Elle rassemble les enfants et quitte lappartement pour aller chez sa mère deux heures avant minuit à cause de lattitude de son mari
Tu es certaine quil y aura assez de salade ? Ça fait un peu maigre, au fond du plat… La voix masculine résonne avec une pointe de reproche et dagacement, couvrant le bruit de la hotte.
Camille, penchée sur la planche à découper, continue de tailler les carottes cuites en petits dés. Il reste moins de quatre heures avant les douze coups de minuit. Ses jambes sont lourdes comme après un semi-marathon, et ses doigts, imprégnés dodeur de betterave et doignon, lui semblent irréparables. Elle repose lentement le couteau, lève les yeux vers son mari.
Laurent se tient dans lembrasure de la cuisine, déjà tiré à quatre épingles : chemise blanche repassée par ses soins ce matin en sacrifiant de précieuses minutes de sommeil et pantalon à pinces. Il tient un verre de cognac, alors que les invités nont même pas quitté leur maison, et jauge du regard le saladier en cristal.
Laurent, cest une salade russe. Trois kilos, dans un saladier XXL. Où est-ce que tu vois au fond du plat ? souffle Camille dune voix basse, maîtrisant à grand-peine sa colère. Tu pourrais au moins couper du pain ou regarder si les enfants vont bien. Victor est encore en train de se disputer avec sa sœur pour la tablette, jentends des cris depuis leur chambre.
Allez, tu sais bien, je ne suis pas fait pour trancher ou pétrir de la pâte, moi, mes mains ne sont pas faites pour ça il sourit, sûr de lui, et sirote son cognac. Les enfants samusent, cest la fête, laissons-les dépenser leur énergie. Dis-moi plutôt, tes sûre que le chapon cuira bien ? Jai pas envie de gêner les Lemaitre, si jamais ils trouvent du sang dans leur assiette. Ce sont des gens de bon goût, ils mangent toujours bien.
Camille regarde vers la fenêtre où de gros flocons tournoient sous la lumière des lampadaires. Dans sa poitrine enfle une boule lourde et gluante, tout le ressentiment d’une année difficile. Ce Nouvel An, elle limaginait calme, en famille, juste eux quatre : elle, Laurent, Victor (sept ans) et Capucine (cinq ans). Elle rêvait juste de grignoter quelques clémentines, regarder une vieille comédie et filer au lit après les feux dartifice. Lannée fut épuisante : licenciements, petits boulots à la chaîne, la rénovation de lappartement de sa mère. Elle est à bout.
Mais il y a une semaine, Laurent est venu lui annoncer : son ancien ami darmée, François, passerait avec sa femme Céline et leurs deux adolescentes. « Ils sont bloqués à Paris pour le réveillon, ce serait malvenu de les laisser à lhôtel ! » décrète-t-il sans discussion. Camille nose rien dire, avale la pilule. Lhospitalité, chez elle, cest sacré. Mais depuis cette annonce, la liste dexigences de Laurent n’a fait que rallonger. Trois changements de menu, des caisses de vin et champagne à acheter, le ménage sur ses épaules doublé.
Tinquiète pas pour le chapon, il est cuit grogne-t-elle, balayant les dés de carotte dans le saladier. Tu pourrais ouvrir la table dans le salon, la nappe repassée est sur le buffet.
Oui, oui, ça va, ya le temps ! Au fait, Céline vient dappeler, elle voulait savoir : on a du pain sans gluten ? Leur fille est au dernier régime à la mode.
Camille se crispe. Le couteau tinter sur lassiette.
Sérieusement ? On est le 31 décembre, il est vingt heures. Monoprix est déjà dévalisé, les queues sont interminables. Le pain sans gluten, tu le sors doù ? Pourquoi tu me préviens pas le matin ?
Jai oublié, cest tout ! il hausse les épaules. Tu as quà descendre au Carrefour express, tas de toute façon besoin de mayonnaise, non ?
Je nirai nulle part ! souffle-t-elle, cinglante. Je suis debout depuis six heures. Je suis épuisée, Laurent. Si tes invités ont des exigences, ils amènent leur propre pain. Ou tu y vas toi-même.
Laurent blêmit. Son sourire sefface, les yeux se plissent. Il pose bruyamment son verre sur le plan de travail.
Tu veux me couvrir de honte devant tout le monde ? On se demande qui tient la maison ! Je tapporte de largent, je venais davoir ma prime pour garnir cette table. Tu peux pas faire un effort ?
Japporte aussi de largent ! fuse Camille. Et jassume tout le quotidien et les enfants. Toi, tu donnes des ordres comme un seigneur en visite !
Stop, tais-toi ! il gronde si fort que la vaisselle en vibre. Nélève pas le ton. Va chercher ce pain. Et souris quand les invités arriveront ! Je veux pas que François voie ta tête denterrement. Lui, il a une femme superbe, élégante et toujours souriante. Prends-en de la graine.
Camille le regarde, ne le reconnaît plus. Ou alors, elle le reconnaît trop bien ? Depuis des mois, il nest plus que reproches, exigences, comparaisons blessantes. Mais ce soir, cest une lame de papier sur une vieille blessure.
Elle sessuie les mains, enlève son tablier.
Daccord murmure-t-elle. Jy vais.
Laurent hoche la tête, tout content dune petite victoire de plus sur cette « femme rebelle ».
Voilà, cest bien. Dépêche-toi, ça urge.
Camille va vers lentrée. Capucine, en robe de flocon cousue avec amour pendant deux nuits, accourt.
Maman, tu vas où ? On voulait allumer le sapin !
Je reviens vite, ma puce. Je dois passer au magasin elle saccroupit pour ajuster le nœud de sa fille. Surveille Victor, daccord ? Pour ne pas qu’il allume le sapin tout seul.
Elle attrape sa doudoune, enfile ses bottes et sort. Le froid la saisit, mais cela fait du bien, calme sa brûlure de colère. Arrivée au petit supermarché, elle achète une baguette (bien sûr, pas de sans gluten) et de la mayonnaise. Mais rentrer non, la tentation de rebrousser chemin sévanouit juste devant limmeuble.
À létage, déjà, des voix, des rires, de la musique trop forte derrière la porte. Invités déjà là ? Camille entre avec sa clé.
Lentrée est encombrée de manteaux, bottes et parfums luxueux. Dans le séjour, Laurent éclate de rire dans une ambiance bruyante.
Camille avance, son sac de pain à la main. Ce qu’elle découvre la cloue sur place.
La table est dressée, oui, mais déjà envahie. François, visiblement jovial, Céline, grande blonde tirée à quatre épingles, et les deux filles plongées dans leur téléphone. Mais il y a une pièce rapportée : près de Laurent, épaule contre épaule, une jeune femme flamboyante, cheveux roux flamboyants. Camille la reconnaît : Cécile, la collègue de Laurent, dont il ne cesse de parler.
Ah, voilà la maîtresse de maison ! sexclame François, levant son verre. On a commencé sans toi, pardon ! Laurent a dit que tétais partie en mission ravitaillement.
Laurent, ivre et jovial, ne se lève même pas pour laccueillir. Il agite la main vers une chaise au bout de la table, à côté de lassiette enfantine de Capucine.
Viens, Camille. Voici Cécile, la comptable du boulot. Pas de famille ce soir, je l’ai invitée, ça fait de la place pour un de plus, pas vrai ?
Cécile sourit, jouant la discrète, papillonne des cils.
Oh, Camille, bonsoir ! Jespère nêtre pas de trop ? Laurent a tant insisté… Il disait que vous aviez préparé un vrai festin ! Jai apporté un gâteau…
Camille balaie la table du regard : chaos. Les salades quelle avait alignées si joliment sont éventrées, les cuillères plantées dans chaque bol. Son chapon découpé à la va-vite, alors quil n’est même pas encore temps. Les enfants, affamés et oubliés, absorbés par leurs tablettes.
Laurent la voix de Camille tremble, mais elle se contraint à rester digne. Deux minutes en cuisine, sil te plaît.
Oh non, ça y est ! lève les yeux Laurent, exaspéré. Camille, pas de scène, sil te plaît. Assieds-toi, mange. Tu as pris le pain ?
En cuisine, maintenant.
Le silence tombe. Céline lance un regard pincé, François se verse un autre pastis, Cécile ajuste son décolleté.
Laurent traîne les pieds, lâchement, vers la cuisine, agacé.
Une fois la porte refermée, Camille se retourne fermement.
Tu peux mexpliquer ? Qui est cette femme ? Pourquoi les gens sont arrivés deux heures trop tôt, et pourquoi ils attaquent déjà le plat principal ? Et pourquoi ne rien mavoir dit sur Cécile ?
Depuis quand je dois me justifier sur tous mes faits et gestes ? Il se penche sur elle, lhaleine chargée de cognac et dun parfum étranger Cécile, cest une collègue esseulée, cest tout. Et les autres sont venus plus tôt : circulation fluide. Jallais pas leur fermer la porte. Tu traînais quoi, dailleurs ? Tu papotais avec ton amant ?
Tu tentends, Laurent ? souffle-t-elle. Tu invites une inconnue pour le réveillon, sans mon avis ? Tu la places à côté de toi pendant que je fais les courses pour tes amis ? Et les enfants, tu les as nourris ?
Ils sont grands, ils se débrouillent. Arrête de faire un drame ! il la saisit par lépaule. Tu vas retourner là-bas, sourire à Cécile, lui servir un verre, et tu te comportes comme une vraie maîtresse de maison, pas une poissonnière. Je veux profiter de ma soirée, c’est MON droit après tout ce que j’ai bossé cette année.
Profiter de tes amis, cest ça ? répète-t-elle Nous, on est censés tassister comme du mobilier ?
Nexagère pas. Ne gâche pas ma fête. Sinon…
Sinon quoi ? Elle le fixe droit dans les yeux.
Sinon, tu resteras sans le sou le mois prochain. Débrouille-toi avec tes économies.
Juste alors, Cécile pointe sa tête dans lembrasure.
Laurent, tu viens ? On porte un toast. Camille, désolée dinterrompre, on a une autre boîte de mayo ? La salade sèche…
Aussitôt, Laurent radoucit son visage, tout sourire.
Jarrive, Cécile ! Camille va vous en apporter. Elle est juste un peu fatiguée.
Puis il sort, sans un regard pour Camille.
Elle reste seule, la mayo toujours en main. Dedans, quelque chose casse, net, comme une corde qui cède. Toutes ces années à supporter ses grognements, à se priver pour quil ait ses cadeaux, à fermer les yeux sur ses heures supplémentaires. Elle a bâti ce foyer, ce cocon, ce foyer familial. Et il piétine son travail, amène une autre femme, prend sa place et exige le service.
Sa décision est subite, glaciale comme la nuit de janvier.
Camille se précipite dans la chambre des enfants. Victor montre une figurine à sa sœur.
Les enfants, on shabille vite, on part en aventure.
Maintenant ? sinquiète Victor. Et Papa ? Et les invités ? Les feux dartifice ?
Les feux, on les verra ailleurs. Papa… il est occupé. Allez, enfilez des pantalons chauds, des pulls. Prenez une peluche.
Capucine, saisissant lhumeur de sa mère, ne bronche pas et attrape ses affaires. Camille fourre vêtements, câbles et papiers dans un sac à dos. Ses mains tremblent mais elle reste efficace.
Dix minutes plus tard, tous prêts, ils franchissent le couloir alors quon hurle du karaoké au salon. Camille finit de shabiller précipitamment.
Où vas-tu encore ? crie Laurent derrière elle, fourchette en main, une main posée sur la taille de Cécile. Il croit rêver.
On sen va, répond calme Camille, tenant celle de Capucine.
Où ça ? Il fait nuit noire !
Chez maman.
Chez la belle-mère ? Mais ça va pas ? Dans une heure et demie cest minuit ! Et les invités ? Le service ? Qui va soccuper du plat principal ?
Cécile, elle sera parfaite Camille désigne la compagne rousse, effarée. Après tout, cest «lâme du bureau», non ? Quant à moi, je prends le repos que tu suggérais.
Camille, ne tavise pas ! Si tu pars maintenant, tu ne reviens plus ! Qui voudra dune femme avec deux gosses sur les bras ?
Je nattends pas que tu me cours après, tranche-t-elle. Reste là où tu es, avec tes gens si agréables. Victor, viens.
Papa, au revoir marmonne Victor sans lever les yeux.
Laurent suffoque de rage.
Eh bien partez ! Folle que tu es ! Passe le bonjour à ta mère ! Demain tu ramperas pour revenir quand tauras plus un sou !
Camille claque la porte, coupant les cris et la fête importée.
Dehors, la tempête fait rage. La neige gifle les joues, mais Camille ne sent rien. Elle commande un taxi, indifférente au prix délirant de la course du 31 décembre, payée avec ses économies de congés. Tant pis pour les vacances dété : lété, cest ce soir.
Maman, il est méchant papa ? demande Capucine, grelottante.
Non ma chérie. Il est juste perdu. Mais nous, on sait encore ce quest une famille, nest-ce pas ?
Le taxi arrive vite. Un chauffeur moustachu, la soixantaine, ouvre la porte sans question, met le chauffage à fond.
La radio, je baisse ?
Non, laissez répond Camille, regardant les décorations de Paris défiler.
Ils roulent quarante minutes, les rues désertes, Paris suspendue à la magie de la nuit. Camille envoie un message à sa mère : « On arrive avec les enfants. Je texplique en arrivant. Tu ne dors pas ? ». Réponse immédiate : « Je vous attends. Les quiches sortent du four ». Un sourire monte sur son visage, une larme coule.
Sa mère les accueille en vieille robe de chambre en flanelle, odeur douce de vanille et cannelle dans la cuisine. Il fait calme, chaud, doux. Pas de cris, pas de musique. Une petite guirlande clignote sur un sapin minuscule.
Entrez, mes trésors, entrez, vous devez être gelés murmure-t-elle, aidant les petits à se déchausser. Camille, tu fais peur à voir. Courage ma fille, un bon thé à la verveine, et tout ira mieux.
Installées à la petite table, la mère sort la tourte au chou, coupe du fromage, ouvre des cornichons. Cest le repas le plus réconfortant de la vie de Camille. Rassasiés, les enfants filent regarder un dessin animé.
Alors, raconte, demande la mère, en versant le thé. Il ta poussée à bout ?
Camille acquiesce, tout raconte : le pain, Cécile, ses cris devant les enfants.
Tu as bien fait, ma fille tranche la mère, posant sa main sage sur celle de Camille. On ne doit jamais supporter lirrespect. Lamour, cest la base de tout, sinon tout sécroule. Laurent… il a perdu son bonheur.
À la télé, le président souhaite la bonne année. Camille verse une coupe de champagne à sa mère, les enfants surgissent avec des cierges magiques.
Bonne année ! crient-ils à minuit.
Camille fait un vœu. Ni sur Laurent, ni largent : que la force la porte pour commencer une nouvelle vie, et que ses enfants ne laissent jamais personne les traiter comme elle sest laissé faire tant dannées.
Son téléphone vibre. Appels de Laurent, puis messages. Elle ne les lit pas, pose le téléphone face contre la table.
Tu ne réponds pas ? demande la mère.
Non. Lan dernier, je laurais fait. Jaurais culpabilisé, cherché à me justifier. Là… Non. Cest une nouvelle année. Je ne décroche plus pour les ex-maris.
Les trois jours suivants sécoulent dans une tranquillité bénie. Balades au parc, descentes en luge à Montmartre, bonhommes de neige devant limmeuble. Camille rallume son téléphone le 3 janvier : quarante appels de Laurent, dix messages vocaux. Tour à tour : colère, suppliques, panique (« Cest le chaos ici, la machine à laver ne marche plus, je trouve pas le manteau dhiver de Victor »). Elle les écoute, amusée, comme on suit une radio dune vie lointaine.
Le soir du 3, la sonnette retentit chez sa mère. Sur le palier, Laurent, cernes, vêtement froissé, serre un bouquet fatigué de trois roses.
Camille, faut quon parle, commence-t-il, mal à laise, bonsoir, Madame.
La mère, bras croisés, lui barre la route.
Camille savance.
Dis-moi vite, les enfants dorment.
Reviens à la maison. Les fêtes sont finies, je dois bientôt reprendre le bureau. Pas de chemises propres, rien à manger. Ces amis là… Cécile… elle a foutu le bazar, brûlé la nappe. Céline et François se sont disputés. Cétait lenfer. Sans toi, rien ne tombe en marche. Jai compris… Jai exagéré. Excuse-moi !
Il lui tend les fleurs, le sourire désarmant dautrefois.
Sans toi cest dur ou sans bonne à tout faire cest dur ?
Pourquoi tu dis ça… Je taime, on est une famille.
Une famille, Laurent, cest pas envoyer sa femme chercher du pain pour une invitée inconnue à la nuit tombée. Cest protéger les siens. Ce quon avait, cétait juste pratique pour toi.
Tu veux divorcer pour si peu ? Juste parce que jai eu du monde ?
Pas pour si peu. Pour manque de respect. Jentame la procédure après les fêtes. Les enfants restent avec moi. On règlera tout selon la loi.
Laurent reste bouche bée. Il sattendait à tout sauf à cette fermeté.
Tu vas le regretter ! À quarante ans, deux gamins sur les bras, qui voudra de toi ?
Jai déjà tout ce quil me faut : moi-même, les enfants, ma mère. Cest suffisant pour être heureuse.
Elle prend le bouquet, le pose sur le palier.
Va-ten, Laurent. Apprends à faire bouillir les raviolis et à lancer une machine, ça va têtre utile.
Elle referme la porte, tourne la clef. Le cliquetis du verrou résonne comme une délivrance.
Puis elle rejoint sa mère à la cuisine.
Partie ? demande la mère.
Il est parti.
Bon débarras. Un thé, ma fille ? Avec de la gelée de framboise.
Avec plaisir, maman.
Camille sassoit à la fenêtre. La neige recouvre Paris dun grand drap blanc. Grâce à ce nouveau départ, même linconnu ne fait plus peur. Les difficultés, les démarches, le boulot, tout ça nest rien à côté du soulagement immense quelle ressent. Elle a enlevé des chaussures trop serrées après des années, prête à avancer légère, dans sa propre vie.
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