Mon mari est parti célébrer chez des amis et ma laissée seule avec les trois enfants.
Tu crois vraiment que cette cravate va avec mon jean ? Ou bien je mets la chemise bleue que tu mas offerte pour mon anniversaire ? La voix dAntoine résonnait dans la chambre à coucher avec une désinvolture étrange, comme si lappartement nétait pas plongé dans un chaos carnavalesque, à peine moins tumultueux quune manifestation à Bastille.
Clémence, les mains plongées jusque là dans la mousse du lavabo, les doigts crispés sur une assiette glissante et avec Léo, trois ans, accroché à sa jambe gauche tel un petit koala, inspira longuement, comptant mentalement jusquà cinq. Sur la plaque, une cocotte de pot-au-feu bouillait dun air menaçant, dans le four, un gratin dauphinois embaumait la cuisine, et dans le salon, Paulin, sept ans, érigeait bruyamment puis escaladait et réduisait en miettes des forteresses de coussins de canapé.
Antoine ! cria-t-elle pour couvrir le souffle rauque de la hotte. Quelle importance la cravate ? On fête à la maison ! Juste toi, moi et les enfants. Et puis, pourquoi as-tu besoin dune cravate ?
Il surgit dans lembrasure de la cuisine, frais comme la rosée, rasé de près, sentant fort le parfum Hermès et tout droit sorti dune publicité trop léchée pour être honnête. Clémence se sentit soudain très fatiguée au contraste chignon de travers, tee-shirt usé maculé de purée et cernes si profonds que même la meilleure crème de pharmacie naurait pu les cacher.
Clém, cest la Saint-Sylvestre quand même ! Antoine haussa les mains, théâtral. Je ne peux pas fêter ça en jogging. Il faut marquer le coup.
Ce quil faut marquer, cest la montagne de carottes à râper marmonna-t-elle en sessuyant les mains, dégrafant Léo de sa jambe. Léo, va voir papa, quil répare ta petite voiture.
Mais Antoine évita souplement les mains collantes de son fils.
Euh, Clém voilà, Gaspard a appelé, tu te souviens de lui ? Celui du boulot. Ils sont quelques-uns à se retrouver, juste pour tourner la page, trinquer vite fait et rentrer, tu vois ? Une petite heure à peine, je file et à vingt heures je suis là pour taider.
Clémence se figea. Sa cuillère resta suspendue au-dessus du poêlon.
Chez Gaspard ? murmura-t-elle. Antoine, il est déjà six heures du soir. On a trois enfants. Léo râle, Paulin a démoli tout le salon, Noémie veut que je lui fasse des tresses Et tu veux me laisser toute seule à gérer ?
Oh, tu vas pas recommencer ! Antoine grimaça, comme sil goûtait un citron trop mûr. Les enfants jouent, le dîner mijote. Je vais pas me saouler, juste passer pour le taf, pour garder de bons réseaux. Tu veux bien que je ramène un bon salaire, non ?
Je voudrais un mari, pas un invité qui débarque pour dormir la voix de Clémence se serra, montée dun vieux chagrin. Lan dernier, tu étais «parti une heure» aussi et tu es rentré cinq minutes avant minuit, titubant et hilare. Jai couché les enfants seule.
Et voilà la boîte à musique qui recommence soupira Antoine tout en enfilant ses chaussures dans lentrée. Toujours à ressasser. Je rentre vite, promis. Et jachèterai des clémentines. Détends-toi un peu, les rides ne te vont pas.
Il lui posa un baiser sec sur la joue, puis la porte claqua, la laissant seule au centre de sa cuisine. Il y eut exactement une seconde de silence avant que Léo ne réalise que papa était parti sans lui, déclenchant des pleurs déchirants.
Maman ! cria Paulin du salon Noémie a cassé ma tour !
Cest pas moi, il est tombé dessus ! répondit la voix stridente de la fille aînée, dix ans.
Clémence ferma les yeux. Elle aurait voulu seffondrer face contre le linoléum, là, au milieu des miettes, et pleurer sans réserve avec Léo. Mais elle nen avait pas le droit. Maman, ça na pas le droit de flancher, surtout à six heures du Nouvel An avec le hareng-pommes à monter.
Elle souleva Léo, lenlaça, respira son parfum de miel et de shampoing à la pomme, puis, avec un courage qui relevait de la magie, finit par déclarer dune voix rassurante :
Allez, silence maintenant. Papa fait des affaires, il reviendra vite. Vous voulez maider à râper les betteraves ? On aura les mains rouges comme des vampires !
Paulin accourut illico, oubliant sa querelle. Lidée de devenir vampire lenchantait.
Les deux heures suivantes furent un rêve flou et désordonné. Clémence virevoltait, un bras pour découper, un autre pour essuyer des nez, et un troisième, imaginaire, pour remuer le gratin. Les enfants laidaient faussement mais au moins ne se chamaillaient plus trop. Noémie, débrouillarde, se chargea du pliage des serviettes et des assiettes joliment disposées.
À vingt heures, la table était dressée, les enfants lavés, vêtus de leurs plus beaux habits mais Antoine était toujours invisible. Clémence jeta un œil à la pendule laiguille filait, insensible, vers neuf heures.
Elle saisit son mobile. Les sonneries étaient longues, gluantes, saturées de suspense. Au bout de la cinquième, la ligne fut décrochée. En arrière-fond : éclats de rires, tintements de verres, et même un air de bal musette.
Allô, Clém chérie ! La voix dAntoine flottait, ébréchée, trop joyeuse.
Où es-tu ? Tu avais promis vingt heures. Les enfants attendent, on ne commence pas sans toi
Oh, cest tellement convivial ici ! beugla-t-il Gaspard a sorti le foie gras, et monsieur le patron tu comprends, je ne peux pas filer comme ça, ça ne se fait pas ! Encore une petite demi-heure ? Commencez sans moi, les enfants doivent se coucher ! Je rentre vite, promis, poulette !
Cest une honte articula Clémence, mais il avait déjà raccroché.
Elle regarda ses enfants. Léo mastiquait sa biscotte, Paulin triturait son noeud papillon, et Noémie qui comprenait tout la fixait dun regard triste.
Papa rentrera tard, nest-ce pas ?
Oui, chérie. Il a une conférence très importante mentit Clémence. Le mensonge piquait la langue comme de la moutarde périmée. Et maintenant, qui veut du pain-beurre-œufs de saumon ?
Ils dînèrent. Clémence tenta de plaisanter, mit des chansons entraînantes, lança des devinettes, mais au fond delle-même, ce fut un trou noir qui aspirait sa joie. Elle inventoriait le siège vide en bout de table, lassiette préparée pour son mari, le rôti refroidi, et sentait son amour devenir poussière qui file entre les doigts.
Il les avait laissés tomber. Pour le soir le plus familial de lannée, il avait préféré lambiance de Gaspard, un patron et le vin. Il labandonnait au champ de bataille domestique, naufragée.
À dix heures, Léo fit une crise. Surchargé, épuisé, il pleurait à plein poumons. Clémence lemporta dans la chambre, le berçant longtemps, fredonnant « À la claire fontaine » dans le noir, sous les guirlandes clignotantes. Enfin, elle pleura, sans bruit, non de pitié mais de rage rage davoir cru trop longtemps aux histoires de fatigue et daffaires, rage de sêtre laissée marcher dessus année après année.
Quand Léo sendormit, elle se traîna vers le salon. Paulin somnolait devant « Les Bronzés font du ski ».
Maman Papa, il sera là quand le Père Noël passera ? demanda-t-il, la voix pâteuse.
Bien sûr mon grand. Dors, le Père Noël adore quon soit bien sages. Demain matin, tu verras il aura tout laissé sous le sapin.
Elle embrassa Paulin, puis retourna vers Noémie, assise sur le rebord de la fenêtre à contempler les feux dartifice qui éclataient sur Paris.
Il ne viendra pas, maman ? demanda-t-elle sans se retourner, mûre trop tôt pour ses dix ans.
Si, mais tard murmura Clémence en sasseyant à côté delle. Tu sais, parfois, les adultes oublient ce qui compte vraiment.
Je ne vais jamais me marier, moi déclara Noémie. En tout cas, pas pour attendre quelquun toute seule.
Le cœur de Clémence se serra. Voici le cadeau dun père : la leçon de la déception.
Tous ne sont pas ainsi, mon trésor. Tu rencontreras sûrement un homme bien. Et sinon, tu seras heureuse toute seule. Mais naccepte jamais quon tefface sous prétexte damour.
Elles restèrent enlacées jusque vers onze heures et demie. Clémence ne rappela pas Antoine. Elle avait décidé.
Bon ! sécria-t-elle. Où est le Champommy ? On va fêter la nouvelle année nous ! On est belles, intelligentes, et la table déborde de gourmandises. Pas question de pourrir la fête pour un homme qui ne comprend rien à la famille.
Elles versèrent la limonade dans des flûtes, enfilèrent des guirlandes, allumèrent Dalida à fond, et dansèrent, riant, mangeant des clémentines. À minuit, elles griffonnèrent des vœux, firent brûler les papiers (sous contrôle !), puis but le « sort » avec le soda.
Clémence pensa à un vœu unique Liberté.
À une heure du matin, Noémie alla se coucher. Clémence demeura seule. Lappartement était silencieux, le sapin clignait doucement, la table laissée à moitié vide.
Elle commença à ranger, méthodique la vaisselle au lave-vaisselle, les restes dans des boîtes. Puis elle prit la chaise dAntoine, la traîna dans la cuisine, la remplaça par une grande corbeille de fruits signe manifeste : la place nest plus à prendre.
Enfin, elle marcha jusquà la porte dentrée. La vieille serrure était solide, la barre de sécurité rarement utilisée. Cette nuit, elle lenclencha bruyamment.
Elle se doucha, lava lodeur du réveillon, enfila son pyjama préféré, et se glissa seule dans un lit immense et soudain doux, heureuse dêtre enfin tranquille à minuit.
Dans la nuit, vers quatre heures, un bruit de clé, la poignée, des coups dépaule, retentirent. Rien ne bougea. La sonnette, dabord polie, puis plus pressante. Son téléphone vibra. Clémence tourna la face de lautre côté.
Derrière la porte, une voix assourdie :
Clém ! Tu dors ? Ouvre, cest moi, la clé marche pas !
Clémence enfila sa robe de chambre, marcha pieds nus jusquà la porte, sans allumer la lumière.
Clém, arrête, je sais que tu mentends ! Ouvre, il fait froid !
Je nouvrirai pas sa voix claqua clairement.
Silence pesant.
Tu es folle ? Cest nimporte quoi ! Je suis ton mari ! Je rentre chez moi !
Un mari rentre à vingt heures. Il est quatre heures. Ici vivent mes enfants et moi. Je naccueille pas les inconnus enivrés et parfumés chez moi la nuit. Reviens sobre le matin, on discutera.
Tu pourrais regretter ! grogna Antoine, un bruit de pied frappant la porte. Je vais dormir là, les voisins verront quelle mégère tu es !
Bonne nuit, Antoine déclara-t-elle, retournant dans sa chambre.
Son cœur bondissait, mais ses mains étaient stables. Elle se remit sous la couette. Il y eut encore un peu de bruit, puis le silence. Soit il partit dormir ailleurs, soit il dormit sur le tapis. Cela lui était devenu indifférent. La compassion était morte quelque part entre la cinquième sonnerie et le « patron est là ».
Au matin du premier janvier, le soleil traversa les persiennes. Les enfants accoururent, ouvrant fébrilement les cadeaux.
Maman regarde, des Lego !
Une poupée pour moi !
Clémence prépara le café, savourant leurs exclamations. À neuf heures, on sonna cette fois très poliment.
Elle ouvrit la barre. Sur le palier, Antoine, froissé, œil rouge, la chemise maculée de vin ou de sauce, cravate en boule dans la poche. Il faisait pitié.
Tu tes surpassée grommela-t-il en entrant. Jai dormi dans la voiture. Glacé comme un chien. Tu nas aucun cœur.
Il attendait des excuses, de la pitié, la routine : lui sexcusant à moitié, elle culpabilisée et attentionnée.
Mais Clémence sirota son café, sereine.
Les enfants sont au salon. Va te laver, brosse-toi les dents, reviens quand tu sens bon. Ensuite, on parlera emploi du temps.
Antoine simmobilisa, ôtant lentement ses chaussures.
Quoi ? Quel emploi du temps ?
Le tien avec les enfants. Et le partage des affaires. Je demande le divorce, Antoine.
Son soulier tomba bruyamment.
Tu plaisantes ? Pour UNE soirée ? Franchement, Clémence, on a trois enfants !
Justement. Ils ont besoin dun exemple réaliste damour et de respect. Je ne veux pas que Paulin croie que cest normal de traiter une femme ainsi. Ni que Noémie pense quaccepter, cest le destin des femmes.
Tu nintéresses plus personne avec tes trois boulets ! lança-t-il, vieille menace usée de ceux qui savent quils perdent tout.
Clémence sourit. Cela ne provoquait plus la moindre peur.
Je ne veux pas de file dattente. Je veux moi, et mes enfants. Le vrai fardeau, cest toi. Ça fait dix ans que je traîne un container rouillé. Jabandonne.
À cet instant Paulin surgit avec sa nouvelle voiture.
Papa ! Il sarrêta net Pouah, tu schlingues comme un SDF rue Mouffetard.
Il repartit sans élan dans le salon.
Antoine, planté, perdit peu à peu son assurance. Il croisa le regard de Clémence : il ne reconnaissait plus la femme de la maison, mais une inconnue, solide et glaciale.
Clém commença-t-il, suppliant. On peut parler Je promets
Le café est prêt coupa-t-elle, passant devant lui vers les enfants. Bois, puis pars. Je te prépare tes affaires pour ce soir.
Elle sassit près des enfants, Léo grimpa aussitôt contre elle, brandissant un cube. Clémence rit, construisit une tour, embrassa sa fille. Antoine les regardait, incapable dentrer dans ce tableau de bonheur simple, lui quil avait découpé de ses propres mains tremblantes, comme avec des ciseaux mal aiguisés.
Il comprit alors que la porte quon referme la nuit ne souvre plus jamais. Ce n’était pas une serrure, mais la dignité qui gardait lentrée.
Fin.
