Le bonheur volé
Elles se croisèrent dans létroit passage entre deux hauts murs de pierre lune, épouse légitime de Grégoire, et lautre, qui selon toutes les lois du cœur aurait dû lêtre, mais nen fut jamais rien Cétait une saison morose, où le froid mordant forçait tout le monde à sabriter dans la chaleur rassurante des maisons.
«Un mauvais rêve, rien de plus !» pensa Solange, scrutant le visage frais et épanoui de sa rivale. Mais Hélène, elle, ignorait tout des sentiments de Solange. On lappelait Hélène.
Grégoire semblait toujours inaccessible aux yeux de Solange, et jamais elle naurait imaginé quHélène,depuis longtemps lépouse de Grégoire Montas, mère de ses enfants, grand-mère de ses petits-enfants, pût un jour partager sa vie. Dans ses rêves, mille fois elle avait vu ce bonheur qui lui était volé, mais la réalité nétait quun cauchemar pesant livré à détranges injustices.
«Non, non et non que Dieu men soit témoin !» se répétait Solange. «Impossible quHélène vive sous la même règle que toutes les autres femmes ! Elle suit une loi étrangère, fausse ! Si elle avait suivi sa propre loi, jamais elle ne serait devenue la femme de Grégoire ! Jamais la mère de ses enfants ! Jamais la grand-mère de ses petits-enfants !» Mais le plus effroyable restait ceci : à nul être vivant au monde, Solange ne pourrait jamais prouver la supercherie ! Crie, pleure, mets le village sens dessus dessous personne ne verrait, ne croirait, ne comprendrait ! Personne, sauf elle.
Des êtres naissent sans mains, sans pieds, aveugles, sourds, muets, fous, difformes, condamnés dès lenfance tout cela se voit, mais ici était née une énigme muette, sourde, connue de Solange Leblanc seule sur toute la terre de France !
Elle, Hélène, se tenait là, sur le petit chemin recouvert de neige, déroulant avec curiosité le rêve mauvais de Solange et demandant :
Comment tu vas, Solange Pauline ?
Je vis
Eh bien, je vis aussi ! répondit Hélène, se tournant dun côté puis de lautre pour se montrer. Tu vois !
Son visage était pâle Dans le quartier de la Butte, tout le monde savait quelle ne se couchait jamais, ni jeune fille ni épouse, sans sêtre rincé la figure à leau de fleur doranger. Sur ce visage blanc, deux grands yeux ronds presque proéminents. Elle portait un manteau noir bordé de fourrure blanche. Une écharpe de laine moelleuse. Des bottes neuves, impeccablement propres.
En la regardant, Solange se rappela soudain : dimanche ! Elle avait oublié quel jour on était, mais Hélène, des pieds à la tête, portait la marque de la fête.
Et toi, Solange Pauline, comment es-tu arrivée dans notre quartier du Petit-Lac ? Où te mène ce chemin ?
En fait, Solange était venue là simplement : trois jours sétaient écoulés sans voir Montas, et elle avait voulu apercevoir les rideaux brodés aux fenêtres de sa maison savoir quil était vivant, Grégoire Montas.
Si lon jetait un coup dœil à travers le mur de pierres à droite, on voyait deux fenêtres donnant sur le jardin Montas, mais Solange détourna le regard. Hélène, elle, lança un rapide coup dœil à sa clôture avant de demander encore :
Où te conduit ce chemin ?
Oh par ici
Hélène esquissa un sourire.
Et ton mari, Michel ? Il va bien ? Je nai plus de nouvelles de lui depuis longtemps.
Il va soupira Solange. Il bricole toujours sur le perron ou façonne quelque ouvrage en bois Michel mène une vie tranquille Il ny a rien à dire Puis, savançant soudain vers Hélène, elle sexclama, la voix chargée dun reproche : Et Montas, alors ? Grégoire ? Toujours aussi occupé, je suppose ?
Une autre femme se serait fâchée, aurait crié : «Ah ! Misérable ! Tu rôdes la nuit autour de mon mari ! Tu lattires chez toi ! Tu lépies sous ses fenêtres, alors que tu as ton propre époux, devant tout le village, au grand jour ?!» Les habitants du quartier nauraient jamais pardonné cela, même aux veuves. Pourquoi donc le tolérer envers une femme mariée ?
Pourtant, Hélène ne fit rien de tout cela. Elle recula dun pas ; son visage blanc se troubla mais deux gouttes de neige, humides, tombèrent sur chaque joue, y coulèrent comme des larmes, effaçant toute trace damertume et de colère
Hélène restait debout, grande, belle, élégante, et encore douce. Elle demanda:
Grégoire, il nest pas presque chaque jour à la mairie avec toi ? Pourquoi demandes-tu de lui ?
Je demande parce que trois jours sans voir Montas Il na pas été à la mairie
Après tout, Hélène possédait quelque chose qui avait fait delle la femme de Grégoire Montas. Cela épouvantait Solange davantage encore, qui aurait tant voulu quHélène la couvre dinvectives, la frappe de mots cruels.
Il a toujours été comme ça, Grégoire, expliqua Hélène. Du travail, des soucis, il nen manque jamais. Jeune ou vieux, père ou grand-père, il na jamais vécu un jour sans labeur.
Mais ce nest pas un peu ennuyeux, une telle vie? Toujours sérieux, toujours préoccupé?
Hélène esquissa un nouveau sourire, attendit, puis confia:
Oui, parfois jai eu ma part dennui! Ma jeunesse na guère eu droit à ses heures folles. Nos aînés veillaient sur les enfants et les bêtes, et nous aurions dû aller danser, mais Grégoire ne pensait jamais à samuser! Sil nétait pas au jardin, cétait plongé dans ses lectures ou son carnet.
Alors pourquoi las-tu épousé? Il était si ennuyeux
Cétait étrange, ce dialogue entre elles. Mais il se tissait et Hélène répondait, calme et sincère, comme à une vieille amie :
Mon père ma appris! Mon pauvre papa. Il ma dit: Accepte les sacrifices au début, plus tard tu en seras récompensée.
Et tu as été récompensée?
Oui Bien sûr ! Quelques années ont suffi pour découvrir que son caractère me plaisait. Jétais étonnée chaque fois que jentendais des disputes ou voyais des femmes battues, des ménages en ruines. Chez lui, jamais de honte, jamais dinfamie. Chez nous, la maison était paisible. Voilà mon bonheur!
Une vie facile? À peine féminine!
La plus féminine qui soit! Jai gagné mon bonheur! Grégoire est devenu un homme digne, respecté, alors quil nétait rien ! Les filles ne le regardaient même pas, nen voulaient pas! Son monde à lui, cétait les livres! Jai eu de la chance de lépouser. Dautres sen sont mordues les doigts après. Mais cétait trop tard la saison était passée!
Hélène sourit, puis rit franchement une femme sage, amusée par une jeune fille égarée.
Voilà qui elle était, Hélène, pour de vrai, non en rêve. Puis, elle toucha la manche de Solange et, avec douceur, linvita à sortir de la ruelle pour continuer à remonter sa jeunesse, où Hélène nallait danser quen bottines jaunes à talons hauts. Pendant ce même temps, le père de Solange, pour un quart de vin et une paire de chaussures usées, aurait donné Solange à nimporte qui. Pour sen défendre, la jeune fille cachait un couteau effilé dans sa botte.
Ainsi allait la première demoiselle du quartier de la Butte : elle prenait Grégoire pour un garçon sans envergure, ayant consenti à lépouser par pitié. Elle ne voyait pas que mille yeux de jeunes filles brillaient pour Grégoire, que les garçons le respectaient. Solange, elle, nosait même pas le regarder. Et si son père linterrogeait, elle répondait quelle préférerait mourir que davouer la vérité : «Grégoire Montas» Jamais elle ne la dit.
Et maintenant, elles marchaient côte à côte sur la grand-rue silencieuse, deux belles femmes de la Butte, comme des amies denfance, indissociables. Lune ne trébuchant jamais de ses hauts talons, lautre nen connaissant que lexistence. Pourtant, ce jour-là, elles allaient tout près lune de lautre, surprenant les regards de la rue dominicale du quartier.
Mais Solange ne fut pas longtemps cette jeune fille naïve et pieds nus: elle enlaça son amie par lépaule, la regarda gaiement et lança :
Tu devrais maccueillir chez toi un jour, Hélène ! Je nai encore jamais pris le thé chez les Montas !
Hélène sembla hésiter, puis elles arrivèrent au portail Montas.
Elle souleva la clenche reliée à une lanière de cuir neuf, ouvrit la grille, et là, le perron. Là, la maison.
Comme tant dautres: la cuisine avec sa grande table sous les images pieuses, la cheminée ceinte de carreaux bleus. Solange jeta un œil dans le salon propre, mais bien encombré comparé à sa propre maison où ne régnaient que quelques ficus, un buffet, une table. Ici, des affaires denfants traînaient, un berceau, des bambins Montas demi-nus, et au centre, sur un petit tabouret, leur mère, la grande fille de Montas, Élisabeth, pieds nus, enceinte, recousant précipitamment un col déchiré. Elle salua Solange dun signe de tête, surprise: «Mais pourquoi Solange Leblanc est-elle là?»
Élisabeth nétait pas méchante, mais simplette et avalant ses mots.
Dans la pièce dà côté, les objets rares du quartier: des livres derrière les vitres dune bibliothèque. Solange avait vu plus de livres ailleurs, mais jamais dans une maisonnée comme celle-ci.
Petite, elle avait été bonne à tout faire dans un hôtel particulier, y essuyant les sols, portant leau, plaisantant un peu avec le jeune fils du propriétaire, qui sitôt revenu du lycée prenait plaisir à linitier à la lecture, lui faisait lire ces livres innombrables entassés sur deux murs
Solange avait appris vite, et se rappelait le jour où elle rêva quon ne pouvait lire autant de livres quil y en avait sur ces murs. Mais alors ce jeune homme semporta, la tira contre lui, lourdement, sur un divan Louis XVI orné de lions, et la serra, tremblant.
Solange sétait vite ressaisie, et la minute daprès, le jeune baron gisait au sol, confus, aux pieds des lions dorés.
Ce fut la fin de cet apprentissage. Sa vie à Paris se termina aussi: cet été-là, elle convainquit ses parents de partir pour lAuvergne, espérant un nouveau bonheur. Mais si son frère nétait pas tombé malade, ils auraient atteint ce petit village rêvé, où elle aurait pu, dans sa maison de maître, lire tous ces livres précieux. Ce manque la poursuivait Grégoire, lui, avait tout compris dans ses livres ! Elle enrageait, pensant quil aurait suffi quil partage son savoir avec elle Peut-être le fait-il avec Hélène, cela? À elle ça naurait rien coûté, mais non, ce bonheur était aussi volé.
Entre-temps, Hélène ôta sa cape, son manteau, ses bottes, les jeta près du poêle pour sécher, et dit à Solange :
Débarrasse-toi aussi de ton manteau Mais Solange restait debout, hypnotisée par la bibliothèque, et Hélène ajouta sans détour : Oh, quelle lise, peu mimporte à vrai dire Une autre aurait brûlé ces recueils depuis longtemps pour que son homme ne soccupe pas de futilités, mais moi, tant que la paix règne ici, cela suffit. Ça mépargne assez de reproches ! Allez, débarrasse-toi un peu !
Solange sassit sur le rebord du fourneau, retira ses souliers, et ouvrit la porte du vestibule pour y jeter ses affaires, mais cest alors quun chien bondit dans la cuisine.
Du calme ! Où crois-tu aller, sale bête ! cria Hélène, agacée à légard du chien nommé Baron. File dehors ! Elle brandit la pelle à feu, mais Baron saplatit au sol, trembla, puis, relevant la tête, se mit à hurler, sinistrement.
Et le maître ? demanda Solange. Grégoire Montas est-il là ?
Elle craignait avant tout de retrouver Grégoire dans la maison que lui dire ? Mais une peur nouvelle, obscure et glace lenvahit. Elle demanda à Hélène: Il est où ? Le maître ?
Hélène ne semblait pas salarmer, rougissant de gêne à cause de son invitée inattendue, elle se détourna, agita la pelle contre Baron.
Tout en le menaçant, elle maugréait :
Il est en forêt, notre Grégoire ! Depuis ce matin. Partit à cheval Baron hurlait, et Hélène, excédée, beugla : Eh bien maudit chien, va-ten ! Je vais te réduire le museau en miettes, tu veux voir ?
Si Baron comprenait, il nen resta pas moins là, ses poils ensanglantés.
Solange sagenouilla, saisit la touffe sale, ouvrit la main : du liquide rouge coulait entre ses doigts.
Du sang ! Il y en a vraiment
Et alors ? Ce chien a dû se battre. Cet animal battant a déjà arraché loreille dun autre chien, tu sais !
Ce nest pas son sang à lui ! Il na pas de blessure !
Alors, de qui? Dis-moi!
Peut-être celui de Grégoire Montas répondit Solange en sanglotant.
Alors Hélène força sa colère :
Ah ! Voilà ce que tu voulais ! Invitée indigne ! Fausse amie! Jetant la pelle, repoussant Baron, elle senferma dans le salon. Il ne lui arrivera rien à Grégoire ! Il a traversé la guerre, mest revenu entier, il a entendu mes prières et mest revenu. Ce nest pas aujourdhui quil lui arrivera malheur ! Je ne croirai ni vous ni les jaloux!
De gros flocons glissaient sur la vitre, bruissant doucement, comme une main invisible essayant de forcer la fenêtre Mais Solange, elle, devinait que là-bas, dans la forêt, il ny avait aucune douceur, seulement la cruauté, sourde à toute souffrance.
Élisabeth surgit, laiguille à la main, affolée, pâle, croyant Solange:
Un malheur ! Un vrai malheur ! Le chien en sent plus long que nous, il est arrivé quelque chose à papa!
Solange la saisit par les épaules :
Sur quel cheval Grégoire est-il parti ? Et quand ?
Sur Vaillante ! Mais, tu crois, tout peut arriver, cest la saison glissante!
Élisabeth bégayait, grelottante.
Baron bondissait sur la porte, appelant à laide.
Jy vais ! lança Solange. Élisabeth, va préparer le cheval, on y va ! Baron nous guidera !
Mais on na plus de chevaux! Papa est parti avec Vaillante, le hongre est au marché, la jument est boiteuse Plus de chevaux, non, comme par malheur ! On na pas de chance, cest tout ! Tu peux hurler, ça ny changera rien!
Élisabeth, la main sur son ventre, se mit à hurler et bredouiller à Solange, mais celle-ci quittait déjà la maison Montas.
Quand, une demi-heure plus tard, Michel sortit sur le perron, il vit sa femme sangler en hâte la vieille jument, tandis quun chien étranger, le Baron des Montas, tournait autour.
Où vas-tu donc? murmura Michel, inquiet. La nuit tombe déjà
Je dois y aller ! répondit Solange. Ouvre la porte !
***
Le visage de Montas apparut à Solange plus pâle que la neige. Ce nest que lorsquil articula: «Qui est là?» quelle crut, enfin, quil était en vie.
Il demanda encore :
Mon cheval Vaillante Est-ce vrai ? Elle est morte ? Ma Vaillante !
Oui, elle est morte, répondit Solange, la main sur les lèvres froides du cheval. Elle sanglotait: ignorait si Montas survivrait. Sa voix était faible, venue doutre-tombe. Comment les as-tu chassés, Grégoire?
Je lignore Jai tiré sur deux Les autres se sont enfuis.
Tirant sur la manche déchirée de sa veste, il désigna le côté droit, où gisait un loup abattu. Solange ne lavait pas remarqué derrière la croupe du cheval. Une autre traînée sanglante disparaissait dans la forêt.
Montas chercha à tâtons la main de Solange, la posa sur le naseau glacé de Vaillante.
Tu es sûre quelle est morte?
Certain.
Il sembla soudain la découvrir:
Solange? Comment es-tu venue ici? Elle ne répondit pas, il insista : Comment? Cest étrange…
Étrange pour toi ! Je naurais pas dû être ici, hein ? Cétait elle qui devait être là, pas moi ? Mais elle ny est pas, Grégoire ! Elle ny sera jamais, jamais ! Souviens-ten !
Et Vaillante.? répéta Montas, plus faible. On va la laisser?
Elle est froide!
Moi aussi, je suis froid ! Tout à fait
Tu mens ! Pas tout à fait ! Si tu étais mort, je vous aurais laissés tous deux ici. Mais tant quil reste en toi une seule goutte de chaleur, je te prends ! Je te garde ! Personne ne taura ! Et elle linstalla dans la carriole, criant à la jument : Tire, tire ! Tu vis alors avance !
Baron hurla, refusant dabandonner Vaillante. Il lui léchait la gueule, seffondrait, ne voulait pas croire quon ne pourrait la relever.
Tas le dos brisé, Grégoire ? demanda Solange, cinglant la jument.
Non, non
Le ventre ?
Rien, non plus
La jambe?
La droite, ouverte au-dessus du genou… Où memmènes-tu, Solange?
Pas assez, Montas ! On ta trop peu secoué, hommes et bêtes ! Je tarracherais bien la langue !
Solange, es-tu folle ? Pourquoi ça?
Pour que tu ne demandes plus où je temmène ! Pour que tu te taises, où que je temmène ! Ce soir, tu resteras chez moi, dans mon lit ! Je serai ta sœur de charité! Voilà ce que je ferai, il est temps maintenant!
Dis-moi la vérité, Solange, tu délires?
On a trop joué avec la vérité! Ces jeux interdits: pas ceci, pas cela, parce que tu as une femme, parce que jai un mari. Mais les veut-on seulement, eux? Assez de mensonges ! Lheure est venue je temmène chez moi. Le mien, pas celui dune autre ! On me demandera, je dirai: jai ramassé le mien dans la forêt, cest mon homme ! Je lai suivi tant dannées, seule, et maintenant, à qui est-il? Tous comprendront, tous ceux qui ont un cœur ! Toi seul ne comprendras jamais mais cette fois, ce sera ainsi ! Je suis ta sœur de charité à présent ! Aussi longtemps que je voudrai, je le serai pour toi !
Solange, écoute, ce nest pas bien…
Sujet clos, Grégoire! Jai tout entendu, toutes ces années! Ça suffit !
Ils traversèrent les ornières, ballotés dans la nuit, à la lumière grise de la lune, tandis que Baron aboyait devant.
Grégoire murmura:
Ce bruit-là, Solange Je reconnais, cest le hongre de Jacques qui approche
Solange arrêta la jument. Concertement, tout devint silencieux, même le chien.
Grégoire pensa : «Hélène ?» Mais il ny crut pas.
Solange aussi pensa à Hélène, à sa manteau bordé de blanc, à son visage calme et ses yeux clairs. «Est-ce elle ? Non, pas possible !» Ils attendirent ainsi, sans un mot.
Cest Jacques, le gendre de Grégoire, qui arriva. Il arrêta son cheval à quelque distance, sinquiéta :
Qui va là ? Des amis ?
Baron aboya : «Mais cest Jacques ! Tu ne reconnais pas le maître ?»
Mais Grégoire restait silencieux. Solange aussi.
Qui ? cria Jacques, plus inquiet.
Cest moi, répondit enfin Grégoire.
Mais pourquoi ne répondez-vous pas, père? Et avec qui êtes-vous? Lhomme sapprocha, reconnut : Toi, Solange Pauline ? Cest toi ? Doù ramènes-tu le père? Doù ?
Je larrache au malheur.
Et Vaillante, père ?
Elle est morte Fini pour elle. Et je suis blessé aussi Qui ta envoyé me chercher ?
Élisabeth, père. Jétais chez des amis. Je nai pas bu, père, ni joué aux cartes, je te jure.
Tu es sobre, Jacques ?
Je peux souffler tout de suite, père ! Toi, dans quel traîneau vas-tu continuer? Celui-ci? Ou le tien? Pourquoi tu ne dis rien? Ça va ?
Grégoire lança à Solange un regard sombre, comme sil cherchait réponse : resterait-il avec elle, défiant la honte publique, lassumant comme un nouveau mari, mettant fin aux regards, allusions, tentations tueuses, jamais dites à voix haute? Ou bien
Jirai dans ma carriole dit-il en détournant la tête.
Jacques, fébrilement, commença à hisser son beau-père. Il laida, maladroitement, ignorant Solange, qui, muette, restait sans voix, sans geste dabord puis supplia :
Et moi? Et moi? Quest-ce que je deviens?
Grégoire gémit, se plaignant de la jambe. Jacques : «Tu saignes, père ?» Solange: «Et moi alors?» Finalement, Grégoire fut chargé dans la carriole de Jacques, allongé sur la paille. Jacques tourna son cheval dans lautre sens, et, sans un mot de plus pour Solange, ils quittèrent le chemin, la nuit, la laissant là, avec ce bonheur volé.
