Le Muet

Tu sais, tout le monde lappelait Mireille la Muette, mais jamais avec une intention méchante. Cétait simplement le surnom quon avait donné à cette vieille femme calme, comme on a lhabitude dappeler les gens par un petit diminutif sans y réfléchir. Mireille nétait pas du tout muette, elle avait une voix douce, timide, à peine plus forte que le bruissement des feuilles dans le vent. On lentendait parler très rarement, et quiconque vivait à Bourg-dAllier savait lire ses émotions à travers ses yeux grands, bleus comme le ciel dété, et son visage ridé. Le surnom venait juste de son silence habituel.

Il y a tant de vieilles femmes seules qui passent leurs jours dans des hameaux oubliés, enracinés dans la terre. Personne ne connaît leur âge, personne ne pleure quand elles séteignent. Même les voisins ne se racontent pas leurs histoires, on les ignore comme lherbe folle au bord du chemin. Mireille aurait pu vivre ainsi, finir ses jours tranquillement et laisser derrière elle une petite chaumière vide et une butte abandonnée jusquau jour où un événement inattendu survint, une vraie anomalie pour le village.

Un vieil homme, élégant, arriva à bord dune voiture chère, une belle Berline argentée. Ils sarrêtèrent près du portail; cétait surtout lhomme qui parlait, et Mireille lécoutait, les yeux mi-clos, scrutant le visage de cet inconnu. Soudain, elle seffondra là où elle se tenait, poussa un cri si fort que les habitants de Bourg-dAllier sortirent de leurs maisons en trombe.

Mireille, ou plutôt Églantine comme on lappelait à la naissance, était née dans le même hameau avant la guerre. À lépoque, le plus grand domaine collectif du Cantal employait tout le monde à égalité. Aucun salaire, pas de papiers, la misère et la faim étaient le quotidien. Églantine était la deuxième dune fratrie de six, la fille aînée. Elle avait douze ans quand la tuberculose emporta son père, un homme doux, jamais violent, qui confectionnait des jouets en bois et des sifflets en argile pour les enfants. Après sa mort, la petite seffondra de chagrin, pleura sans cesse pendant presque deux jours, refusant de manger. Sa mère, dabord en larmes avec elle, finit par la pousser à travailler, la tirant dune main ferme.

À douze ans, Églantine savait déjà tout ce quon attendait dune femme : elle travaillait aux champs avec sa mère tout lété, nallait à lécole quen hiver tant que son père était vivant, puis aidait à la maison, préparait les repas, soccupait des plus petits. Elle était fougueuse, souvent réprimandée par les villageois qui la voyaient courir le long de la route après une mauvaise bêtise, la fouettant avec un bâton.

Les années trente, la famine sinstalla. La famille dÉglantine eut la chance davoir une chèvre dont le lait était troqué contre des pommes de terre ou pour épaissir la bouillie davoine. Un jour, un voisin empoisonna la chèvre, et la mère dÉglantine éclata en sanglots, plus douloureux que la perte du mari. Trois des petits frères dÉglantine moururent tour à tour, puis la mère aussi. Sa petite sœur de huit ans fut placée dans une famille daccueil dans le village voisin, le frère aîné partit chercher du travail sans jamais revenir, et Églantine fut confiée à une tante au deuxième degré. Cest là que débuta vraiment sa vie dadulte.

Habituée à la patience de sa mère, la jeune fille répondit à la rudesse de la tante par des mots vifs, mais fut battue si violemment quelle resta allongée sur le dos pendant une semaine, avec de fines cicatrices blanches sur le dos, les jambes et parfois le visage. Cest à ce moment quon lui donna le surnom « la Muette », non pas parce quelle ne parlait plus, mais parce quelle refusait de répondre à quiconque essayait de la faire parler. La tante, satisfaite, la laissa travailler sans se plaindre, et les voisins shabituèrent à voir Mireire accepter leurs exigences, les yeux bleus pleins de larmes, toujours silencieuse.

Elle resta muette quand la tante larrangea à un mariage à quinze ans. Elle resta muette quand la belle-mère la maltraita. Elle resta muette quand la guerre éclata et que son mari partit au front. Elle resta muette même lorsquelle donna naissance à son unique fils, Victor, quelle chérissait plus que tout. Elle ne hurla quune seule fois, quand on tenta de lui retirer son bébé, laccusant dêtre une ennemie du peuple.

Le village navait pas été touché par la guerre, les champs de blé continuaient à pousser, les fermiers récoltaient les épis qui, parfois, gisaient sous la boue. Mireille ramassa un bouquet dépis pour faire du pain, mais des gens bienveillants dénoncèrent laffaire. Elle fut condamnée à dix ans de prison, la belle-mère refusa de soccuper de Victor, et lenfant fut placé dans un orphelinat. Mireille se débattit, pleura, implora, mais les villageois la regardèrent, honteux, sans rien dire. Elle fut brisée, puis redevenue muette, ses yeux bleus perdant un peu de leur éclat.

Lors de la mort de Staline, elle fut libérée. Elle ne pleura pas le dictateur, ni la liberté retrouvée. Sans domicile, elle retourna chez sa belle-mère, une femme à moitié paralysée, qui vivait seule. Le fils de Mireille, revenu de Pologne, avait trouvé une nouvelle vie et navait plus de place pour sa mère malade. Mireille reprit les tâches ménagères, nettoyait, cuisinait, jardinait, mais jamais on ne la remercia, seulement des reproches et des cris, car la femme malade la tenait responsable de tous ses malheurs.

Les années passèrent, Mireille la Muette vécut ses vieux jours en solitaire, népousa plus personne, neut plus denfants. Elle cultivait tranquillement son petit potager, avec une chèvre et une dizaine de poules.

Ce matin-là, le récit commence. Mireille venait de recevoir les reproches de sa voisine, Madame Moreau, parce que ses poules avaient traversé la haie et picoré le jardin voisin. Elle se préparait à retourner à la maison avec un pot de lait pour sexcuser quand, sur la route centrale du hameau, un énorme véhicule noir apparut, crissant dans la boue. Tout le monde sut immédiatement quil sagissait de quelquun dimportant. Madame Moreau, oubliant le lait, courut prévenir les autres. De rares visiteurs arrivaient rarement dans ces lieux, chaque venue était un événement.

Le Jeep savança lentement, sarrêta devant le portail de Mireille. Un homme denviron soixante ans, cheveux argentés, silhouette athlétique, descendit, retira ses lunettes et scruta la rue avant de sapprocher delle. Mireille ne comprit pas tout de suite ce quil voulait, mais écouta en silence.

Lhomme posa des questions, évoqua des noms familiers, et peu à peu lhistoire séclaircissait. « Victor, mon Victor ! » sécria Mireille, seffondrant sur le sol, sagrippant aux genoux de lhomme, les larmes ruisselant sur son visage. Elle répétait sans cesse le prénom de son fils. Les voisins accoururent, Madame Moreau criait en chœur avec elle, tandis que lhomme, les yeux brillants, tentait en vain de relever la vieille dame.

Un repas dadieu fut dressé dans le grand hall du village, afin que tous puissent y assister. Entre les toasts et les amusebouches, on entendait les récits de la quête de lhomme pour retrouver sa mère disparue. Beaucoup pleurèrent, dautres se réjouirent pour la discrète voisine qui, enfin, avait retrouvé la parole de son cœur.

Puis vint la cérémonie finale : chacun se sentit obligé denlacer, de baiser la main de Mireille, de serrer Victor en souvenir. Elle resta là, les yeux bleus grands ouverts, un léger sourire aux lèvres. Les poules et la chèvre furent remises à Madame Moreau, qui lui offrit un grand pot de miel de sapin en remerciement. La porte du véhicule se referma, lautomobile prit un angle dangereux, et prit la route, emportant Mireille loin de BourgdAllier. Les habitants restèrent plantés, regardant le moteur séloigner jusquà ce que le bruit disparaisse.

Questce qui advint ensuite ? Au final, Mireille trouva enfin le bonheur simple dune vie paisible : une grande maison, un fils avec une belleépouse, trois petitsenfants et cinq arrièrepetitsenfants. Et surtout, plus personne ne lappela « la Muette », car petite Églantine aimait désormais raconter des contes à son arrièrepetitfils de cinq ans chaque soir avant de sendormir.

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