétaire a dit «pas de chien». Les voisins il secoua la tête. Les voisins préfèrent les chiens en photo.
Elle la dit par écrit ?
À loral. Mais peu importe. On na pas le choix.
La mère se taisait toujours. Éloïse sortit un lacet bleu de sa poche, le tendit à Feuille le chien accepta poliment, comme sil sagissait dun document officiel.
Je ne vais pas chercher à vous convaincre, dis-je. Je ne connais pas votre quotidien. Mais avant de parler de «donner», jaimerais vérifier quelque chose. Avez-vous une «caméra-nounou» à la maison, ou un vieux portable qui filme la nuit ?
Le père plissa le front.
Oui. Pourquoi ?
Installez-le cette nuit. Pour être honnête. Jai le sentiment quil se passe, la nuit, quelque chose que vous ne soupçonnez pas.
Vous imaginez des miracles ? ironisa-t-il.
Plutôt des rituels, répondis-je. Les miracles, cest dans les pubs. Entre vivants, ce sont les habitudes qui fonctionnent.
La mère leva soudain les yeux:
Jai déjà entendu, chuchota-t-elle. Une fois, toutes les trois nuits. Je croyais rêver.
Voilà, fis-je. Marché conclu : ce soir, vous ne donnez rien à personne. Vous filmez. Demain matin, venez me voir. Si cest «rien», je vous donne ladresse dun refuge de confiance. Si cest «quelque chose», on réfléchit ensemble.
Le père me regarda comme un homme à qui lon propose un jour de sursis.
À demain, dit-il.
Ils sont revenus à dix heures. Sans caisse, mais avec le téléphone. Le visage du père évoquait une page blanche. La mère tenait le téléphone comme une bougie. Éloïse triturait nerveusement son bonnet.
Direct à la sixième minute, dit la mère en lançant la vidéo.
Sur lécran: la chambre. La veilleuse pose un croissant de lune sous le canapé. Éloïse est couchée, tapis à côté du lit, Feuille «dormant dune oreille». On entend le souffle de limmeuble, quelques mots dans la tuyauterie Et puis, une voix. Douce, dabord comme un courant dair, puis claire comme une vague dans un verre.
Feuille Écoute.
Et elle se met à raconter. Pas à lire à raconter: le garçon, au square, qui la empêchée daller sur la balançoire ; à la maternelle, pourquoi elle ne parle pas ; comment Feuille est «pas un chien, mais à moi» ; la peur de lascenseur parce quil fait noir, mais pas avec Feuille. Parfois elle dit: «respire» et Feuille fait un bruit de souffle. Parfois elle demande «cest où, ta maison?» puis répond: «ici». Et à la fin, à voix basse: «merci».
Le père détourna la tête. Sa gorge tressauta, comme un homme qui boit sans verre. La mère, impassible, gardait le regard fixé.
Cest chaque nuit? demandai-je à voix basse.
On ne savait pas, avoua le père. Je croyais il écartait les mains. Je pensais quelle ne disait rien. Mais elle
Parle, compléta la mère. À lui.
On sest tus. Même la petite chienne teckel de garde, dordinaire indignée dun rien, resta calme aujourdhui.
Je ne vous dirai pas «ne le donnez pas», repris-je une fois revenus à la lumière du jour. Vous avez vos motifs. Mais maintenant, vous avez un fait: votre enfant parle la nuit. Avec ce chien. Ce nest pas «de la médecine», cest la vie. Avec ce fait, vous pouvez faire deux choses : confier Feuille à un refuge, ou bâtir votre maison autour de ce rituel.
Le père sassit. Mains sur les genoux.
La propriétaire, fit-il comme on bat du marteau. Elle refusera.
Appelez-la, suggérai-je. Dites-lui ceci: «On a un enfant. On a un chien très calme, jamais agressif ni bruyant. On est prêts à signer un avenant: tapis devant la porte, assurance, deux mois de caution». Les gens sont souvent «contre» tant quon ne leur suggère pas de solution.
Vous croyez que ça marchera ?
Essayons.
Il appela. Cétait dabord un dialogue de sourds. Puis, comme des clés qui sagitent. Il répétait: «lenfant», «tranquille», «documents», «supplément». À «caution», la propriétaire fut si surprise quon lentendit à travers lécouteur.
Daccord, céda-t-elle. On tente. Un mois. Mais pas de scandales.
Merci, répondit-il. Désolé On fera le nécessaire.
Il raccrocha, le visage enfoui dans les mains mais ce nétait plus «la dernière fois», cétait «le premier mois».
Pour les voisins, je men occupe, reprit-il avec assurance. On a un «chef de cage descalier», je lui changerai lampoule, il comprendra.
Moi, ce quil me faut, murmura la mère, cest un planning. Un rituel pour le soir, quon noublie pas.
On a rédigé un plan familial pas grandiose, mais de petites pierres qui solidifient la maison:
Rituel du soir en semaine 10 à 15 minutes, le chien à côté, les parents présents mais silencieux. Éloïse raconte ce quelle veut, même en chuchotant. Feuille respire. Les adultes écoutent, sans interroger ni corriger.
Gestionnaire du «chat» résidentiel: le père. Fini «le chien, cest le mal». On écrit: «Bonjour voisins. Notre fille apprend à parler dans le calme. Le chien est discret, toujours en laisse. Si souci, contactez-moi». Avec numéro.
Un coin maison pour Feuille: tapis, gamelle, cordelette. Jeux bruyants interdits après 21 h.
École / crèche la mère rédige une note à lenseignante: «Éloïse sexprime mieux à voix basse. Rituel à la maison: lecture au chien. Si possible, une fois/semaine, elle apporte le même livre et lit 5 minutes dans un coin de la classe. Sinon, ce nest pas obligatoire. On nexige rien». (On a rédigé la note tous ensemble sans pression, ni «statut particulier.»)
Et surtout, ne jamais dire «le chien va la guérir». Jamais. Ce nest pas son rôle. Son rôle, cest dêtre là.
Ils mécoutaient comme ceux qui, pour la première fois depuis des lustres, voient se remettre en place toutes les pièces du puzzle. Éloïse, assise par terre, classait méthodiquement les cotons-tiges vétérinaires par couleur. Feuille la regardait, compatissant: «Oui, il faut de lordre ici aussi».
Je promets rien, fit le père. Mais il regarda Éloïse, on va tenter.
Une semaine plus tard, il menvoya un audio. Deux minutes de silence puis un chuchotementdenfant :
Feuille, on répète? Je dis «bonjour». Toi, tu respires.
Pause.
Bonjour, fit Éloïse, puis éclata dun de ces rires denfant qui bouleversent toutes nos certitudes dadultes.
Deux semaines après, message audio de la maîtresse: «Aujourdhui, votre Éloïse a murmuré Les Trois Ours à un lapin en peluche pendant la sieste. Jai distinctement entendu bouillie, bol. Cétait vous comprenez. Et le chien ny était pour rien mais merci au chien quand même.» Jai souri: il y a des phrases justes.
Le père envoya aussi une photo: panneau «Merci de ne pas claquer la porte de lascenseur, un enfant dort» et une nouvelle ampoule, éclatante, dans le hall. Légende: «Le voisin a accepté si je laide à installer la fibre.»
Une nuit, la mère ma écrit: «On pensait que le rituel était pour Éloïse. En fait, cétait pour nous. On apprend à se taire à côté delle. Cest plus dur que parler.»
Un mois plus tard, ils revinrent tous ensemble. Éloïse portait un petit livre «sur un chaton qui avait peur des brosses». Feuille bombait le torse: «je fais mon boulot». Le père avait lair de goûter à ses premiers vrais week-ends, dans sa tête, pas sur le papier. La mère, paisible.
La propriétaire a dit quon pouvait rester, annonça le père. Elle a dit chez vous, cest calme. Elle veut juste une autre ampoule au deuxième étage si ce nest pas trop vous demander. Jai dit que ce nétait rien.
On ne donne pas, a conclu la mère, posant une vraie ponctuation. Pas parce quun chien guérit, mais parce quon se sent enfin vivre.
Éloïse posa le livre sur la table.
Je peux lui lire? désignant Feuille.
Bien sûr, ai-je dit, puis je suis sorti dans le couloir pour fermer la porte. Comme dans les films et la vraie vie quand commence une scène essentielle.
Derrière la porte, on entendait: «le chaton avait peur des brosses» des mots déposés comme des cailloux sur une mare, dabord timides, puis plus affirmés. Feuille, jen suis sûr, respirait avec application.
Ici, viendrait la morale. Elle tient en quelques mots: les chiens n«activent» pas la parole. Ils activent les hommes: le silence, les rituels, la patience, le «nous sommes là». Ils servent de passerelles, si on ne leur colle pas un fardeau de sauveur. Et surtout: «nous donnons» cest parfois une phrase à différer jusquau lendemain, juste le temps dallumer la caméra.
En guise de conclusion, je vous pose la question. Si, chez vous, un «rituel silencieux» semblait tout changer mais que la propriétaire était «contre», que les voisins râlaient, et que votre boulot laissait peu de répit, céderiez-vous le chien «pour simplifier»? Ou tenteriez-vous de changer lampoule, décrire un mot, de vous taire dix minutes ensemble? Pour vous, quest-ce qui demande le plus de courage: parler, ou rester silencieux à côté dun autre?
Jean-Luc DurandAlors, à vous de choisir: fermer la porte, couper court, ou faire entrer le souffle dune voix timide dans la lumière. Peut-être que chaque famille ne tient quà ça une main posée, un chien qui attend, un silence partagé et ce pari fou despérer quon invente ensemble nos rituels. Ce soir-là, dans le couloir, jai entendu la voix dÉloïse senhardir, percer lépaisseur du quotidien, briser en douceur la longue pudeur de toute une famille. Sur le palier, Feuille a dû battre la queue, devinant que parfois, le plus grand courage, cest dapprendre à rester pour écouter, et parce quon a trouvé, enfin, lendroit où il fait bon respirer ensemble.
